Je suis comme toi

em4C’est surtout par la comédie musicale et la danse qu’il s’est fait (re)connaître. Le Roi Soleil puis Cabaret et Danse avec les stars ont été de fabuleux propulseurs dans sa carrière. Après Là où je pars en 2006 puis L’Équilibre en 2009, c’est avec un fantastique album intitulé Le Chemin qu’Emmanuel Moire nous revient. Les amateurs de musique vont apprécier : mélodies subtiles, piano, cordes, instruments synthétiques : tout y est, de la ballade au morceau plus électro. Emmanuel Moire est un as de la composition bien sûr, mais la force de ses chansons réside aussi dans ses textes, écrits par Yann Guillon (mis à part les chansons « Je ne sais rien » et « Le jour », co-écrits par avec Emmanuel Moire). La qualité des paroles est incroyablement puissante, et mérite un petit article pour elle seule.

« J’ai compris qu’un retour est enfant d’un départ »

La première chose à remarquer est peut-être l’architecture d’ordre cathédral de cet album. La première chanson s’appelle « La vie ailleurs », la huitième « Ici ailleurs », et la dernière « La vie ici ». Le Chemin est un magnifique trajet à travers des chansons plus sombres (« Venir voir », « Je ne sais rien », « La Blessure ») dans la première partie, puis des chansons plus solaires dans la seconde (« Le jour », « Mon possible », « L’abri et la demeure »). La construction en miroir n’est pas qu’au niveau des titres : les chansons se font écho, se rappellent et s’emmêlent, ce qui fait du Chemin un album très organisé et organique. Chaque chanson garde sa spécificité, peut être isolée en tant que single ou dans une playlist, mais l’album est d’une cohérence rarement atteinte en musique. En lisant les paroles, on pourrait presque suivre un roman, ou un film : preuve que la beauté n’est pas une question de genre.

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Sur Le Chemin, l’on ne peut qu’apprécier de comprendre les subtils jeux de mots, les rimes surprenantes, les ambiguïtés magiques. Jeux de mots, comme dans « Venir voir » : « J’ai mis au bord de ma fenêtre / Prêt à tomber, tous les ‘‘peut-être’’ ». Ce ne sont pas les « peut-être » qui vont tomber, ni même la fenêtre, mais juste son bord. Jeu de mot qui glisse, insoupçonnable, à l’oreille, mais qu’une écoute plus attentive ne peut s’empêcher de relever. L’intelligence de la langue est mise à profit, et c’est avec une poésie grandiose que les vers jouent avec l’ouïe. Rimes surprenantes, qui peuvent être prolongées sur quatre couplets dans d’audacieuses structures comme dans « Suffit mon amour » : a/a/b/c/b pour les couplets et a/b/c/a/a/b/c/a pour les refrains. Yann Guillon ne cède pas à la facilité des a/a/b/b, mais tâche de toujours inventer des structures nouvelles, qui font sonner à l’oreille toute la musicalité du langage. Les ambiguïtés magiques, comme on les entend dans la magnifique « Ne s’aimer que la nuit », une des plus belles chansons de l’album : « On pourrait faire l’amour / Mais l’amour, c’est fait de quoi ? ». Le jeu sur les deux sens d’« amour » n’est pas fortuit dans une chanson qui s’interroge sur ce gros mot, ce grand mot, dans une époque où la sexualité est aussi importante, voire plus, que les sentiments. Est-ce que l’alchimie des corps suffit ? Faut-il « se faire la cour » ou plutôt « finir chez toi » ? Toutes les possibilités sont évoquées : « Tu pourrais même / Dire que tu m’aimes // On peut aussi / Ne s’aimer que la nuit ».

« Que tu sois tout seul(e) ici, ou bien deux, ou bien cent ! »

L’autre originalité du Chemin est son recours très fréquent au pronom de la deuxième personne du singulier. Emmanuel Moire tutoie son public – il le fait à ses concerts – et cela crée une intimité très forte avec cet auditoire. L’auditeur est directement convoqué, appelé dans la chanson : « Si tu n’es pas de ce pays / Si tu n’es pas de cet avis / Ça ne fait rien ». Il n’est pas question, pour Emmanuel Moire, de se distinguer du public, d’instaurer un quatrième mur entre la scène et le public. Au contraire, toutes les stratégies de rapprochement sont employées, et « Ici ailleurs » sonne comme une célébration joyeuse de l’humanité dans ce qu’elle a de plus commun « Ici ailleurs / C’est pareil / On vit devant un seul soleil ». Une célébration réjouissante et importante dans un pays rongé peu à peu par des nationalismes et des replis identitaires.

931231_514842691909255_682306093_nLe Chemin va vers les autres. La chanson est là pour fédérer, pour faire le lien. Même si l’on peut décrire cet album comme intimiste voire autobiographique, Emmanuel Moire, via la plume de Yann Guillon, trouve ce point « profondément humain » où surgit l’Un-primordial de Nietzsche. Pour parler plus humainement et plus intelligiblement : tout le monde se retrouve dans ces chansons, pour avoir un minimum vécu les mêmes choses. L’amour, la perte, la relation aux parents, l’émoi sensuel, la peur, le malheur, la joie, le changement, la confiance en soi, l’espoir, voilà le matériau du Chemin. Même si chacun a sa vision de chaque concept, sa propre expérience de chaque domaine, il est un point où les émotions se ressemblent. Et c’est ce point que les textes, avec une précision chirurgicale, cernent, et c’est pour cela que ces chansons frappent en plein cœur.

René Girard, dans Mensonge romantique et vérité romanesque, dit que la descente en soi est indissociable d’un élan vers le divin. Force est de constater que Le Chemin, bien que laïc, peut prendre une place dans le panthéon musical, mais aussi littéraire.

Willem Hardouin

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Habibi, un conte cruel

Couverture Habibi

Craig Thompson passe systématiquement plusieurs années à préparer chaque nouvel album ; il en résulte des bandes dessinées monumentales, au graphisme poétique et soigné. Habibi, pavé de 672 pages paru en 2011, est le dernier livre de ce dessinateur perfectionniste, originaire du Wisconsin. L’histoire de ce conte aussi onirique que cruel se déroule dans une région arabe fantasmée, et dans une atmosphère orientale proche de celle des Mille et Une Nuits.

Très jeune, Dodola est vendue par ses parents et mariée de force à un scribe, qui lui apprend à lire et à écrire. Enlevée par des voleurs qui assassinent son mari, elle s’échappe du marché aux esclaves et trouve refuge dans un bateau échoué dans le désert. Elle y élève Zam, l’enfant qu’elle a sauvé parmi les esclaves, durant six années. Lorsque la jeune fille est enlevée par les sbires d’un sultan à l’appétit sexuel inassouvissable, Dodola et Zam sont séparés. Dans le palais, prison dorée peuplée de personnages grotesques, Dodola subit les assiduités du sultan et pense à Zam. Le sort s’acharne sur les deux personnages, dont les tribulations sont ponctuées par leurs souvenirs, et par les contes de Dodola qui convoquent les mythologies de l’islam.

D’une grande érudition dans l’usage de la calligraphie arabe et des mythes, Habibi mêle la magie des Mille et Une Nuits à une vision crue d’un monde moderne, gangrené par la pollution et l’exploitation des ressources. La ville engloutie par les déchets où Zam et Dodola finissent par se retrouver offre le tableau d’un monde au bord de l’anéantissement, qui contraste avec l’éden conté par Dodola. L’œuvre peut provoquer un malaise, tant les personnages, auxquels on s’attache vite, sont accablés par le malheur, affectés notamment par la violation et la mutilation des corps, un thème qui parcourt tout le livre. Habibi est d’ailleurs placé, comme l’auteur l’a fait remarquer lui-même, sous le signe de la privation : privation d’eau, de nourriture, d’enfant, et surtout privation sexuelle provoquent toutes les souffrances.

Fruit d’un travail graphique gigantesque, le livre charme par l’entrelacement des décors, entre rêve et réalité, par la douceur des traits des personnages, et par son œcuménisme fascinant de la part d’un auteur élevé dans une famille catholique conservatrice. Les mythes fondamentaux de l’islam y prennent une résonance universelle, et l’érudition de l’ensemble nous éclaire sur des croyances peu connues (la vision de la naissance de Jésus dans le Coran, ou encore Bahuchara Mata, le dieu des eunuques). L’importance symboliques des chiffres et de l’écriture dans l’histoire laisse l’impression mystérieuse d’un monde rempli de signes. Le sujet central d’Habibi est bien la tension entre manifestation divine et abandon des hommes par Dieu, tension qui ne se résorbe que dans l’amour.

Entamé en 2012, le prochain album de Craig Thompson, dont l’action se déroule dans l’espace, s’intitulera Space Dumplins et sera non plus en noir et blanc mais colorisé, grâce à la collaboration de Dave Stewart. « Encore 154 pages pour finir Space dumplins– mon grand objectif pour 2014 », écrit le dessinateur sur son blog. Un passage à la couleur qu’on peut espérer symbolique : les premiers dessins mis en ligne laissent deviner une aussi grande maîtrise, en même temps qu’une histoire plus légère, au lecteur que la noirceur d’Habibi aura laissé songeur.

Johanna Tasset

THOMPSON Craig, Habibi, traduit de l’américain par Laëtitia & Frédéric Vivien, Anne-Julia & Walter Appel, Paul Pichaureau, Éditions Casterman.