Frédéric Pajak : « les héros de mes livres sont des sentiments »

Walter Benjamin

Écrivain, dessinateur, éditeur… difficile de cerner Frédéric Pajak tant son œuvre et son parcours débordent le cadre de nos représentations souvent étriquées de la littérature. Faisant dialoguer Nietzsche et Pavese sous le ciel de Turin, explorant la profonde solitude de Luther ou traçant au lavis la destinée de Walter Benjamin dans son Manifeste Incertain, sa plume trempe dans l’encre noire de sa propre mélancolie pour retranscrire l’étrange intranquillité du monde. À l’occasion de son passage à la libraire Le Bal des Ardents, il a accepté de répondre à nos questions.

Vos ouvrages « écrits et dessinés » sont plus proches du journal intime que du roman ou de la bande-dessinée illustrative. De quelle manière vos expériences personnelles vous amènent-elles à vous intéresser à des personnalités aussi tourmentées qu’Apollinaire, Kafka, Pound, Joyce, Benjamin ou Gobineau ?

13293015_10209657752220101_1910244273_nCe sont des auteurs que j’ai lu dans ma jeunesse, entre 18 ans et 25 ans. Je lisais beaucoup à cette période, deux à trois livres par jour, même si je ne comprenais pas toujours tout. Puis, des années plus tard j’ai eu envie de les relire. Et c’est à partir de ces relectures, qui sont comme des découvertes, que j’ai fait ces ouvrages. Mais ces livres sont toujours partis d’un sentiment. Les héros de mes livres sont des sentiments (la solitude, le chagrin d’amour, la mélancolie, l’humour, etc.). Concernant le chagrin d’amour, par exemple, j’ai longtemps cherché quel auteur pouvait exprimer ce sentiment dans sa vie plutôt que dans son œuvre et je suis arrivé à Apollinaire. Sa vie, sa façon de réagir, ses liaisons, sa chanson du Mal aimé… sont comme une recherche du chagrin d’amour, un peu comme les troubadours qui doivent être en état permanent de demande ou d’attente pour pouvoir aimer.

Arthur de Gobineau, autre exemple, m’a passionné. Ce n’était absolument pas le raciste que l’on dépeint sans l’avoir lu. Il n’y a aucune trace d’antisémitisme dans son œuvre, au contraire c’était un philosémite acharné. C’était un érudit, fin lettré, grand connaisseur de la Perse, et profondément pessimiste : son Essai sur l’inégalité des races humaines est un délire sur l’avènement de la fin du monde que même le plus acharné des racistes d’aujourd’hui ne peut prendre au sérieux une seule seconde.

L’inspiration de vos dessins – très sombres – est-elle principalement liée aux paysages que vous visitez, aux portraits des auteurs sur lesquels vous travaillez ou à votre propre imagination ?

nietzsche_Frederic-PajakIl y a très peu de dessins d’imagination. Je dessine beaucoup d’après les photographies en essayant de m’en détacher le plus possible. Encore que, si je travaille sur une photo de Nietzsche, je ne vais pas vraiment la modifier, je vais apporter une autre lumière ou un décor en arrière-fond… Tous les dessins de paysages sont faits dans la nature. Sinon, je dessine à partir de documents en les réinterprétant. Si je dois dessiner une rue de Turin je ne peux pas l’inventer. Je fais parfois des esquisses d’après des photos puis je reviens sur les lieux, sur le motif, pour ôter les voitures par exemple. Il y a une partie d’inconscient dans mes dessins, je ne réfléchis pas tellement. J’en fais souvent beaucoup à la suite, sept ou huit d’affilé, dans un état de quasi transe.

Au-delà des œuvres elles-mêmes, ce sont les correspondances qui constituent une large part de vos sources. De là, cette envie de faire dialoguer le texte et le dessin pour tenter de percer le mystère de ces auteurs ?

Ce sont deux langages qui me sont propres, que j’essaye de perfectionner (je dessine autrement aujourd’hui qu’il y a vingt ans). J’essaye d’utiliser ces deux langages comme des ennemis, et non comme des amis, de faire en sorte qu’ils se confrontent. Je répète souvent que je ne fais pas d’illustration même si parfois un dessin illustre afin de retrouver le chemin du livre. À titre d’exemple, il m’arrive de redessiner un tableau ou un dessin de Duchamp pour que le lecteur ne soit pas complètement perdu. Le but est de créer une tension.

Votre métier d’éditeur vous permet également de publier les œuvres de Topor, Gébé, Copi, Fournier, Marcel Bascoulard… En quoi la destinée de ce dernier, « clochard magnifique et dessinateur virtuose », vous a-t-elle passionnée ?

BascoulardC’est le fils de Raymond Queneau, Jean-Marie Queneau, qui le premier m’a parlé de lui. Il l’avait connu à Bourges. J’ai commencé à m’intéresser à ce dessinateur et ça a pris dix ans pour faire le livre avec Patrick Martinat, pour retrouver les images. C’était compliqué car on ne souhaitait pas faire un texte d’histoire de l’art mais qui raconte davantage le destin du personnage. Mais j’étais époustouflé par ses œuvres, je m’en sens très proche : ses dessins sont tellement réalistes qu’on l’appelait « l’œil photographique ».

À travers les thèmes de la solitude, de la mélancolie, du suicide, du chagrin d’amour, du deuil et de la folie se dessine une œuvre qui semble essentiellement tournée vers les passions tristes. Nietzsche, qui vous accompagne depuis longtemps, enseigne que la joie est l’approbation totale du monde dans ce qu’il a de pire mais aussi de meilleur. Où se niche la part lumineuse de Frédéric Pajak ?

Elle est partout. C’est une ode à la création, il n’y a pas que des sentiments tristes. Je trouve Nietzsche, par exemple, très lumineux, notamment dans le dialogue que j’ai imaginé avec lui dans J’entends des voix comme s’il était présent, à côté de moi. Par ailleurs, il y a une part d’humour dans les livres, je suis loin d’être désespéré.

La plupart des auteurs auxquels vous vous consacrés sont européens. Or, vous avez voyagé à travers le monde (Afrique, États-Unis, Japon, Chine). N’avez-vous pas ressenti l’envie de travailler sur des artistes tels que Borges, Bolaño, Lie Zi, maître Tchouang, Mishima, Bukowski, Aimé Césaire ?

Frédéric-Pajak-expo04-29Je ne les aient pas beaucoup lu. Charles Bukowski j’aime beaucoup mais, pour moi, ce n’est pas un auteur majeur, c’est une distraction. Je ne le met pas dans la même catégorie que James Joyce par exemple. J’ai le projet de faire un livre avec deux personnages féminins : Marina Tsvetaïeva (j’ai l’intention d’aller en Russie l’année prochaine à cette occasion) et Emily Dickinson. Ce sera un livre consacré à la poésie et à leurs destins respectifs (aussi intéressants que pathétiques). Tsvetaïeva a une écriture lumineuse tandis que Dickinson est plus tourmentée notamment dans son rapport à la religion. Mais cela m’intéressait de montrer deux poétesses, une Américaine et une Russe.

Je voulais également faire un livre sur Witold Gombrowicz, j’avais tout lu de lui, et puis au dernier moment je l’ai trouvé antipathique. Il me faut un personnage qui me plaise. Un autre prochain livre sera consacré à Vincent van Gogh. Ce peintre a eu un destin triste mais il soulignait les moments où il était heureux et il l’était souvent. Ce sont des passions fluctuantes.

Arthur Schopenhauer, à qui vous avez consacré un ouvrage illustré, disait : « Entre les désirs et leurs réalisations s’écoule toute la vie humaine. » Le dessin et l’écriture ont-ils permis de réaliser les vôtres ? Quels envies vous meuvent aujourd’hui ?

J’ai prévu de faire neuf volumes du Manifeste Incertain, donc j’en ai encore pour quelques années, au moins quatre ans. En même temps je suis sur des projets de films documentaires, notamment sur l’art du dessin, et un autre, déjà écrit, consacré à un peintre inconnu, François Aubrun, qui a réalisé des toiles lumineuses. J’ai également rédigé un scénario de fiction pour un cinéaste mais je n’en dis pas trop car c’est encore à l’état de projet.

Sylvain Métafiot

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Rob’One : « L’écriture a besoin de la force de l’instru »

Métro parisien

Nouveau titre des Boutardises, inspiré cette fois-ci des turpitudes du détestable rap lyrique. Aucun nom ne sera cité, aucun goût n’aura l’occasion d’être jugé ! Je suis remonté jusqu’à des sources de talent en quatre-vingt quatorzième département, pour dégoter le phénomène qui animera cette chronique : Rob’One, rappeur à la barbe et aux veuches soignés, au stylo plus proche de l’or des mines que de la poudre de mort des fusils des siècles passés (métaphore obscure, certes, mais il me fallait bien imiter le style journalistique et ses entrées-en-matière fulgurantes, j’engage mes confrères à m’excuser).

Rob’One – Freestyle Hantologique : https://www.youtube.com/watch?v=5c762cydw44  

Le Litterarium : Première question, histoire d’ouvrir et te présenter aux Lyonnais, qui es-tu, et qu’est-ce que tu viens faire dans ce game ?

Rob’One : je m’appelle Rob’One, 21 ans, quatre ans de rap, habitant de Chennevières en banlieue parisienne, bac +2 ! Et ce que je viens foutre ici… À la base, je dirais que j’ai énormément écouté du rap et que j’ai toujours aimé écrire en général, et comme l’équipe s’y était mis, et bien j’ai suivi le groupe et je me suis pris au jeu quoi !

Petit Chémar United FREESTYLE : https://www.youtube.com/watch?v=NlDplRASk5I

C’était un petit freestyle grinçant avec l’équipe ! De ton côté, on peut voir que tu balances une sacrée charge de rimes phoniques ; comment tu vois ton écriture, et d’une manière plus générale, l’écriture ?

Comment je vois mon écriture ? Je pense qu’elle paraît travaillée parce qu’évidemment comme elle est constituée majoritairement de multi-syllabes, ça force l’esprit à se concentrer sur une chaîne de sonorités (généralement, allant de 3 à 6 syllabes). Je crois qu’on peut dire d’elle que le travail va beaucoup dans le sens de la forme. Après, il est vrai que quand sur une mesure t’es contraint par les BPM (pour faire simple la vitesse des caisses claires, qui donne la vitesse des lyrics, en quelque sorte) à avoir un maximum de 12-16 syllabes « plaçables » possibles, le sens du texte en pâtit souvent.

11205995_10207169475497657_1486367120397656669_nTout est une question d’objectif, je crois que miser sur des multi-syllabes, c’est énormément jouer sur la redondance des sonorités, ce qui peut être fort appréciable quand c’est bien manié, et ce qui donne une rythmique particulière. Par exemple, je trouve qu’un nombre de syllabes pair donne une fin de phase plus abrupte et plus brutale, au contraire, un nombre de syllabes impair donne plus de rythmique et de « longueur » en fin de phrase, ça peut paraître plus « technique ».

De toute façon, quand on étudie un son, un texte, finalement ce qui est important, c’est la cohérence ; on doit pouvoir commencer par faire rimer douze syllabes ensembles sans donner de « fond » à son texte, et finir par des rimes pauvres tout en gardant une cohérence ; mais personnellement, je vois pas trop comment. Après quand j’observe l’écriture de beaucoup de potes à moi du OVR Crew — je pourrais citer Doc Shadow (qui a sorti un EP Docteur Malade en début d’année 2016, très qualitatif) et Raspa — qui, eux, n’écrivent pas du tout ou extrêmement peu à ma manière, mais qui sont cohérents dans leurs textes et qui jouent beaucoup plus avec un flow raggae/ragga/rap (et certains sons clairement bluffants, de mon point de vue), ou encore Hiercé, avec son rap glauque morbide, son génie c’est que sa structure déstructurée t’amène dans une genre de réalité pesante. Et bien l’écriture, si elle est cohérente rythmiquement et cohérente au niveau de la rime, ça ne peut qu’amener quelque chose — si t’es un peu doué quoi !

Je pense, pour finir, que l’écriture c’est trop vaste pour en parler dans une interview ; j’essaye de faire le tour rapidement sur les points qui me semblent principaux et, en tout cas dans mes dernières expériences textuelles, il y a besoin de la force de l’instru, énormément, parce que ça donne une puissance, une texture et un volume au texte malgré certains passages que certains trouveront bancals (qui en vérité ne le sont pas, mais n’ont pas le « fond visé par le ressenti général du texte »). En fait, dans des solos pas encore sortis à ce jour, que je garde plutôt pour construire quelque chose, mais qui ont commencés par la mouvance « Métro Parisien » (le dernier son que j’ai posté sur la page), et bien je fais moins attention à la rime (même si elle est très présente) et je laisse plus l’instru me guider et guider mon ressenti. Au final ça peut donner l’impression d’une dispersion et d’une sortie du contexte, mais l’instru étant triste, le ressenti en écoutant la globalité du son l’est nécessairement tout autant, et ça touche ; c’est sur ça que j’essaye de développer mon écriture, tout en essayant de respecter le plus le contexte d’écriture dans lequel m’a amené le piano, la guitare…

C’est toujours la mélodie l’inspiration ou tu as d’autres sources ?

En premier plan, je dirais que c’est toujours la mélodie qui me guide sur un sujet, et bien généralement, j’écris, ça rime ; ou alors j’ai une idée de rime, et je construis autour avec ce que je connais, ce qui sonne au mieux ; la plupart du temps en tout cas.

Rob’One – Métro Parisien – La Cousinade OVR Crew : https://www.youtube.com/watch?v=_Ufpe_Xkt9k

Beaucoup d’instinct donc. C’est assez intéressant cette prédominance de la forme sur le fond chez toi, sans qu’on l’exclue pour autant. Aujourd’hui on est, en tout cas dans les productions qui ressortent du rap underground, plus dans une version d’un rap assez « conscient ». Tu t’inscris plutôt dans le contre-mouvement. Tu jettes quel regard sur la scène, en général ?

La scène du moment, si t’entend par là les rappeurs actuels que j’écoute, je trouve que ça se diversifie vachement et, par mon expérience de l’écriture et ma scansion des textes (« l’émotion c’est la conscience donc pour de bon c’est la forme », texte non-titré), je m’intéresse à tout et peu de choses me déplaisent ; de toute façon à l’heure actuelle, le rap c’est de l’imaginaire, la réflexion que tu veux bien porter sur un texte te mène à apprécier la plus grosse des merdes existante, ou à détester le meilleur des textes conscients parce que tu le trouves trop fade. Alors, évidemment, il y a des choses que je préfère, mais il n’y a pas grand-chose que je déteste vraiment, ça sonne assez vague mais en fait, sur chaque bon texte, ben j’apprends, et j’y trouve mon compte. Par exemple, sur des sons moins « oldschool/conscient » que les enculés de puristes vont critiquer en masse sur Facebook (Booba, c’est l’exemple parfait avec ses derniers sons), je peux trouver mon compte intellectuellement. À partir du moment où une phrase me fait réfléchir. Par exemple « vivement l’été pourvu qu’il neige » : j’en ai discuté avec un ami à moi, pour lui c’est trop vaste et donc ça revient à rien dire, pour moi c’est intéressant, je peux arriver à en conclure des choses.

OVR Crew

OVR Crew

Il faut aussi rappeler que tu n’es pas complètement isolé : tu fais à la fois partie du collectif OVR et de La Cousinade. Tu nous en parles vite fait ?

Pour ce qui est du collectif, le OVR Crew, nous on aime plus le qualifier de « possee » ou collectif, parce qu’effectivement c’est composé d’énormément de gens, je crois qu’on doit être presque une quinzaine, y en a que je ne connais même pas, et de plusieurs groupes, comme La Cousinade, composée de Wiguili Jo et moi (celui avec qui j’ai commencé à rapper), la GRB Sekt, composée de tous les mecs de Marolles (94), Shimyo, Sidi M (Meskin auparavant), Remoub, et Lakayass, si je ne me trompe pas. Tout ça c’est un état d’esprit, on kiffe tous se donner et faire du son, généralement ça se passe chez Shimyo (dans sa chambre), qui a du matos pour enregistrer, pour mixer, pour créer des instrumentales, il a un bon gros passé artistique, ça nous guide vachement ainsi que toutes les influences de rap qu’on a chacun. Étant donné le nombre, c’est dur d’avoir des projets tous ensemble, mais personnellement je suis en train d’élaborer un truc, sans date précise, j’essaie de faire de mon mieux sur chaque son pour pas être déçu. Doc Shadow est sur un nouvel EP qui va s’intituler Bonne nuit les pantins, et Raspa compte sortir, je crois, son troisième projet qui va s’appeler Raspa fait son cinéma, qui n’aura pas forcément beaucoup de titres, mais qui annonce un album conséquent, enregistré totalement en studio et qui s’appellera Écoute ça ma gueule.

C’est dans la boîte !

Doc Shadow x RobOne x Remoub x Raspa x Shimyo x Wiguili Jo Le Sens Du Carnage (OVR) : https://www.youtube.com/watch?v=YY3GDqYrgNY

Et, évidemment, sans oublier l’ambiance d’ivrognerie, sur laquelle Rob’One insiste, qui fait varier les degrés du délire. Il décrit volontiers, avec un sourire aux lèvres, le collectif comme un groupe de gosses mécontents, lesquels actualisent un des fameux diptyques de la création banlieusarde : la substance et le seum. Il vous donne rendez-vous sur la chaîne d’Hiercux Poivrax pour découvrir la tambouille.
En attendant, on se revoit un de ces jours…

Alexandre Boutard

Oussama, ce héros ou du théâtre pour penser

Photo © Geoffroy Bourdais

Photo © Geoffroy Bourdais

Du 9 au 12 juin, les deuxième années de l’École Arts en scène vous invite à réfléchir à l’Espace 44 (Lyon 1er) autour de la pièce de Dennis Kelly, bien nommée Oussama, ce héro. Un titre provoc’ pour une pièce politique, engagée, qui nous dépeint les travers d’une société contemporaine, anglaise d’abord, universelle enfin.

L’Espace 44 ouvre ses portes tous les ans aux élèves de l’école et leur permet de monter des projets sur des pièces de leur choix afin de promouvoir l’écriture contemporaine.

C’est ainsi que Dennis Kelly fut choisi par les deux metteurs en scène : Sébastien Weber et Laurène Mazaudier. Un auteur anglais contemporain qui écrit avant tout sur ce qu’il voit et perçoit de la société dans laquelle il vit ; la mienne ; la vôtre. Du racisme ordinaire à la monstruosité humaine, l’auteur explore des thématiques profondes et poignantes, reflet d’un mal-être globalisé, banalisé dans nos sociétés occidentales.

Du « théâtre coup-de-poing »

Né au Royaume-Uni dans les années 1990, le théâtre « In-Yer-Face » trouve ses héritiers dans le théâtre d’aujourd’hui et notamment dans l’œuvre de Dennis Kelly.

« In-Year-Face », mouvement qui se veut « rentre-dedans » dont l’objectif est de choquer le public à travers une expression verbale et scénique violente, vulgaire, brute. Oussama, ce héros, jouée pour la première fois dans son intégralité à Londres en 2005, s’inscrit donc dans ce mouvement théâtrale qui a pour volonté de créer le malaise chez le spectateur, un théâtre intense et cru qui vous prend aux tripes et vous pousse à gamberger.

L’actuel au cœur de l’écriture

Oussama, ce héros regorge de thématiques actuelles qui résonnent dans nos oreilles d’enfants du siècle. C’est à travers elles que Dennis Kelly nous ouvre les portes de la réflexion, nous incite à nuancer les notions de bien et de mal, à prendre du recul et à méditer sur notre condition d’homme, et surtout d’homme politique.

Des sujets contemporains qui font écho à notre actualité : la peur, l’information médiatisée, l’insécurité, le terrorisme, le fanatisme, sont autant de concepts et de notions que l’on retrouve à travers les cinq personnages de la pièce.

Des monstres ordinaires

Dennis Kelly

Dennis Kelly

Résidents d’une banlieue anglaise glauque où les garages et les poubelles sont brûlés, les protagonistes deviennent le reflet de la complexité du comportement humain. Si au début de la pièce il est aisé de catégoriser les « gentils » et les « méchants », un événement perturbateur viendra déconstruire cette vision manichéenne que l’on adopte instinctivement.

À travers les personnages de Louise (Claire Brodiez), jeune fille paranoïaque cloîtrée dans son angoisse pathologique, son frère Francis (Maxime Grimardias) qui traque le pervers du quartier dans une quête quasi-psychotique, le couple Mark 50 ans (Florent Lanquentin) et Mandy 16 ans (Camille Denau) participants d’une « télé-réalité » et Gary (Léo Bianchi), jeune garçon de 15 ans déphasé et sans repères, l’auteur tente de nous révéler la monstruosité humaine, une monstruosité ordinaire et cachée qui se révèle dans des situations extrêmes.

On assiste ainsi à une réelle évolution des personnages. En situation de crise, l’homme dévoile ses personnalités refoulées, alors il n’y a plus de « gentils, il n’y a plus de « méchants », il y a « l’humain. ».

À la recherche de repères

Le personnage de Gary, représente le mal-être d’une jeunesse en « déficit de croyance ». Il est un gosse perdu, marginal, sans guides ni repères, à la recherche d’une chose en laquelle croire, dans une société qui ne le comprend pas, mais qu’il tente à tout prix de comprendre.

Alors qu’on lui demande de faire un exposé sur un héros contemporain, sa recherche le mène à un résultat pour le moins inattendu qui soulève une vraie question : qu’est ce qu’un héros ?

« Trouver un héros, un vrai héros vivant, faire un exposé sur un héros contemporain, mais il faut que ce soit quelqu’un de réellement héroïque, un héros qui soit une source d’inspiration pour des millions de gens. Un individu déterminé qui sacrifierait richesse, vie et bonheur pour ce en quoi il croit et alors je fouille autour de moi, oui, j’essaye, j’essaye vraiment très fort, je ne vois personne, rien, des célébrités, des hommes politiques, des sportifs, oui, mais pour être honnête, il n’y a rien, rien, rien et, soudain, j’en trouve un ; BINGO ! Ça coule de source l’inspiration, j’ai eu l’éclair de génie et alors je suis là devant toute la classe je lis à voix haute le titre de mon exposé : « Oussama, ce héros ». »

Interview de Léo Bianchi, comédien, interprète de Gary

Gary semble être un personnage très complexe, comment définirais-tu son état d’esprit ?

Léo : Gary c’est un personnage curieux, même hyper curieux. Il n’a reçu que très peu d’éducation de la part de ses parents, il est donc sans cesse à la recherche d’informations pour comprendre le monde qui l’entoure, pour cela il regarde énormément la télé. Il analyse tout ce qu’il voit et entend, il passe vraiment pour un garçon étrange auprès de ses camarades, qui le rejettent complètement. Loin d’être fou, loin d’être con, il est avant tout un gamin de 15 ans incompris.

Et ce gamin de 15 ans, il évolue au fil de la pièce ?

Gary est un gamin qui n’a pas d’attaches, pas de parents, pas d’amis. Son évolution elle se fait dans sa recherche de quelque chose en lequel croire et il finira par trouver la personne d’Oussama Ben Laden. Il représente bien les jeunes d’aujourd’hui qui ne savent plus en quoi croire et qui ne se voient pas d’avenir dans cette société. La question qu’il finit par se poser c’est : est-ce que là-bas, en Afghanistan, je serai accepté à ma juste valeur ? Il s’interroge vraiment à partir, à fuir. Finalement, c’est dans l’extrême qu’il pense trouver un sens à son existence.

Outre le message provoquant, pourquoi peut-on considérer cette pièce comme du « théâtre coup-de-poing ?

C’est une pièce qui met mal à l’aise le lecteur/ spectateur. On y trouve des situations très glauques et des personnages malsains qui se retrouvent dans des scènes de violence très brutes. L’écriture de Dennis Kelly est très crue, comme si elle n’avaient pas de limites. L’écriture elle-même est violente finalement, je pense notamment à une scène de torture où l’on peut lire une description très détaillée. C’est une pièce dérangeante.

Qu’est ce qui est dérangeant ?

Ce qui est dérangeant c’est que les personnages tous très humains. Dans les films d’horreur par exemple, les « méchants » sont vraiment méchants. Là on a des personnages nuancés dont on peut se rapprocher, en faite ça pourrait être toi. Somme toute, la pièce n’est pas plus violente que certains films mais elle paraît beaucoup plus réaliste, il n’y a pas de surplus, pas d’effets spéciaux et c’est en cela qu’elle gêne.

En une phrase, pourquoi on doit venir voir cette pièce ?

On pense que le théâtre ne doit pas juste être un divertissement mais qu’il est bien d’aller au théâtre pour réfléchir. On a entre 19 et 29 ans et avec cette pièce on espère toucher des gens de notre âge sur des points d’actualités, des jeunes qui n’ont pas l’habitude d’aller au théâtre. On espère faire découvrir aux gens un théâtre alternatif aux pièces traditionnelles et classiques. On souhaite aussi montrer d’autres aspects artistiques que le théâtre : il y aura du graff en live et des instruments pour l’ambiance sonore !

La classe a également un deuxième projet : la pièce Blessures au visage de Howard Barker sera jouée par l’autre partie de la promo du 14 au 17 juin à l’Espace 44 également.

http://www.espace44.com/

https://www.artsenscene.com/

Juliette Descubes

Jérôme Leroy : « 95% des livres sont inoffensifs »

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Depuis vingt-cinq ans, l’œuvre au noir de Jérôme Leroy se déploie sur une dizaine d’ouvrages traversés par des tueurs cinéphiles, des ordures politiques, des poètes subversifs, des éclats de violence désespérée et une ivresse conjuguée du vin, de l’amour et du beau style. À l’occasion du festival Quais du Polar, à Lyon, où son dernier roman, L’Ange gardien, a reçu le Prix des lecteurs, nous avons rencontré ce hussard de gauche entre deux séances de dédicaces.

Dans La Chartreuse de Parme, Stendhal écrit : « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention. » Dans L’Ange gardien, vous affirmez qu’écrire des romans noirs, c’est parler de son temps. En quoi ce genre littéraire est-il le plus à même de mettre le nez du lecteur dans le réel ?

Photo © Julien Chambon

Photo © Julien Chambon

Pour une raison bien simple, qui tient de l’ADN du roman noir qui a commencé, pour aller vite, en 1929 avec La Moisson rouge de Dashiell Hammet, au moment de la Grande Dépression. C’est une littérature qui s’intéresse essentiellement aux contractures présentes dans le corps social. Elle est ainsi plus à même de coller au réel car elle est l’héritière de deux choses. Tout d’abord, la tragédie classique : par rapport au roman policier, le roman noir est une tragédie, on en connaît la fin, le monde va mal. Elle est également l’héritière du roman réaliste du XIXe siècle – des Misérables de Victor Hugo aux romans d’Eugène Sue – qui fait entrer toute une catégorie de la population (ces fameuses « classes dangereuses ») dans le roman, donc toute une catégorie de problèmes qui vont avec.

À la question « à quoi sert la littérature ? », vous répondiez « À blasphémer. Le blasphème est la seule fiction qui puisse dépasser la réalité. » Là, il ne s’agit plus de coller au réel mais de le gifler, de faire, comme vous dites, « le beau travail du négatif, celui qui bouleverse, détruit, sape toutes les certitudes politiques et morales d’une société ». Mais cela suppose que la littérature soit intrinsèquement subversive alors que, concrètement, beaucoup de livres sont inoffensifs.

Bien sûr, je crois que 95% des livres sont inoffensifs. Le travail du négatif est essentiellement l’œuvre du roman noir et d’une certaine forme de pensée radicale. Les deux éditeurs français auxquels je fais confiance dans ce domaine sont La Fabrique et la collection Série noire de Gallimard. À ce titre, l’idée de blasphème, de sabotage, de l’écrivain qui apporte des mauvaises nouvelles, provient de mon influence, revendiquée, pasolinienne.
Par ailleurs, j’admire des écrivains de droite parce qu’ils ont une certaine façon d’être dans le style, dans une légèreté, une insolence vis-à-vis des institutions. C’est quand vous êtes minoritaire que vous êtes insolent. Dans un paysage d’après-guerre dominé par la gauche communiste très « stal bas-du-front » (à part Aragon et Roger Vailland), Sartre et l’engagement obligatoire, et le nouveau roman qui chassait le sujet, des écrivains comme Roger Nimier, Antoine Blondin, Jacques Laurent ou Michel Déon étaient des respirations et ils le sont toujours. Il en va de même avec A.D.G. dans le polar, car il mérite qu’on se souvienne de lui.

Par votre envie de raconter des histoires, noires de préférence, on imagine que vous ne portez pas l’autofiction dans votre cœur…

Photo © Julien Chambon

Photo © Julien Chambon

Je n’ai aucun mépris pour l’autofiction. Il se trouve que mes premiers romans étaient très autobiographiques, comme souvent chez les jeunes auteurs. Car le roman est un moyen de faire le point sur sa vie au moment où, pour le dire vite, on devient un adulte. Il se trouve que par le fait d’avoir été prof en ZEP à Roubaix pendant plus de vingt-deux ans, je me voyais mal raconter mes histoires de nombril ou de mélancolie amoureuse de trentenaire. Je regardais mes élèves et je me demandais comment tout ça pouvait tenir. Mon premier roman noir, Monnaie bleue, a justement été écrit en 1997 en faisant le constat d’une explosion sociale imminente, que cela ne pouvait pas tenir. On connaît la suite avec les émeutes de 2005…

« Dans mon cas, il s’agit de raconter des histoires violentes mais de savoir respirer avec la poésie. »

Un écrivain de gauche qui regrette certains aspects du monde d’avant, se remémorant avec émotion le parfum des librairies, les films de la nouvelle vague, les yé-yé, écrivant dans des journaux de droite, et fustigeant la laideur et la mécanisation des rapports humains actuels, court le « risque » de se faire taxer de rouge-brun par des anti-fascistes d’opérette. Comment assumez-vous cette apparente contradiction ?

Je me sens toujours, historiquement et politiquement, l’héritier de quelque chose qui n’a jamais existé en tant que tel de manière constitué mais qui, de fait, a régné sur la France durant une des périodes les plus heureuses de sa vie : le gaullo-communisme. Au gaullisme, la politique étrangère, les grandes décisions internationales ; au communisme, une certaine common decency et une émancipation de la population au niveau local. Il me semble que cela fonctionnait parfaitement dans la période des Trente Glorieuses.
Par ailleurs, j’ai un axiome qui a l’air d’une formule, mais qui n’en est pas une : je ne dis pas que c’était mieux avant, je dis que c’est pire maintenant. C’est toute la nuance. On n’arrive pas à prendre en compte le fait que, depuis deux générations, on vit moins bien que les générations précédentes alors que nous sommes dans un système qui produit de plus en plus, et parfois de manière délirante et dangereuse pour la planète, des richesses. Ce hiatus est insoutenable. Alors, on peut me traiter de tout ce qu’on veut mais dès que je peux m’exprimer librement dans une tribune, je le fais. Ce qui est le cas de Causeur. On peut reconnaître des tas de défauts à Causeur mais il a au moins une qualité, c’est qu’on peut exprimer, même si je suis minoritaire, sa contestation par rapport à ce qui y est dit.

Une expression revient souvent sous votre plume pour qualifier notre société, celle de « Disneyland préfasciste ». Est-ce à dire que la société capitaliste a réussi, ou est en passe de réussir, la fusion de l’ordre et de l’infantilisation au service de la consommation de masse ?

Voilà, je ne sais pas ce que je pourrais ajouter. C’est une société qui, par exemple, nous abrutit de télé-réalité depuis des décennies. Comment voulez-vous qu’un peuple, dans une situation économique difficile, réagisse politiquement, normalement, quand il a été soumis au Bigdil et aux Ch’tis à Ibiza ? Il y a un abêtissement du peuple par le divertissement le plus vulgaire, le plus aliénant. On est loin de la culture qui émancipe.

La poésie est-elle un remède à ce « Disneyland préfasciste » par sa beauté, son inutilité, sa subversion ? Et ce, même si elle a mauvaise presse, généralement considérée comme une pratique culturelle élitiste et bourgeoise ?

Charles Bukowski

Charles Bukowski

On a une double représentation fausse de la poésie. On me demande souvent si la poésie est une manière de me détendre par rapport au roman noir, eh bien non, car le poète et l’auteur de roman noir ont en commun de vouloir regarder le réel sous un angle différent. Il y a aussi les représentations, liées à la scolarité, qu’on se fait de la poésie, à laquelle on donne comme synonyme le lyrisme, c’est-à-dire les petites fleurs, la beauté, etc., alors que Rimbaud, dans le prologue d’Une saison en enfer, injuriait déjà la Beauté assise sur ses genoux. Malheureusement, cette représentation est très dominante et elle répond à une autre représentation, celle d’une poésie élitiste, faite par des poètes universitaires posant, de manière expérimentale, trois mots par phrases, trois phrases par page… Or, il existe une poésie du quotidien, dont les Américains nous ont montré la voie, à l’exemple de Charles Bukowski ou Raymond Carver. C’est toute la différence, et le génie, entre décrire la vie d’une femme seule dans un bar dans un roman réaliste et en faire un poème. On pourra employer les mêmes mots (Coca-Cola, barman, mégot écrasé…) mais tout d’un coup, cela deviendra un poème. Dans mon cas, il s’agit de raconter des histoires violentes, mais de savoir respirer avec la poésie.

En quoi la lecture de Guy Debord a-t-elle été décisive dans votre perception critique de la politique ?

Elle a été majeure. Il y avait chez Debord ce que j’avais lu, une dizaine d’années plus tôt, dans les romans de science-fiction, notamment ceux de Philip K. Dick qui mettaient en question la réalité, ce sentiment de vivre dans des décors truqués. Tout d’un coup, je lis Debord, que je découvre en 1988 lors de la parution des Commentaires sur la société du spectacle, et c’est fondamental. De même qu’a été fondamentale, à la même époque, la lecture de Cool Memories de Jean Baudrillard, dans cette recherche de la nature même du réel. D’un point de vue superficiel, cela permet d’alerter sur les manipulations médiatiques et politiques mais, dans ce que Debord nomme la « séparation », cela induit des modes de vie entiers et généralisés qui nous rendent spectateurs de notre propre vie.
Moi qui suis amateur de littérature fantastique, j’ai remarqué que dans les années 1980, la créature à la mode était le vampire, qui correspondait à l’angoisse du sida, du sang, du corps ; alors que ce qui revient à la mode aujourd’hui, depuis 2008 serais-je tenté de dire, c’est le zombie. Chez George Romero, le zombie est la figure ultime du consommateur, l’individu qui ne réagit plus, fonctionnant uniquement par des stimuli. Enfin, la troisième révélation, après Debord et Baudrillard, fut Baudouin de Bodinat qui, dans La Vie sur terre, fait allusion à John Brunner, K. Dick, etc., c’est-à-dire des auteurs de littérature populaire qui décrivent ce monde en perte de sa propre réalité.

« Il y a un abêtissement du peuple par le divertissement le plus vulgaire, le plus aliénant. »

Votre recueil Dernières nouvelles de l’enfer rend directement hommage aux films de séries B, tels que ceux de Romero, John Carpenter, John Landis, etc.

C’est amusant, car à l’origine ces textes étaient prévus comme livrets dans une collection DVD de films d’épouvante, et devaient donc tous faire la même longueur. Chaque nouvelle faisant écho à un film, des Griffes de la nuit à Blade Runner (qui n’a rien d’un film d’horreur mais qui est un grand film), en passant par Vendredi 13 et Dracula.

Les consommateurs pendant les soldes selon Romero

Les consommateurs pendant les soldes selon Romero

Le cinéma constitue ainsi une part importante de vos références. Est-ce un simple hommage aux films d’une époque révolue ou cela vous permet-il de construire vos romans selon une mise en scène propre au cinéma ?

Que ce soit pour le cinéma ou la littérature, j’estime que le genre est, sur un plan technique, une formidable école de narration. On a un peu oublié qu’il faut savoir raconter des histoires. Et on a beau mépriser le succès d’un Marc Lévy ou d’un Guillaume Musso, car c’est certes inintéressant, ils savent tout de même raconter des histoires. C’est ça la clé du roman populaire, depuis Alexandre Dumas ou Eugène Sue. Ensuite, à nous d’investir ces formes-là pour en faire quelque chose d’un peu subversif. Par exemple, le personnage du tueur en série ne m’intéresse que s’il fait valoir ses droits à la retraite ou que Wall Street est une des portes de l’Enfer. Pourtant, je ne suis pas le premier à faire ça. Romero, encore lui, dans ses deux premiers films, utilise la figure du zombie comme critique politique. La Nuit des morts-vivants est le plus grand film anti-ségrégationniste, et Zombie est une satire féroce du consommateur qui continue à faire ses courses même mort.

Personne ne vous a jamais proposé d’adapter l’un de vos romans au cinéma ?

Il y a deux options sur Le Bloc et une sur L’Ange gardien. Mais pas plus pour l’instant.

Photo © Julien Chambon

Photo © Julien Chambon

Dans Monnaie bleue, vous écrivez que les deux choses qui rendent la vie supportable sont le plaisir et l’art. Diriez-vous que cela rejoint les deux seules choses essentielles pour Orwell, selon Simon Leys, à savoir le frivole et l’éternel ?

Monnaie bleue est un roman de 1997, donc je formulerais cette devise sans doute autrement aujourd’hui. Bien sûr, j’ai un tempérament extrêmement nostalgique et les seules choses qui me consolent sont les plaisirs de la vie, l’art en général, la littérature et la poésie en particulier. Les vraies dystopies sont celles où l’art est éradiqué. Le vrai cauchemar, c’est Fahrenheit 451.

Seriez-vous d’accord pour reprendre, en la paraphrasant, l’affirmation d’Orwell qui déclarait en 1946 dans Pourquoi j’écris : « Tout ce que j’ai écrit d’important, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement contre le totalitarisme libéral et pour le communisme tel que je le conçois » ?

Orwell est un génie mais je me pose toujours la question de savoir comment cette pensée peut être récupérée par la droite la plus réactionnaire. Par exemple, sans être un lecteur naïf, quand je lis 1984, je lis une critique de notre société avancée, libérale, promouvant la semaine de la Haine, fliquant ses citoyens et diffusant sa propagande médiatique. C’est comme les gens qui me disent : « Ah, les communistes, c’est bien les bulldozers à Vitry-sur-Seine contre les Arabes. » Les gens adorent les communistes quand ils ne se comportent pas comme des communistes. Il faut se méfier car il y a beaucoup de gens de droite qui se revendiquent du socialisme au nom de la décroissance, alors que nous avons des intérêts et des visions extrêmement divergentes, notamment concernant l’émancipation individuelle et collective. Il y a un travail idéologique à mener à la gauche de la gauche car l’alliance du « vivant » entre Les Veilleurs et les faucheurs d’OGM pose problème. Il y a d’un côté la bourgeoisie qui se sert de son catholicisme pour critiquer le monde moderne, ce qui peut plaire à des gens de gauche qui s’aperçoivent (même moi en tant que communiste « orthodoxe ») qu’on est dans une forme d’impasse productiviste. Mais, entre les deux, on peut discuter un peu et tracer des lignes de partage. Car si ça continue comme ça, il y aura un portrait d’Orwell au Medef. La captation de l’héritage d’Orwell par les néo-réacs commence à m’agacer fortement.

« Je ne dis pas que c’était mieux avant, je dis que c’est pire maintenant. »

Paul Signac, "Au temps de l'anarchie"

Paul Signac, « Au temps de l’anarchie »

Encore que votre conception du communisme est assez loin du goulag soviétique, même si on sent que ça ne vous déplairait pas d’en déporter certains : vous prônez/rêvez un communisme balnéaire. La révolution en surfant ?

Dans un certain sens, je me base sur un ouvrage paru en 2002, Sur la plage : mœurs et coutumes balnéaires aux XIXe et XXe siècles, du sociologue Jean-Didier Urbain. En somme, quand on sera vraiment libéré des contraintes de production, la société idéale pourrait ressembler à une plage grecque ou bretonne, sans surpopulation, où les gens discuteraient au calme, se prélassant au soleil, laissant leurs enfants jouer tranquillement…
Je voudrais réenchanter, au moins littérairement, le mot « communisme » qui, à force de propagande capitaliste et à cause du désastre stalinien, a fini par ressembler à la caricature énoncée par OSS 117 : une dictature où les gens ont froid, portent des chapeaux gris et des chaussures à fermeture éclair. Je souhaite associer le communisme à une idée radieuse qui ressemble davantage à la peinture de Paul Signac, Au temps de l’anarchie.

Quel livre offririez-vous à une fille pour la séduire ?

La Fête de Roger Vailland. C’est un roman où un type propose à une jeune fille de s’enfermer pendant trois jours dans un hôtel à la campagne, après avoir fait la course en bagnole à bord d’une 404.

Sylvain Métafiot

Article initialement publié sur Le Comptoir

Les luttes des putes : rencontre avec Thierry Schaffauser

les-luttes-des-putes1Il ne s’agit pas d’un livre gratuitement provocateur. Il ne s’agit pas d’un sulfureux et émouvant témoignage de prostitué. Les Luttes des Putes est une proposition de réflexion sur un sujet finalement méconnu dont les médias donnent souvent une image très limitée et réductrice, abordant rarement les bonnes questions, et les vrais sujets à débattre. Thierry Shaffauser propose une approche historique de la prostitution. S’appuyant à la fois sur des thèses reconnues et sur des articles de presse, il révèle des problématiques et des enjeux jusque là ignorés ainsi que des alternatives à la répression et à la criminalisation de cette activité, et dévoile la réalité de ce qu’il considère comme un travail. L’auteur n’hésite pas à se présenter comme « pédé, drogué, travailleur du sexe et membre fondateur du STRASS (Syndicat du travail sexuel) ». À ceux qui l’accusent de faire ainsi acte de provocation, il répond que cette description est une manière de s’approprier et de détourner le sens d’expressions perçues comme des insultes qui, selon lui, n’en sont pas.

Une lutte féministe

Thierry Shaffauser fait, entre autres, référence à l’anthropologue Paola Tabet qui définit le « continuum des échanges économico-sexuels » comme :

« ensemble des relations sexuelles entre hommes et femmes impliquant une transaction économique. Transactions dans lesquelles ce sont les femmes qui fournissent des services et les hommes qui donnent, de façon plus ou moins explicite, une compensation (qui va du nom au statut social, au prestige, aux cadeaux et à l’argent). Nous avons ainsi un ensemble de rapports allant du mariage à la prostitution. »

Présent à la librairie lyonnaise Terre des Livres (7e arr.) ce samedi 29 Novembre, l’auteur a pu répondre à nos questions. Nous lui avons demandé si cette définition n’enfermait pas la femme dans la stigmatisation bien connue de la femme intéressée : celle qui ne saurait entretenir de relation avec la gent masculine que dans le but d’obtenir des avantages, niant ainsi toute autonomie. Se considérant comme très impliqué dans cette cause, qu’il juge très féministe, Thierry Shaffauseur s’est habilement défendu. En reprenant cette définition, il ne veut « pas dire que les femmes sont vénales, mais que [ce sont] les hommes [qui] s’approprient leur sexualité ». Il estime en effet que :

Terre des livres« en luttant contre la prostitution, on veut maintenir le mythe de la gratuité dans l’économie sexuelle du patriarcat. […] Il s’agit de constater que ce qu’on reproche aux putes et aux clients de faire ouvertement, plein d’autres personnes le font […] avec d’autres codes sociaux. »

Le propos de l’auteur n’est pas de dire que les femmes sont « toutes des putes », mais plutôt que les femmes mariées, au même titre que les autres femmes, subissent une forme de pression sexuelle qui va au-delà du harcèlement sexuel sur leur lieu de travail. Il explique que dès la Grèce Antique, les femmes se sont vues octroyées le devoir de care (comprenez « devoir de prendre soin ») qui se traduit par l’entretien du foyer familial, le soin apporté aux enfants et à l’époux. Or ces activités auparavant considérées comme naturelles sont désormais reconnues comme un travail et non comme des gestes « allant de soi ». La volonté de Thierry Shaffauseur est de réunir les femmes en montrant l’infondé de l’opposition femmes mariées/femmes prostituées de sorte à ce qu’elles s’unissent en remettant une nouvelle fois en cause le statut de la femme dans la société. Pour lui une femme n’a pas à tenir un rôle préétabli :

« Eva Pendleton exprime ce que beaucoup de travailleuses du sexe hétérosexuelles peuvent ressentir en comparant leur travail sexuel rémunéré au travail sexuel de care non rémunéré qu’on attend d’elles dans les rapports hétérosexuels. […] Parce qu’à présent qu’elle se fait payer pour performer l’hétérosexualité, c’est-à-dire, jouer le rôle de la disponibilité sexuelle et de la réceptivité féminine, elle est moins désireuse de jouer ce rôle gratuitement. […] C’est l’institution de l’hétérosexualité obligatoire, dans laquelle les femmes doivent poliment tolérer et répondre aux avances sexuelles masculines, qu’elle refuse. […] Affirmer le sexe comme travail permet également de dévoiler le genre comme travail sur soi. Nous devons sans cesse performer une identité de genre de façon consciente ou inconsciemment intégrée. »

Les réalités de la prostitution

À travers son livre, l’auteur tente de dé-stigmatiser et de démystifier les prostituées. Les travailleuses du sexe ne sont ni des objets ni des victimes malheureuses, ni des inconscientes aliénées. Elles prennent une part active à leur situation et sont des personnes conscientes et sexuellement responsables contrairement à ce qu’implique le projet de loi de pénalisation des clients par sa vocation à protéger les travailleuses/travailleurs sexuel(le)s comme si elles/ils étaient d’éternel(le)s mineur(e)s. Thierry Shaffauseur nous met en garde contre les amalgames et les fausses images propagées par les médias :

« En France, les victimes de la traite et de proxénétisme sont vraisemblablement amalgamées. Ce sont pourtant deux infractions bien différentes puisque le proxénétisme n’inclut pas seulement le travail forcé, mais aussi l’aide à la prostitution, appelée également  « proxénétisme de soutien », et que sont pénalisés aussi ceux qui aident ou profitent de la prostitution sans employer aucune forme de contrainte, ni abuser d’une quelconque situation de vulnérabilité (gardes du corps, web designer [ayant réalisé un site pour une escort girl], bailleurs) ainsi que ceux qui côtoient les travailleurs(ses) du sexe, y compris les membres de leur famille à charge. »

Il explique comment les chiffres du « proxénétisme » sont gonflés. Une travailleuse du sexe présente lors de la rencontre me confiait également que :

« Ces mesures pénalisent la solidarité, et pas l’exploitation. Il est difficile de trouver quelqu’un qui accepte de louer son appartement alors que vous n’avez pas de fiche de paye. En les accusant de proxénétisme, l’Etat leur fait peur, et nous on se retrouve à la rue. C’est comme ça qu’ils pensent rétablir l’ordre ? Même lorsqu’une pute prête son camion à une autre pute, c’est considéré comme du proxénétisme ».

On voit bien que le « proxénétisme » demande à être définit plus clairement, et que sa définition juridique ne correspond plus à sa signification dans le sens commun.

Une lutte syndicale contre l’oppression et la fausse morale

gouverner sexualitéThierry Schaffauseur récuse aussi les accusations qui visent à faire croire que les prostituées sont un vecteur de maladies vénériennes, démontrant qu’en tant que professionnelles du sexe elles sont plus conscientes que quiconque des risques et des mesures à prendre. Il demande que les médias cessent d’entretenir une crainte et une haine irrationnelle des prostituées qui sont avant tout des êtres humains. Ce livre interroge la morale et les bonnes mœurs. Il nous incite à nous poser les bonnes questions. En effet, « vendre son corps » serait immoral. Pourtant, on sait bien que tout travailleur vend « une force de travail ». Un maçon n’abîme t-il pas ses mains en travaillant ? Comment cet argument peut-il encore paraître crédible à l’heure où l’on invite les jeunes à « savoir se vendre à leur employeur » ? Un salarié, plus que son corps, vend également ses idées parfois en sacrifiant ses propres principes. Qui, du sexe ou de l’esprit, de votre cerveau ou de votre sexe, est le plus intime ? Il semblerait pourtant que prostituer son âme pose moins de problèmes que de vendre son corps. Que fait-on du principe de « libre disposition du corps » qui a permis la légalisation de l’IVG ? Voici les questions que l’on se pose après avoir parcouru les quelques 220 pages de Luttes des Putes.

Expliquant qu’ils se considèrent comme de « petits artisans », les travailleurs(ses) du sexe expliquent que leur activité est un travail qui nécessite un savoir-faire et qu’il ne suffit pas juste « d’ouvrir les jambes ». On les appelle aussi très justement les « psys de trottoir ». Comment les accuser alors de troubler l’ordre public puisque, en un sens, elles participent à son maintient en donnant accès à ce qu’elles considèrent comme des soins à des individus qui en manquent ou qui n’y ont simplement pas accès ? De fait, ils demandent à accéder au statut de travailleurs(ses), d’auto-entrepreneurs(ses) et de bénéficier ainsi des mêmes droits et des mêmes devoirs que les autres travailleurs(ses).

Céleste Chevrier

N.B. Ceci n’est qu’un résumé des nombreux thèmes abordés dans ce livre. La liste n’est en aucun cas exhaustive et ne suit pas l’organisation linéaire du texte imprimé. Par ailleurs, cet article n’a pas pour ambition de choquer mais de relancer le débat sur une question qui n’est pas seulement le problème d’une minorité, mais bien un cas de lutte féministe.

Les poètes réapparaissent : entrez dans le Cercle des Poètes Apparus

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« Toujours plus de Poésie, de Jazz et de Cookies ! » Que demander de plus ? Telle est l’injonction de Juliette Descubes qui entend, dans cette interview menée par Jérémy Engler pour le journal en ligne l’Envolée Culturelle, nous inviter au voyage. Un voyage poétique assurément !

Avant de parler de vos veillées poétiques, pouvez-nous dire ce qu’est le Cercle des Poètes Apparus du Litterarium ?

Le Cercle des Poètes Apparus est une commission que nous avons créée au sein de l’association le Litterarium en septembre 2013. Nous avons repris un concept qui avait déjà vu le jour dans l’association sous le nom de « Repoésie », créé par Eve Guerra, qui était une soirée organisée à l’Université Lyon 2 pendant laquelle les étudiants avaient l’occasion de lire leurs poèmes. Les objectifs du Cercle depuis sa création sont avant tout de dynamiser, de promouvoir et de diffuser la poésie estudiantine, mais également de favoriser les rencontres entre poètes amateurs et poètes confirmés en organisant des veillées poétiques.

Vous organisez donc des veillées poétiques, en quoi consistent-elles ? Quel en est le principe ? Et où se déroulent-elles ?

Les veillées se déroulent dans une salle de l’Université Lyon 2 et durent en général 1h30/2 heures. Le principe est simple : des poètes, leurs créations, leur voix et un public. Nous accueillons tous types d’auteurs, de l’étudiant poète en herbe au poète moult fois publié. Et il y en a pour tous les goûts : du sonnet le plus classique à la poésie expérimentale en passant par le slam ! Nous organisons aussi des jeux poétiques et du jazz est diffusé pour une ambiance suave et chaleureuse. En plus de ça, nous mettons à disposition un buffet de cookies gratuit autour duquel poètes et public se rencontrent, échangent et partagent. Notre but est de faire vivre un art que beaucoup aujourd’hui croient mort : la poésie c’est avant tout une voix, et le Cercle des Poètes Apparus vous offre la scène.

Comment sélectionnez-vous les textes des étudiants et ceux que vous lisez ?

Pour participer il vous suffit d’envoyer votre texte à l’adresse : lcpa-litterarium@outlook.com ! Notre seul critère se fait sur la longueur du poème qui ne doit pas dépasser les cinq minutes de lecture pour permettre à tous les participants un passage dans le temps imparti. Nous organisons ensuite un corpus que nous essayons de rendre le plus cohérent possible, les membres du Cercle des Poètes Apparus choisissent des textes d’auteurs publiés afin de créer un jeu d’alternance.

Quelle est la fréquence de vos veillées ?

L’année dernière nous avons organisé trois veillées poétiques mais cette saison sera un peu différente. La première veillée à lieu ce vendredi 14 novembre, ensuite il s’agira d’événements inédits sous des formes très différentes !

Combien de personnes s’occupent de l’organisation de la veillée et quels sont les rôles de chacun ?

Nous sommes dix membres cette année pour organiser les veillées. À part le responsable  qui doit gérer la coordination globale des actions et s’assurer une organisation efficace, il n’y a pas de rôles à proprement parler. Les choses se font en fonction des envies et des motivations de chacun. Et finalement, ça marche plutôt bien !

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Y’a-t-il quelque chose à gagner pour les poètes étudiants qui envoient des textes ?

En effet ! Un texte étudiant est sélectionné pour être publié dans le journal en ligne Le Gazettarium, journal du Litterarium. Nous avons également apporté une petite nouveauté cette année : la veillée sera entièrement filmée, et l’on élira à la fin de la soirée la meilleure performance qui sera publiée sur notre page Facebook !

La prochaine veillée poétique aura lieu ce vendredi 14 à 18h30. Pouvez-nous dire en exclusivité quand aura lieu la suivante ?

Le prochain événement du Cercle ne sera pas une veillée poétique mais un Levé de rideau au théâtre de la Renaissance à Oullins le mercredi 21 janvier à 19h ! En lien avec la pièce Batèches jouée du 18 au 20 mars où seront projetés des poèmes de Gaston Miron, Le Cercle des Poètes Apparus vous présentera pendant 45 minutes des créations exclusives. Plus d’information très prochainement !

Est-ce possible de rejoindre votre cercle pour participer à l’organisation de ses veillées poétiques ?

Tout nouveau membre est le bienvenue ! Il faut cependant adhérer à l’association Le Litterarium puisque nous sommes une commission de celle-ci. Si le Cercle a suscité votre intérêt, vous pouvez nous contacter à l’adresse : lcpa-litterarium@outlook.com ! On pourra alors discuter autours d’un vers.

Propos recueillis par Jérémy Engler

Rédacteur en chef du journal en ligne L’Envolée Culturelle

http://www.lenvoleeculturelle.fr/interview-de-juliette-descubes-responsable-du-cercle-des-poetes-apparus-qui-fait-vivre-la-poesie-a-luniversite-lumiere-lyon-2/

Nouvelles fugues pour Le Litterarium et de jeunes auteurs universitaires…

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Marie Montalescot © Jérémy Engler

Ce jeudi 9 octobre, à 19h, à la librairie Ouvrir l’Œil (18 rue des Capucins, Lyon 1er) se déroulera l’événement littéraire de l’année ! Oubliez tous les grands prix littéraires que le mois d’octobre attribue et découvrez celui du Litterarium ! Cette association étudiante créée en mai 2009 organise des concours d’écriture destinés aux étudiants de l’Université Lumière Lyon 2 à laquelle elle est rattachée. Ce concours rencontre un franc succès auprès des étudiants comme en témoigne le nombre grandissant de participants chaque année. Il témoigne de la volonté du Littérarium de promouvoir la production littéraire estudiantine en récompensant les jeunes auteurs lauréats par la publication d’un recueil. Le Litterarium s’est associé à la maison d’édition Les Milles Univers pour vous proposer Nouvelles Fugues, un ouvrage de qualité à découvrir et consommer sans modération.

Pour vous donner un petit avant de goût de la soirée de présentation avec les auteurs, voici une petite interview de Marie Montalescot, une des lauréates du concours pour sa nouvelle « Dakchya ».

Pourquoi avoir participé à ce concours d’écriture ?
Marie Montalescot : Cela fait très longtemps que j’écris et on m’a souvent dit que ce j’écrivais était sympa. J’étais à l’étranger, en Corée du Sud, pendant le concours, effectuant une année d’étude à l’étranger. C’était une expérience assez incroyable, j’avais envie d’en parler d’une certaine manière et le concours était une bonne occasion de le faire.

Votre nouvelle se déroule en Corée du Sud et s’intitule « Dakchya » mais que signifie ce mot ?
C’est assez drôle d’entendre les gens parler coréen en prononçant ce mot car c’est un mot qui veut quand même dire « Ta Gueule ! » de façon assez violente. Aussi, quand les gens prononcent le titre avec un accent français et de manière assez décontractée, ça donne un décalage assez marrant.

J’imagine, mais dans votre nouvelle, il n’est pas dit explicitement que « Dakchya » signifie « Ta Gueule », c’est un sacré pied-de-nez fait au lecteur ! Pourquoi un tel titre ?
La nouvelle en elle-même est compliquée car c’est plein de petits morceaux de beaucoup de choses dont j’avais envie de parler : du ressenti que j’avais dans la ville de Séoul, qui est une ville immense qui ne s’arrête jamais. Il y a toujours du bruit, toujours du monde, toujours de l’action, ça tourne, ça tourne à une vitesse incroyable. Donc ce titre c’était juste un moyen de dire STOP ! À un moment, quand on est embringué au milieu de tout ça, on a du mal à suivre le rythme, et parfois, on peut juste avoir envie de dire « Ta gueule ! » et, d’un coup, la roue qui tourne à fond s’arrête. Trouver un endroit à soi où il y a du silence et personne d’autre, c’est quelque chose d’impossible, on n’y arrive pas, donc c’était à la fois une envie que ça s’arrête parce que ça donne le tournis et en même temps ça donne le temps de voir ce qui se passe et d’en parler. Cette nouvelle c’est juste le moment où j’ai trouvé le temps et le moyen d’en parler au milieu du tourbillon.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour l’écrire, alors que vous étiez prise dans ce tourbillon ?
Deux jours à peu près.

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Anh-Minh et Juliette, deux membres du Litterarium

Vous êtes plutôt dans un travail instantané dans votre processus de réflexion ?
Dans ce cas là oui. C’était une envie urgente d’écrire sur quelque chose qui débordait et que j’avais besoin de jeter sur papier et à laquelle j’avais besoin de donner une forme. Je n’écris pas toujours comme ça, mais là, c’était une urgence d’écrire et un besoin de donner forme, d’une manière ou d’une autre, à cette espèce de sentiment confus et assez unique que j’avais.

Votre écriture est très fragmentaire. Pourquoi cette forme ?
C’est comme dans un tourbillon. Je ne sais pas. C’est comme quand on est pris dans un tourbillon, que tout tourne autour de nous, on aperçoit des bouts de trucs qui passent comme ça et qu’on attrape au fur et à mesure. Je les ai agglomérés pour essayer de faire un tout. Je ne savais pas si ça ferait sens pour quelqu’un d’autre que moi. Je ne savais pas du tout si la nouvelle allait plaire ou parler aux lecteurs. Mais moi, ça m’a permis de coller ensemble tous ces petits bouts confus et de leur donner une forme.

Avez-vous eu des retours de la part des membres du jury du concours ?
Non pas forcément. Je ne les ai pas rencontrés donc je n’ai pas forcément eu de nouvelles. J’ai eu une ou deux personnes qui m’ont dit avoir bien apprécié mais sans plus et on m’a dit que Perrine Gérard, la gagnante de l’année précédente et présidente d’honneur du jury (NDLR : également l’auteure de la préface du recueil) avait particulièrement apprécié et visiblement beaucoup soutenu ce texte au sein du jury. C’est tout ce que je sais pour le moment.

Que pensez-vous du titre du recueil Nouvelles Fugues ? Correspond-t-il à votre texte ?
C’est un texte qui se retrouve au milieu d’autres donc c’est difficile de juger. Par rapport à mon texte, globalement oui, dans le sens où le mot « fugue » est pris dans le sens de « fuite » ! Parce que c’est au milieu d’un tourbillon et que ça court dans tous les sens, après au sens musical, la « fugue » serait un peu trop calme par rapport à ce que j’avais envie de dire. J’aurais plus vu une musique de guerre, d’une charge ou un truc comme ça… Une musique militaire aurait été plus appropriée…

Venez à la rencontre de Marie Montalescot et des cinq autres lauréats du concours lors de cette soirée de lancement qui annonce de belles découvertes.

Propos recueillis par Jérémy Engler

Article initialement paru dans L’Envolée Culturelle