Ernest Hemingway : masculiniste ?

S’il a été l’un des auteurs les moins contestés de son temps, notre époque aurait plutôt tendance à lui vouer une haine idéologique, ses « histoires d’hommes » aidant les intellectuels rattachés aux gender studies à penser la misogynie dans son œuvre comme un renfoncement systématique. C’est pourtant faire abstraction de la complexité de celle-ci et, plus avant, faire abstraction d’éléments biographiques objectifs (dont les savoureuses lignes du journal de Mary, sa quatrième femme, lors de leur safari africain ne manqueront pas de réjouir l’appétit réflexif des plus curieux).

Je me suis repenché, au crépuscule des récentes vacances, sur « La Capitale du monde », une nouvelle d’abord parue dans Esquire en 1936 sous le titre de « Horns of the Bulls » et qui nous parvenait, peuple de France, en 1958, dans le recueil Les Neiges du Kilimandjaro. La nouvelle fait état de la vie prolétaire morbide qui grouille dans la Luarca, hôtel dépouillé de Madrid, où s’entassent les rêves morts de picadors, de bandilleros et de matadors blessés, malades et déchus, entourés des personnels de l’hôtel.

Un univers clos et des esprits moribonds

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La Luarca est un hôtel où se réunissent des toréadors de seconde zone. Si les éléments qui existent dans et autour de la corrida (combats et reconnaissance publique) n’ont laissé que des brèches dans la vie de ces hommes, on peut déduire que leur déclin moral provient de la défaillance d’un élément de masculinité : ils sont incapables de mener à bien une lutte armée. De là leur désœuvrement, de là leur ivresse sans fin, de là leurs maladies. Au milieu, pourtant, il y a Paco, l’un des personnels, dont le rêve est de devenir ce grand torero que les pensionnaires ne sont pas parvenus à devenir.

Un soir, alors qu’il range la salle de repas, l’un des aide-serviteurs, Enrique, le provoque en lui opposant qu’il serait effrayé, comme n’importe quel homme, devant la fureur du taureau. Paco, piqué, lui demande alors d’attacher des couteaux aux pieds d’une chaise et de charger. Enrique, affolé par l’idée, tentera en vain de le raisonner. L’expérience est tragique et Paco finit, seul tandis qu’Enrique court chercher un médecin, par répandre son sang sur le sol de la pièce.

Mais alors quoi ?

Paco est un type dont les caractéristiques et le rôle sont androgynes et dont la construction toute entière est en contradiction avec le microcosme clos de la narration : il est jeune et mourra jeune, dans l’ignorance des joies et des plaisirs mais aussi des désillusions de l’existence humaine ; et cet élément narratif n’est pas sans conséquences sur les réceptions possibles de la nouvelle. Paco est une figure du décloisonnement et de l’expansion tandis que les autres personnages sont des personnages contraints, par l’échec, à se satisfaire médiocrement des espaces qu’ils remplissent déjà.

On assiste donc à l’évolution de ce personnage-tension dans un espace où l’entrechoc des différents éléments narratifs n’a pas de sens ; il reste à noter tout de même que c’est cette fidélité stylistique au manque régulier de cohérence des interactions du réel qui valut à Hemingway son prix Nobel en 1954, pour lequel on parlera de « style puissant et nouveau par lequel il maîtrise l’art de la narration moderne ». Il est d’ailleurs intrigant d’observer le choix qu’il produit quant à son protagoniste. Il lui préfère la mort à la fixité et au confort d’une condition, son caractère définitif ne lui donnant que plus de contraste avec la vie qui reste, morte aux rêves et morte à la vie. N’y verrait-on pas quelques échos féconds avec la philosophie de vie de l’auteur ?

Des éléments amisogynes

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Pour brièvement émettre des pistes de réflexion sur l’amisogynie d’Hemingway, on notera que les caractéristiques androgynes de Paco sont également observables chez ses sœurs — sans lesquelles il ne serait, par ailleurs, jamais parvenu jusqu’à Madrid. En toute cohérence et par équivalence de caractères, les deux femmes sont aussi des figures de « fuite vers l’ailleurs », définitivement désintéressées par l’immobilisme, menant des vies indépendantes, financièrement et culturellement irriguées par des forces qu’elles déploient d’elles-mêmes : elles s’engageront finalement, sans que la nouvelle ne rapporte leur retour à l’hôtel, vers un lieu de culture (un cinéma). Quant à ce qu’elles feront en apprenant la mort de leur frère, nous n’en saurons rien. Peut-être une autre manière de marquer la fuite.

Dernier fait notable : aucun jugement n’est jamais porté sur un personnage vivant. Le style très blanc d’Hemingway ne s’accorde à décrire des réalités que par des focalisations objectives. Ainsi nous aurons, pour finir, cette allégorie sublime de la vie motivée qui fuit la vie morbide, dont l’élan rappellera peut-être à quelques-un.e.s des traits contemporains :

« Une pute est une femme, tout comme une autre, mais je ne suis pas une pute.

— Tu en seras une.

— Pas par votre faute, en tout cas.

— Laisse-moi, dit le matador qui, éconduit et rabroué, sentait maintenant sa frousse lui revenir dans toute sa nudité.

— Vous laisser ? Qu’est-ce qui ne vous a pas laissé ? dit la sœur. Vous ne voulez pas que je refasse votre lit ? Je suis payée pour ça.

— Laisse-moi, dit le matador, son large visage de bellâtre crispé comme s’il allait pleurer. Espèce de pute ! Espèce de sale petite pute !

— Matador, dit-elle en refermant la porte. Mon matador. »

Alexandre Boutard

 

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La Triste Fin du petit Enfant Huître et autres histoires : le recueil macabre qui vous redonnera du pep’s !

« J’aime les monstres et les terreurs enfantines », dixit Tim Burton. Si vous êtes cinéphiles, et de surcroît burtoniens, cette phrase est loin de vous étonner. Considéré comme le cinéaste le plus influencé par le poète maudit Edgar Allan Poe, Burton écrit et publie son premier livre en 1997, un recueil de poèmes illustrés reflétant parfaitement la cruauté et la magie de son univers. Si tout le monde, ou presque, connaît au moins un film de ce dessinateur perché, ce petit bouquin d’une centaine de pages est une occasion pour découvrir une galerie d’enfants monstrueux et pourtant terriblement proches de nous.

23 mésaventures de petits écorchés de la vie

L’enfant Momie, l’enfant Robot, l’enfant Tache, l’enfant Brie, l’enfant avec des clous dans les yeux… le créateur de  L’Étrange Noël de Mr Jack s’amuse à nous effrayer, par un style épuré mais très personnel, en nous présentant les mésaventures de 23 marmots destinés fatalement à un avenir morne et ennuyeux… voire à la mort tout court. Même s’ils sont tous, sans exception, des êtres attachants, ces marginaux n’arriveront jamais à rentrer dans les normes de leur société environnante. Cela nous fait penser irrésistiblement à Edward aux mains d’argent, sans doute une des plus belles réalisations de Burton ; sauf qu’ici l’humour macabre tient un place nettement plus importante, et cela fait du bien. Le tragique est revendiqué comme une source essentielle pour l’humour, et l’on ne peut s’empêcher de rire à la lecture des péripéties de ces cancres subissant des échecs dans tous les domaines de la vie : l’amour, l’amitié, le travail, le prestige… rien n’échappe au réalisateur, et ses dessins rajoutent une touche émotionnelle et humoristique rendant son ouvrage davantage mordant et davantage cruel. Sa patte artistique stimule notre imagination, notre capacité à scénariser et à réaliser l’histoire mentalement, même quand on est en panne d’inspiration. Seul hic, la traduction française : le livre étant une édition bilingue, elle vous servira surtout comme roue de secours au cas où vous n’auriez pas saisi le message de Burton.

Stain Boy

 Of all the super heroes,

the strangest one by far,

doesn’t have a special power,

or drive a fancy car.

Next to Superman and Batman,

I guess he must seem tame.

But to me, he is quite special,

and Stain Boy is his name.

He can’t fly around tall buildings,

or outrun a speeding train,

the only talent he seems to have

is to leave a nasty stain.

Sometimes I know it bothers him,

that he can’t run or swim or fly,

and because of this one ability,

his dry cleaning bill’s sky-high.

 

Aimer les monstres pour marginaliser les adeptes de la stigmatisation

Délicieusement absurdes, ces récits nous font replonger dans notre enfance : en tant que sensibles assumés ou non, on comprend la nécessité de prendre au sérieux les sources du malheur de ces monstres solitaires qui souhaitent à tout prix s’assimiler à nous. Le cauchemar ce n’est pas eux, ce sont les autres : les parents assassins, les enfants cruels, les médecins inhumains ; en bref le conformisme social ainsi que le conformisme des mots, tous deux pas vraiment ouverts à la différence, à l’originalité. « La triste fin du petit Enfant Huître », la plus longue des histoires, résume bien l’état d’esprit de cet ouvrage : un voyage délirant, glauque, drôle et faussement innocent qui se moque de l’adulte que nous essayons d’être tant bien que mal, avec plus ou moins  de conviction. Ainsi, Tim Burton use avec habileté, humour noir et tendresse, de ses talents d’écrivain et de dessinateur pour  continuer à démonter nos stéréotypes, bouleverser notre imagination et  adopter définitivement ces drôles et attachants petits monstres.

Gwendoline Troyano

Rencontre avec la solitude : Dans les forêts de Sibérie

Dans nos vies si communes et pourtant si oppressantes, qui n’a jamais aspiré à d’autres horizons ? Quitter une vie confortable et bien rangée pour s’adonner à l’inconnu, être en harmonie avec la nature. On blâme souvent, à tort ou à raison, les phénomènes de mondialisation, de société de consommation, de confort excessif, mais a-t-on le courage de tout quitter, de concrétiser ses pensées ? On se surprend à rêver d’une autre vie, sans chose matérielle ou superflue, d’un retour aux sources : profiter de l’instant, s’isoler, ne dépendre de personne.

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Sylvain Tesson, un aventurier doublé d’un écrivain qui a foulé une myriade de terres sauvages, nous offre la possibilité de vivre cette expérience sans quitter notre train-train quotidien à travers son livre Dans les forêts de Sibérie. L’auteur a décidé de ne plus se laisser porter par le vent, mais de s’enraciner dans un environnement sauvage, seul, à l’écart du monde civilisé. Ces six mois de vie passés sans aucun contact avec la civilisation ni aucun média ont été retranscrits au jour le jour par l’amoureux de la nature. Ce journal Dans les forêts de Sibérie a été publié en 2011, et un film éponyme inspiré de ce carnet de voyage a été réalisé en 2016.

C’est  un ermitage de 6 mois qui commence en février. Tesson s’isole dans un cabanon : « La Cabane des Cèdres du Nord » dans les forêts de Sibérie, au bord d’un lac gelé, à 120 kilomètres du plus proche village, et à des journées de marche de la première cabane d’un autre partisan de la solitude. Leur volonté est en fait la fuite, explique l’écrivain postérieurement à la publication de son livre.

 « Le fait que plus de 50 % de l’humanité  vive en ville annonce une forme de cauchemar. Et faire aujourd’hui un pas de côté pour aller vivre dans une cabane est une forme de lutte. Quand Napoléon revenait de la campagne de Russie avec son Maréchal de Caulaincourt, il disait dans le traîneau qui le ramenait à Paris, qu’il y avait deux sortes d’hommes : ceux qui obéissent (il évoquait la totalité de l’humanité) et ceux qui commandent (il parlait de lui). Mais à mon avis, il y a une troisième catégorie : ceux qui fuient ! Ceux-là ne veulent pas changer le monde mais ne veulent pas non plus subir ou obéir ou commander ou nuire. Personne ne nous a dit, enfant : « Prenez la clé des champs : partez sur les montagnes, les routes, les mers et dans les bois. Partez, fuyez » ! Mais je trouve cela très beau. La cabane est le royaume absolu de l’échappée, c’est ce que j’essayais de dire dans mon livre et qu’on comprend très vite dans le film : Teddy est une véritable cocotte-minute qui n’en peut plus de cette vie débile. La fuite est un principe qui n’est jamais exprimé par les voyageurs parce que ce n’est pas très noble et que cela implique peut-être une forme d’égoïsme ou de lâcheté. Mais on peut être lâche sans nuire aux autres. Chez les habitants des cabanes ou les gens qui ont vécu en exil, il y a évidemment une forme d’égoïsme mais c’est un égoïsme qui peut ensuite trouver sa vertu dans le fait qu’il essaye de ne pas nuire. »

Ce livre, qu’on pourrait définir comme un livre contemplatif, donne profondément envie de vivre une expérience semblable — l’aventurier passe des heures devant sa fenêtre, armé d’un bon cigare, d’un bol de thé ou d’un verre de vodka — ; il offre des paysages époustouflants et une proximité avec la nature incomparable.

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Ce périple, planifié et très organisé (l’aventurier avait tout le matériel nécessaire, il avait des relations qui l’ont emmené près de la cabane, et il avait acheté préalablement plusieurs mois de provisions), avec une liste des choses qu’il a prévu pour son ermitage, donne l’impression que partir est facile, si on met de côté les quelques dangers et les désagréments qu’une odyssée de ce genre peut impliquer. Le froid, dans ce journal, occupe d’ailleurs une place centrale, mais là où on pourrait penser que c’est un fardeau, Tesson le présente comme une denrée précieuse, en voie d’extinction sur une planète surchauffée et surpeuplée. La pureté du froid s’exprime en ce qu’une tempête de neige ensevelit tout, et efface tous les dommages causés par l’homme. Mais malgré son affection pour le temps glacial, sa cabane, son poêle lui forment un cocon, un refuge dans un environnement où les températures avoisinent les -35°, et où la chaleur est luxe suprême. Dans ce sens, l’auteur se dépense considérablement à couper du bois, s’il ne s’occupe pas à pêcher ou à lire.

Dans un extrait, Tesson raconte que, dans sa cabane dans cette forêt enneigée, il ne regrette ni ses biens, ni les siens. Ces propos témoignent de l’impact que cette expérience laisse au plus profond de son être. Du point de vue du lecteur, cette œuvre comparable à Into the Wild de John Krakauer, permet d’appréhender le monde dans lequel on vit, et de penser notre existence différemment.

Noémie Bounsavath

Dieu est une ligne de code

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L’une des particularités narratives de la Science-fiction est quelle délaisse le plus souvent la psychologie des personnages (considérés non comme des individus mais comme représentants de leur espèce) au profit de l’hypothèse philosophique (interrogations sur notre nature, notre place dans l’univers, notre devenir et nos fins). L’œuvre d’Arthur C. Clarke est emblématique de ces interrogations philosophico-religieuses, notamment celle, à la fois théorique et pratique, dont l’écho glaçant parcours l’univers : « qu’allons-nous faire de l’homme ? ». Et si l’homme devenait mutant, « individu spécifique » par excellence ? La question de son devenir dépendrait avant tout de sa particularité, comme l’affirme Gilbert Hottois, philosophe belge, spécialiste des questions d’éthique. En somme, si l’homme devient un mutant psy ou un cyborg son rapport à la transcendance deviendrait opératoire, comme nous le verrons plus bas.

Affrontement, impasse et apocalypse

eclipse-totalTrois thèmes illustrent la dimension philosophico-religieuse de la SF.

Tout d’abord, dans La Guerre des mondes, Herbert Georges Wells met en scène l’affrontement contre une autre forme de vie. Soit la guerre totale contre une altérité radicale qui sera finalement vaincu, non par les hommes, mais par la « solidarité » globale de la biosphère terrestre (les microbes).

Deuxièmement, des œuvres comme Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley illustrent les impasses évolutives, c’est-à-dire l’arrêt de l’évolution dans une forme biologique, sociale ou technologique destinée à se reproduire à l’identique ou à disparaître. Ces contre-utopies sont souvent déjouées par un retour à la nature et aux émotions humaines.

Enfin, l’apocalypse peut-être illustrée dans des ouvrages comme Éclipse totale de John Brunner dans lequel une trace de vie est découverte dans une constellation lointaine. Ou plutôt ce qu’il en reste, car après avoir atteint le stade du voyage spatial, la civilisation étrangère s’est éteinte. Après avoir découvert les raisons de la catastrophe, un membre de l’expédition décide de les révéler à la Terre. Mais les Terriens abandonnent le dernier survivant de l’équipage et avec lui toute trace des mystérieux extraterrestres.

Transcendances techniques

La transcendance de l’homme, cherchant à dépasser ses conditions naturelles d’existence, se manifeste moins dans la technique que dans le langage. Langage non pas tant comme outil développé par les hommes permettant de communiquer, que comme un « don de Dieu », preuve d’une élection supranaturelle. Cette transcendance symbolique suppose une nature immuable de l’homme, contrairement aux utopies techno-socio-politiques qui cherchent à l’aménager, réduisant par là-même le désir de transcendance. Mais qu’en est-il de cette transcendance symbolique au temps des neurotechnosciences ? L’imaginaire d’un monde transcendant réel devenant obsolète, la transcendance spirituelle serait simulée au sein d’esprits-cerveaux. Perspective qui pourrait faire basculer la société, proposant l’absolu à portée de main, dans un cauchemar totalitaire maintenant les individus sous perfusion transcendantale (ou son simulacre). C’est ce que l’on pourrait désigner comme la transition vers des transcendances opératoires ou techniques.

Mutations symboliques

ob_f95d5d_gibson-neuromancer-by-davidsimpson2112Avec cette nouvelle transcendance, la symbolisation est davantage accompagnatrice que motrice car la voie vers l’Absolu se joue surtout au niveau de la transformation des corps et des cerveaux, des modes de communication et d’interaction. Le Frankenstein de Mary Shelley illustre parfaitement cette transcendance technique à la fois fascinante et angoissante. Avec le cyborg de Clarke (Profil du futur), la transcendance opératoire se loge uniquement dans le cerveau, seul organe qui pourrait survivre indépendamment de tous les autres et se propager aux machines grâce à une « décorporéisation ».

William Gibson, de son côté, évoque aussi cette thèse des « cerveaux branchés » – ce cyborg extrême – dans Neuromancien où une partie de la population jouit d’une liberté infinie dans le cyberspace et faisant du corps un support résiduel immobile. Par ailleurs, la transcendance technique serait plus axée sur la diversité irréductible que sur l’unité ultime, à la faveur des innombrables formes de vies, intelligentes ou non, peuplant l’immensité du cosmos. Chaque être choisissant sa propre transcendance opératoire et pouvant devenir une espèce à lui tout seul, comme Lennox, le héros de A Miracle of rare design de Mick Resnick, devenant ce fameux « corps sans organes » (Gilles Deleuze).

Une « post-modernité techno-symbolique », selon les mots de Gilbert Hottois, qui pourrait rapidement basculer de la fiction la plus oppressante à la science la plus incontrôlable.

Sylvain Métafiot

Les Chevaliers d’Émeraude

« Dans les champs, les paysans interrompirent leur travail pour les regarder passer. Ils ne savaient pas très bien comment sept vaillants guerriers pourraient assurer la paix du royaume, mais leurs cœurs étaient pleins d’espoir, et ils les saluèrent tandis qu’ils soulevaient un nuage de poussière sur la route menant à la Montagne de Cristal. » Anne Robillard, tome 1 des Chevaliers d’émeraude

Les romans de chevalerie existent depuis le Moyen-Âge, depuis Chrétien de Troyes, célèbre pour ses récits sur le roi Arthur et ses chevaliers de la table ronde, en passant par la Chanson de Roland jusqu’à nos jours. Les récits épiques ont toujours fasciné et intéressé les lecteurs autant que les romanciers depuis le XIIe siècle et bénéficiait d’une grande notoriété. Par la suite, ce genre littéraire adapté du roman courtois et de la chanson de gestes a inspiré le mouvement du romantisme et est à l’origine de la mode du néo-gothique (mouvement architectural) et du style troubadour (mouvement artistique). Mais au XXe siècle, le roman de chevalerie trouve son héritier dans l’un des sous-genres de la fantasy : l’héroic fantasy.

L’héroic fantasy est le nom donné aux œuvres dont les aventures héroïques se passent dans des mondes imaginaires au contexte antique ou médiéval. La magie et le surnaturel est au cœur de ces aventures. Et c’est notamment dans ce sous-genre de la fantasy que l’on peut classer la série de roman Les Chevaliers d’Émeraude d’Anne Robillard.

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Les Chevaliers d’Émeraude est une série qui a débuté en 2003 et qui a pris fin en 2008, suite à la parution de son douzième tome. Cette série qui nous vient du Québec est l’une des plus lues en France mais est malheureusement très peu médiatisée. L’histoire se passe sur le continent imaginaire d’Enkidiev qui, en paix depuis 500 ans à la suite d’une guerre contre un empereur noir, se retrouve de nouveau en conflit avec ce vieil ennemi. Le seul espoir de survie d’Enkidiev réside dans la résurrection de l’ordre des Chevaliers d’Émeraude par le roi Émeraude 1er. Ces guerriers-magiciens seront chargés de protéger le continent jusqu’à l’accomplissement de la prophétie voulant que le porteur de lumière, sur le point de naître, détruise à jamais la menace que fait peser l’Empereur Noir sur Enkidiev. Pour que la prophétie se réalise, les Chevaliers devront protéger la fille de l’Empereur Noir, Kira : l’enfant mauve ayant pour rôle de protéger le porteur de lumière. Leur tâche sera ardue, Amecareth envoyant ses propres armées, celles de ses vassaux et de ses sorciers pour les détruire, et utilise des coups de plus en plus ingénieux afin de récupérer son héritière Kira…

Les personnages et les lieux à découvrir au fil des pages sont nombreux, on voit tout au long des romans l’ordre s’agrandir avec l’arrivée de nouveaux chevaliers auxquels on s’attache très facilement. Anne Robillard a su créer dans ses romans un monde qui ne cesse d’étonner le lecteur, lequel se laissera facilement embarquer dans les aventures de plus en plus dangereuses des chevaliers d’émeraude contre l’Empereur Noir. Les personnages sont attachants, et leurs caractères et cultures très diverses font qu’il est facile de se prendre d’affection et de s’identifier à eux ; leurs émotions sont facilement perceptibles par le lecteur.

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Pour celles et ceux qui ne sont pas adeptes des romans, une version BD existe depuis peu ; il est donc possible de suivre les péripéties de ces formidables guerriers-magiciens sous la forme de dessins. Et pour ceux qui aimeraient tenter l’aventure ou qui ont déjà lu cette série de romans, il faut savoir qu’une suite nommée Les Héritiers d’Enkidiev existe depuis 2010. L’histoire se passe quinze ans après la fin des événements de la première série et l’on retrouve avec plaisir tous les personnages que l’on a pu suivre pendant douze tomes. Cette nouvelle série comporte comme sa grande sœur douze tomes dont le dernier est paru en 2016.

Pour conclure, il serait intéressant de rajouter que le monde créé par Anne Robillard est vaste et saura conquérir le cœur de tous ceux intéressés par le genre de l’héroic fantasy ou qui aimeraient essayer. Et s’il existe des personnes qui n’apprécient pas les histoires de chevalerie, Anne Robillard a écrit cinq autres séries de livres aux univers tous différents qui valent la peine qu’on s’y intéresse.

Léonore Boissy

Tendre est la nuit : le roman au bord de la folie

F. Scott Fitzgerald nous plonge dans le monde des riches Américains des années 20. Tout un mythe se détache de ses personnages et avec son œuvre Tendre est la nuit, il présente une dissection de l’amour. Non une autopsie, mais une vraie chirurgie. Le corps de l’amour est ouvert et toutes les interactions entre les organes vitaux sont données à voir ; ici ils portent les noms de Dick et Nicole Diver.

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Une histoire qui échappe des mains

Tendre est la nuit est le quatrième roman de Fitzgerald mais, lorsqu’il fut publié, comme beaucoup de chefs-d’œuvre, il laissa ses contemporains indifférents. Aujourd’hui ce roman est mis sur le piédestal qu’il mérite ; il est, parmi ses œuvres, l’une des plus connues et des plus lues. F. Scott Fitzgerald et sa femme Zelda Sayre étaient des personnalités perçues comme des symboles des « Années Folles », de l’ère du Jazz, pour leur sens artistique et le charme qui émanait de leur arrogance. Derrière leur beauté et leur jeunesse se cachait pourtant une histoire sombre. Zelda, une femme fortunée, « la première garçonne américaine » — comme l’eut appelée son mari en 1920 — et Scott, homme aspirant à écrire, qui perce dans l’écriture après que son premier roman L’Envers du Paradis a marché brillamment. Il sombre ensuite peu à peu dans l’alcool et devient de plus en plus égoïste et violent. Leur union d’artistes n’était pas facile à vivre. Fitzgerald interdisait à sa femme d’écrire : penser à une éventuelle publication était juste impossible. Cela n’empêchait pas Zelda de tenir un journal. Lorsque Fitzgerald n’avait plus de matière pour écrire, il s’accaparait de ce journal afin d’épaissir le personnage de Nicole Diver à partir de ce que Zelda notait, pour Tendre est la nuit. Cette dernière ne voulait pas qu’il publie son livre, mais elle le trouva bien écrit. Après sa publication, elle entra dans un état de choc ; elle s’enfermait en elle-même et fut incapable de retrouver l’usage de la parole ou encore de manger. On l’a diagnostiquée schizophrène et, alors qu’elle était internée, publia Accordez-moi une valse qui reprend l’histoire du couple. Elle mourra finalement dans l’incendie de l’hôpital psychiatrique d’Ascheville en 1947, sept ans après la mort de F. Scott Fitzgerald. Ainsi ce livre s’inspire d’une schizophrénie réelle qu’il tente retranscrire en passant par les connaissances, le couple et la personne qui en est victime. Néanmoins, il serait faux de ne résumer le livre qu’à cet aspect.

« Lorsqu’on s’éloigne d’une douleur, il semble qu’il soit nécessaire de refaire en sens inverse le chemin qui nous y avait conduit. »

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L’architecture du récit

L’auteur est connu pour son entrée douce en matière. Dans Gatsby Le Magnifique, on a accès à l’histoire grâce à un narrateur qui fait la connaissance de Gatsby et qui nous introduit dans son univers. Ici, le livre commence sur les plages du Midi français, avec Rosemary Hoyt qui est la nouvelle petite star de 18 ans, avec son film La fille de son papa. C’est elle qui nous introduit dans l’univers de la famille des Diver, les personnages principaux. Il est important de remarquer que le chiffre « trois » est omniprésent dans cette œuvre. Il y a trois grandes parties. Deux personnes évoluent grâce à une troisième. Rosemary tombe amoureuse de Dick et ne tente pas de le cacher. Dick et Nicole forment à ses yeux un couple parfait. Rosemary fait les magasins avec Nicole où les deux femmes semblent attendre la même chose de Dick, au même moment. Chaque fois que deux personnages s’allient, ils forment un miroir ou une fenêtre vers un ailleurs qui ne reflète pas le personnage tiers mais un monde qui lui est interdit. Tout cela crée une confrontation psychologique constante entre les personnages. À cela s’ajoutent les relations parentales qui ont influencé la vie de ces gens. Si les femmes semblent égoïstes dans leur rôle maternel, les pères semblent absents ou abusifs. La mère de Rosemary, sachant très bien que Dick est marié, encourage tout de même sa fille à le connaitre pour qu’elle mette une certaine expérience à son compte, la faire sortir de son cocon. Elle a joué dans un film qui s’appelle La fille de son papa, ce qui parait très ironique par rapport à la situation de Nicole qui fut violée par son père qui l’a rendue schizophrène. Le père de Rosemary est mort depuis longtemps et Dick Diver semble être l’homme chez lequel les deux femmes trouvent la forme d’un protecteur et d’une figure à admirer. Rosemary l’appelle « le premier homme qui a compté pour elle ». Toujours selon cette idée, on donne à voir dans la deuxième partie des coupures du journal de Nicole ; on a même jusqu’à ses pensées où elle confesse laisser à Dick le soin de réfléchir pour elle. Il représente une base à partir de laquelle les deux femmes peuvent évoluer.

« Après tout, on ne sait jamais précisément quelle place on occupe dans la vie des gens. Cependant, de ce brouillard se dégagea l’affection qu’il avait pour elle ; les meilleures relations sont celles qu’on s’obstine à préserver tout en sachant ce qui y fait obstacle. »

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Le style dans l’œuvre

L’écriture de Fitzgerald est riche et bien construite. Il nous montre tour à tour sur plusieurs chapitres les pensées d’un des personnages puis passe à un autre. Ainsi, on a le tableau complet des sensations, des réactions cachées ou échappées et des pensées de tous. La violence est aussi omniprésente dans l’œuvre. On voit un duel, des cadavres, des départs, des crises. Beaucoup d’anecdotes s’entremêlent. Le souvenir de la Première Guerre Mondiale, avec ses tranchées, nous accompagne tout au fil de la lecture comme un sceptre. Ainsi oui, le jour est violence et la nuit semble tendre. La nuit appelle le repos. Dick veille chaque nuit sur Nicole mais ces nuits ont une fin à cause de la destruction progressive qu’on lance autant par le sacrifice de soi que par l’égoïsme. Mais la nuit est aussi tendre par d’autres amants, par d’autres rencontres, par d’autres offrandes. La société trouve que le couple Diver présente un certain mythe à préserver, mais sur lequel elle désire aussi laisser une empreinte. On retrouve l’amour unique et perdu de Gatsby. On sent avec Fitzgerald une solitude dans l’amour entre deux personnes. Ce n’est plus un champ d’entente. C’est le champ d’élévation et de désenchantement personnel d’une génération perdue.

« Il l’embrassa sans plaisir. Il savait qu’il y avait en elle de la passion, mais il n’en percevait aucune ombre dans ses yeux ou sur ses lèvres ; son haleine dégageait un léger arome de champagne. Elle se serra davantage, d’un mouvement désespéré, et il l’embrassa une nouvelle fois, se sentant glacé par l’innocence de ce baiser, par le regard qu’elle jeta, au moment du contact, derrière lui dans les ténèbres de la nuit, les ténèbres du monde. Elle ne savait pas encore que la splendeur est une chose que l’on a dans le cœur ; à l’instant où elle comprendrait cela et se fondrait dans la passion universelle, il pourrait la prendre sans hésitation ni regret. »

Maria Chernenko