La Triste Fin du petit Enfant Huître et autres histoires : le recueil macabre qui vous redonnera du pep’s !

« J’aime les monstres et les terreurs enfantines », dixit Tim Burton. Si vous êtes cinéphiles, et de surcroît burtoniens, cette phrase est loin de vous étonner. Considéré comme le cinéaste le plus influencé par le poète maudit Edgar Allan Poe, Burton écrit et publie son premier livre en 1997, un recueil de poèmes illustrés reflétant parfaitement la cruauté et la magie de son univers. Si tout le monde, ou presque, connaît au moins un film de ce dessinateur perché, ce petit bouquin d’une centaine de pages est une occasion pour découvrir une galerie d’enfants monstrueux et pourtant terriblement proches de nous.

23 mésaventures de petits écorchés de la vie

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L’enfant Momie, l’enfant Robot, l’enfant Tache, l’enfant Brie, l’enfant avec des clous dans les yeux… le créateur de  L’Étrange Noël de Mr Jack s’amuse à nous effrayer, par un style épuré mais très personnel, en nous présentant les mésaventures de 23 marmots destinés fatalement à un avenir morne et ennuyeux… voire à la mort tout court. Même s’ils sont tous, sans exception, des êtres attachants, ces marginaux n’arriveront jamais à rentrer dans les normes de leur société environnante. Cela nous fait penser irrésistiblement à Edward aux mains d’argent, sans doute une des plus belles réalisations de Burton ; sauf qu’ici l’humour macabre tient un place nettement plus importante, et cela fait du bien. Le tragique est revendiqué comme une source essentielle pour l’humour, et l’on ne peut s’empêcher de rire à la lecture des péripéties de ces cancres subissant des échecs dans tous les domaines de la vie : l’amour, l’amitié, le travail, le prestige… rien n’échappe au réalisateur, et ses dessins rajoutent une touche émotionnelle et humoristique rendant son ouvrage davantage mordant et davantage cruel. Sa patte artistique stimule notre imagination, notre capacité à scénariser et à réaliser l’histoire mentalement, même quand on est en panne d’inspiration. Seul hic, la traduction française : le livre étant une édition bilingue, elle vous servira surtout comme roue de secours au cas où vous n’auriez pas saisi le message de Burton.

Stain Boy

 Of all the super heroes,

the strangest one by far,

doesn’t have a special power,

or drive a fancy car.

Next to Superman and Batman,

I guess he must seem tame.

But to me, he is quite special,

and Stain Boy is his name.

He can’t fly around tall buildings,

or outrun a speeding train,

the only talent he seems to have

is to leave a nasty stain.

Sometimes I know it bothers him,

that he can’t run or swim or fly,

and because of this one ability,

his dry cleaning bill’s sky-high.

 

Tim Burton Press Conference

Aimer les monstres pour marginaliser les adeptes de la stigmatisation

Délicieusement absurdes, ces récits nous font replonger dans notre enfance : en tant que sensibles assumés ou non, on comprend la nécessité de prendre au sérieux les sources du malheur de ces monstres solitaires qui souhaitent à tout prix s’assimiler à nous. Le cauchemar ce n’est pas eux, ce sont les autres : les parents assassins, les enfants cruels, les médecins inhumains ; en bref le conformisme social ainsi que le conformisme des mots, tous deux pas vraiment ouverts à la différence, à l’originalité. « La triste fin du petit Enfant Huître », la plus longue des histoires, résume bien l’état d’esprit de cet ouvrage : un voyage délirant, glauque, drôle et faussement innocent qui se moque de l’adulte que nous essayons d’être tant bien que mal, avec plus ou moins  de conviction. Ainsi, Tim Burton use avec habileté, humour noir et tendresse, de ses talents d’écrivain et de dessinateur pour  continuer à démonter nos stéréotypes, bouleverser notre imagination et  adopter définitivement ces drôles et attachants petits monstres.

Gwendoline Troyano

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Les Gangues du monde moderne

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Ah ouais ? J’ai dans le crâne un abattoir ; le chocolat chaud passe mal ; l’académie me les casse ; c’est l’heure où les bruits de pisse résonnent dans les couloirs des immeubles. Le chocolat descendu, je tire une latte et deviens aviateur : dans mon avion Gayot, je mitraille des bouchons sur les anges qui chutent, je plane au-dessus de ton septième Art, la gueule tordue à la façon d’une Bugatti. Depuis les sphères éthérées le soleil me crame l’échine et ses rayons glacés me fendent les cernes, ce cachot tuméfié. Mon crâne exsude des catacombes de vie, un caveau dégueulasse où durant les entractes je gerbe sur l’exil des hommes à en teindre mon froc. J’entends le festival meurtri, le zoo libéré, une girafe s’y fait enculer par son mâle que la propriétaire a rebaptisé Nid d’Espions. Drôle de nom. Je me gratte lupanar dans des rues jonchées d’Irish Pubs. Ma tête éclate Jimmy, la Mallow Malcone’s, elle me butte le crâne. Cette merde vient de Jamaïque. Putain, dès que je le revois ce perroquet bleu, j’te promets que je lui refais les fesses, d’un coup je le lèse. Il traîne devant les pubs avec son daron Nelson ; le point de mire de ce mec c’est sa chambre, une vraie saloperie de hipster qui prêche la révolution. Ils auraient dirigé une rhumerie dans le temps, ils écoutaient du jazz. Maintenant, c’est de la pop. Avec sa meuf à Stras’ ils écoutaient Waikiki s’branler dans son saxo avec son velvet glove légendaire, fap fap ; le bar c’était le Warning, la zone, rempli de boys délétères. La lune noire, des nuits farouches, les amoureux jouaient au monte-Carl ; en gros, sa meuf se faisait tringler sous ses yeux et lui comme un ange ou un écureuil se finissait seul sur des rythmes de java. Une vraie salamandre, la langue bien pendue. Blanche Neige aurait vite su comment la lui coller, sa langue sur son cabaret, l’aiglon rigide, ce mec se serait liquéfié sans que ses couilles n’ait le temps de claquer une seule fois son cul. Les embruns du désir mettaient son corps en branle, à l’abri de la brune dans la brume il se branlait et s’écoulaient la bruine. Cette meuf a la Lido en feu, un doigt dans le cul, deux dans la chatte, et Marie Marengo. Le Valvert sale, Marignan et ses râles, Michèle et son milord dans le piaf, tous à gueuler dans leur patelin qu’ils souffrent, s’aiment et sèment enfin des sèmes assis, tranquilles à la terrasse des esprits cassés. Ce soir ils seront douze à Trappes, sur leurs pc, tous branchés sur les artifices. Les apôtres à leur chope, les culs en rond à s’enfiler du Grant’s par la rosette, à refaire le monde ; Mike Brant qui chante depuis le poste de radio. La dégénérescence de Brooglie et Italia génère des cerveaux en grève ; eux ont sous les bras des kilos de colombienne en giclant sur leurs toiles des tonnes de peinture. Brooglie a le pinceau pubescent le moins brossé de Paname. À Montmartre, c’est dans les ateliers des odeurs d’eaux qui dorment. Au pieu, c’est l’opéra, milles eaux jaillissent en Milona ; c’est avec son Michel vibrant dans la chatte qu’elle jouit devant Snatch tandis que Brooglie fait de son balle un rouleau spumescent.

Au loin, c’est Nelson qui bouffe avec ses baguettes chinoises son gros kilo de merde.

Demain ma belle, on roulera dans une caisse le shit qu’on m’a vendu dans ces gangues de désespoir du monde moderne. Fini l’avion, fini le ciel, demain je trace sur des rails le galbe de ton corps. Qui sait, et si le train passait ?

Alexandre Boutard

Les Boutardises : « Je suis Oignon » ; réforme de l’orthographe

Pulp Bescherelle

Annotations introductives

Cet article a pour vocation, à défaut de faire débat — je range mes crocs —, d’enrichir le retour critique qu’ont les usagers sur ce qui arrive à leur langue ; les premiers à produire une réaction étant naturellement ceux dont la maîtrise de cette dernière est la plus limitée (j’entends bien par là qu’ils n’en maîtrisent ni absolument la forme ni ne sont capables d’en apprécier l’historicité). Qu’on ne m’oppose aucun procès d’intention, je suis, sur ce dernier point, comme vous. Pour ce qui suivra, j’ai épluché le rapport réalisé par le Conseil Supérieur de la Langue Française de 1990. Voici ce qu’il dit.

Histoire simplifiée à l’extrême

Je suis wagnonL’Académie Française a été fondée dans la première partie du XVIIe siècle ; sa mission est, entre autres mais majoritairement, de faire de la langue un objet de rayonnement international (notamment, à l’époque, en la fixant). Le plus intéressant, ce qui parlera le plus à vos égos malmenés, le voici : cette entreprise fut engagée parce qu’on percevait dans la langue un idéal de beauté, de pureté, d’éloquence, de précision qu’il fallait à tout prix conserver et imposer à tous pour toujours. À notre époque, cette problématique est évidemment d’actualité ; on a donc ceci : « En installant, en octobre dernier (octobre 1989), le Conseil supérieur ici assemblé, vous (ici, le Premier Ministre) le chargiez, entre autres missions, de formuler des propositions claires et précises sur l’orthographe du français, d’y apporter des rectifications utiles et des ajustements afin de résoudre, autant qu’il se peut, les problèmes graphiques, d’éliminer les incertitudes ou contradictions, et de permettre aussi une formation correcte aux mots nouveaux que réclament les sciences et les techniques. »
Entrons dans le vif du sujet.

Les motifs

Dit très clairement, le motif est de rendre l’apprentissage de son code (c’est-à-dire l’orthographe) « plus aisé et plus sûr ». Quatre principes ont été suivis durant le travail de refonte de l’orthographe :
1) Ce devait être « ferme et souple », en garantissant la cohérence et la clarté — de forme et de fond — des rectifications, les professeurs auront ainsi une norme stricte sur laquelle reposer et baser le nouvel enseignement de l’orthographe ; et tout ceci ne se faisant évidemment pas à l’exclusion du code ancien (de l’orthographe telle qu’on l’a apprise, nous, « anciennes générations ») : il reste admis.
2) Mettre fin à des incohérences in-enseignables méthodiquement, qui ne servent « ni la pensée, ni l’imagination, ni la langue, ni les utilisateurs » ; le secrétaire perpétuel de l’Académie Française précise : « Ces rectifications ne prétendent pas à rendre l’orthographe simple et rationnelle (…) On rappellera seulement que, si la logique doit régir la syntaxe, c’est beaucoup plus l’usage et les circonstances historiques ou sociales qui commandent au vocabulaire et à sa graphie. »
3) Tenir compte des évolutions qu’on peut déjà observer.
4) Que les modifications ne prendraient pas la mesure d’un bouleversement de l’orthographe ; l’Académie promettant d’observer ses conséquences via des moyens informatiques.

Il faut rappeler que de telles modifications ont fragmenté l’Histoire de l’orthographe de France (« l’Académie française a corrigé la graphie du lexique en 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1878 et 1932-35 ») ; malgré ce rapport sanguin à elle, on grandit avec un code en mouvement constant ; ses évolutions nous sont strictement invisibles. Si on ne parle plus la langue du XVIIe siècle (post-fixation linguistique j’entends), on préserve l’essence de satisfaction qui voulut qu’on la fixât. Objectivement, cela nous rend « capables » de lire des textes qui s’apprêtent à fêter leurs quatre-cents ans, et c’est là-dedans que devrait se trouver la source de « confiance » : les modifications s’institutionnalisent sans perdre de vue qu’il faut que les générations se comprennent et que le savoir filtre.

Dans les faits

soupeSi vous recherchez un exemplier justifiant tous ces nouveaux faits, la source est en fin d’article. En attendant, parlons des modifications effectives :
1) Les mots composés (« porte-monnaie ») se verront « soudés » à l’exception de ceux dont l’agglutination amènerait une mauvaise prononciation ou quand la dernière lettre du premier mot-composant et la première du second sont des voyelles (pour éviter qu’il diphtongue). L’exemple choisi par le secrétaire est « extra-utérin », qui donne sans tiret extrautérin (phonétiquement \ɛkstʁoteʁɛ̃\ au lieu de \ɛkstʁa-yteʁɛ̃\).
2) Les mots d’origine étrangère s’actualiseront selon le code grammatical français (un match, des matchs ; un cardigan, des cardigans ; un boom, des booms ; etc.).
3) L’usage de l’accent circonflexe, ou encore « accent du souvenir », utilisé en français pour rappeler la présence d’un graphème qui est tombé, est refondu. Celui-ci sera conservé sur les lettres a, e, o et ne sera plus obligatoire sur les lettres i et u à l’exception de cas utiles, tels que la conjugaison ou l’occurrence d’accents diacritiques (signes qui apportent une précision ; on prendra l’exemple d’une homographie qui court sur les réseaux sociaux : jeune/jeûne ; sur/sûr ; etc.).
4) À l’instar de l’accent circonflexe, l’utilisation de l’accent tréma est modifiée ; il devra désormais se placer sur la voyelle prononcée (aiguë devient aigüe ; exiguë devient exigüe ; etc.).
5) L’utilisation de certains accents aigus ou graves est modifiée afin de mieux coller à la production phonétique et dont l’exception ne trouvait un sens que dans la convention ; on aura notamment événement qui deviendra évènement ; considérerai qui deviendra considèrerai ; etc.
6) Concernant les participes passés de verbes pronominaux, se laisser voit son utilisation alignée sur se faire, c’est-à-dire qu’il devient invariable s’il est suivi d’un verbe au mode infinitif. Exemples donnés par le secrétaire permanent : « elle s’est laissé mourir (et non, laissée) ; je les ai laissé partir (et non, laissé(e)s) » à l’instar de « elle s’est fait maigrir » ou encore « je les ai fait partir ».
7) Enfin, concernant les anomalies comprises dans certaines séries de sens brèves, elles seront gommées : chariot (un seul r) devient charriot (deux r) ; cuissot (-ot) devient cuisseau (-eau) ; douceatre (-eatre) devient douçatre (-çâtre) ; etc.

Enfin, pour l’anecdote, nénufar, ce mot-blason (d’origine arabo-persane), a toujours été orthographié ainsi, sauf dans la huitième édition du dictionnaire où sa graphie a été modifiée (1932-1935). Le ph est justifié par une racine grecque, quand la racine étymologique est autre, il devient une anomalie de langue. Le mot « pharmacie » n’est en conséquence pas concerné (racine grecque pharmakeia).

Pour l’exposé détaillé et très savant, je vous laisse vous rendre sur le lien suivant, où tout est expliqué très en détail.

Conclusion peu utile

En conclusion peu utile, message à tous ceux qui parlent de novlangue, de décadence, d’appauvrissement, d’affaissement du niveau, à tous les « je suis oignon » qui se renseignent au travers de grands médias seulement : le jour où vous consulterez des documents-sources, des ouvrages de spécialistes afin de vous forger une opinion et non plus les seules informations médiatisées, vous pourrez prendre une position d’Ancien ou de Moderne, d’ici là, il ne reste qu’à s’occuper de ses domaines de compétences et de subir les mouvements de ceux qu’on n’entend pas, à bon entendeur, salut !

Alexandre Boutard

Les Boutardises : le soupçon de misogynie

12071593_1635182596755637_424704004_nLes revues de littérature underground semblent s’être éteintes ; du moins, et c’est peut-être parce que je ne prête pas beaucoup d’attention aux mouvements qui s’embrassent à mes alentours, je n’en connais aucune précisément (est-ce bon de faire cet aveu dans une gazette qui se veut, pour sa production principale, journalistique ?). Écrire, le sens est noble ; les réunions liminaires du Gazettarium m’ont appris néanmoins qu’il n’y avait pas à suivre une idéation imprécise de l’acte de journalisme littéraire mais qu’il fallait produire à partir d’un matériau qui nous parle. Il m’a semblé, tout spontanément, que rien ne supplanterait davantage mes sens que de faire des chroniques fictionnelles, mettant en scène de brèves résurgences de pensées littéraires. Voici donc la naissance de ma propre revue ! Je déclare ouvertes LES BOUTARDISES ! En vérité je vous le dis, au diable le journalisme ! Je ne m’en sens pas digne. Faisons ici acte de littérature, et créons une atmosphère de teintes amusantes.

J’ai, sur les caisses brûlantes d’une grande surface, alimenté mon été à différentes lumières de la littérature étatsunienne du siècle passé ; entre, pour ceux qui nous intéressent aujourd’hui – il me fallait un auteur qui m’était inconnu –, Fante et les ouvrages qu’il me restait à lire de Bukowski. Première source de surprise : « les femmes ont une représentation bien traditionnelle ! » ; il ne doit pas exister de lignes misogynes aussi modernes qu’en ces ouvrages ; une question jaillissait : « mais pourquoi jubilai-je !? » Eh bien, parce que les aspérités sont colossales entre la femme fictive d’alors et la femme fictive d’aujourd’hui, qui se démène pour qu’on calcule avec elle véritablement. Elles sont, toutes, entre Arturo Bandini et Henry Chinaski, des déclencheurs néfastes et des sources de terreur : des putains usées aux ménagères soumises en passant par tous les archétypes prototypiques du déterminisme social, elles ne sont que des monstres d’irrationalisme difformes et ultra-sensibles. Aucune n’est flouée par les biais postmodernes de la « littérature underground » contemporaine (portée notamment par les différents blogs, articles, Tumblr, etc.). Ma question était légitime : « les femmes peuvent-elles vraiment, depuis qu’elles ont accès à la même éducation que nous, être devenues nos égales ? » ; direction Internet pour trouver une réponse (<3) !

Entendons-nous, ce que j’appellerai ici « littérature underground » est le corpus non-censuré de textes qui retracent ou une expérience sociale ou un propos s’éloignant du style neutre des articles proprement journalistiques, on y regroupera les recueils de memes et les textes idéologues ; de tout texte d’illustres noyés-dans-la-masse qui traite du sujet féminin ; la littérature féminisée/féminisante et pro-féminine foisonnent.

12116461_1635182876755609_125081511_oJ’ai partagé mes lectures entre madmoizelle.com, des Tumblr divers, des forums d’échange qui parlent notamment de la culture du viol ou de la place des femmes dans la société occidentalisée et d’ailleurs, et quelques autres sources émanant des profondeurs du web dont les intérêts principaux étaient la mise en exergue des voix plus virulentes, plus extrêmisées d’un parti comme de l’autre. L’image des femmes, sous les plumes masculines comme sous les plumes féminines (sic), y est duelle ; il y a d’un côté la littérature intellectuelle qui combat le patriarcat, tant dans ses codes sociaux que linguistiques, éclate les topoï surannés de la femme soumise qui subit le quotidien comme une pauvre bête de champs, qui questionne ses interactions sociales et la façon dont son habitus la mène à être dominée ; d’un autre côté la dénonciation didactique de sa vulnérabilité, en outre, son énervement profond face aux différentes pratiques masculines de rue (ou d’ailleurs), comme le harcèlement (ou le cyber-harcèlement), en allant jusqu’à remettre en question les infrastructures citadines, générées selon les activités sociales masculines spécifiquement– entendre ici « qui favorisent l’inertie des hommes et contraignent au mouvement permanent les femmes » –, qui empêchent leur sécurité. En réalité, il n’existe dans sa grande majorité que la seconde partie des thèses proposées ; le discours dominant tend vers une volonté de conscientiser générale : les femmes ne sont pas des bouts de viande et peuvent même sortir traumatisées de certaines interactions. Je me suis attardé sur « le projet crocodiles », dont le parti pris du dessinateur/scénariste (masculin) est de transformer les hommes (sans distinction, pour des soucis de cohérence) en crocodiles et de les confronter à différents schémas de rencontre avec des femmes auxquelles, sans le réaliser, ils feront du tort ; qu’ils choqueront, humilieront, brutaliseront, où ils généreront angoisses, peurs, malaises (la main vient d’ailleurs de passer, une femme s’en occupe désormais). Entre Bandini et Chinaski qui traitent les femmes en salopes sans les respecter et ce nouvel artiste, les enjeux ont changé ; bien que le procédé ne soit pas nouveau, on explicite les différents faits des femmes et on en fait des actrices prosaïques des scènes sociales littérarisées. Il n’est dès lors question que de les introniser et de briser les nombreuses entraves sous lesquelles elles pourrissent.

Pour le cas de la littérature – dans son acception plus commune –, il devient difficile d’identifier le sexe des plumes – on peut essayer d’en préjuger selon certains mécanismes d’écriture éducationnels inconscients du narrant mais l’estimation reste imprécise – et le courant général semble se féminiser – à s’efféminer, plus précisément. On est dans une époque où Judith Butler est passée, où les enjeux sociaux prédéterminés par le genre sexué se délient, où l’on essaie de faire la différence entre genre et sexe. Entre la pré-mouvance de la beat generation avec Fante, son heure décadente de gloire sous Bukowski (qui réfute catégoriquement cette affiliation d’ailleurs) et l’ère moderne, des changements monumentaux ont été conduits concernant la représentation collective des femmes ; identités collective et individuelle fragilisées, postmodernisme, tant de coups de hanche (sic) dans le massif littéraire !

Et pourtant, si dans nos esprits virils elles restent des salopes ignares avec lesquelles il est inconcevable d’avoir la moindre discussion intellectuelle, si elles restent des êtres dont la seule langue est celle des sentiments et des paroles ésotériques, notre rapport social à elles est de plus en plus contraint. Où se sont donc enfuies ces heures superbes où le fait des hommes étaient l’autorité et la domination sexuelle ? Ah !… Pas encore si loin, ne nous tracassons point trop. Il doit bien, à l’instar de la pornographie de Chinaski, nous rester quelques femmes à connaître et quelques autres à faire rosir.

Afin de conclure sur une note plaisante, puisque la lecture de ces différentes sources d’esprit m’ont épuisé, je voudrais citer Oscar Wilde : « Les femmes forment un sexe purement décoratif, elles n’ont jamais rien à dire mais elles le disent d’une façon charmante » ; enfin, si j’en rigole bêtement, n’était-ce pas que je suis de l’autre côté ? (<3)

Alexandre Boutard

Raconter la vie d’aujourd’hui

De l’ère du témoignage au monopole du témoignage

logo-raconter-la-vieIl fut un temps où l’éducation reposait sur des ouvrages de philosophie. Il fut un temps où nous abreuvions les jeunes gens avec des mémoires et des biographies de grands hommes afin qu’ils s’en inspirent. Il fut un temps où les fables et les contes mimaient la vie afin d’y préparer les enfants. Dans la plupart des cas, les livres étudiés étaient écrits par des individus favorisés pour d’autres individus favorisés. L’Histoire Littéraire ne nous a légué que bien peu de textes écrits de la main de paysans, de femmes de chambre ou de nourrices et narrant leur vie, leur véritable vie intérieure, et non celle fantasmée par des élites. Ce n’est qu’aujourd’hui, à l’heure du smartphone et de l’ordinateur portable, que nous entrons dans l’ère du témoignage. On pourrait croire que chacun, avec la démocratisation de l’accès à Internet, est désormais en mesure de laisser une trace, de témoigner de son passage sur terre, de raconter la vie. Pourtant le monopole du témoignage est aux mains d’une poignée de personnes : personnalités politiques, stars, journalistes, ou encore certains grands entrepreneurs. Le site Raconterlavie.fr et sa collection éponyme (publiée au Seuil) pensent quant à eux que l’éducation n’a pas d’âge pour être acquise et qu’il n’est pas nécessairement besoin d’aller la chercher dans de grands voyages initiatiques. Pour Raconterlavie.fr, le voyage initiatique commence sur le seuil de votre logis, à la limite de votre zone de confort.

Le Parlement des Invisibles

le-parlement-des-invisibles-395544Vous ouvrez la porte de votre appartement, mallette à la main, déjà en retard et terriblement stressé. C’est à peine si vous remarquez la femme qui se trouve dans le hall d’entrée en train de changer une ampoule. La concierge, cette vieille femme un peu aigrie dont vous évitez soigneusement le regard. « Pourvu qu’elle ne me demande pas de l’aider, je n’ai vraiment pas le temps… » Pourtant, elle en aurait des choses à vous dire, cette vieille bigote bougonne. Vous la connaissez à peine, mais elle vous connait bien : elle vous voit vivre, elle vous voit mal vivre. Il se trouve qu’elle a écrit un livre récemment. Oui, un récit dont vous faîtes partie. Ah, ça y est, vous ralentissez enfin le pas pour vous arrêter. « Mais que dit-elle ? » ça y est, vous êtes disposé à l’écouter ? Les joggeurs, les éboueurs, votre professeur de mathématiques, votre banquière, votre esthéticienne, toutes ces personnes dont la vie a croisé la vôtre et qui en font tourner les rouages sans que vous vous en rendiez compte, ont quelque chose à écrire.

Raconterlavie.fr est née d’une « impression d’abandon [qui] exaspère aujourd’hui de nombreux Français. Ils se trouvent oubliés, incompris, pas écoutés. Le pays, en un mot, ne se sent pas représenté. » Il s’agit d’une « entreprise […] intellectuelle et citoyenne […] pour remédier à la mal-représentation qui ronge le pays, […] mine la démocratie et décourage les individus. » C’est « un mouvement social d’un nouveau type, fondé sur l’interaction et l’échange, […et qui] veut former, par le biais d’une collection de livres et d’un site internet participatif, l’équivalent d’un Parlement des invisibles. Il répond ainsi au besoin de voir les vies ordinaires racontées, les voix de faible ampleur écoutées, la réalité quotidienne prise en compte. » Raconterlavie.fr est un « espace d’expérimentation sociale et politique, autant qu’intellectuelle et littéraire. » (Propos de Pierre Rosanvallon, auteur du Parlement des invisibles, manifeste de Raconterlavie.fr)

Pourquoi et comment raconter la vie ?

« Raconter la vie est la communauté de ceux qui s’intéressent à la vie des autres. […] En faisant sortir de l’ombre des existences et des lieux, Raconter la vie veut contribuer à rendre plus lisible la société d’aujourd’hui et à aider les individus qui la composent à s’insérer dans une histoire collective. […] Raconterlavie.fr invite chacun d’entre nous à relater une facette de son existence, à échanger avec ceux avec lesquels il partage une communauté d’expérience et à écouter ceux dont il est éloigné, dans un but de connaissance mutuelle. […] Cet espace d’échange et d’édition virtuelle accueille à part égale et dans les mêmes conditions tous les récits de vie. En les faisant connaître et reconnaître, il leur restitue leur dignité. […]

Pour « raconter la vie » dans toute la diversité des expériences, la collection accueille des écritures et des approches multiples – celles du témoignage, de l’analyse sociologique, de l’enquête journalistique et ethnographique, de la littérature. […] Toutes les hiérarchies de « genres » ou de « styles » y sont abolies ; les paroles brutes y sont considérées comme aussi légitimes que les écritures des professionnels de l’écrit. »

Web éditeur : ce métier qui n’existe pas

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Pauline Miel

C’est sur le mode de la master class que l’Université Lumière Lyon 2 nous a offert une rencontre avec Pauline Miel, web éditrice de Raconterlavie.fr. Lorsqu’on tente de se représenter un éditeur, on s’imagine un individu grisonnant vous regardant avec condescendance. La web éditrice, jeune de surcroît, brise cette image en nous parlant de son travail de mise en valeur des textes qu’elle reçoit. De la correction au marketing, Pauline Miel est sur tous les fronts mais regrette qu’on ne retienne que ces aspects de son travail. Elle explique, par exemple, que l’éditeur a le dernier mot concernant le titre d’un ouvrage pour des raisons marketing : le livre ne doit pas pouvoir être confondu. Elle se trouve ainsi dans une position délicate vis-à-vis de l’auteur, généralement très attaché au titre initial de son texte. Pauline Miel rappel cependant que son rôle ne se limite pas à contraindre l’auteur et que, loin d’en être le bourreau, elle en est avant tout la gardienne et la protectrice face aux assauts médiatiques des journalistes, blogueurs et autres fans.

Pauline Miel nous raconte qu’au commencement de Raconterlavie.fr, le métier de web éditrice n’existait pas. Réflexion intéressante pour les étudiants en Lettres présents qui s’entendent souvent dire que le secteur est vieillissant et sclérosé. Son apprentissage s’est donc fait en temps réel, au rythme cadencé de soixante récits par jours, qui l’a forcée à revoir petit à petit la charte éditorial du site. C’est ainsi qu’elle en est arrivée à imposer aux auteurs contributeurs du projet les limites de leurs textes : entre 5 000 et 40 000 signes. Pauline Miel recevait alors un grand nombre d’autobiographies et du s’interroger sur la direction qu’elle voulait donner à l’entreprise. Elle conclut que Raconterlavie.fr consistait moins à raconter UNE vie qu’à raconter un à un les fragments qui la constitue.

Quels nouveaux supports et modes d’écriture dans l’édition aujourd’hui ?

Cette événement nous a également permis de rencontrer Omar Benlaala, auteur de la Barbe, publié dans la collection Raconter la vie des éditions du Seuil, et qui a évoqué son parcours de jeune déscolarisé venu à l’écriture en autodidacte, et remarqué sur le Net. Lorsque nous lui demandons pourquoi il a choisi Internet, Omar Benlaala nous répond tout simplement qu’il ignorait comment contacter une maison d’édition et qu’était concrètement une maison d’édition. C’est donc par facilité qu’il s’est tourné vers ce support. Il ajoute également que le web permet de « communiquer sans forcément vouloir être entendu, à la manière d’un exutoire ou d’un journal intime. »

Favorable au développement des liseuses électroniques, Omar Benlaala promeut une écriture participative avec ce qu’il appelle son cyberoman dont le principe est, à terme, de laisser participer les lecteurs en leur permettant d’ajouter au texte initial du contenu audiovisuel et des textes annexes. Pour lui, il est important de « rajouter un corps à l’esprit, surtout quand l’esprit est beau », et c’est ce qu’il entend faire en étendant les limites du roman pour le rendre plus matériel/physique.

Les limites du projet

Omar Benlaala

Omar Benlaala

Créé en septembre 2014, Raconterlavie.fr a encore du chemin à parcourir. Lorsqu’on interroge Pauline Miel sur les limites du projet, elle nous confie que l’origine des auteurs, en majorité des retraités, des étudiants et des professeurs de français, en est une. En somme, les auteurs contributeurs sont avant tout ceux qui en ont le temps, et qui croient avoir la légitimité nécessaire pour témoigner : une bonne connaissance de la langue ou un parcours de vie intéressant. Le problème du monopole du témoignage demeure entier tant que le projet n’est pas mieux médiatisé.

La place de la fiction et de sa limite avec la sociologie est, elle aussi, une des limites de Raconterlavie.fr. Peut-on raconter la vie qu’on n’a pas vécue ? La recherche de documentation légitime-t-elle suffisamment le récit, comme dans l’entreprise de Zola ? La question se pose d’autant plus que le site ne demande qu’un pseudo et une adresse mail pour s’inscrire, et est ainsi dans l’incapacité de vérifier l’identité des auteurs et l’authenticité des récits. Pauline Miel admet cependant que, dans le cas où de thèmes manquant à la collection, les fictions sont acceptées mais présentées comme telles afin de ne pas tromper les lecteurs.

Enfin, la web éditrice reconnait avoir, pour des raisons morales, refuser des textes traitant de racisme ou d’homophobie. On comprend qu’il est difficile d’écrire sur ces thèmes sans les exhiber, les prêcher ou des dénoncer. Pourtant, l’homophobie et le racisme font partie de la vie, et on peut réfléchir à des manières d’aborder ces thèmes sans choquer.

Céleste Chevrier

Le slam résonne à Lyon !

affiche de l'événement par l'artiste Zit ZitoonVoilà maintenant cinq mois que la première édition du championnat Rhône-Alpes de slam a pris place dans les bars lyonnais de L’Antre Autre, La Faute aux Ours et Le 6ème Continent.

Un événement « Ligue Slam de France » où l’on retrouve les « meilleurs slameurs de la région » pour une compétition alliant show et poésie. Tout ce qu’on aime au Litterarium !

Déjà cinq soirées que les slameurs, au nombre de 14, s’affrontent devant un public bouillant, néophytes comme amateurs de cet art qui mêle prose, lyrisme, oralité et rythmes.

Le particularisme mis à l’honneur

Sur scène on retrouve : Cocteau Mot Lotov, Barbie Tue Rick, Istock, Gabie Gaby, Zit Zitoon, Alidea, Zeno, Grisppal, Bastien Jules, Phosphore, Mehdi Krüger, Kevin, Kopodmo, et Lucarne.

Cocteau Mot Lotov à Antre Autre

Cocteau Mot Lotov à Antre Autre

Autant de poètes qui se distinguent par leur timbre, leur style, leur flow et leur plume, créant ainsi un melting-pot de voix qui vous transportent dans un monde et une atmosphère différents entre chaque slameur. Autant de particularismes, de personnages avec une identité propre, que ces challengers viennent défendre sur la scène avec pour seules armes leurs cordes vocales et leur présence. Mais attention, on est bien loin du simple égo-trip et des rap contenders ! Si l’objectif est le podium et la victoire qui mèneront aux tournois nationaux, l’ambiance reste à la tolérance et à la convivialité.

Ce pluralisme de personnalités donne ses raisons au succès du championnat : chaque soirée est un pur régal auditif, et un fabuleux voyage entre les différents univers poétiques des participants.

« La poésie c’est avant tout une voix, qu’il est dommage de garder pour soi »

La communauté slam l’a bien compris : c’est dans le partage des écritures et l’écoute de celles-ci que l’on s’enrichit. Et quel meilleur moyen qu’une scène et un public ?

Kopodmo au 6ème Continent

Kopodmo au 6ème Continent

Que ce soit dans l’intimisme des scènes de La Faute aux Ours et de L’Antre Autre où l’on déclame a capella, ou derrière le mic du 6ème Continent, quand les voix des slameurs s’élèvent, la poésie prend vie. Pas d’instru, pas de superflu, l’éloquence prime et c’est probablement à travers elle que l’on touche l’essence du texte. Le passage de l’état brut du travail d’écriture à l’oralisation apparaît à la fois comme un processus évident de transmission, d’appropriation, d’affirmation et d’expression.

C’est dans cette même dynamique que la scène ouverte proposée à la fin de chaque soirée prend son sens : un pur moment d’expression libre qui mélange une fois de plus les genres et offre à qui le souhaite une multitude d’oreilles des plus attentives pour exposer sa plume au monde. Une fantastique occasion pour les étrangers des scènes : faire le premier pas devant un public slam c’est d’abord être reconnu pour avoir fait ce premier pas !

La grande finale du 14 avril

Une soirée qui promet une explosion de saveurs poétiques, la finale de la compétition se déroulera à L’Antre Autre le 14 avril, suivie de la remise des prix le 15 avril à la Faute aux Ours ! Une dernière chance pour les curieux retardataires de faire l’expérience du Championnat slam Rhône-Alpes !

Plus d’informations sur la page Facebook du championnat

Retour de Céleste Chevrier sur la première soirée du championnat

Juliette Descubes

L’Hypertexte : redéfinir l’identité du texte

Pratiques de la lecture : petits rappels historiques

readerLa littérature a une histoire. Elle suit des évolutions marquées par des périodes de ruptures, des courants, des mouvements, et des sensibilités. À la fois modelées et moulées dans la matière aussi malléable qu’instable de la culture. On n’oublie parfois que le contenu du texte n’est pas le seul à connaître des métamorphoses. Le texte n’est pas autonome, quoi qu’on ait tendance à l’oublier, il ne se produit ni manifeste sans outils et interventions humaines.

La lecture, qu’elle ait été ou soit encore collective, oralisée, solitaire et/ou silencieuse, a pris et prend encore de nombreuses formes en fonction de la manière dont l’information est présentée. Au IIe avant J.-C. le volumen est le principal support du texte. Il s’agit d’un rouleau en papyrus coûteux réservé aux élites. Ce support comporte d’autres inconvénients puisqu’un rouleau ne correspond pas nécessairement à un livre mais peut en contenir plusieurs, qu’il s’agisse de passages ou de leur intégralité. D’un point de vue pratique, lire consiste alors à prendre un rouleau dans la main droite et à le dérouler progressivement de la main gauche occasionnant alors une véritable contrainte physique : le lecteur ne peut ni prendre de notes ni confronter des extraits éloignés. La lecture se fait donc à voix haute et en groupe afin d’être éclairci.

Le codex le remplace au IIe siècle après J.-C. Moins onéreux et plus maniable, il permet au lecteur d’avoir une vision d’ensemble de l’ouvrage en passant rapidement d’un passage à un autre, ainsi que de prendre des notes. Son découpage est aussi plus précis. Les mots sont désormais séparés par des points mais il faudra encore attendre pour qu’ils commencent à l’être par des espaces.

Perceptions de l’objet textuel : de la linéarité à la fragmentation associative

C’est seulement au XVe siècle (avec l’invention de l’imprimerie) qu’on aboutit à une organisation hiérarchisée comprenant des chapitres et une table de matière. Le lecteur a dès lors la possibilité d’effectuer une lecture sélective et partielle en isolant des passages jugés plus remarquables que d’autres, ou en ne lisant que les passages rangés sous un titre suggérant un thème susceptible d’être intéressant. Grâce à Gutenberg, on acquiert la possibilité de produire rapidement, en grande quantité et à moindre coût des textes uniformisés. La lecture se fait encore à voix haute mais cette fois dans les effectifs réduits que constituent la famille ou les salons. Il ne s’agit plus vraiment d’expliciter un texte difficile à déchiffrer mais de répondre à l’empressement et la passion qu’a chacun de savoir ce qui est raconté.

papier-liseuseDes marges sont bientôt ajoutées aux livres imprimés, encourageant le lecteur à agir directement sur le texte pour se l’approprier, à le commenter pour développer une réflexion parallèle dont le livre n’est plus que le combustible. Les livres, autrefois très épais, sont peu à peu réalisés dans des formats transportables, engendrant un nouveau chamboulement des pratiques de lecture. On lit désormais seul sans forcément passer par l’oralisation. Nous sommes au XXe siècle, c’est l’avènement du format de poche.

Aujourd’hui, le papier n’est plus l’unique vecteur de la culture écrite. La structure hypertextuelle se présente comme une mosaïque mêlant textes, images fixes et documents audiovisuels. La lecture du XXIe siècle est interactive et fait du lecteur une sorte d’aventurier élaborant lui-même son parcours : il peut interrompre le fil de sa lecture en cliquant sur certains mots qui sont des portails vers d’autres blocs textuels pouvant s’enchâsser à l’infini. Le texte ainsi créé est doté d’une structure arborescente et non plus linéaire. L’œil pouvant opérer de multiples trajets, la lecture prend une forme associative, celle d’une synthèse personnelle au lecteur. On observe une mutation de la fonction de lecteur vers celle d’auteur, ou du moins de co-auteur, dont le phénomène des fan-fictions est l’illustration. La structure hypertextuelle réclame une écriture nouvelle et impose une lecture différente.

Hypertextualité : dangers d’un manque de codifications

Si le texte se présente sous la forme d’un réseau de possibilités de lecture non hiérarchisées, deux lecteurs pourront-ils affirmer qu’ils auront lu le même texte? D’un individu à l’autre la signification et la valeur données au texte peuvent être très différentes et indépendantes d’une erreur d’interprétation.

Cette apparente liberté ne fait pourtant pas l’unanimité chez les lecteurs mal préparés à cette surabondance de bifurcations possibles à l’intérieur d’un texte. Au classement codifié et bien organisé du livre papier succède un réseau articulé d’informations dont la hiérarchisation est parfois floue. Les liens hypertextes mènent à des sources d’informations dont l’auteur n’est pas nécessairement le même que celui du document « tronc ». Occasionnellement, l’hypertexte peut même renvoyer à un bloc plus dense que celui que nous étions disposés à lire. Le lecteur va donc de surprises en surprises et peut alors se sentir écrasé par la masse des informations qu’il reçoit et avoir l’impression qu’il n’arrivera jamais au bout de cet enchevêtrement de renvois et de mises en abîme.

liseuse-vs-livre-tradLes supports numériques et les nouvelles possibilités qu’ils offrent ont été peu et/ou mal exploités jusqu’à aujourd’hui. Le schéma auquel répond ou devrait répondre le texte numérique semble flou pour les lecteurs et les éditeurs, à tel point qu’une politique du tout ou rien se met en place. D’un côté, nous trouvons des textes numériques répondant exactement aux mêmes codes que le texte papier qui n’offrent d’autre avantage qu’un gain de place sur vos étagères : bien insuffisant pour les lecteurs attachés à l’objet livre, à la texture de la couverture et au sentiment d’avancement qu’engendre le déplacement du marque page. De l’autre, nous sommes confrontés à des textes dépourvus de codification et à l’intérieur desquels le lecteur se perd.

Pourtant de nombreux efforts ont été faits en matière de confort de lecture dans le domaine du numérique. Il semble néanmoins que ce support surpasse un contenu incapable de s’adapter et de jouer de ces nouvelles possibilités. En effet, les liseuses abondent en applications diverses (rétro éclairage ajustable, recherche de champs lexicaux, surlignage, dictionnaire intégré, estimation de votre vitesse de lecture, etc.) imaginées pour rendre l’expérience de lecture plus confortable, fluide et dynamique à la fois, mais qui ne sont pas ou peu mises en valeur par les textes proposés. Cela revient, pour ainsi dire, à regarder un film muet en noir est blanc sur un écran 3D avec home-cinéma.

La diversité des supports de texte engendre de nouvelles problématiques. Quels supports pour quels types d’informations, visant quels types de publics ? L’illusion du numérique consiste à interpréter cette révolution comme l’avènement de la bibliothèque virtuelle universelle, disponible partout et pour tous. On remarque cependant que la complication de la lecture qu’engendre ce nouveau support est également une nouvelle barrière. Le livre numérique ne peut pas se contenter d’être une reproduction du livre papier sur un écran. Pour intéresser et séduire il doit répondre à des attentes et offrir des expériences de lectures réellement innovantes.

Céleste Chevrier

Sources :
http://classes.bnf.fr/dossisup/supports/index16.htm
https://www.unige.ch/lettres/framo/enseignements/methodes/hlecture/hlintegr.html