Trois voix pour penser la littérature

Mardi 25 mai, Charles Dantzig, In Koli Jean Bofane et Emmanuelle Pireyre étaient invités à débattre sur le thème « L’homme du XXIème siècle » pour le deuxième jour des Assises internationales du roman. Un débat qui amena de nombreuses questions dont celle, centrale, de l’avenir de la littérature dans notre monde moderne.

S’éloigner du réel

Emmanuelle Pireyre

Emmanuelle Pireyre

Pour Emmanuelle Pireyre, qui a récemment écrit Féerie générale (Prix Médicis 2012), la littérature s’oppose au témoignage du réel. « Le héros agit, le témoin observe », énonce-t-elle en introduction au débat. Selon elle, la littérature permet de créer des possibles. Elle évoque, en parlant du style et du processus de création, une « machine à transformer les données ». Cette machine décrit le processus nécessaire pour s’éloigner du simple témoignage et entrer dans le travail de la langue et du style ; matériaux fondamentaux de la littérature.

Cette définition se rapproche en partie de celle donnée par Charles Dantzig, auteur d’un Dictionnaire égoïste de la littérature (2005) et plus récemment d’Histoire de l’amour et de la haine, qui s’intéresse aux conséquences des manifestations anti-mariage homosexuel en France à travers sept personnages différents. Selon lui, « le rôle de la fiction est de renouveler le monde ». Il prend en exemple l’ouvrage de William Faulkner, Le Bruit et la fureur, qui fait entrer la maladie mentale dans la littérature, et donc dans la vie. Une population qui était jusque là dénigrée ne pourra plus l’être parce qu’un roman lui aura donné corps. Un roman permet donc aussi de « révéler » l’existant, mais qui reste caché et ignoré.

Écrire n’est pas un choix

In Koli Jean Bofane

In Koli Jean Bofane

In Koli Jean Bofane, auteur de Pourquoi le lion n’est plus le roi des animaux (1996) ou encore de Congo Inc. Le Testament de Bismarck (2014), considère quant à lui que l’écriture résulte d’un traumatisme. Lui qui a connu, enfant, la guerre dans son pays natal, le Congo, explique qu’il n’a eu d’autres choix que de prendre la plume. « Écrire n’est pas un choix, c’est un cri », explique-t-il. Les romans permettent de sortir de la binarité du monde qui sépare le bien du mal, le meilleur du pire, le beau du laid. À travers ses écrits, il veut « chercher ce qu’il y a au milieu ». Selon lui, la fiction ne pourra jamais disparaître, tant elle est nécessaire à l’homme depuis toujours. Il livre une anecdote touchante sur son enfance. Son père, pour lui faire oublier les horreurs de la guerre, lui lisait quelques pages des Milles et une nuit chaque soir. C’est aussi cette culture de la littérature et de la fiction que veulent supprimer les milices islamistes en Afrique de l’Ouest. Boko Haram, groupe terroriste désormais rallié à Daesh, signifie en arabe « le livre interdit ». Interdire la lecture, c’est aussi interdire de penser autrement, de sortir de la réalité et de sa brutalité, pour penser un autre monde ou pour mieux comprendre celui-ci.

Charles Dantzig

Charles Dantzig

Pour Charles Dantzig, le roman mourra, comme les sonnets ou la tragédie en cinq actes sont morts avant lui . Mais ce n’est pas grave, rassure-t-il, car la littérature sera renouvellera et d’autres formes naîtront après lui. Pour Dantzig, également auteur de Pourquoi lire ?, « il faut lire parce que ça ne sert à rien ». Mais comment ce programme peut-il convaincre des hommes politiques pour qui le rendement est au cœur de l’action ? On comprend mieux pourquoi nos fiers représentants rechignent de plus en plus à financer la culture…

Le défi de l’homme du XXIème siècle, conclut la journaliste Margot Dijkgraaf, qui a brillamment animé le débat, ce serait donc de « se battre ». Se battre pour que la lecture continue à animer nos esprits, pour qu’elle reprenne place dans nos vies et alimentent, encore et toujours, les débats.

Adèle Binaisse

L’amour inconditionnel d’une grand-mère : Le Sixième jour d’Andrée Chedid

Le 6e jourDans ce court roman intitulé Le Sixième jour (1960), la romancière et poète égyptienne Andrée Chedid, installée à Paris en 1946, raconte l’Égypte de 1948, touchée par une épidémie de choléra. Les grandes villes sont épargnées par la maladie, à la différence des campagnes où plus de dix mille personnes sont tuées par la bactérie. Les familles cachent leurs malades et leurs morts pour échapper aux ambulances qui emportant les corps sans jamais les ramener. Chacun se méfie de son voisin, la délation et la défiance règnent. Saddika, laveuse, a quitté son village avec son mari Saïd quand elle était encore jeune. Dans un quartier populaire du Caire, elle s’occupe de son mari paralysé et de son petit-fils Hassan. Quand l’enfant tombe malade, elle décide de tout faire pour échapper à l’hôpital, et de le cacher en espérant qu’il revienne à lui, le sixième jour de la maladie.

L’espoir salvateur

Pendant tout le récit, le lecteur suit avec émotion et empathie le voyage contre la mort de cette grand-mère courageuse. Chaque jour, Hassan perd des forces, son corps se raidit et sa peau bleuit. Saddika ne perd pourtant pas espoir et continue de croire que le sixième jour, Hassan guérira, que ses joues seront à nouveau pleines de vie et de soleil. Par ses paroles chuchotées à l’oreille, elle tente d’apaiser le malade : « Ni les hommes, ni la mort ne nous rattraperons… L’ombre, c’est la maladie du soleil, et rappelle-toi, le soleil gagne toujours. Toi, tu es mon soleil. Tu es ma vie. Tu ne peux pas mourir… ». Continuer à croire en la vie, tel est le mot d’ordre de Saddika. Le maître de l’enfant a été emporté par l’ambulance. Jamais il n’est revenu enseigner malgré la longue attente de la femme et de son petit-fils. C’est lui qui a parlé du sixième jour : « N’oublie pas ce que je te dis : le sixième jour ou bien on meurt ou bien on ressuscite. » Si la prophétie ne s’est pas réalisée pour l’instituteur, Saddika croit qu’il en sera autrement pour son Hassan, qu’elle aidera coût que coûte à vaincre le mal.

Une poétique de la vie et de la mort

andree-chedidLa maladie est représentée comme un masque, un trompe l’œil qui cache la réalité et obscurcit la vie : « Ces marbrures, cette sueur sont des vêtements d’emprunt. Ce souffle bruyant n’est pas celui de la fin, mais du grand combat ; et rien ne se gagne sans combat. Ces chair, ces os rassemblés ne sont pas vraiment Hassan. Hassan est derrière tout cela, qui veille ». La vie et la mort rassemblés dans un même corps mène un combat acharné. Hassan lutte, mais sa grand-mère pourra-t-elle continuer à le protéger et à lui insuffler du courage ? Les rôles sont inversés, ne suivent pas un schéma classique où les plus jeunes s’occupent de leurs aînés. Dans La Vie devant soi de Romain Gary, Momo, âgé de dix ans, veille sur Madame Rosa, une vieille dame qu’il considère comme sa mère. Dans le roman d’Andrée Chedid l’attachement au personnage de Saddika est renforcée par son âge et les efforts énormes qu’elle doit déployer pour transporter l’enfant, le soigner, l’aimer. En plus de ces efforts physiques, la femme doit aussi se battre contre les hommes qui pourraient la dénoncer.

Dans le centre du Caire où elle se cache en premier lieu, Okkasionne, montreur de singe, se vante d’avoir gagné beaucoup d’argent en dénonçant des cas de choléra. Le saltimbanque s’oppose dans sa personnalité à Abou Nawass, le batelier qui accepte d’embarquer la femme vers la mer, l’unique moyen de guérir Hassan. Alors qu’Okkasionne apparaît bavard, égoïste et prétentieux ; le marin incarne la sagesse silencieuse, et ne semble pas avoir peur de la maladie. Mais même la bêtise humaine se soigne, et Okkasionne évolue au cours d’un voyage dans lequel il est embarqué bon gré mal gré.

Le Sixième jour décrit la beauté et la force de l’amour familial, questionne sur la maladie, sur les choix d’une vie et le courage nécessaire pour les réaliser. L’ombre de Saddika est là pour nous rappeler de croire en nos rêves, même s’ils s’avèrent chimériques.

Adèle Binaisse

Concilier journalisme et littérature ? L’exemple de Tokyo Vice

couvtokyoviceokAu XIXème siècle, il n’était pas rare que les écrivains publient leurs textes en premier lieu dans des gazettes. Parmi tant d’autres, Honoré de Balzac publia dès 1830 des articles, des contes, ou même des extraits de ses livres, dans la presse parisienne. Mais Balzac était romancier avant d’être journaliste. Au début du XXème siècle, un nouveau genre de journalisme mêle enquête et style littéraire, avec Jack London, Joseph Kessel ou encore Albert Londres. En France, les enquêtes au long cours sont rarement éditées en livre. Bien qu’on trouve quelques exceptions, comme l’ouvrage d’Annick Cojean sur le harem de Mouammar Khadafi (Les Proies, Grasset, 2012) ou celui de Florence Aubenas sur les femmes de ménages intérimaires (Quai de Ouistreham, Éditions de l’olivier, 2010), les enquêtes long format trouvent surtout leur places dans les revues comme XXI ou sur des sites Internet comme Ijsberg et Le Quatre heures. Une jeune maison d’édition a permis ce mois-ci la publication et la traduction de Tokyo Vice, une enquête de plus de 400 pages sur le fonctionnement de la mafia japonaise. Alors, journalisme ou littérature ?

« Basés sur des faits réels »

Dans Tokyo Vice, la première personne utilisée est celle du narrateur et de l’auteur, Jake Adelstein, qui raconte son parcours en tant que journaliste étranger intégré dans le plus grand quotidien nippon, le Yomiuri Shinbun, qui tire à plus de dix millions d’exemplaires quotidien. À la fois roman et enquête, immersion dans la vie d’un homme et plongée dans un univers méconnu, Tokyo Vice n’est pas une autobiographie, mais ce n’est pas non plus une simple enquête journalistique. On y découvre des morceaux de vie, des regrets, des moments honteux comme d’autres plus glorieux. En filigrane, entre deux enquêtes au goût âpre du crime, Jake Adelstein livre les concessions qu’il a dû faire pour mener à bien ses enquêtes dans les bas-fonds tokyoïtes. Des trafics d’êtres humains, avec des étrangères contraintes à la prostitution, aux crimes entre gangs, Jake aura été témoin du pire. Ici, la première personne nuance l’objectivité de l’article journalistique. À la fin du livre, un article publié dans le Washington Post en 2008 résume les enquêtes et le combat pour la vérité de Jake Adelstein. Mais dans son livre, l’auteur-héros livre les détails, ainsi que son parcours de journaliste. C’est un peu les coulisses et les ficelles du métier qu’il décrit, dans un style enlevé et travaillé.

Manuel de journalisme et parcours initiatique

Jake Adelstein

Jake Adelstein

Au-delà du style, parfois très familier, les anecdotes choisies sont prenantes. Le lecteur, qui passe du choc à l’émotion, ne ressort pas indemne d’une telle lecture. L’auteur questionne également son métier et les limites qu’il a franchies pour obtenir ce qu’il recherchait, se décrivant d’ailleurs comme une véritable « pute de l’info ». Les conseils, prodigués par ses amis flics ou par ses pairs, sont d’une grande clairvoyance. La plupart de ces bons mots sont certainement vrais pour n’importe quel journaliste, d’autres sont propres au Japon. « Tu dois te montrer amical envers les gens que tu n’apprécies ni politiquement, ni socialement, ni moralement. Tu dois respecter les journalistes qui sont tes aînés. Tu ne dois pas juger les gens mais apprendre à juger la qualités des informations qu’ils te donnent », lui lance un de ses collègues, alors que Jake fait ses premiers pas au Yomiuri, à 24 ans. Tout en découvrant le métier, Jake apprend aussi à se prémunir de l’émotion, à devenir aussi solide qu’un roc. « J’étais devenu très cynique. J’étais devenu un peu froid. Et dès qu’un journaliste commence à se refroidir, il est très difficile de le ranimer. Nous nous entourons tous d’une carapace psychologique pour pouvoir affronter nos émotions, garder le contrôle de nous-mêmes et répondre aux multiples deadlines ». Au plus fort de sa carrière, il voit à peine grandir ses deux enfants et passe rarement une journée entière en famille. Tout ces sacrifices pour un seul but, une seule obsession : la quête de vérité. Et si son obstination paye, elle lui vaut aussi des menaces de mort, prises au sérieux par le FBI qui le protège ainsi que sa famille, de retour aux États-Unis. Après avoir quitté le journal, il ne restera pas bien longtemps loin de ses enquêtes, malgré tout. L’appel de l’information est plus fort que celle de la sécurité. Il s’implique de plus en plus dans ses recherches, au point d’aider les victimes du trafic d’êtres humains à s’en sortir, en leur payant des billets d’avion, en les aidants à avorter. Et surtout, en se battant pour que justice soit rendue. S’il évoque ses réussites, il n’omet pas de décrire ses erreurs et de parler de ses faiblesses.

Ce livre au genre hybride semble bien difficile à classer. En tenant pour acquis que la sacro-sainte objectivité journalistique est un leurre, on pourrait dire que Tokyo Vice est à la fois « une enquête engagée » et un « roman non-fictionnel », des associations antithétiques au premier abord. Jake Adelstein dévoile l’envers du Japon, les arcanes de la police, les dessous de la corruption. Tout cela sans détour, mais avec une flopée de détails, si bien que le lecteur est parfois déboussolé. Et un livre qui vous déboussole, qu’il soit fictionnel ou non, c’est déjà la marque d’un bon écrivain.

Adèle Binaisse

Le combat de Memed le Mince ou le rêve d’une société plus juste

Yaşar Kemal

Yaşar Kemal

Yaşar Kemal s’est éteint l’hiver dernier, à l’âge de 92 ans. À l’enterrement de ce maître de la littérature turque, la tristesse était palpable dans la foule hétéroclite qui se pressait devant la mosquée de Teşvikiye, situé dans un quartier bourgeois sur la rive européenne d’Istanbul. Des hommes politiques et des figures éminentes du monde du livre étaient présentes aux côtés de simples citoyens émus par la mort de l’auteur des textes de leur enfance.
Yaşar Kemal a écrit plus de plus de vingt romans, mais c’est son troisième, Memed le Mince (1955), qui reste le plus célèbre. L’histoire se déroule dans le village fictif de Dèyirmènolouk, où un agha (mot turc signifiant « maître », « seigneur ») prénommé Abdi, égoïste et vil, règne sans partage sur quatre villages et exploite les paysans sur leur propres terres. Construit comme un conte, où la naïveté de ton contraste avec l’horreur décrite, ce roman peut aussi être considéré comme une critique de la domination de l’argent et des abus qui en découlent.

Conte-moi la rudesse et la beauté de l’Anatolie

51QpQaIzynL._SX301_BO1,204,203,200_Pourquoi Memed le Mince peut-il faire penser à un conte ? C’est une histoire qui plonge le lecteur dans un univers quelque peu naïf, où le paysage prédomine. Les mots de Kemal donne la sensation de ressentir les odeurs de la montagne et de la terre, de vivre les saisons, d’être baigné par la lumière si particulière des hauts plateaux anatoliens : « De temps en temps, avant le point du jour, bien avant l’aurore, une zone de ciel, vers le levant, prend une teinte de henné. Peu après, les nuages, de ce côté, ont des franges ocrées. Puis l’aube point. Memed regarda vers l’orient : c’était un jour comme cela ». Au début du roman, Memed s’enfuit chez son oncle, dans un village voisin. Esclave d’Abdi agha, il travaillait des heures durant au soleil, dans des champs envahis par les chardons qui lui lacéraient les mollets : « Il me battait à mort. Et il me faisait labourer nu-pieds dans les chardons. Et par un froid glacial. Il me tuait », raconte Memed lors de sa première fuite chez son oncle. Berger quelque temps, il finit par rentrer pour retrouver son village et Deuné, sa mère. Pour le punir de sa fuite, le agha leur coupe les vivres, cruellement, à l’approche de l’hiver. L’univers du conte est exacerbé par cet enchaînement de malheurs qui accablent les plus pauvres. Comme dans une fable, le lecteur attend un retournement de situation, une moralité qui donnerait raison à l’innocent sur l’oppresseur.

Memed le Mince, le justicier des sans-terres

Contraint de s’isoler dans la montagne après une fuite raté avec celle qu’il aime, Hatché, Memed devient justicier, à la fois craint et adulé par les villageois. La belle Hatché, qui était promise au neveu d’Abdi agha, est quant à elle jeté en prison. Sa mère lui donne des nouvelles de Memed, qui ne sont que des rumeurs : « Après avoir tiré sur eux, Memed est allé se joindre à la bande de Dourdou le fou. Il paraît qu’il en fait voir de toutes les couleurs au monde entier ». En réalité, Memed refuse de tuer des innocents et d’utiliser les méthodes barbares des autres bandits qui détroussent les vagabonds jusqu’à leurs sous-vêtement. La volonté de Memed de redonner le pouvoir aux paysans qui se tuent à la tâche sans récolter le fruit de leur travail ressemble fort à une critique de la bourgeoisie. De même, l’histoire d’amour refusée, à nouveau par celui qui détient le pouvoir, peut se lire comme une critique du patriarcat, comme un rejet de la domination des hommes sur les femmes, ou en tout cas comme une dénonciation du sacrifice constant dont elle sont victimes. Memed le Mince s’inspire des traditions orales turkmènes tout en nourrissant son récit des thématiques actuelles, résolument modernes. Par ce décalage temporel, l’auteur a réussi à associer l’essence des terres de son enfance et les légendes anatoliennes à une histoire qui contient une critique sociale acerbe. « Il tient à la fois du roman paysan, du roman prolétarien, du roman d’aventures et même du roman picaresque. C’est aussi, bien entendu, un roman social et, comme on dit aujourd’hui, une « prise de conscience » qui met en cause le sort fait aux hommes de la terre anatolienne », souligne Yves Gandon dans la préface de l’ouvrage (éditions Mondiales, 1961).

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Memed le Mince est un roman aux multiples facettes qui donne envie de prendre la route vers ces monts du Taurus, introduits par ces mots d’un douceurs infinies : « Les contreforts montagneux du Taurus commencent dès les bords de la Méditerranée. À partir des rivages battus de blanche écume, ils s’élèvent peu à peu vers les cimes. Des balles de flocons blancs flottent toujours au-dessus de la mer. Les rives de glaise sont unies et luisantes. La terre argileuse vit comme une chair . Des heures durant, vers l’intérieur, on sent la mer, le sel : odeur prenante. »

Adèle Binaisse

Les obsessions de Modiano : une fresque entêtante

NobelL’année dernière, dans son discours de Stockholm de remise du prix Nobel de Littérature, Patrick Modiano évoquait l’influence de son histoire personnelle sur ses écrits, éclairant ainsi en partie son œuvre et ses obsessions qui reviennent à chacun de ses livres. Il expliquait que « chaque nouveau livre, au moment de l’écrire, efface le précédent » et que cela lui donnait l’impression « de l’avoir oublié ». Selon lui, ce sont les lecteurs qui sont les plus à même de comprendre et d’élucider le sens de ses livres : « Je croyais les avoir écrits les uns après les autres de manière discontinue, à coups d’oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l’un à l’autre, comme les motifs d’une tapisserie que l’on aurait tissée dans un demi-sommeil. »

Quelles sont ces obsessions modianesque ? Esquisse de cette fresque entêtante à travers deux citations de ce discours magnifique.

« Je m’efforçais de vaincre ma peur et de m’aventurer la nuit »

Bien des personnages de Modiano sont des amateurs de la fugue et des promenades nocturnes. Parfois en décalage avec le monde qui les entoure, ils se promènent dans Paris avec l’allure de chiens errants. Mais les héros de Modiano sont toujours pourvus d’une science de la vie, d’une acuité qui nous fait comprendre bien vite que derrière ces fugues se cache avant tout une soif de connaissance, comme une envie irrépressible de ne pas perdre une miette de la ville, bruissante et infatigable.

La traversée de la Seine, par exemple, possède une symbolique bien précise, bien identifiée. Souvent, le personnage qui passe d’une rive à l’autre est à l’aube d’une transition.  Ou d’une fuite. « Depuis des mois, je n’avais pas mis les pieds sur la rive droite, et maintenant le quai de la Tournelle et le quartier Latin me paraissaient à des milliers de kilomètres de distance ». Dans Du plus loin que l’oubli (1996), le narrateur mène l’enquête sur une dénommé Cartaud, connaissance d’un couple dont il s’est lié, Jacqueline et Gérard. Pour suivre Cartaud, il a dû quitter sa zone de confort, qui correspond à un périmètre réduit à l’intérieur même de son quartier. Plus tard, lorsqu’il quittera Paris pour Londres, la topographie de la ville restera un élément central de la narration, comme si la ville et le héros vivait dans un même souffle, dans un même élan.

À la manière du jeune Modiano qui partait seul à la rencontre du Paris nocturne, malgré l’aspect terrifiant de ne plus retrouver son chemin et de s’égarer dans le dédale des rues. « Il m’arrivait, vers neuf ou dix ans, de me promener seul, et malgré la crainte de me perdre, d’aller de plus en plus loin, dans des quartiers que je ne connaissais pas, sur la rive droite de la Seine. » Ces errances dans Paris entraînent des rencontres fortuites. Imbriquées les unes au autres, ces rencontres du hasard ont toujours de grandes répercussions sur la vie des personnages chez Modiano. Ils sont parfois même l’élément central de l’histoire.

« Envelopper la vie courante de mystère »

accident nocturneChez Modiano, le héros récurrent a la vingtaine, il n’a pas d’attaches familiales et vit dans un hôtel, à Paris. En partant à la découverte de sa ville, il fait la connaissance d’inconnus qu’il décide de suivre, ou qu’il cherche à retrouver, parfois de manière obsessionnelle. Dans Accident nocturne (2003) le narrateur cherche à tout prix à retrouver une femme qui l’a renversé alors qu’il marchait place des Pyramides. Elle s’appelle Jacqueline (un prénom qui revient souvent dans son œuvre), il connaît vaguement son adresse et la couleur de sa voiture. Avec une étonnante opiniâtreté, l’homme se lancera dans ses recherches, sans que l’on comprenne exactement le but de celles-ci. L’incongru s’immisce, le burlesque pointe, et le lecteur prend plaisir à le suivre dans le sillon de ces quêtes absurdes.

L’identité de la plupart des héros modianesques n’est pas révélée. Le narrateur de Dans le café de la jeunesse perdue (2007) est de ceux-là : « La rue d’Argentine où je louais une chambre d’hôtel était bien dans une zone neutre. Qui aurait pu venir m’y chercher? Les rares personnes que je croisais là-bas devaient être mortes pour l’état civil. » L’hôtel, lieu neutre par excellence, dénué de personnalité, amplifie cette impression d’anonymat et de flou. Modiano, dans le discours de Stockholm, explique que, sous le regard du poète et du romancier, « la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu’elle n’avait pas à première vue mais qui était cachée en profondeur. » Ses romans baignent dans une atmosphère étrange, ils sont éclairés par la bougie de l’écrivain qui a su prêter l’oreille au bruit du monde, et donner des atours baroques à la simplicité de la vie.

À la fin de son discours, Modiano se dit « curieux » de voir comment la nouvelle génération d’écrivains exploitera le spectre des relations qui se construit de plus en plus au travers des réseaux sociaux et d’Internet, annihilant la part de mystère des personnes. Mais rassurons-nous : il se dit aussi « optimiste » face à ce défi du futur de l’écriture…

Adele Binaisse