On ne désinsectise pas son appartement à coup de Nietzsche

32_Willem_roman capitalismSa valeur marchande est dérisoire. Madame Bovary au même prix que Marc Lévy, La Nostalgie heureuse à côté de Gilles Deleuze, il y a même du Murakami au Franprix. Il n’est pas question, ici, de lancer un débat sur ce qui serait de la littérature, et ce qui n’en serait pas. Pour une fois, l’économie a raison : Flaubert a autant de valeur que Le Premier Jour. Il ne faut pas être snob au point d’ériger ses goûts pour des dogmes. Pour cet article, tout livre est de l’art potentiel. Mais de quel art parle-t-on ?

Inutile socio-économique

Sa valeur marchande est dérisoire. À tel point que la hausse de la TVA sur les livres n’intéresse aucun journaliste. Cela se comprend : en Librio vous trouvez du Racine pour deux euros. Deux euros, l’Athalie, la Phèdre, l’Andromaque ! Ce n’est pas avec cela que l’on va relancer l’économie. Surtout qu’il paraît qu’aujourd’hui « plus personne ne lit ». (Ah, si apprendre la lecture à tout le monde réduit le nombre de lecteurs, autant réserver ce savoir à une petite élite). Les musées proposent des tarifs avantageux (jusqu’à la gratuité) pour les étudiants et les seniors, et les adultes « n’ont pas le temps » d’aller voir Mona Lisa ou quelques tableaux de Nicolas De Staël. La musique se télécharge « illégalement », « on ne vend plus de CD », c’est la crise ma bonne dame. Le cinéma périclite, on ne fait plus que des blockbusters aujourd’hui, d’où l’art est exclus (il faut oublier que les dialogues de Matrix sont un copié-collé depuis Platon).

diapo1Bref, l’art ne remplit les caisses d’aucun état, c’est un accessoire, à peine aussi utile à la finance que les pacs de six barrettes mauve-fushia-rouge à Simply ou le SUPER GRATOR ULTRA-COMPACT qui vous permet de faire la vaisselle tout en vous écorchant la main.

Sa valeur sociale est dérisoire. À la pause-thé, personne ne parle d’art. Bah non, tout le monde parle de Julie Gayet, mais pas à propos des dizaines de films où elle apparaît. Ou alors de l’Amour est dans le pré, de Topchef, de Mika (ou de The Voice)… Bref, les gens ne parlent pas des « sujets sérieux qui touchent à la nature humaine » (c’est-à-dire : la mort – la crise – la décadence humaine – ah comme c’était mieux avant ; au choix). Non, bizarrement les gens évoquent autre chose, ce mot fameux qui commence par un C.

La culture

Les rapports de l’art à la culture sont trop compliqués pour les évoquer simplement. L’art se nourrit de la culture, la culture de l’art, bref, c’est comme entre les Atlantes et leur cristal dans le Disney consacré : trop flou pour être une facilité scénaristique.

Mais la culture ça ne sert à rien, même pas à briller en société, car tout le monde connaît l’adage : moins on en a, plus on l’étale (déclinable à toutes les sauces : confiture, courage, performances sexuelles). Lire Baudelaire ne vous aidera pas à trouver un boulot, écouter Tchaïkovski ne vous aidera pas à trouver un logement, pas plus que Marc Lévy vous aidera à trouver l’âme-sœur ou Rihanna à remplacer cette @#% d’ampoule qui a encore grillé.

32_Willem_a clockwork romanceOn ne désinsectise pas son appartement à coup de Nietzsche, on ne mange pas grâce à Peter Pan, on n’apprend pas comment se sortir d’embarras avec Barthes. L’art, c’est aussi inutile qu’un lever de soleil, qu’une journée de neige, qu’un baiser sous la pluie. La culture ne sert à rien, comme une poignée de main, comme les jeux, comme les émotions. L’utile ne fait jamais pleurer de joie, ne change pas la vie, ne nous renforce pas – l’utile rend la vie rentable. « Et le bonheur dans tout ça ? / On lui préférait le confort. » (Le Saut du requin, Romain Monnery, p. 239). L’art échoue à être capitaliste, car l’art est partage, empathie, sourire. S’il y a bien quelque chose d’inutile, c’est l’art.

Mais sa valeur marchande est dérisoire face à sa valeur vitale.

Willem Hardouin

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L’étoile et le fouet de Frank Herbert : l’extrême limite de la communication

Gamin aux étoiles plein les yeuxRencontre avec l’Autre absolu

 Frank Herbert n’aime pas se répéter. On peut bien voir un fil directeur dans ses œuvres : l’exploration des limites de l’homme. Mais chacun de ces livres explore une idée nouvelle. Bien loin de l’univers et du style de Dune, L’étoile et le fouet explore les limites de notre capacité à communiquer avec l’Autre absolu. Cet Autre est une espèce nommé Caliban : on ne peut ni les voir ni les toucher, mais tout juste les sentir comme un regard posé sur soi. Devant l’échec des sens et des sciences, le seul outil permettant de les décrire est la poésie : ces êtres sont « comme des fenêtres aux volets clos ouvrant sur l’éternité. »

Un polar sans suspens remplis d’une insoutenable tension

La forme d’écriture est celle d’un polar : nous suivons l’enquête d’un détective bureaucratique, dans un univers unifié par la possibilité de transports instantanés. Mais le titre contient toute l’intrigue et après trois pages, l’assassin, la victime et le mode opératoire sont connus. À la façon d’un Tarantino, c’est par sa façon de raconter l’histoire que Frank Herbert hypnotise le lecteur. On comprend petit à petit que l’enjeu n’est pas de trouver le coupable, mais de parvenir à communiquer avec la victime. Un échec conduirait à l’extinction de la race humaine. 

Éducation par la frustration

exemple de pure abnégation, dans le passage avec la calibane faite de pure énergie / émotion / amour

Abnégation

Des milliers d’années auparavant, lors des balbutiements de la colonisation spatiale, les Calibans avaient offert à l’humanité la possibilité de voyage instantané, sans rien demander en retour. Petit à petit, ils disparurent. Aujourd’hui, la victime n’est autre que le dernier Caliban. Au travers de pages remplies de dialogue de sourd, la discussion s’installe entre l’enquêteur et cet être, mais n’aboutit à rien. Le héros comme le lecteur sont obligés de fournir un énorme effort pour surmonter cette frustration, afin de parvenir à imaginer de nouvelles façon de communiquer. Tout y passe : abstraction mathématique, poésie, interminables définitions académiques, digressions sémantiques, incursion dans le domaine de la spéculation physique, empathie, sympathie, dissection, analyse scientifique, etc. Rien n’y fait. Mais toute cette frustration pousse à réfléchir à la limite de nos possibilités, dans l’unique but de comprendre autrui.

Réflexions finales (spoiler)

 Au fil de multiples tentatives, à défaut de comprendre le Caliban, on en fait le tour. Il s’agit d’une créature omnipotente, mais ni omnisciente, ni immortel. Un être de pure énergie, capable de voir l’univers des possibles et l’intrication entre chaque chose. Un être qui fabrique des émotions à partir d’énergie et qui, dans notre plan d’existence, tire son énergie d’une étoile. Un être qui rend amour pour amour et amour pour haine. Un dieu mortel et infiniment bon en somme. À chaque coup de fouet haineux qu’elle recevait de son tortionnaire, elle rendait de l’amour pure, et donc de l’énergie. À force de tant de haine, l’étoile ce meurt.

fireVéritable allégorie de Dieu, le Caliban est purement réflexif. Il nous renvoie à nos limites, à nos défauts, à nos folies. Il est dépendant de notre amour, et n’a rien d’autre à offrir que la sienne en retour. Mais cet amour, bien que transcendant toute considération d’espèce, ne suffit pas à établir une communication. Il doit encore être supportée par toutes les ressources d’un être, notamment sa raison, ces émotions, ces instincts.
Frank Herbet nous enseigne une nouvelle fois comment être un homme total.

Pierre Alhammoud