De la poétique du rap français

l'Animalerie

L’Animalerie

On aurait tort de croire que la scène du rap français ne se compose que de gros bourrins vulgaires aux voix grasses et énervées, vantant les « vertus » de la drogue, de la violence et déversant des flopées d’insultes sur ta maman… « Rap », « français », deux mots paradoxalement ridicules dans les esprits des non-initiés. Pourtant, si l’on s’amuse à creuser un peu le répertoire, on se surprend à apprécier des textes qui se détachent de toutes ces idées reçues. Des perles de style, de la poétique en flow, du lyrisme au mic, de la jouissance auditive pour les névrosés de la langue.

Le rap, expression poétique du XXIème siècle ?

« Poésie : Genre littéraire associé à la versification et soumis à des règles prosodiques particulières, variables selon les cultures et les époques, mais tendant toujours à mettre en valeur le rythme, l’harmonie et les images. »

Si la poésie se veut variable selon les époques, peut-on inclure le rap dans le genre poétique du XXIème siècle ? On entend déjà les réac’ beugler leur indignation. Pourtant, le rythme, l’harmonie et les images sont autant de caractéristiques que l’on peut retrouver dans le rap. En rimes ou en prose, l’objectif est le même : faire sonner le mot juste.  Le rappeur comme le poète est avant tout auteur, un aventurier de la langue dont il exploite toutes les ressources, la poussant parfois dans ses derniers retranchements. On retrouve notamment chez beaucoup d’artistes des textes qui regorgent de codes poétiques : néologismes, allitérations, assonances, métaphores… les figures de style fusent ! La densité des mots et la création verbale occupent donc une place centrale dans l’écriture. Finalement, de la strophe au couplet, la frontière est mince si l’on se détache de la poésie dans sa forme la plus classique.

La relève des poètes de « l’avant-garde » ?

Kacem Wapalek

Kacem Wapalek

La liberté de la forme que l’on trouve dans les textes de rap français pourrait découler des travaux des poètes avant-gardistes du XXème siècle. Ces artistes polémiques et provocateurs, prônant la déconstruction poétique de la modernité, ont permis une évolution du genre qui pourrait trouver sa suite et un sens particulier dans le rap : la volonté d’une rupture entre livre et poésie, le goût de la performance, et surtout la recherche d’une approche sonore et phonétique. L’émergence du vers libre et de cette poésie contestataire pose les fondements d’un mode d’expression qui ignore voire rejette certains codes de la poésie traditionnelle. On peut ainsi voir le rap comme une poésie débridée et  affranchie, inscrite dans un siècle où la licence poétique permet l’effervescence du genre et son perpétuel renouveau.

Du rap intelligent face à un « rap de gare »

« Dans l’rap aujourd’hui, on est trop peu en amont et beaucoup en aval » – Kacem Wapalek, Freestyle Les Inrocks

Si on peut déplorer un manque de style et de lyrisme chez certains rappeurs actuels, d’autres en font leur créneau. Les lyonnais du crew de l’Animalerie, Lucio Bukowski et Kacem Wapalek prennent position et se détachent de ce « rap de gare » qui accaparent les ondes et les écrans. Alors que le genre a tendance à devenir « un lieu commun comme un acteur de cul imberbe » (Lucio Bukowski), ces génies de la plume nous prouvent à coup de rimes raisonnantes et habiles qu’il existe un rap intelligent et saisissant.

Lucio Bukowski

Lucio Bukowski

« T’as pas d’impact comme une baston de hippies ardéchois » – Lucio Bukowski, Feu Grégeois

Voilà des punchlines qui claquent face à une vulgarité gratuite qui devient malheureusement ordinaire. Ces deux artistes se montrent de talentueux épéistes dans le culte du clash et de la joute verbale. Mêlant injures foisonnantes à l’affront humoristique, on apprécie l’aphorisme percutant qui montre définitivement une maîtrise de la langue. Souvent contrastées par des propos sérieux, voire engagés, ces formules sentencieuses marquent les esprits et permettent la diffusion de messages prégnants, représentations d’un réel poignant. Dans Culture Palace, Kacem Wapalek se définit lui-même comme « un mec qui peut résumer paris zone et poésie » : une prose moderne percutante qui aborde avec une conviction détonante des thèmes qui résonnent comme les problématiques de notre siècle.

À l’heure où la diffusion de la poésie se fait de plus en plus restreinte, le rap apparaît comme l’expression alternative du genre. De la plume au micro, c’est cette éternelle quête de musicalité qui atteint son paroxysme : la poésie c’est avant tout une voix, et le rap le lui rend bien.

Juliette Descubes

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Ecrire à l’heure du Postmodernisme

chapter one 02Combien de grands auteurs, de grands courants littéraires avons-nous rencontré durant notre scolarité ? Des dizaines, des centaines peut-être, que nous avons aimé apprendre, que nous avons aimé imiter, et qui nous ont finalement formés, inspirés. Nous entendons pourtant dire qu’il faut sortir de l’éternel hommage aux anciens, abandonner  les formes littéraires qui leur ont donné leurs lettres de noblesse.

« Je sais que votre génération est encore toute imprégnée des notions romantiques », clamait la semaine dernière mon professeur d’Analyse du Discours, « mais le passé simple, c’est désuet ! C’est là le grand malheur des études de Lettres. Vous devriez être les étudiants les plus au fait de l’actualité littéraire, mais c’est tout l’inverse qui se produit tant on vous accable de lectures classiques. Voyez, combien d’entre vous ont lu ne serait-ce qu’un seul des romans parus lors de la dernière rentrée littéraire ? C’est bien ça, oui, trois élèves seulement sur une classe de trente. Et on espère faire de vous les écrivains, les journalistes, les scénaristes de demain ! De vous qui êtes paralysés, coincés par des règles dépassées, vous qui vous autocensurez ! Il faut en finir avec l’esthétique de la nostalgie. Osez, vous dis-je ! Osez l’anglicisme et le néologisme ! Osez l’écriture de 2014 ! »

La postmodernité : un flou problématique

ecrire-pour-le-web2014 ou la postmodernité. Le nom de cette nouvelle ère dans laquelle nous prétendons nous inscrire est déjà lourd en présupposés. Le préfixe « post » nous indique que nous savons ce que nous quittons, mais pas où nous entrons. Comment la littérature évolue t-elle ? Mais peut-être est-il dépassé d’envisager les lettres comme une entité à part entière meut par une énergie mystérieuse. Dès lors, vers quoi désirons-nous faire tendre la littérature postmoderne ? Quelle Histoire de la Littérature voulons-nous écrire ? L’écriture postmoderne doit-elle être « plus actuelle que l’actuelle », comme le suppose l’étymologie du mot ou bien radicalement antimoderne ?

Il semble qu’une mutation soit en train de s’opérer sans que la critique, dont les outils demeurent traditionnels, ne parvienne à en prendre la mesure. D’autres voient dans la postmodernité de la littérature une chimère, comme Pierre Lepape l’entendait, niant toute notion de futur dans l’écriture dite postmoderne, lorsque qu’il écrivait dans l’édition du Monde du 6 Octobre 1995 « nos écrivains, désormais convaincus de ne pas pouvoir changer le monde, auraient en quelque sorte, théorisé leur désarroi, en faisant passer l’avenir à la trappe ». Même s’il reste très flou, le terme est brandit comme un étendard sur les couvertures d’œuvres fraichement imprimées. Ne s’agirait-il pas que d’un slogan vide, d’un simple outil de plus-value marchande ? Essayons un instant de mettre de côté nos observations pessimistes sur le milieu de l’édition.

Re-Penser  l’écriture aujourd’hui

librairie_des_nouveauts_3Voici les questions que pourraient se poser les auteurs : comment écrire l’après ? Comment textualiser l’hétérogène sans retomber dans l’avant-gardisme expérimentaliste ? Comment renarrativiser le récit sans retomber dans la psychologisation des personnages ? Quelles sont les écritures alternatives ?

Au lendemain de la première veillée poétique de la saison organisée par le Cercle des Poètes Apparus du Littérarium – où nous avons eu le plaisir d’entendre la Réponse à un poète pédant de Grégory Parreira (le citadin filiforme), véritable pamphlet pour la sauvegarde de l’Alexandrin – et alors que le concours de nouvelles du Littérarium occupe tous les esprits, émerge une interrogation à laquelle tous les jeunes auteurs devraient réfléchir : comment allons-nous écrire 2014-2015 ?

Un Nouveau roman : de l’universel au diversel ?

ecrire_articleLe roman postmoderne, en ce qu’il est impossible à conceptualiser, se caractérise par le principe d’altérité qui imprègne notre quotidien par les questions d’identité collective (ex : leitmotiv de l’identité nationale) et d’identité personnelle (ex : polémique sur la théorie du genre). En effet, le principe d’altérité se matérialise sous les traits  du réseau (social).  Si la modernité a rêvé  l’universel, la postmodernité affirme la discontinuité, la fragmentation, l’hétérogène, en un mot : le diversel. Le roman postmodernisme se veut pluriel, ouvert sur la diversité dans la mesure où il est impossible d’identifier le Postmodernisme, mais où les contours des Postmodernismes sont, eux, apparents.

De l’idée de diversel découle celle de ruptures (sociales, économiques, culturelles…), c’est-à-dire l’idée de crise, que nous connaissons bien par les temps qui courent. Une idée en apparence simple, utilisée au quotidien, et dont le sens Français a pourtant subit une évolution majeure dans l’imaginaire collectif. La crise ne désigne plus chez nous un pic de turbulence ou une brutale dépréciation. La crise nous apparaît désormais comme un processus lent, gradation vers la violence, ou dégradation du niveau de vie, la crise est un état progressif : un horizon.

Voici donc les questions que je vous invite à vous poser avant de prendre la plume (ou le clavier, soyons actuels !). Quel sera votre horizon pour l’édition 2014-2015 du concours d’écriture des étudiants de Lyon 2 du Littérarium ?

Céleste Chevrier

Source : https://halshs.archives-ouvertes.fr/file/index/docid/29666/filename/Le_Roman_postmoderne.pdf

Pot-pourri ou l’impossible tas

Herbert James Draper-Pot-pourriLes grains s’ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c’est un tas, un petit tas, l’impossible tas. Blog récent, sur lequel fleurissent chaque mois de nouvelles vignettes, Pot-pourri est sa propre définition : un compost. Vaste costume d’arlequin en confection, il rassemble des teintes inégales. Mais la cacophonie révèle bientôt l’écho d’une musique plus vaste, nouvelles voix de l’écriture qui impriment leurs nuances sur la Toile.

Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres
Gérard de Nerval, « Vers dorés ».

« Pot-pourri » : parfums artificiels, enchaînement dissonant, cacophonie d’odeurs bâties sur un puzzle désassemblé… Le titre est modeste mais les quarante-deux vignettes laissent le lecteur sur sa faim. Loin de masquer les effluves renfermées du monde dans lequel nous vivons, ce Pot-pourri dessine les contours d’une réalité nouvelle, monde à part ou fuite artificielle vers un univers composite recouvert de mots. Poèmes, phrases, pensées, dialogues… sont le dallage d’une bâtisse qui s’élève vers le ciel ; c’est l’intérêt même de ce blog qui restera sans faîte.

À force de pudeur, il finira par écrire avec sa gomme.

Claude Monet-Femme à l'ombrelle tournée vers la gauchePassés les petits jeux rhétoriques, aphorismes et autres déclinaisons grammaticales « canines », on trouve parfois une fleur fraîche au milieu des fleurs sèches. C’est le parfum capiteux d’une démone qui a pour tout sourire « deux cicatrices comme des parenthèses taillées par le couteau. » C’est le besoin « d’Écrire pour toucher son corps avec cette peau que sont les autres. »

Tout doucement… la voix du poète se fait entendre. D’abord discrète, presque silencieuse, elle s’affirme peu à peu et révèle au monde la gamme envolée de ses doigts. Instinct jeune, qui souffle vers une beauté noble de la poésie. Cette noblesse est nourrie par un sang pluriel, puisque l’intérêt des vignettes réside dans leur multiplicité. Fourmilière de mots qui regroupe un infini d’individus poursuivant une voie identique. Organismes autonomes qui comme la physalie appartiennent au même corps. Pot-pourri répond à la mission que Francis Ponge prêtait à l’artiste : « ouvrir un atelier et y prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient. »

L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots, par le heurt de leur inégalité mobilisés
Mallarmé, Crise de vers.

Dépassons les références et autres réécritures que rencontrent parfois les vignettes de ce blog. Pot-pourri est l’annonce d’une écriture nouvelle. Car une question subsiste : qui en est l’auteur ? Est-il un ? Est-il plusieurs ? Internet : notre nouvel Homère. Il avance ses maximes à l’aveuglette et fait entendre sa voix par-delà les axes du temps et de l’espace. Quel ordre ou quelle anarchie pousse toutes ces plumes à garder l’anonymat ? Pas d’auteur. Pot-pourri est ainsi amené à se perpétuer sans fin.

Robert Delaunay-Femme portugaiseDe cette façon, le blog dépasse les limites matérielles du livre, acquiert une indépendance nouvelle. Fenêtre ouverte sur le monde, Internet l’inscrit dans un espace publique, accessible à tous ; l’auteur (ou les auteurs) est dépossédé de son œuvre. C’est un don, la beauté destinée à ceux qui aiment la beauté.

« Dans le ventre de ma mère, j’écrivais énormément. Des pastiches, surtout. » Ce sont les premiers mots plongés dans le Pot-pourri. Mais du pastiche, la voix qui imite s’éloigne lentement de ses maîtres, elle se dénude, s’expose, pour se donner entière à une oreille, nos oreilles.

Voilà ta vraie naissance :
Parler des mots pour une oreille

Ces mots, tirés de la dernière vignette, esquissent une poésie nouvelle, rhizome des cœurs par-delà les écrans, canal vers un ordre nouveau, qui nourrit l’esprit de l’homme, suivant les termes de Ponge, « en l’abouchant au cosmos. »

Internet diffuse, il n’anéantit pas. Pot-pourri nous rappelle qu’il faut oser écrire comme il faut oser vivre. Plus qu’il ne fuit, l’indésigné s’affirme, il existe. Il existe par les mots, et plus que dans les mots.

David Rioton

Toutes les citations, excepté lorsque l’auteur est mentionné, sont tirées de www.pot–pourri.tumblr.com

Je suis comme toi

em4C’est surtout par la comédie musicale et la danse qu’il s’est fait (re)connaître. Le Roi Soleil puis Cabaret et Danse avec les stars ont été de fabuleux propulseurs dans sa carrière. Après Là où je pars en 2006 puis L’Équilibre en 2009, c’est avec un fantastique album intitulé Le Chemin qu’Emmanuel Moire nous revient. Les amateurs de musique vont apprécier : mélodies subtiles, piano, cordes, instruments synthétiques : tout y est, de la ballade au morceau plus électro. Emmanuel Moire est un as de la composition bien sûr, mais la force de ses chansons réside aussi dans ses textes, écrits par Yann Guillon (mis à part les chansons « Je ne sais rien » et « Le jour », co-écrits par avec Emmanuel Moire). La qualité des paroles est incroyablement puissante, et mérite un petit article pour elle seule.

« J’ai compris qu’un retour est enfant d’un départ »

La première chose à remarquer est peut-être l’architecture d’ordre cathédral de cet album. La première chanson s’appelle « La vie ailleurs », la huitième « Ici ailleurs », et la dernière « La vie ici ». Le Chemin est un magnifique trajet à travers des chansons plus sombres (« Venir voir », « Je ne sais rien », « La Blessure ») dans la première partie, puis des chansons plus solaires dans la seconde (« Le jour », « Mon possible », « L’abri et la demeure »). La construction en miroir n’est pas qu’au niveau des titres : les chansons se font écho, se rappellent et s’emmêlent, ce qui fait du Chemin un album très organisé et organique. Chaque chanson garde sa spécificité, peut être isolée en tant que single ou dans une playlist, mais l’album est d’une cohérence rarement atteinte en musique. En lisant les paroles, on pourrait presque suivre un roman, ou un film : preuve que la beauté n’est pas une question de genre.

 emmanuel-moire

Sur Le Chemin, l’on ne peut qu’apprécier de comprendre les subtils jeux de mots, les rimes surprenantes, les ambiguïtés magiques. Jeux de mots, comme dans « Venir voir » : « J’ai mis au bord de ma fenêtre / Prêt à tomber, tous les ‘‘peut-être’’ ». Ce ne sont pas les « peut-être » qui vont tomber, ni même la fenêtre, mais juste son bord. Jeu de mot qui glisse, insoupçonnable, à l’oreille, mais qu’une écoute plus attentive ne peut s’empêcher de relever. L’intelligence de la langue est mise à profit, et c’est avec une poésie grandiose que les vers jouent avec l’ouïe. Rimes surprenantes, qui peuvent être prolongées sur quatre couplets dans d’audacieuses structures comme dans « Suffit mon amour » : a/a/b/c/b pour les couplets et a/b/c/a/a/b/c/a pour les refrains. Yann Guillon ne cède pas à la facilité des a/a/b/b, mais tâche de toujours inventer des structures nouvelles, qui font sonner à l’oreille toute la musicalité du langage. Les ambiguïtés magiques, comme on les entend dans la magnifique « Ne s’aimer que la nuit », une des plus belles chansons de l’album : « On pourrait faire l’amour / Mais l’amour, c’est fait de quoi ? ». Le jeu sur les deux sens d’« amour » n’est pas fortuit dans une chanson qui s’interroge sur ce gros mot, ce grand mot, dans une époque où la sexualité est aussi importante, voire plus, que les sentiments. Est-ce que l’alchimie des corps suffit ? Faut-il « se faire la cour » ou plutôt « finir chez toi » ? Toutes les possibilités sont évoquées : « Tu pourrais même / Dire que tu m’aimes // On peut aussi / Ne s’aimer que la nuit ».

« Que tu sois tout seul(e) ici, ou bien deux, ou bien cent ! »

L’autre originalité du Chemin est son recours très fréquent au pronom de la deuxième personne du singulier. Emmanuel Moire tutoie son public – il le fait à ses concerts – et cela crée une intimité très forte avec cet auditoire. L’auditeur est directement convoqué, appelé dans la chanson : « Si tu n’es pas de ce pays / Si tu n’es pas de cet avis / Ça ne fait rien ». Il n’est pas question, pour Emmanuel Moire, de se distinguer du public, d’instaurer un quatrième mur entre la scène et le public. Au contraire, toutes les stratégies de rapprochement sont employées, et « Ici ailleurs » sonne comme une célébration joyeuse de l’humanité dans ce qu’elle a de plus commun « Ici ailleurs / C’est pareil / On vit devant un seul soleil ». Une célébration réjouissante et importante dans un pays rongé peu à peu par des nationalismes et des replis identitaires.

931231_514842691909255_682306093_nLe Chemin va vers les autres. La chanson est là pour fédérer, pour faire le lien. Même si l’on peut décrire cet album comme intimiste voire autobiographique, Emmanuel Moire, via la plume de Yann Guillon, trouve ce point « profondément humain » où surgit l’Un-primordial de Nietzsche. Pour parler plus humainement et plus intelligiblement : tout le monde se retrouve dans ces chansons, pour avoir un minimum vécu les mêmes choses. L’amour, la perte, la relation aux parents, l’émoi sensuel, la peur, le malheur, la joie, le changement, la confiance en soi, l’espoir, voilà le matériau du Chemin. Même si chacun a sa vision de chaque concept, sa propre expérience de chaque domaine, il est un point où les émotions se ressemblent. Et c’est ce point que les textes, avec une précision chirurgicale, cernent, et c’est pour cela que ces chansons frappent en plein cœur.

René Girard, dans Mensonge romantique et vérité romanesque, dit que la descente en soi est indissociable d’un élan vers le divin. Force est de constater que Le Chemin, bien que laïc, peut prendre une place dans le panthéon musical, mais aussi littéraire.

Willem Hardouin

Espaces verts (Veřejná zeleň), de Pavel Procházka

 

Les écrivains tchèques sont souvent ignorés, et la plupart tout simplement rayés de la carte de l’horizon littéraire : petit pays, histoire buissonnante, héritage miséreux. Pourtant, une atmosphère particulière se dégage de ces écrivains, et il en est un parmi eux qui brille par la précision aiguë de son style : Pavel Procházka. Né en 1962, professeur de physique-chimie, auteur d’un unique roman : Espaces verts (traduction d’Eva Bloch).

Déroute littéraire

49_Willem_101750119Les premières pages, d’un lyrisme à dégoûter le plus véreux romantique, sont l’occasion d’une rêverie sur les fleuves et les champs moraves, gris et noirs. Cette introduction de six pages est en réalité une illusion, un trompe-l’œil, que l’auteur désavoue dès le deuxième chapitre, qui ouvre une série de vingt tableaux impressionnants par leur caractère vif. On y suit plus ou moins l’histoire de deux personnages : Milena Svobodová et Alexej Horákovitch. Leurs récits ont pour cadre les « espaces verts », où ils s’y croisent sans jamais s’adresser la parole.

Espaces verts alterne les récits du point de vue de Milena et d’Alexej. C’est Alexej qui parle le plus : ses chapitres font en moyenne dix pages, ceux de Milena la moitié. En 160 pages, Procházka nous plonge dans les vicissitudes d’un duo morave, durant l’année 1993, où Václav Havel devient le premier président de la nouvelle République tchèque. Euphorie, espoirs et désillusions semblent faire le quotidien de ces deux personnalités dont le passé ne nous est presque jamais évoqué. On comprend que Milena fut enceinte d’un homme qu’elle n’aimait pas et qu’elle a abandonné son enfant dans les eaux de la Dyje : un apprenti Moïse dont la destinée est désamorcée (l’image du couffin qui se noie semble hanter Milena).

On devine aussi qu’Alexej a tenté de se suicider par dépit amoureux : sa belle était une communiste qui est partie à Moscou au bras d’un Dimitri. Pourtant, ce ne sont pas les récits de dépressifs que l’on lit, ce sont deux vies qui semblent opposées mais que l’auteur, patiemment, coud et relie. Si bien que le dernier chapitre, dans lequel Milena et Alexej se « rencontrent », semble faire le bilan unique de leurs deux destins, appelés dès le début à se confondre.

L’épilogue (si on peut l’appeler ainsi) du livre explique en effet rétrospectivement l’ouverture laborieuse : c’est par excès de lyrisme que ces deux êtres semblaient se décomposer. Deux Bovary moraves, c’est ce que l’on lit. En effet, Milena et Alexej sont abreuvés de littérature, en grande partie occidentale, qui tapisse leurs rêves : romans et poésies mettent à leurs yeux des mondes qui sont pourtant impondérables. Ce sont donc deux courses contre le temps, pour leurs espoirs, qu’entament ces deux personnages, dont les voix singularisées font entendre la condition difficile des Moraves, qui ne font partie ni de l’ouest ni de l’est, dans une région oubliée, perdue, désolée, isolée, esseulée.

Et l’eau de la Dyje, solitaire, était le seul témoin du crépuscule morave.

49_Willem_2091301Le « crépuscule morave », c’est ce que relatent les trois premiers chapitres : le lent déclin d’une nation qui s’est composée trop tard, que tout le monde ignore, et où la pesanteur des régimes totalitaires se fond toujours dans les recoins. Ce n’est pourtant pas un livre engagé. Procházka nous offre deux tranches de vie, douloureuses, rêveuses mais incapables de trouver leur réalisation, et qui vont jeter dans ces Espaces verts leurs désillusions.

C’était là, au centre de l’oubli du monde, qu’Alexej pouvait enfin hurler : le silence étouffant lui répondait. Un drapé ferreux recouvrait le ciel, faisant résonner sans cesse l’immobile note du chaos. Il ne restait rien, partout étaient brouillards. L’éternité du silence, enfermée dans l’écrin morave.

Et dans ces lieux sans loi, sans foi, sans roi, les deux personnages persévèrent pourtant, continuent de vouloir vivre, dans des perspectives différentes.

Mots désamorcés

Milena a peur de la parole. Elle espère se faire pardonner (de quoi ? D’avoir assassiné son enfant ? De ses relations troubles avec les hommes ? D’avoir abandonné ses parents ?), espère trouver dans ces lieux anonymes l’occasion d’un rachat. Alexej, lui, a peur de la mort. Il se cherche un talent, change tous les jours de travail, dans l’espoir d’un jour se fixer, trouver une femme, pouvoir se définir. Car Alexej échappe à la définition : il accumule les objets, les journaux, tente de se trouver une identité qui, finalement, lui échappe (il faut surtout retenir ce très beau septième chapitre, occasion d’une réflexion métaphysique sur l’identité au cours de laquelle Alexej se met à douter de son propre nom, de son propre patronyme, de l’univers même).

L’on ne pouvait exister que nommé, et en ce lieu, rien n’avait de nom.

L’une cherche à perdre son identité, l’autre à en obtenir une : ces deux trajectoires ne pouvaient que se réunir à la fin, et les deux personnages se rendent comptent (outre le fait que c’est par excès de lyrisme qu’ils ont perdu leurs repères) qu’ils ont utilisé les mêmes méthodes : finalement, l’identité se trouble, devient un non-sens. On ne peut l’acquérir ni la perdre, et l’on retrouve le propos d’Héraclite : tout devient tout, tout est tout, et l’homme est perdu dans l’indéfinition la plus totale. Les mêmes méthodes : la relation amoureuse (échec dans les deux cas), les rapports sexuels, interrompus toujours par des pensées perverses, adultères, métaphysiques :

J’étais en elle mais elle n’était pas là ; un froid me glaça.

49_Willem_354654132Même la solitude est éprouvée, mais ne parvient pas à contenter nos deux personnages, en proie à des conflits intérieurs qui trouvent douloureusement une résonance en l’âme du lecteur. Espaces verts est aussi une réflexion sur l’héritage occidental dans les sociétés d’Europe centrale. Si le stalinisme a eu de mauvaises conséquences, l’occidentalisme ne fait pas mieux : c’est toujours une agression étrangère, qui vide les pays d’histoire et de sens. On ne lit plus en Moravie que le prisme étranger, les chants traditionnels n’ont plus de sens, et toute l’histoire se réduit à un folklore (existe-t-il meilleur moyen pour tuer une culture que de la muséifier, la rendre ponctuelle, artificielle ?).

C’est finalement une réflexion sur l’histoire et le sens. C’est parce qu’ils n’ont pas de passé qu’Alexej et Milena ne parviennent pas à se trouver un avenir, ni même à se placer dans le présent. C’est parce qu’ils ont subi une « table rase » qu’ils n’ont plus aucun repère, aucune identité, aucune stabilité. La Moravie semble dès lors condamnée à voguer entre les eaux, à divaguer, terre anonyme, vierge, vidée, désert insensé, insonore, incolore, espace vert, blanc, gris. On ne peut s’empêcher de souffrir pour ces Moraves dont le destin semble amputé de vie, comme si les fleuves étaient devenus des artères trouées, fuyantes, amères, d’où s’écoule un trouble national, illustré par deux destins qui se font écho, mais un écho dans un vide peut-il faire un sens ? Un livre ne démontre pas, mais il montre ; il ne prouve pas, mais fait éprouver : et c’est avec tristesse et frisson que l’on ressent

(…) l’écoulement invisible d’un temps effacé. Le vent s’affolait sur les flots de la Dyje impassible, en inertie. L’onde emportait des langes maculés, déchirés, réduits à néant. Sous l’eau, un cri étouffé, des vocables informes, comme un ancien chant, stóji Jano při potoce, eja hoj, stóji Jano při potoce, umývá si zkravi ruce, bože mój

Willem Hardouin

Le lecteur de mangas est-il un dangereux psychopathe ?

cowboy-bebopVoilà une question à laquelle il est intéressant de répondre, car si le lecteur de mangas souffre d’une véritable addiction pour ces petites bandes dessinées japonaises (et cela peut aller plus loin, jusqu’à se métamorphoser en personnage de ces BD lors de mystérieuses conventions dédiées à la culture japonaise), il reste toutefois, la plupart du temps, inoffensif. En effet, la lecture de mangas peut déclencher chez lui la création d’un imaginaire dépassant les frontières de notre triste et morne réalité, il se trouve ainsi comme enfermé dans une bulle hermétique où ses rêves d’évasion deviendraient presque palpables. Il n’est donc pas rare de croiser quelques sujets, intimement convaincus qu’ils deviendront un jour des pirates, naviguant avec bravoure sur la route de tous les périls, ou d’intrépides ninjas se battant avec courage pour défendre le village sacré de Konoha.

 

De ce fait, nous pouvons affirmer que la lecture de manga n’est pas sans risques. Mais elle présente aussi de nombreux points positifs.

 

Est-il vrai que lire des mangas accentue la pousse des poils nasaux ?

Mes amis, ne nous laissons pas distraire par de scandaleuses légendes urbaines. Certes, le manga est fréquemment défini comme une lecture illégitime, destiné à une classe d’adolescents déficients, pour qui « la grande Littérature » (terme définitivement discutable) n’est autre qu’une indéchiffrable suite de mots incompréhensibles. Et c’est un grand débat que voilà ! La question de la légitimité de la lecture étant un gouffre dans lequel ni vous ni moi n’avons envie de s’enfoncer, souvenons nous seulement de ce qu’a écrit notre cher Sartre dans son roman autobiographique Les mots : la lecture de romans « divertissants », en plus d’apporter au lecteur du plaisir, un moyen d’évasion, une compagnie, permet de créer chez lui une habitude de lecture qui le formera par la suite en tant que lecteur. Ces lectures, et notamment celles de mangas, sont donc légitimes dans le sens où elles forment à la lecture et constituent un véritable vecteur de développement de l’imagination et du goût.

 

Et il y en a pour tous les goûts !

46_fruits_basketQuelle bonne nouvelle ! Mais, avant de se pencher sur les différents genres que présente le manga, rappelons cependant que sa lecture nécessite un premier apprentissage. Le néophyte se lançant tête baissée dans la lecture d’un manga se cogne généralement au robuste mur – pour nous occidentaux – de la lecture de droite à gauche. Cette première étape constitue le premier pas vers l’acceptation de la particularité, et c’est ainsi que s’ouvre devant vous, devenu depuis peu lecteur ambidextre, une infinité d’ouvrages tous uniques par leurs histoires plus ou moins farfelues, mais pouvant se catégoriser en au moins trois catégories.

 

Amour, passion et petits chatons

Si vous êtes sensible aux histoires à l’eau de rose d’adolescentes en fleur, vous serez probablement attirés par le shōjo manga. Outre le caractère romantique très prononcé de ce genre, il peut s’agir parfois de réels voyages initiatiques, et le lecteur peut alors facilement s’identifier aux protagonistes.Prenons comme exemple le shōjo Fruits Basket de Natsuki Takaya, qui relate en 23 volumes l’histoire de la jeune Tohru Honda. Cette dernière est une lycéenne de 16 ans, orpheline, recueillie par les membres d’une famille maudite qui se transforment chacun en l’un des douze animaux du zodiaque chinois. Au fil de la série, l’adolescente est confrontée à des obstacles qui, derrière des aspects fantastiques, reflètent en vérité les questionnements que tout adolescent peut se poser. Le shōjo a donc une qualité incroyable : celle de créer une véritable catharsis chez le lecteur.

 

Aventures, bagarres et testostérone

46_Juliette_One-PieceSi vous préférez l’action, les combats ou encore les histoires de force et de dépassement de soi, vous serez probablement attirés par le shōnen manga, autrement dit le « manga pour jeune garçon ». Ce genre présente couramment l’histoire d’un jeune héros emplit de rêves et d’ambition, comme le fougueux Monkey D. Luffy, jeune pirate héros de la saga One Piece, qui doit se battre pour obtenir ce qu’il désire le plus au monde : le titre de roi des pirates ! Tout comme One Piece, les shōnen mangas sont souvent porteurs de morales et de principes que les personnages s’approprient au cours de leurs multiples et incessantes aventures. Ainsi, si l’on croit en le rôle de modèles que peuvent avoir ces personnages (notamment chez les jeunes lecteurs), il ne serait pas fou de dire, que, OUI, le manga peut être vu comme une sorte d’apologue qui nous rendrait vertueux ! Et nous voulons y croire.

 

Violence, marre de sang et boobs à foison

Si vous préférez le trash, le gore et le sexe (et non vous n’aurez pas d’illustrations pour cela), penchez-vous alors sur le seinen manga (et ce n’est qu’à peine exagéré). En effet, le seinen manga étant destiné à un public masculin et adulte, il n’est pas inhabituel, lorsque vous entre-ouvrez un livre au hasard dans le rayon seinen d’une librairie, de tomber sur des scènes à caractère sexuel +++ ou sur de véritables boucheries et autres marres de sang. L’excellent Battle Royale (tiré du roman du même nom)de Masayuki Taguchi et Koushun Takami, décrit l’histoire d’une quarantaine d’élèves, dans un pays totalitaire appelé « République de l’Est », envoyés sur une île dans le but de jouer à un « jeu » : s’entre-tuer et ne laisser qu’un seul survivant. Si le roman était déjà poignant, l’apport des images du manga brise l’aspect in-figurable d’un tel scénario, et nous met sous les yeux l’horreur du massacre juvénile. Malheureusement, le Gazettarium n’a pas pu tester pour vous les seinens dit érotiques (pardonnez).

 

Mais il existe bien d’autres sagas qui ont des thèmes plus particuliers. Un exemple, vous êtes fan de rock ? Beck (Harold Sakuishi) saura combler votre désir de rock’n’roll ! Vous n’avez donc plus aucune excuse pour ne pas vous y mettre.

 

Votre nez pisse le sang quand vous apercevez une culotte ?

46_battle_royale_01C’est que vous en avez déjà trop lu ! Les mangas regorgent de codes et de symboles qui leurs sont propres, et c’est à chaque fois un plaisir de les retrouver. L’expression exagérée des sentiments fait partie de ce que l’on retrouve très régulièrement dans un manga, et la retranscription en l’image entraîne de ce fait chez le lecteur une émotion accrue. On remarquera d’ailleurs que l’expression extrême du sentiment est à l’inverse de ce que l’on peut retrouver dans les mœurs japonaises ou dans les films (attendre 2h le baiser pour qu’il n’arrive finalement jamais…). Ainsi, l’écriture et l’illustration du manga se révèlent être de véritables licences pour les auteurs (mangaka), et c’est peut-être pourquoi certains scénarios nous semblent parfois si déjantés.

 

Alors, même s’il faudra attendre encore un peu avant de pouvoir placer les références de nos mangas préférés dans nos dissertations, lisez des mangas, c’est bon pour la santé ! Et s’il y a encore quelques réticents parmi vous, sachez qu’il existe des mangas occidentaux qui se lisent de gauche à droite (Pink Diary – Jenny).

Le lecteur de mangas n’est pas un dangereux psychopathe.

 

Juliette Descubes

 

XXI° siècle : le nouvel âge de fer ? Littérature & Métal

À lire d’urgence sous peine de rouiller !


Faits et méfaits du Métal à l’ère 2.0

 

45_Barbara_metal-cats-1Depuis quelques temps, il semblerait que le Métal soit fort à la mode. Mardi dernier, par exemple, le Hellfest lançait en grande pompe sa nouvelle application, alors que la presse – des Inrocks à la Revue Fnac en passant par Le monde de l’édition – s’amuse depuis déjà un mois du Metal Cats book !

Au-delà de la facilité procurée par Internet pour trouver les articles les plus loufoques (déboursez 87€ pour le Monopoly Metallica !), il semblerait que le caractère de moins en moins interlope du Métal véhiculé sur Internet encourage le monde du livre à s’y intéresser. Les plus grandes librairies proposent ainsi depuis quelques mois un rayon « littérature métal », où l’on trouve de tout : beaux livres (True Norwegian Black Metal de Peter Beste), romans (Fargo Rock City de Chuck Klosterman) ou encore Bandes Dessinées (Metal Maniax de Slo&Fef).

Alors, effet de mode, littérature de fans ou ouvrages à recommander ? Pour mener l’enquête, nous nous sommes penchés sur les relations qu’entretiennent ce genre musical méconnu et notre mère patrie Littérature !


« Le poème – cette hésitation prolongée entre le son et le sens » (Valéry) : brève histoire de poétique partagée entre la littérature et le Métal

 

De l’art de la fracture

Nous sommes en 1958, Link Wray – l’instigateur du genre pour la doxa des historiens du Métal – invente le principe musical de « distorsion » : la dynamique sera celle du distordu, de l’atonalité mélodique, du trope musical, ou ne sera pas ! D’un son clair et propre, nous voila passés à un son saturé, rugueux, intelligible. Pour le chercheur Nicolas Darbon (Les Musiques du Chaos), la « complexité musicale » est dès lors celle de la fracture, de même que dans les mouvances initiées par la Seconde École de Vienne, autour de Schönberg (1920).

C’est d’ailleurs la même année, en 1958, que l’écrivain et compositeur Pierre Scaeffer fonde auprès du Conservatoire du patrimoine le Groupe de recherches musicales. Il expliquera plus tard dans ses écrits sa nécessaire implication d’un point de vu poétique :

« Le miracle de la musique concrète, que je tente de faire ressentir à mon interlocuteur, c’est qu’au cours des expériences, les choses se mettent à parler d’elles-mêmes, comme si elles nous apportaient le message d’un monde qui nous serait inconnu. »

Car quelques quarante ans après les tâtonnements de la quête de Proust, c’est bien À la Recherche de la musique concrète que part l’auteur dans le monde contemporain. Musique concrète ou poésie abstraite, tout se passe comme si la musique (étymologiquement « l’art des Muses », donc poïesis en général), cette poésie que nous restreignons si souvent au lyrisme littéraire, prolongeait les possibles poétiques de la Sénéfiance des Lettres.

À l’opposé de la chanson à texte la musique savante va proposer une prosodie aux confins de l’atonalité et de l’hermétisme : aujourd’hui, c’est bien dans le Métal que survit cette esthétique puisque la voix y est vectrice de sens en tant qu’instrument (a)mélodique bien plus qu’en tant qu’outil de communication verbale.

Élitisme, herméneutique et érudition

John Cage, le compositeur, poète et philosophe américain le plus récompensé à l’heure actuelle (notamment lauréat du prestigieux prix de Kyoto en 1989) va plus loin. Pour lui, il ne s’agit pas de considérer le matériau littéraire, le matériau musical et le matériau scénique comme des éléments distincts, mais comme un tout : le concert de véritable musique est nécessairement happening, il exprime la violence de la rencontre entre l’entendement et l’émotion brut par tous les éléments scéniques et poétiques à sa portée.

Dans leur dossier pour les ressources de l’École Normale Supérieur et le Centre Pompidou consacré au poète en 2010, Norbert Godon et Jacques Amblard reviennent sur la catharsis nouvelle et le viol sensoriel qu’elle nécessite pour Cage dans la musique, à l’instar du « théâtre de la cruauté » : « S’inspirant du Théâtre et son double d’Antonin Artaud, John Cage souhaitait mettre en application cette idée d’un théâtre de « choses » simultanées laissant une large part non à l’improvisation mais à l’indéterminé. (…) Il défendit une esthétique souvent minimaliste associée à des émotions  »essentielles » ».

45_Barbara_hellfest 2014Or, il faut bien avouer que peu de compositeurs contemporains ont entretenu ce goût de l’émotion extrême, du cri, de la violation enfin ! Il semble néanmoins que la musique savante n’ait pas abandonné complètement cette poétique du spectacle pourtant si conceptuelle dans sa concrétude : il suffit de voir quelques images des concerts qui répondent aux canons de la musique Métal pour s’en rendre compte.

Il s’agit peut-être d’un premier élément de réponse quant à la méconnaissance du littéraire en matière de Métal : savoir apprécier aussi bien l’Ulysses de Joyce ou The She-Wolf de Pollock qu’une symphonie conceptuelle progressive de soixante-quinze minutes, telle qu’Awake (Dream Theater, 1994), est probablement un don rare. Car il faut bien comprendre que le Métal est un genre musical appartenant aux arts érudits pour les théoriciens de l’art contemporain.

Aussi Adorno, tout autant compositeur que philosophe, propose-t-il dans sa Théorie Esthétique une véritable analyse de l’art au XX° siècle et introduit la notion d’industrie culturelle, productrice de « culture populaire », par opposition à la culture savante, peu accessible aux masses. Selon lui, la crise de la « musique savante » constitue une seule et même dynamique avec la crise des arts plastiques (l’expressionnisme abstrait partage en particulier de nombreux trais communs avec la théorie de la musique post-Seconde École de Vienne et de la Métal) et littéraires (notamment ici la Lost Generation d’Hemingway). D’après Adorno, le monde contemporain est fait d’antagonismes, ainsi l’ « art authentique » est-il précisément celui qui rend compte de ce caractère conflictuel par la dissonance : l’art contemporain est « image de la ruine ; (il) n’exprime l’inexprimable, l’utopie, que par l’absolue négativité de cette image » et cela sans autre but que lui-même.

On retrouve donc bien la poétique de distorsion, fracture, art pur.

METALittérature : le genre musical le plus ancré dans les Lettres

 

Si nous avons évoqué Link Wray, il ne faut pas ignorer pour autant que la « musique métallique » lui préexiste largement ! La première œuvre désignée comme telle est en effet la toute première œuvre publique (1939) d’un petit dramaturge et poète qui étudie auprès de Schönberg afin de venir compositeur… un certain John Cage.

 

Cette première composition, qui accorde la primauté à la structure musicale, la mélodie en tant que bruit et la notion de temps sur le système de cadence, brise très précisément la logique-même de la construction de « morceau » musical afin de privilégier le retour à la poésie pure, celle des sons, des mots, des silences, des bruits, des gestes. La conclusion est simple : la nécessité artistique de l’avènement du Métal fut poétique avant que d’être phonique – et cette origine n’est pas qu’anecdotique puisque les liens entre Métal et littérature demeurent !

 

Premièrement, la mythologie est indissociable du genre : qu’elle soit héritée de traditions orales (mythes nordiques par exemple) ou bien de cosmogonies littéraires, il est indéniable que le trope créatif passe souvent par le recours au mythique et au symbolique. Cet attrait pour le muthos témoigne de la vocation de récit mythique de la composition, et elle pourrait même expliquer en partie la posture surprenante de nombreux groupes de Métal européens en faveur de l’arianisme : le critique et écrivain Mireca Eliade note dès 1957 la constitution progressive d’une culture du mythe autour du nazisme en Europe de l’Est. Le cadre formel de la composition Métal étant une structure poétique à s’approprier émotionnellement, les analyses d’Eliade donne quelques clefs pour comprendre pourquoi toutes sortes de mythes s’y trouvent convoqués.

45_Barbara_samuel butler
Cela dit, l’univers le plus exploité est celui de Tolkien : ô combien nombreux sont les poèmes, mythes, alphabets et systèmes langagiers imaginés par le linguiste ! Cette ressource aussi riche qualitativement qu’inépuisable semble répondre à la perfection aussi bien aux aspirations mythiques qu’aux exigences poétiques – du moins c’est le cas pour le groupe Summoning, dont certaines compositions sont intégralement en noir parler ! Parmi les groupes les plus célèbres, Burzum et Gorgoroth tirent leur nom du dit-lexique, tandis que Led Zepplin et Black Sabbath y puisent l’inspiration. Black Sabbath, tout comme Metallica, ou encore le monde créé par Lovecraft.


Pour ce qui est d’auteurs plus traditionnels, Baudelaire, Rabelais et quelques poètes français ont également la côte (on les retrouve par exemple chez Peste Noire).
Mais ce sont d’autres personnalités qui suscitent le plus d’adaptations : les auteurs les plus cités sont tous des écrivains anglo-saxons du début du XX° siècle (à l’instar de Tolkien d’ailleurs), de grand renom (pris Nobel, Pulizer, Hawthornden) et au style original. On peut principalement citer Samuel Butler, spécialiste des récits homériques et de la poésie shakespearienne (cf. The Way of all flesh, album de Gojira) et Ernest Hemingway (« A farewell to arms », Machine head ; «  Fom Whom The Bell tolls », Metallica), ainsi que son disciple Alan Sillitoe (« The Loneliness of the Long Distance Runner », Iron Maiden).

Barbe Taillecrayon & Count Grishnackh

Quels événements à venir

Du 20 au 22 juin : Hellfest ; http://www.hellfest.fr/

Du 31 juillet au 02 août : Wacken ; http://www.wacken.com/fr/

Du 15 au 17 août : Motocultor Festival ; http://www.motocultor-festival.com/wordpress/home/