L’Usage du monde de Nicolas Bouvier

Le voyage, cet impensé…

Couv

De juin 1953 à décembre 1954, Nicolas Bouvier et Thierry Vernet effectuent un voyage. De la Serbie jusqu’en Afghanistan. Dit comme ça, on pourrait dire de ce voyage qu’il est « au long cours ». Sa durée est très longue, en effet. Un voyage qui dure à mesure qu’ils s’acheminent vers d’autres lieux, d’autres espaces. Le voyage comme mouvement s’apparente à un élan vers autre chose, vers un inconnu non fantasmé. Ils ne rêvent pas du voyage pendant le voyage. Quel non-sens, puisqu’ils y sont. Seul le souvenir de jeunesse a pu caresser le désir de partir.

« C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent… »

Le silence de la solitude procure un appétit de voir autre chose, le plaisir fugace de s’imaginer dans cette confrontation où les mots qui déterminent une vision coïncident soudainement avec les choses elles-mêmes. Mais ce plaisir, cette envie s’efface progressivement pour faire apparaître le moment d’un départ. Rien de solennel, ni de véritablement tragique. Ce moment est un peu vacillant, un peu tremblant. On n’y croit pas trop, pas vraiment, mais ça y est.

« Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon. »

Le voyage, un moment hasardeux. Il n’est pas ce que l’on croit. Débarrassé des croyances, il est comme neuf. Simple et nu.

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt, c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. »

Un voyage se passe de mots pour le dire.

Peindre, Ecrire chemin faisant

32_mont_araratSi le voyage, en tant que tel, se passe de mots pour le dire, qu’est-ce que ça signifie ? Que va-t-on dire ? Que reste t-il alors ? Tout peut-être. Car dès lors que cesse la pensée sur le voyage, que s’effacent les rêveries issues de « l’imaginaire du voyage », que le désir se tait, la vie reprend sa place. Elle a tous les droits sur le voyageur. Elle le « fait » et le « défait ». Lui ne fait rien d’autres.

Le voyage s’écrit par le regard. On écrit les lieux, les moments vécus, on les dessine aussi (les éditions La Découverte offre à notre regard certaines illustrations de Thierry Vernet). L’épaisseur du trait dissout toutes formes de perspective, de profondeur. Il permet de saisir un drôle d’instant, c’est-à-dire une vision du monde hors du temps, hors du récit de voyage. La noirceur du trait écarte tout. Elle se déploie minutieusement dans ce qui pourrait s’apparenter à un dessin rapide, une ébauche. Mais ce raccourci rapide passe à côté de l’essentiel. Ce qui importe ici, c’est la simplicité mise à nu par le pinceau. Celui-ci, se contente (et c’est déjà beaucoup) de creuser le réel, de l’éprouver à fond, de l’épuiser.

On le sent, selon les dessins, par l’envahissement de la couleur noire qui veut tout absorber. Un dessin par exemple. L’un d’eux montre la lumière et les rayons d’un soleil noir qui obscurcit ce qu’il éclaire. Une splendeur inquiétante qui vient soutenir les mots. C’est sur la route d’Anatolie, un moment de pause.

« Sur une plage de sable noir, nous nous faisons griller un petit poisson. Sa chair rose prend la couleur de la fumée. Nous récoltons des racines blanchies par la mer et de menus éclats de bambou pour alimenter la flamme, puis nous mangeons accroupis contre le feu sous une douce pluie d’automne en regardant la mer s’en prendre à quelques barcasses, et un immense champignon d’orage s’élever très loin dans le ciel du côté de la Crimée. »

L’image de ce qui est dit par les mots est affaiblie par le dessin qui les dénude. Le dessin offre une autre vision, radicale, nécessaire. Elle donne à voir ce qui ne se voit pas et ce qui ne se dit pas. Et chacun des dessins de Thierry Vernet résiste. Ils frappent. Ils débordent et viennent découdre les fils que les mots ont tissés. Une fois fini, les traits et la couleur deviennent l’autre matérialité des mots, c’est-à-dire ce qui essaie de s’en échapper : une autre force émotive, une autre sensibilité. Les dessins de Thierry Vernet faits au cours du voyage sont bouleversants.

Face à la vie

l-usage-du-monde-nicolas-bouvier« Le voyage fournit des occasions de s’ébrouer mais pas – comme on le croyait – la liberté. Il fait plutôt éprouver une sorte de réduction ; privé de son cadre habituel, dépouillé de ses habitudes comme d’un volumineux emballage, le voyageur se trouve ramené à de plus humbles proportions. Plus ouvert aussi à la curiosité, à l’intuition, au coup de foudre. »

Si les dessins de Thierry Vernet sont des coups de foudre, les mots du récit de Bouvier sont la tentative ultime d’en garder la trace, l’impression. Ils sont ce qui subsiste au voyage. Ce qui est resté après vécu. Vivre pendant le voyage, c’est vivre l’inhabituel. « Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations. » On vit vraiment autre chose. Ce quelque chose se concentre dans un état de puissante concentration où l’on est totalement absorbé par le monde. On y est, on en sort plus. On se détourne complètement du reste. On l’entend ainsi lorsqu’il dit que « Depuis que la vie était devenue si divertissante j’avais le plus grand mal à me concentrer. Je prenais quelques notes, comptais sur ma mémoire et regardais autour de moi. » La vie écarte tout le reste.

Cette douceur de vivre transparaît dans cette attitude respectueuse et sincère qu’ils ont de vivre les rencontres. On le sent dans la manière de peindre le détail, d’un visage, d’un accent, d’une voix, d’une ambiance, d’une musique… Il ne s’agit pas d’un portrait, l’ensemble est plus diffus. Les détails se rencontrent, s’emboîtent parfois, s’éloignent. Ils semblent couler dans le mouvement du souvenir rebâtit de toutes pièces lorsqu’on a cherché à poser, reposer les mots sur.

Le texte est le revécu du souvenir. Il le revit d’une manière totalement nouvelle, par le décentrement. Le décentrement est l’action, le fait de se rendre totalement disponible au monde. Une ouverture qui est fusion involontaire avec la « matière » même du monde, involontaire puisqu’elle ne procède pas d’un désir. Elle n’est que le contact au monde le plus immédiat et attentif qui soit, et l’intensité de cet état de disponibilité ne laisse en l’occurrence, que peu de place à l’écriture pendant. Le travail commence après. Pour Nicolas Bouvier, il s’agit alors d’élucider, d’éclaircir par la mise en récit. Il tente alors d’écrire ces « miettes » qu’il essaie de grappiller de son expérience après avoir fait face à la vie, après avoir fait usage du monde.

La fascination

web_Correspondance couve hautedef--469x239Chaque détail, chaque mot, chaque image nous traverse. C’est suffisant. Et lorsqu’à la fin du livre, à la fin du voyage résonnent ces mots :

« Ce jour-là, j’ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. »

On pressentirait presque cette dissolution sensible du moi qui s’est fait et défait à la lecture. Les mots se « retirent » de nous et nous « replacent » effectivement « devant ce vide qu’on porte en soi ». Et cet instant fatidique, presque tragique où une lecture s’achève, où l’on se retrouve nouvellement seul, on ne peut qu’être fasciné par ce que l’on a cru voir. Cette fascination doit être précisée (plus difficile à saisir peut-être). Maurice Blanchot, dans L’Espace littéraire, écrit que « quiconque est fasciné, on peut dire de lui qu’il n’aperçoit aucun objet réel, aucune figure réelle, car ce qu’il voit n’appartient pas au monde de la réalité, mais au milieu indéterminé de la fascination. »

Ce milieu indéterminé où nous nous situons après-coup est propice au mouvement des images de Nicolas Bouvier et de Thierry Vernet qui viennent nous saisir pour passionner notre regard. À lire, à voir.

Anh-Minh Le Moigne

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Même les cow-girls ont du vague à l’âme

poche og1 « Si une poule et demie pond un œuf et demi en un jour et demi, combien de temps faudra-t-il à un singe ayant une jambe de bois pour retirer tous les pépins d’un fenouil conservé dans le vinaigre ? » Voilà à quoi ressemblent vos partiels ? Pas de panique. Les grandes vacances approchent pour les étudiants ne manquant pas d’idées pour passer son temps libre. Des plages de sable fin aux montagnes en passant par les villes touristiques, chacun prépare son aventure, prêt à braver les moustiques, la chaleur et la foule. Une question existentielle retient pourtant nos globetrotters cloués sur le fauteuil de bureau, les yeux rendus secs par leur écran d’ordinateur : comment atteindre leur destination de rêve sans que leur carte bleue vire au rouge ? Pas d’inquiétude. Tom Robbins a la solution ! Êtes-vous friand de grands espaces et d’air frais ? Le vol à dos de grue est fait pour vous ! Avez-vous le vertige ? Qu’à cela ne tienne. Nos amies les amibes seront ravies de vous faire traverser les mers et les océans ! Vous préférez la terre ferme ? Très bien, il ne vous reste alors plus qu’à imiter Sissy Hankshaw : prenez vos pouces en main, échauffez-les bien par une série de flexions-extensions, puis tendez votre favori bien droit vers le ciel ! Prenez la pause : ça y est, vous êtes auto-stoppeur. Il ne vous manque plus qu’un bon livre pour tuer le temps : Même les cow-girls ont du vague à l’âme vous attend les pouces fermes !

« Pour sa compétence dans ses pérégrinations aussi bien que pour sa résolution quasi parfaite des tensions sexuelles, l’amibe (et non la grue) est par la présente préface proclamée mascotte officielle de Même les cow-girls ont du vague à l’âme. »

Des personnages dignes de Lewis Carroll

autostop « Il y a des gens qui choisissent d’être fou pour affronter ce qu’ils tiennent pour un monde dément. Ils ont adopté la folie comme style de vie. […] La seule manière de les amener à renoncer à leur folie est de les convaincre que le monde est sensé. Or, je dois avouer avoir constaté qu’il était presque impossible de soutenir une telle conviction. » Tom Robbins

Bienvenue dans l’autre Amérique, celle de Tom Robbins. Ici, chacun y va de sa petite faille. Enfin, « petit » est un euphémisme si on considère les pouces de Sissy, deux excroissances difformes, grosses comme des saucisses. Oui, des saucisses. Vous trouvez ça drôle ? Il n’empêche que notre « Berthe aux grands pouces », incapable d’être ouvrière, chirurgien, ou même de faire ses lacets – en bref bonne qu’à se « tourner les pouces » – s’est découvert un formidable talent d’auto-stoppeuse. Pour aller où ? Autant demander à Alice de choisir entre le Lièvre de Mars et le Chapelier Fou ! Heureusement pour Sissy, « ces pouces [étaient] le seul défaut d’une silhouette exquise par ailleurs pleine de grâce. C’était comme si Léonard avait laissé pendouiller un spaghetti du coin de la bouche de la Joconde. » Aussi est-elle bientôt repérée par la Comtesse.

La Comtesse n’est pas une femme, la Comtesse n’est même pas comtesse à proprement parler. À proprement parler, la Comtesse est un « magnat des déodorants intimes » qui ne supporte pas l’odeur des vagins : « J’abhorre la puanteur des femmes ! Elles sont si douces telles que Dieu les a faites, puis elles se mettent à folâtrer avec les hommes et les voilà bientôt qui puent. Comme des champignons pourris, comme une piscine javellisées à l’excès, comme un thon qui prend sa retraite. Elles puent toutes. » Cependant la Comtesse possède une agence de mannequinat pour laquelle Sissy posera, ainsi qu’un ranch appelé la Rose de Caoutchouc où se trouvent des cow-girls prête à faire un coup d’État.

Les cow-girls (qui ne sont pas de vraies cow-girls, vous l’aurez compris) « revendiquent l’égalité avec les hommes sous la conduite de la belle et sauvage Bonanza Jellybean » avec laquelle Sissy, pourtant mariée à un Indien Siwash, aura des rapports pour le moins intimes. Dans le ranch de la Rose de Caoutchouc on n’entend pas beaucoup le hennissement des chevaux, et on ne peut pas dire que les cow-girls s’y connaissent vraiment en vaches. En revanche, elles ont des grues, des chèvres, et le Chinetoque qui veille sur l’Horloge non loin de là.

Le Chinetoque n’est pas Chinois, il n’est pas plus Japonais : c’est un Indien. L’Horloge qu’il protège est une sorte de sablier géant qui sert de totem au peuple de l’Horloge. Vous suivez toujours ? Tant mieux, parce que Sissy n’en a pas terminé de rencontrer des individus loufoques. Le plus farfelu d’entre eux est sans doute le docteur Robbins, le psychiatre de Sissy, qui n’est rien d’autre que l’intrusion de l’auteur dans son roman.

Mis côte à côte, ces personnages marginaux caricaturent et réinventent une société qui les a rejetés et qu’ils rejettent à leur tour. Plus que le bonheur, c’est avant tout la liberté que recherchent les héros de Même les cow-girls ont du vague à l’âme.

Dr Jekyll et Mr Hyde : auteur et narrateur savant-fou

calamity jane quoteAu-delà des personnages et de leur parcours délirant c’est, paradoxalement, le narrateur qui donne tout son intérêt à ce roman. Pétri d’humour et de connaissances aussi aléatoires que ses jeux de mots, c’est lui qui anime le récit et fait vivre le langage. À ce titre on soulignera la traduction très réussie de cette œuvre qui, tout en traits d’esprit et expressions idiomatiques dénaturées, a dû donner beaucoup de fil à retordre. Ces interruptions nous font généralement perdre le cours du récit bien qu’elles ne soient que très rarement des digressions mais le plus souvent des métaphores humoristiques venues éclairer le sens de l’action. Même si le sens caché de ces métaphores est parfois obscure : « La température rectale normale d’un oiseau-mouche est de 40,3. » Il faut admettre le plaisir que nous avons parfois à nous perdre. Il arrive aussi que le lecteur en vienne à se demander si le narrateur ne le mène pas en bateau, comme lorsqu’il nous annonce que « Les nageoires de dauphins contiennent cinq doigts à l’état de squelette. Autrefois, les dauphins avaient des mains ». Mais c’est justement ce jeu permanent qui donne sa dynamique à une histoire qui, sans cela, serait aussi monotone que le vrombissement d’un moteur de Cadillac.

Derrière l’apparente légèreté de ce roman se cachent néanmoins des réflexions très sérieuses. Industriel, politiques, médecins, religieux, écologistes, hommes, femmes, artistes, animaux : Tom Robbins n’épargne personne et « lance une charge féroce mais burlesque contre la tyrannie de la normalité et exalte la richesse de la différence, quelle qu’elle soit : sexuelle, ethnique, culturelle ou physique », ainsi que l’affirme le Journal d’une lectrice.

Une critique Rabelaisienne de la société

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« Il existe en fait d’innombrables façons de vivre dans l’allégresse et la bonne santé sur cette sphère trémmulante, et probablement une seule et unique manière – l’industrialisation des concentrations urbaines – d’y vivre stupidement : et l’homme s’est jeté dessus. »

Sans jamais se défaire de son humour grinçant et décalé, Tom Robbins n’hésite pas à évoquer des sujets polémiques sans prendre de gants. Loin d’être subtil, cet auteur phare de la contre-culture américaine a quelque chose du culotté Rabelais, et tant pis s’il n’est compris que de lui-même et ne fait rire que lui. Roman écologiste ? Sans doute. Anticapitaliste ? Probablement : « C’était le sixième jour, le jour où, selon la version judéo-chrétienne de la Création, Dieu dit : que la chaise d’enfant et la libre entreprise soient ! » Roman moralisateur ? Douteux ! Nous dirions plutôt subversif : « Le feu est la réunification de la matière à l’oxygène. Si on garde cela en tête, chaque incendie peut être considéré comme une réunion, un motif de réjouissance chimique. Fumer un cigare, c’est mettre fin à une longue séparation ; faire brûler un poste de police, c’est rapatrier des milliards de molécules en liesse. »

Enfin, et peut-être avant tout, Même les cow-girls ont du vague à l’âme est un roman féministe qui sort de l’ordinaire : ni plaintif ni revanchard, il n’en est que plus réussi. Tom Robbins « pleur surtout sur les cow-girls qui pensent comme des cow-boys » et met un grand coup de botte dans la fourmilière en attaquant non pas les hommes, mais les femmes !

« Les relations hétérosexuelles ne semblent mener qu’au mariage, et pour la plupart des pauvres femmes qu’on abrutit et à qui on lave le cerveau, le mariage est l’expérience la plus forte. Pour les hommes, le mariage est une affaire de logistique efficace ; l’homme trouve sa nourriture, son lit, son entretien, la télé, la minette, les rejetons et autres petites douceurs sous le même tout, ce qui lui permet de ne pas trop y penser et d’épargner son énergie psychique. Et il est alors libre d’aller livrer les batailles de sa vie, à quoi se résume l’existence. Mais pour la femme, se marier c’est se rendre. Le mariage, c’est quand une fille abandonne la lutte, sort du champ de bataille et laisse dès lors l’action vraiment intéressante et importante à son mari, qui à marchandé pour « s’occuper d’elle ». Si les femmes vivent plus longtemps que les hommes, c’est qu’en réalité, elles n’ont pas vraiment vécu. »

Même les cow-girls ont du vague à l’âme est LE livre idéal pour se détendre tout en donnant à son cerveau la substantifique moelle dont il a besoin pour fonctionner ! Si vous n’avez pas le courage de réviser pour vos partiels, inutile d’essayer de tuer le temps : Tom Robbins s’en charge pour vous ! N’hésitez pas non plus à l’emporter dans votre sac de plage ou de randonnée ! Et pour ceux qui passeraient par la case rattrapages (ou pire) :

« Vous devez savoir maintenant que nous payons nos triomphes aussi cher que nos défaites. Alors, allez-y, ratez ! Mais ratez avec esprit, ratez avec grâce, ratez avec style. Un échec médiocre est aussi insupportable qu’un succès médiocre. Adoptez l’échec. Débusquez-le. C’est peut-être la seule manière dont certains d’entre nous serons jamais libres. »

Céleste Chevrier

« Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent… »

Prélude de l’engouement pour la musique

QUAND_JE_PENSE_QUE_jaqu_schmittLa musique classique. Un art tout particulier qui ne se fait pas apprécier de tous. Il est dit que lorsque l’on écoute un opéra pour la première fois, deux attitudes se révèlent : soit l’on perçoit la beauté et l’énergie que le classique dégage soit on reste de marbre. Dans le deuxième cas, la meilleure chose à faire serait alors d’écouter d’autant plus de musique classique pour apprendre à l’apprécier.

Mais qu’il est alors frustrant d’être dans cette position. Souhaiter apprécier quelque chose – et quelle chose ! – sans y parvenir. Quand nous apprenons, qu’au-delà même de sa beauté, cette musique aide à la mémorisation et à la concentration… On se dit qu’une bonne cure de Mozart ne serait pas de trop ! C’est alors qu’intervient Eric-Emmanuel Schmitt. Auteur contemporain, qui inscrit son ouvrage Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent dans ce qu’il nomme « le bruit qui pense ». Ce titre lui vient d’une citation de Victor Hugo « la musique, c’est du bruit qui pense », à quoi il ajoute que c’est aussi « du bruit qui fait penser ». Ce cycle d’ouvrages inclut de grands musiciens qu’il définit comme étant ses guides spirituels tels que dans son premier livre, le compositeur Mozart (Ma vie avec Mozart) puis viendront alors Bach et Schubert.

Rassurez-vous, la musique classique n’appartient pas aux élites. Que vous ayez envie de l’aimer, de réapprendre à l’aimer, ou si vous êtes simplement curieux de savoir comment la musique peut être écrite, parcourez ce récit autobiographique – reprise dans une pièce en comédie-monologue – sur la recherche de l’éloignement ressenti par l’auteur avec Beethoven. Beethoven qu’il eut tant aimé durant son adolescence.

Le compositeur maudit

« –  Savais-tu que Ludwig van Beethoven était tellement sourd qu’il a cru toute sa vie qu’il faisait de la peinture ?

– Et toi t’es tellement con que tu as cru toute ta vie que tu étais intelligent. »

Kiki van Beethoven

Tout le monde a eu écho de l’histoire de Ludwig van Beethoven. Ce compositeur issu d’une famille musicienne, qui, avant même d’avoir 30 ans est atteint d’une maladie qui lui fait perdre l’ouïe. Un désastre pour ce prodige ! Mais au lieu de se résigner, il en vient à fabriquer des sons qu’il a perçus autrefois.

Pour ce qui est de l’amour, Schmitt nous confie que Beethoven ne voulait pas imposer son handicap à une relation, et y renonce pour cette raison. Des spécialistes insistent plutôt sur son tempérament tempétueux (que Schmitt met en avant lors de ses disputes avec le compositeur). La Lettre à l’immortelle Bien-aimée, mise en relation avec sa Sonate n°24 dédiée à la dite « Thérèse » est la description même de l’amour selon le compositeur.

Humanisme, héroïsme, optimisme

BEETHOV3 Sonate au Clair de Lune« La musique intervient dans notre vie spirituelle. Des compositeurs comme Bach, Mozart, Beethoven, Schubert, Chopin ou Debussy ne se réduisent pas à des fournisseurs de sons : ils sont aussi des fournisseurs de sens. Certes, ils n’utilisent pas des concepts comme Planton ou Kant ; plus vigoureux encore, ils nous atteignent ailleurs, à la racine, en dessous des raisonnements et des calculs, là où l’esprit palpite, respire, ressent. Car l’entendement auquel se limitent les purs rationalistes ne forment qu’une des couches du cerveau, pas la plus superficielle, mais pas la plus constructive. Sous les idées, les théories, les hypothèses, il y a quelque chose de mouvant qui soutient et porte le reste : les sentiments. »

Tout au long de cet ouvrage, Schmitt nous donne à voir une proximité avec Beethoven ; un premier pas pour nous rapprocher du musicien. Bien que celui-ci ne soit qu’un homme, nous pouvons le voir comme quelqu’un d’autre, supérieur de par ses exploits. Mais « Beethov », comme Schmitt aime l’appeler lors de ses entrevues avec des journalistes, est représenté comme ce qu’il est réellement : un homme. Un homme qui peut avoir des scènes de ménages avec son auteur. Ces querelles s’expliquent par la compétition que le musicien entretient avec Mozart. Selon Schmitt, « Bach, c’est la musique que Dieu écrit. Mozart, c’est la musique que Dieu écoute. Beethoven, c’est la musique qui convainc Dieu de prendre congé car il constate que l’homme envahit désormais la place. »

En prime du livre l’auteur nous offre naturellement un CD audio de certaines œuvres de Beethov’ afin de s’imprégner de sa musique et de pouvoir comprendre et entendre le texte. Mêler écriture et musique nous fait ressentir alors une explosion de sensations.

Kiki van Beethoven, de la fiction à l’essai

Quand je pense que Beethoven en mort alors que tant de crétins vivent a été écrit à la suite de Kiki van Beethoven. Ce dernier étant la courte fiction qui reprend les développements de l’essai. C’est l’histoire de Christine une femme d’une soixantaine d’années qui, après être tombée sur le masque de Beethoven dans une brocante, décide de retrouver son ancien engouement pour ce musicien qu’elle avait perdu avec le temps. Elle réapprend à aimer la vie et propage cet amour auprès de ses amies. Beethoven dans toute sa splendeur. Il remet au goût du jour ses sentiments enfouis et les émotions refoulées refont surface.

« Si l’on veut mener une vie ordinaire, mieux vaut se tenir à l’écart de la beauté ; sinon, par contraste, on aperçoit sa médiocrité, on mesure su nullité. Écouter Beethoven, c’est chausser les sandales d’un génie et se rendre compte qu’on n’a pas la même pointure. »

Le problème qui se pose avec ce prodige réside dans le contraste entre le message qu’il propage et nos vies. Bien sûr l’optimisme est et restera le fil conducteur de Beethov, mais, la difficulté intervient à partir du moment où l’on voit ce qu’il a pu produire durant son existence. Cela effraie, car nous ne pensons pas être capables de faire de même. Là se trouve toute la magie du compositeur, l’idée qu’il véhicule n’est pas d’être extraordinaire mais de rendre notre existence comme telle.

Le classique à travers le temps

BEETHOV2La musique classique se traduit aujourd’hui comme une musique réservée aux élites, mais elle inspire pourtant de nombreux styles musicaux tels que l’électro. Eh oui ! On ne peut rejeter le classique, car conscient ou non, il est bien et bien présent dans la musique que nous écoutons.

Tous les styles musicaux évoluent avec le temps. N’oublions pas que pour créer de nouveaux styles, les compositeurs se basent sur ceux déjà existants. Lavoisier nous dira « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme » (maxime empruntée en fait à Anaxagore, philosophe du Vle siècle avant J.-C.) et cette loi de conservation de la matière illustre parfaitement ce qui est à l’œuvre dans la musique.

Les grands compositeurs classiques ont été source d’inspiration pour le rock’n’roll. Il a été mêlé à de nombreux styles : la musique galloise, indienne, le blues, le rock noir américain, etc. The Beatles, Elvis Presley, Buddy Holly, Chuck Berry, Eddie Cochran, tout ce beau monde a pris ses racines dans le classique. Impensable et pourtant vrai. Plus précisément, le célèbre groupe britrock Oasis a basé ses enchaînements d’accords, ses marches harmoniques ou encore son système tonal sur les traditions classiques.

Alors non, nous ne sommes pas amenés à avoir une prise de conscience classico-musicale à la fin de cet ouvrage, mais nous ressentons l’énergie que le musicien dégage à travers son art. Cet optimiste nous aide à relativiser et à travailler dur dans nos vies et sans oublier que nous pouvons avoir des obstacles, mais ce sont ces derniers qui nous permettent de nous surpasser. Nous avons finalement la réponse implicite qui explique l’éloignement de Schmitt envers Beethoven, « les amants se séparent toujours pour les raisons qui les ont d’abord réunis ». Mais s’éloigner ne veut en aucun cas dire se séparer et ce que l’on croit avoir perdu peut refaire surface lorsque l’on s’y attend le moins.

Perrine Blasselle

La Vie de Galilée : le testament de Bertolt Brecht

« Le poète dramatique n’est à mes yeux rien d’autre qu’un historien, mais il s’élève au-dessus de ce dernier, du fait qu’il crée pour nous l’histoire une deuxième fois, et qu’au lieu de nous en donner une relation sèche, il nous plonge immédiatement dans la vie d’une époque, qu’au lieu de caractéristiques, il nous montre des caractères, et des figures au lieu de descriptions. » Georg Büchner

FEA BR01La Vie de Galilée s’épanouit dans un laps de temps de trente ans, entre 1926 à 1956. Pièce sans cesse en devenir, il a fallu la mort de Brecht en 1956 pour mettre un terme à cette incessante élaboration. La première version de La Vie de Galilée date de 1938. Elle est écrite en trois semaines au Danemark, où Brecht est en exil. Son titre : La Terre tourne. Son sujet : l’héliocentrisme de Copernic vérifié par les travaux de Galilée. Ce qu’elle annonce ? Le « problème » (Préface de l’édition de 1990, L’Arche) du conflit entre science et pouvoir. En 1939 la découverte de la fission de l’atome pousse Brecht à refondre la pièce : « On devrait réécrire complètement la pièce, si on voulait obtenir cette « brise qui vient des rivages nouveau, cette aurore rosée de la science. » » Mais vient la guerre, puis l’exil aux États-Unis. En 1944, sort la deuxième version, le Galileo américain issu de la collaboration de Brecht avec l’acteur Charles Laughton. 1945, c’est Hiroshima. Revirement capital. Le pessimisme est plus lourd. Installé à Berlin-Est à partir de 1949, Brecht y crée le Berliner Ensemble et l’affaire Oppenheimer le fait à nouveau revenir à Galilée. En 1953, il met au point au point une version allemande. C’est la fusion des expériences passées et présentes et la dernière version de La Vie de Galilée, mise en scène par Brecht lui-même en 1955 et publiée en 1956, voit le jour. Mais la mort de Brecht laisse à jamais en suspend la destinée d’une œuvre qui ne doit jamais être achevée. C’est cette ouverture intemporelle fait qu’on peut toujours y lire, y voir l’homme en prise avec son Histoire et avec lui-même.

La pièce est rarement jouée. En effet, le nombre de personnages atteignant la quarantaine y est pour quelque chose. De plus, dans son intégralité, elle doit durer environ quatre heures. Difficile, mais pas impossible comme le démontre le metteur en scène et dramaturge Armin Petras (dans sa représentation du 13 mars au théâtre des Célestins à Lyon) qui nous offre une mise en scène où se conjoignent minimalisme et baroque excentrique. L’art de la mise en scène a le mérite d’imposer elle-même une certaine forme de distanciation avec le texte, qui prend une autre ampleur. La lecture seule de l’œuvre de papier peut être insuffisante parce qu’elle donne à lire, à comprendre le sens, mais elle ne se donne pas à voir, à entendre ; c’est-à-dire, qu’elle ne s’expérimente alors que dans la solitude de la lecture, où nous élaborons le sens, seul, à nos risques et périls. Le bonheur de la mise en scène réside précisément dans l’exploitation de ses failles. Elle porte le texte, le supporte. Elle prouve alors que le sens, justement, prend sens, non pas seulement grâce aux mots, mais aussi par l’expérience. Oui, l’expérience !

Une science dramaturgique exquise…

Leben-des-Galilei-2015_003_ressourceOriginaleAu diable la dramaturgie classique ! La pièce se veut longue et dense, non concise. En trois heures, c’est 27 ans de la vie d’un homme que l’on voit défiler sous nos yeux. À toute vitesse, on navigue entre Padoue, Venise, Florence, Rome, une ville italienne, une maison de campagne, la frontière italienne… Peinture et fresque vivante ! Quinze tableaux discontinus et variés. Discours philosophique d’une intensité solennelle inouïe, légèreté et ironie de scènes quotidiennes… On n’est pas loin du drame romantique hugolien. Tout y est, sauf le réalisme. Le rythme de la pièce n’est pas toujours aisé à percevoir malgré une mise en scène inventive et exaltée. Mais c’est normal, c’est l’effet voulu. C’est un théâtre qui doit enseigner. Comment mettre à l’œuvre cette visée didactique ? Les tableaux, les scènes choisies pointent des détails. Nous construisons notre réflexion au gré des retournements dramatiques puisqu’au tableau 6, les valeurs se retournent pour laisser place au triomphe de la Raison sur l’obscurantisme, mais un triomphe toujours éphémère.

Mais reprenons. D’entrée de scène, le décor minimaliste, blanc pur et lumineux se déroule soudain devant nos yeux. Voici, selon la didascalie « Le modeste cabinet de travail de Galilée à Padoue. » C’est ici, que tout va commencer. Dans la lumière et la nudité. S’élève alors une voix. Celle de Galilée, celle de Peter Kurth, grave et terriblement puissante. Le ton est donné. D’une voix prophétique, il annonce un futur grandiose. Calme et solide exaltation, c’est en réalité la tempête qui s’annonce dans ses paroles. « Des murs, des sphères et l’immobilité ! Durant deux mille ans l’humanité a cru que le soleil et tous les corps célestes tournaient autour d’elle. » Il continue. « Car l’ancien temps est passé, et voici un temps nouveau. Cela fait cent ans que l’humanité semble attendre quelque chose. » La voix du comédien fait sens. Par sa grave mélodie, on y sent plus qu’un simple monologue. C’est la voix de Brecht qui monte. C’est ce moment où la philosophie, en tant que science qui fonde une connaissance sur l’humanité, rencontre sa sœur la littérature, dans un mouvement d’union des plus émouvants, des plus forts. Il n’y a rien d’autre à dire. Tout y est.

… pour un théâtre épique !

Leben-des-Galilei-2015_001_image_article_detailleSeulement, ce moment, pour être intense doit être introduit de manière subtile par un décalage de ton, par un décor discordant. Telle est la distanciation que théorise Brecht dans Petit Organon pour le théâtre. Fidèle, le metteur en scène plante le décor. Un jeune homme pour jouer Andrea, une situation quotidienne qui par son apparente banalité en devient délicieuse. Andrea, plus préoccupé à ce que Galilée lui donne de l’argent pour payer le laitier. Galilée, uniquement préoccupé par l’avenir glorieux du monde. La tête dans les étoiles, il en oublie, le plus important peut être, la vie simple, le lait quoi… Le jeune homme en subira copieusement les conséquences lorsque par malheur, du haut de ses onze ans, il soulignera naïvement (ô malheureux !) son incompréhension. Oui parce que Galilée se soucie du sort de l’humanité, de l’univers, de la Terre, mais, il n’aime pas du tout les idiots. C’est un lourd poids que de porter ce fardeau sur ces épaules, alors non, il ne peut pas s’encombrer de personnes qui ne veulent pas comprendre la clarté et la limpidité de son discours scientifique et érudit. On apprend alors qu’il ne faut jamais, ô grand jamais, ennuyer un professeur de mathématiques… Il ne faut pas rigoler avec l’avenir du monde. D’autres personnages en font les frais, Ludovico, qui veut mettre « un peu de science dans son vin » parce que c’est de bon ton. Le curateur de l’université, venu rappeler à l’infortuné qu’une demande d’augmentation de salaire est impossible car les mathématiques ne sont pas « lucratifs »… Mais, la légèreté ne dure jamais chez Brecht, et l’épineux problème théologique prend le devant de la scène, et pose la question : comment peut-on être libre de penser, de faire des recherches dans un monde régit par le pouvoir politique des ignorants ? Pas de réponse. À l’image de Galilée, nous sommes insatisfaits.

Mais attention, il y a danger ! Le théâtre de Brecht ne peut se concevoir comme un divertissement pur. Il doit engager la responsabilité. Pour se faire, il faut essayer d’éviter la fascination opérée par le spectacle et l’identification avec les personnages. Le spectateur doit garder la bonne distance critique. Et c’est tout le rôle du metteur en scène, du scénographe de rendre possible cette exigence. Difficile, mais le public doit rester insensible parce que critique. Il suffit d’éviter de montrer les relations sentimentales unissant les personnages pour se concentrer sur l’Histoire. C’est le théâtre épique dans toute sa splendeur rigoureuse. Avec son refus du psychologisme, l’utilisation nouvelle de ressources scéniques, tout concoure à accentuer la portée politique et philosophique de ce théâtre dont le but est d’aider « sur le plan social les masses prolétariennes à s’introduire précisément dans les positions que l’appareil de théâtre avait créées pour les masses bourgeoises » (Walter Benjamin, Essais sur Bertolt Brecht). La Vie de Galilée reflète pleinement ces ambitions. La thématique de la pièce cible la grandeur et les risques de l’ère nouvelle, « l’aurore de la raison émergeant des ténèbres ». Jouant sans cesse entre l’époque de Galilée et celle de Brecht, le nœud de l’action est décentré et atemporel. La collision est partout et nulle part. Ce décentrement est lui-même un au-delà et la pièce ne nous propose pas une simple reproduction documentée de l’histoire. Elle nous propose l’histoire d’un homme. Et quel homme !

La vie d’un homme, celle de tous les hommes

--brecht-et-son-galilee-----la-genese-de-la-vie-de-galilee---une-ecriture-complexe--743Il est important de comprendre que Brecht attachait peu d’importance à la réalité historique. Et plus l’œuvre est modifiée, plus elle s’éloigne de la vérité, de la vie de Galilée. On le comprend, la véracité importe peu, seule la réflexion compte. Brecht fait de Galilée un personnage « mondialement historique » comme l’explique Georg Lukács. Il est selon Hegel, l’homme de l’ère nouvelle, de la raison ; il est, selon Schiller, le porte-parole de l’esprit du siècle. Il en partage l’avidité de savoir et la foi humaniste et si une contradiction l’écartèle c’est qu’il en incarne aussi les troubles et les régressions. « Distancier un caractère, c’est lui enlever tout ce qu’il a d’évident, de connu, de patent, et faire naître à son endroit étonnement et curiosité ». (Écrits sur le théâtre). Galilée nous est présenté dans un éclairage ambigu. En effet, si Galilée est bien l’homme « mondialement historique » de Lukács, s’il est l’homme de la Raison, l’homme de l’ère nouvelle qui le font entrer en conflit avec le pouvoir, son caractère tend aussi à le décrédibiliser. Deux exemples. Il se dit pédagogue. Il empêche sa fille d’accéder au savoir («Va à ta messe ! »). Il se dit passionné de vérité (« qui ne connaît la vérité n’est qu’un imbécile. Mais qui, la connaissant, la nomme mensonge, celui-là est un criminel ») mais ne résiste pas à l’idée de la torture et se rétracte « pour sauver ses tripes ».

Galilée est soucieux des misères endurées par les plus pauvres. Pour eux, il se veut savant préoccupé de dissiper les superstitions et seul importe ce combat contre l’oppression qui justifie l’avancée du savoir. Car si le soleil cesse de tourner autour de la terre, que deviennent le pape et le roi ? La hiérarchie séculaire s’effondre. L’exploitation de l’homme par l’homme ne se justifie plus. Pour Galilée, il y a  un dieu dans l’homme : la Raison. Si séduisante qu’est sa morale, elle n’en reste pas moins menacée par son humanité. L’intelligence du savant est sans cesse menacée. N’oublions pas, qu’il reste un homme. Arrive donc le moment critique. Le moment où, désespoir, il renie ses principes. Il défaille devant la peur de souffrir. Mais là où l’homme sage tire un enseignement de sa défaillance, là où l’homme raisonnable ne s’excuse pas de son comportement, là où l’homme simple avoue la vérité : la peur de souffrir en mourant dans d’atroces tortures avant de se voir amener, sans autres formes de procès, sur le bucher du déshonneur ; ces disciples admirateurs se détournent de lui. Et pire, ne le comprennent pas. Non ! Comment pouvons-nous accepter cette nouvelle morale relative et tiède qui ne place pas l’Esprit au-dessus de tout ? Pas de relativisme clament-ils. Sacrifice au nom des principes et au nom de la Science ! Que l’amour de la science soit tout-puissant face à la violence et la torture ! L’esprit peut tout. Allons bon. Humain, trop humain. Tel est le tort du brave homme. Décevant ? Réfléchissons encore devant ses mots de Brecht.

« Galilée a détruit non seulement sa personne, mais encore la partie la plus valeureuse de son travail scientifique. L’Église (i. e. l’autorité) défendait la doctrine biblique exclusivement pour se défendre, elle, son autorité, sa faculté de réprimer et d’exploiter. Le peuple s’intéressa à la théorie astronomique de Galilée exclusivement parce qu’il souffrait de la domination de l’Église. Et Galilée a trahi le véritable progrès quand il s’est rétracté, il a lâché le peuple, l’astronomie redevint une spécialité, le domaine des savants, apolitique, isolé. L’Église dissocia ces « problèmes » du ciel de ceux de la terre, consolida sa domination et reconnut ensuite avec empressement les nouvelles solutions. »

« Nous n’en sommes qu’au commencement ». Telle est la science. Duplice et inquiétante. Elle est plus que « maîtresse d’erreurs et de fausseté » selon l’image pascalienne. Ambivalente et dangereuse, elle annonce soit la joie liée aux progrès de la connaissance, soit le malheur lié à l’aveuglement si l’on se sert d’elle comme outil d’exploitation de l’humanité. La science est folie puisqu’elle pousse Galilée à trahir le peuple. Parce qu’elle le pousse vers la mort et la souffrance. Il n’a pas vraiment le choix. Peut-on lui en vouloir d’avoir voulu sauver sa peau ? Même si à cause de cette trahison, il y a fracture entre lui et la science, même si les conséquences sont que le peuple se voit confisquer la possibilité d’en disposer, même si elle devient un domaine réservé, une affaire de spécialistes, la vie n’est-elle pas tout aussi importante que la science ? La vie n’est-elle pas plus précieuse ? Comment pouvons-nous lire alors le testament de Brecht lorsqu’il dit : « Malheureux le pays qui a besoin de héros ». Quelle puissante et triste injonction ! Puissante parce qu’elle nous appelle à être courageux en récusant toute forme d’idolâtrie et d’aveuglement. Terrible, elle nous invite voire, nous force à rester les yeux grands ouverts. Elle nous impose la discipline lorsque nous devons nous astreindre à une critique distanciée. On serait tentée de croire qu’être éclairée par la Raison nous console et nous sauve toujours. Triste aussi, parce que la raison, soyons lucides et honnêtes ne peut difficilement être notre seule guide lorsque notre vie est menacée et la responsabilité est certes un poids nécessaire qui nous faut endosser pour continuer à vivre, mais il reste pesant. Alors, regardons Galilée qui assume toute sa faiblesse d’homme et méditons.

Anh-Minh Le Moigne

Gaston Miron, le poète rapaillé

Gaston Miron… Miron… Ça vous dit quelque chose ?

11035167_10206622483989116_1943351733_oSi vous suivez de près ou de loin notre actualité, c’est un nom que vous avez pu croiser plusieurs fois. Souvenez-vous. Le 21 janvier, au théâtre de la Renaissance, le Cercle des poètes apparus levait le rideau et rendait hommage à ce grand monsieur aux travers de délicieuses « Mironnades picorées ». Extraits de L’homme rapaillé, les membres du Cercle avait présenté au public leurs version des poèmes Monologues de l’aliénation délirante, Avec toi, Ma désolée sereine, La route que nous suivons, Self-défense et Petite suite en lest. Si le choix des textes s’était effectué selon les goûts de chacun, la sélection fut assez représentative de l’œuvre de Miron : du poème amoureux au poète révolté, du français à l’anglais, de l’absurde à la réalité symbolique.

Le coup de cœur du Cercle

La contrainte du temps avait forcé des lectures de textes relativement courts alors qu’un poème avait particulièrement attiré notre attention : Aliénation délirante recours didactique ou un poème multilingue, mêlant français, anglais et expressions québécoise, ponctuation quasi-absente pour des propos engagés sur un rythme effréné.

À défaut de n’avoir pu vous le lire, en voici de courts extraits :

« Y est-y flush lui… c’est un blood man… watch out à mon seat cover… c’est un testament de bon deal…

voici me voici l’unilingue sous-bilingue voilà comment tout commence à se mêler à s’embrouiller c’est l’écheveau inextricable

Je m’en vas à la grocerie… pitche-moi la balle… toé scram d’icitte… y t’en runne un coup…

voici me voici l’homme du langage pavlovien les réflexes conditionnés bien huilés et voici les affiches qui me bombardent voici les phrases mixtes qui me sillonnent le cerveau verdoyant voici le garage les banques l’impôt le restaurant les employeurs avec leurs hordes et leurs pullulements de nécessités bilingues qui s’incrustent dans la moelle épinière de l’espace mental du langage et te voici dans l’engrenage et tu attrapes l’aliénation et tu n’en sortiras qu’à coup de torture des méninges voilà comment on se réveille un bon jour vers sa vingtième année infesté cancéreux qui s’ignore et ça continue

[…]

ainsi le temps s’abolit ainsi l’éternité fait irruption dans l’instant ainsi je ne vis pas une histoire je ne suis pour ceux qui font l’histoire à l’étage supérieur qu’une maladie du soubassement dont ils souffrent depuis un certain temps deux siècles environ je crois une maladie naguère bénigne sais pas j’essaie de voir quelque chose de temps en temps comme une démangeaison mais aujourd’hui qui se manifeste et culmine en abcès de fixation de sorte qu’il est temps estiment-ils d’en faire l’ablation ou quelque chose d’équivalent ce quelque chose qui peut-être surprendra la maladie elle-même ainsi la maladie se résorbera dans la déglutition des grands ensembles »

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Batèches

« Onze percussionnistes en action, une symphonie de sens et de sons sur des poèmes tirés de l’homme rapaillé de Gaston Miron. Un spectacle franco-canadien. »

Si le Cercle vous avait servi la mise en bouche, le théâtre de la Renaissance vous propose le plat et le dessert du 18 au 20 mars avec Batèches, du théâtre musical sur des textes de Miron, une composition originale de Patrick Burgan. Spectacle où se mêlera projection de poèmes du poète québécois, sons à la fois puissants et subtils d’un chœur de percussions. Quand la musicalité des langues rencontrent les sonorités orchestrales, c’est une véritable fusion des sens qui vous attend.

Pour plus d’informations :

http://www.theatrelarenaissance.com/spectacle/bateches

Juliette Descubes

Éloge de la faiblesse d’Alexandre Jollien : le goût de « vivre meilleur »

9782501073417-G (2)« Aujourd’hui, j’essaie de vivre à fond les trois vocations que m’a donnée l’existence : père de famille, personne handicapée et écrivain. »

L’auteur d’Éloge de la faiblesse, Alexandre Jollien, nait en 1975 avec une infirmité motrice cérébrale due à une athétose, c’est-à-dire qu’au moment de son développement, le fœtus est en proie à une asphyxie due à l’enroulement de son cordon ombilicale autour de son cou. Cet incident le marque à jamais puisqu’il passe les dix-sept premières années de sa vie (de 3 à 20 ans) dans une institution pour personnes handicapées moteur cérébrales. Là, il découvre pourtant les joies de la vie, des joies simples et pures comme il les décrits dans ce livre autobiographique. Pour Jollien, la vie est un combat permanent. Désireux de suivre une scolarité « normale », il parvient à intégrer une école de commerce.

L’élément déclencheur qui a précipité l’écriture de son ouvrage relève d’un heureux hasard. L’auteur rentre un jour dans une librairie et tombe sur une œuvre de Platon dans laquelle il invite l’homme à « vivre meilleur » plutôt qu’à « vivre mieux ». Jollien avait alors pour projet d’étudier la philosophie. En 1997, il se rend au lycée du Collège de la Planta qui lui ouvre les portes de l’Université de Fribourg où il passe son diplôme de lettres en 2004. Entre temps, en 1999, son premier ouvrage paraît : Éloge de la faiblesse. Récompensé de plusieurs prix, traduit en de nombreuses langues, et mis en scène en 2005, Jollien peut prendre sa revanche face à tous les préjugés formulés à son encontre.

Un dialogue enrichissant
« SOCRATE : Dis-moi, Alexandre, comment es-tu venu à la philosophie ?
ALEXANDRE : Voilà qui te concerne au plus haut point. Précisément, dans ce contexte de lutte, j’ai découvert, par hasard, un ouvrage de philosophie, avec notamment deux sentences : « Nul n’est méchant volontairement », et « Connais-toi toi-même ».
SOCRATE : J’ai déjà entendu ça quelque part… 
»

Éloge de la faiblesse nous plonge dans un dialogue entre Alexandre et Socrate qui se veut personnel et attendrissant. En effet, il rend compte des joies, des doutes, des peurs et des envies de l’auteur. Ironique et franc Alexandre Jollien dédramatise l’idée commune que l’on se fait du handicap et cette « conversation à la philosophie » basée sur le modèle platonicien nous permet à nous lecteur de prendre conscience des implications physiques de cet état tout en permettant à l’auteur de répondre à ses questions intérieures.

Nous ne mesurons pas toujours le poids de notre regard sur autrui, et c’est sans chercher notre pitié que Jollien nous donne l’exemple de situations où notre inconfort ne fait que renforcer le malaise de l’autre. L’auteur explique que sa sortie du Centre (l’institut pour personnes handicapées moteur cérébral) l’a confronté à deux obstacles. Le premier étant de faire sien des usages sociaux qui lui sont étrangers et le second de ne pas laisser les rituels opérés au Centre entraver cette intégration. Supporter le regard d’autrui est un défi douloureux qu’il parvient à relever avec succès.

« SOCRATE : Alors cela voudrait dire que la pitié blesse plus que le mépris ?
ALEXANDRE : Oui, pas de pitié. Une fois de plus, je donne raison à Nietzsche. Je crois qu’il voit juste quand il condamne la pitié, l’hypocrisie ou le paraître. Chaque jour, je rencontre ce regard condescendant qui croit me faire plaisir, peut-être sincèrement, mais qui nie ma liberté et me nie ipso facto. 
»

Une vérité dérangeante

alex-jollien-fb-3302« ALEXANDRE : […] Je me rappelle toujours cet esprit rebelle à qui j’adressai ma salutation habituelle : « Sois sage. » Un jour, il me répondit à brûle-pourpoint : « Et toi marche droit ! » Cela me procura un plaisir extrême. Il m’estimait pour moi-même et n’avait pas pris de pincettes qui prennent que ceux qui me sourient béatement quand, à la caisse, je paie mon paquet de spaghettis aux herbes. Il y a des sourires qui blessent, il y a des compliments qui tuent. »

Alexandre Jollien nous met face à nous même. Ce miroir nous accompagne tout au long de notre lecture. Lorsqu’il fait le récit de son séjour dans ce Centre, nous esquissons un sourire en réalisant à quel point les résidents sont différents de nous parce qu’éloignés de la vie sociale que nous connaissons. La vie y semble simple, spontanée, honnête et nous pouvons ressentir une gêne devant tant de candeur : « quand est-ce que cette pureté nous a-t-elle quittée ? ». La marginalisation est présentée à la fois comme une force et une faiblesse. Être à l’écart de la société leur a permis de grandir loin de ses « vices », loin du mal. Cependant, il reste difficile pour nous de concevoir certains des gestes déplacés comme étant sans mauvaises intentions. Notre méfiance naturelle les excuse mais l’inconfort de la situation nous embarrasse. C’est donc, pour l’auteur comme pour toute personne atteinte d’un handicap, aussi mince soit-il, de parvenir à créer une relation avec l’autre qui ne soit pas entravée par des habitus sociaux afin de parvenir à être reconnu et estimé à leur juste valeur, sans que leur état d’handicapé ne vienne changer la donne.

Une ouverture sur la vie

Cette autobiographie se termine sur une question inévitable : Qu’est-ce que la normalité ?
Existe-t-elle ? Est-elle uniquement l’illusion à laquelle la société veut nous faire croire ? Oui, nous avons des normes et des valeurs mais à sa manière toute personne est seule dans sa solitude voire presque « marginale ». La marginalité est communément rejetée car elle fait peur, angoisse. Pourtant, elle peut être une force pour quiconque sait en jouer.

« Chacun dispose librement de sa faiblesse, libre à lui d’en user judicieusement. »

Nous fermons ce livre en sachant que tout n’est pas terminé, puisque ces questions nous accompagnent dans notre quotidien. L’ouvrage est comme une bouffée d’oxygène ou une grande claque en pleine tête, difficile de juger mais grâce à Alexandre Jollien, on parvient à se sentir homme et seulement homme, fort avec notre faiblesse.

Perrine Blasselle

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?

pierre bayardUn titre paradoxal s’il en est, et pourtant si révélateur. Enfin quelqu’un qui ose mettre des mots sur un phénomène mondain pour le moins ridicule ! Qui ne s’est jamais retrouvé dans cette situation inconfortable de devoir parler d’un livre qu’il ne connaît pas, parfois seulement de nom ? Ne serait-ce qu’en cours, tous et toutes avons déjà été soumis au regard inquisiteur d’un professeur de lettres cherchant vicieusement à savoir ce que nous avons pensé de « La Recherche », comme ils disent. Pierre Bayard, avoue que l’inverse est aussi vrai :

« Enseignant la littérature à l’université, je ne peux en effet échapper à cette obligation de commenter des livres que, pour la plupart du temps, je n’ai pas ouverts. Il est vrai que c’est aussi le cas de la majorité des étudiants qui m’écoutent, mais il suffit qu’un seul ait eu l’occasion de lire le texte dont je parle pour que mon cours en soit affecté et que je risque à tout moment de me trouver dans l’embarras. »

Comment parler des livres que l’on n’a pas lu ? De Pierre Bayard est donc un livre qui remonte certainement le moral en cette fin de vacance. Tout n’est pas perdu pour nous !

Obligation et hypocrisie sociale

Il est rare en effet de voir des textes qui vantent la non-lecture. Selon Pierre Bayard, cette pratique se heurte à plusieurs contraintes intériorisées qui nous interdisent de parler des œuvres que l’on a pas lues. Ces contraintes sont au nombre de trois. Tout d’abord, il y a cette « obligation de lire ». Dans notre société, la lecture fait l’objet d’une forme de sacralisation qui porte sur un certain nombre de textes canoniques dont la liste varie selon les milieux, et gare à ceux qui ne se plient pas à cette règle. Cette contrainte recoupe l’ « obligation de tout lire ». Il nous est alors formellement interdit d’avouer que l’on a seulement parcouru le dit livre. Ainsi, même dans le milieu universitaire, il paraît impensable pour Pierre Bayard qu’un professeur reconnaisse qu’il n’a fait que feuilleter l’œuvre impressionnante de Proust (encore et toujours). S’ériger en tant qu’autorité d’un savoir littéraire est un travail (mensonge ?) constant. Enfin le dernier poncif exige que nous ayons lu un livre de bout en bout pour être autorisé à en parler, et avec précision si possible.

Une fois de plus Pierre Bayard nous déculpabilise en soulignant que d’après son expérience, rien n’est forcé et obligatoire, et qu’il est même parfois souhaitable, pour bien parler d’un livre, de ne pas l’avoir lu en entier et de fixer son attention sur quelques passages clés et emblématiques.

« Ce système contraignant d’obligations et d’interdits a pour conséquence de générer une hypocrisie générale sur les livres effectivement lus. Je connais peu de domaines de la vie privée, à l’exception de ceux de l’argent et de la sexualité, pour lesquels il est aussi difficile d’obtenir les informations sûres que pour celui des livres. »

Ce mensonges est en premier lieu un mensonge envers soi. Un sentiment de honte s’empare de nous et nous faisons retour avec malaise sur nos pratiques de lectures, sur les œuvres canoniques que nous devrions avoir lues. Mais d’où vient cette angoisse ? Il n’est pas question dans le livre de trouver une réponse aussi personnelle et l’auteur préfère donner des clés de compréhension quant au processus de lecture. Cette démarche franche et naturelle nous est à la fois agréable et si elle nous rassure, elle contribue même à nous redonner espoir, motivation pour enfin lire les œuvres reniées.

Des différentes manières de lire

etudiant-terroristeMais de quoi est-il question lorsque l’on prétend ne pas avoir lu un livre ? Comment définir la non-lecture ? L’auteur fait la tentative de montrer les relations qui sous-tendent les deux pratiques de lecture et de non-lecture. On peut feuilleter, survoler, lire vautré sur son lit en écoutant de la musique ou bien assis à un bureau dans le silence. De plus, entre lire un livre avec attention et parler d’un livre qu’on n’a jamais eu entre les mains, il existe une infinité de modes de lecture. N’est-il pas vrai que certains livres que nous n’avons jamais lus exercent des effets sensibles sur nous, ne serait-ce que par les échos qui nous en parviennent ?

Pierre Bayard pose une réflexion sur les différents modes de fréquentation des livres. Il commence par détailler les grands types de non-lecture qui ne se réduisent pas « au simple fait de garder un livre fermé ». D’autres questions sont alors soulevées : que faire des livres dont on nous a parlé, des livres qu’on a oubliés ? Toutes ces « non-lectures » sont à prendre en compte et il s’en porte le garant lorsqu’il analyse des situations concrètes dans lesquelles nous pouvons être amenés à parler de ces ouvrages quasi-inconnus. Enfin, dans un troisième moment, qu’il considère comme le plus important puisqu’il a motivé cet essai, Pierre Bayard nous livre une série de conseils simples pour aider les non-lecteurs à faire face à des situations jugées embarrassantes.

« Montrer [aux étudiants] qu’un livre se réinvente à chaque lecture, c’est leur donner les moyens de se sortir sans dommages, et même avec profit, d’une multitude de situation difficiles. Car savoir parler avec finesse de ce que l’on ne connaît pas vaut bien au-delà de l’univers des livres. L’ensemble de la culture s’ouvre à ceux qui témoignent de leur capacité, illustrée par de nombreux écrivains, à couper les liens entre le discours et son objet, et à parler de soi. […] Tout enseignement devrait tendre à aider ceux qui le reçoivent à acquérir suffisamment de liberté par rapport aux œuvres pour devenir eux-mêmes des écrivains ou des artistes. »

Un seul mot d’ordre : débarrassons-nous donc de toute ces interdits qui nous oppressent et nous éloignent toujours plus de l’œuvre même. Que chacun cultive sa propre relation personnelle au livre. En effet, le texte littéraire est un objet mobile, qui se lit dans la discontinuité, qui s’échange et se débat autour de conversations. L’auteur interroge la subjectivité des lecteurs pour qu’ils puissent finalement parler de ces livres parcourus et qu’ils puissent ainsi révéler certains aspects du texte. Il est évident que si certaines lectures ne révolutionne pas la compréhension de l’ouvrage, ils ont le mérite de soulever des aspects du texte moins évidents a priori. Ce que l’on peut retenir de l’ouvrage ce sont sans cesse les encouragements de l’auteur qui pousse le lecteur à devenir co-créateur du texte qu’il lit. Celui-ci doit juste prendre garde à ne pas s’enfermer dans un rôle de lecteur passif d’une œuvre que l’opinion aurait sacralisée et dont il faudrait boire l’encre sans jamais se poser plus de questions.

Margot Delarue