Dieu est une ligne de code

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L’une des particularités narratives de la Science-fiction est quelle délaisse le plus souvent la psychologie des personnages (considérés non comme des individus mais comme représentants de leur espèce) au profit de l’hypothèse philosophique (interrogations sur notre nature, notre place dans l’univers, notre devenir et nos fins). L’œuvre d’Arthur C. Clarke est emblématique de ces interrogations philosophico-religieuses, notamment celle, à la fois théorique et pratique, dont l’écho glaçant parcours l’univers : « qu’allons-nous faire de l’homme ? ». Et si l’homme devenait mutant, « individu spécifique » par excellence ? La question de son devenir dépendrait avant tout de sa particularité, comme l’affirme Gilbert Hottois, philosophe belge, spécialiste des questions d’éthique. En somme, si l’homme devient un mutant psy ou un cyborg son rapport à la transcendance deviendrait opératoire, comme nous le verrons plus bas.

Affrontement, impasse et apocalypse

eclipse-totalTrois thèmes illustrent la dimension philosophico-religieuse de la SF.

Tout d’abord, dans La Guerre des mondes, Herbert Georges Wells met en scène l’affrontement contre une autre forme de vie. Soit la guerre totale contre une altérité radicale qui sera finalement vaincu, non par les hommes, mais par la « solidarité » globale de la biosphère terrestre (les microbes).

Deuxièmement, des œuvres comme Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley illustrent les impasses évolutives, c’est-à-dire l’arrêt de l’évolution dans une forme biologique, sociale ou technologique destinée à se reproduire à l’identique ou à disparaître. Ces contre-utopies sont souvent déjouées par un retour à la nature et aux émotions humaines.

Enfin, l’apocalypse peut-être illustrée dans des ouvrages comme Éclipse totale de John Brunner dans lequel une trace de vie est découverte dans une constellation lointaine. Ou plutôt ce qu’il en reste, car après avoir atteint le stade du voyage spatial, la civilisation étrangère s’est éteinte. Après avoir découvert les raisons de la catastrophe, un membre de l’expédition décide de les révéler à la Terre. Mais les Terriens abandonnent le dernier survivant de l’équipage et avec lui toute trace des mystérieux extraterrestres.

Transcendances techniques

La transcendance de l’homme, cherchant à dépasser ses conditions naturelles d’existence, se manifeste moins dans la technique que dans le langage. Langage non pas tant comme outil développé par les hommes permettant de communiquer, que comme un « don de Dieu », preuve d’une élection supranaturelle. Cette transcendance symbolique suppose une nature immuable de l’homme, contrairement aux utopies techno-socio-politiques qui cherchent à l’aménager, réduisant par là-même le désir de transcendance. Mais qu’en est-il de cette transcendance symbolique au temps des neurotechnosciences ? L’imaginaire d’un monde transcendant réel devenant obsolète, la transcendance spirituelle serait simulée au sein d’esprits-cerveaux. Perspective qui pourrait faire basculer la société, proposant l’absolu à portée de main, dans un cauchemar totalitaire maintenant les individus sous perfusion transcendantale (ou son simulacre). C’est ce que l’on pourrait désigner comme la transition vers des transcendances opératoires ou techniques.

Mutations symboliques

ob_f95d5d_gibson-neuromancer-by-davidsimpson2112Avec cette nouvelle transcendance, la symbolisation est davantage accompagnatrice que motrice car la voie vers l’Absolu se joue surtout au niveau de la transformation des corps et des cerveaux, des modes de communication et d’interaction. Le Frankenstein de Mary Shelley illustre parfaitement cette transcendance technique à la fois fascinante et angoissante. Avec le cyborg de Clarke (Profil du futur), la transcendance opératoire se loge uniquement dans le cerveau, seul organe qui pourrait survivre indépendamment de tous les autres et se propager aux machines grâce à une « décorporéisation ».

William Gibson, de son côté, évoque aussi cette thèse des « cerveaux branchés » – ce cyborg extrême – dans Neuromancien où une partie de la population jouit d’une liberté infinie dans le cyberspace et faisant du corps un support résiduel immobile. Par ailleurs, la transcendance technique serait plus axée sur la diversité irréductible que sur l’unité ultime, à la faveur des innombrables formes de vies, intelligentes ou non, peuplant l’immensité du cosmos. Chaque être choisissant sa propre transcendance opératoire et pouvant devenir une espèce à lui tout seul, comme Lennox, le héros de A Miracle of rare design de Mick Resnick, devenant ce fameux « corps sans organes » (Gilles Deleuze).

Une « post-modernité techno-symbolique », selon les mots de Gilbert Hottois, qui pourrait rapidement basculer de la fiction la plus oppressante à la science la plus incontrôlable.

Sylvain Métafiot

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99 Francs : le prix de la servitude

Éteignez vos télés. Éteignez vos radios. Fermez vos magazines.

99-francs-3614.jpgSortez de votre caverne d’ombres imagées de femmes et d’hommes parfaitement dessinés, de voitures bien lustrées, de familles sans problèmes et de crèmes anti-rides révolutionnaires. Ces produits en tout genre dont vous n’aviez pas besoin avant qu’on vous les présentent avec une punch-line bien rodée.

Ouvrez vos vieux bouquins qui prennent la poussière dans vos armoires. Ouvrez, par hasard, un livre que vous aviez acheté, comme ça, un jour, par curiosité. Ouvrez 99 Francs de Frédéric Beigbeder. Et prenez-vous en pleine face une réalité morbide et inavouée : « Tout s’achète : l’amour, l’art, la planète Terre, vous, moi. »

Tout s’achète, tout se vend

Le livre commence par cet état des lieux. Sous la plume d’Octave, Frédéric Beigbeder nous dépeint l’univers de la pub, qui se révèle être le Big Brother de nos sociétés occidentales modernes. Octave est publicitaire, « le type qui vous vend de la merde. Qui vous fait rêver de ces choses que vous n’aurez jamais. Ciel toujours bleu, nanas jamais moches, un bonheur parfait, retouché sur Photoshop. Images léchées, musique dans le vent. » Trentenaire railleur de coke, anti-héros cynique, désabusé par son métier, détestable au possible mais dont la quête est noble : détruire le système avant qu’il ne nous détruise. Son arme dans cette guerre contre le monde de la communication : un livre. Un livre qu’il écrit pour nous faire ouvrir les yeux, pour réveiller les consciences sur notre condition de marchandise. Octave et Beigbeder ont alors le même objectif : dénoncer les excès d’une machine qui nous transcende. Une machine si bien huilée qu’elle fonctionne presque toute seule, sans que personne ne puisse rien n’y faire.

Les gens heureux ne consomment pas

Outre la critique de la démesure, du pouvoir de l’argent, et de la suprématie des enjeux économique, Beigbeder tente une approche de réflexion sur le bonheur : « Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas. »

Le bonheur, vous le croisez tous les jours, sur vos écrans ou sur les murs, la publicité c’est l’apologie du bonheur. On nous vend un bonheur sous vide, complètement vide de sens. Aujourd’hui pour être heureux il faut consommer, la devise du siècle a été gravée dans nos cerveaux : « Je consomme donc je suis. » La décadence d’Octave, sa chute progressive dans la folie l’amène à une sombre conclusion : « Le monde est irréel, sauf quand il est chiant. » Les images défilent, nous harcèlent, nous submergent, définissent notre comportement et il n’est pas chose facile que de se détacher d’un monde qui ira toujours trop vite. Finalement, « la mort est le seul rendez-vous qui ne soit pas noté dans votre organizer ».

L’amour de la servitude

Vous avez dit "servitude" ?

Vous avez dit « servitude » ?

« Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’ils seraient inutiles de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. » Aldous Huxley, Nouvelle préface au Meilleur des mondes, 1946.

Utilisée par Beigbeder comme préface à son tour, l’écho paraît évident : « Pour réduire l’humanité en esclavage, la publicité a choisi le profil bas, la souplesse, la persuasion. » 99 Francs s’inscrirait alors dans cette lignée des romans alarmistes, presque prophétiques, sur nos sociétés modernes et sur nous-mêmes, hommes toujours plus aliénés, toujours plus conditionnés. Mais voilà quinze ans que le bouquin a été publié, et s’il connut un franc succès, les choses vous semblent-elles différentes ? Bien sûr que non. Nous baignons plus que jamais dans l’image : « L’homme était entré dans la caverne de Platon. Le philosophe grec avait imaginé les hommes enchaînés dans une caverne, contemplant les ombres de la réalité sur les murs de leur cachot. La caverne de Platon existait désormais : simplement elle se nommait télévision. Sur notre écran cathodique, nous pouvions contempler une réalité « Canada Dry » : ça ressemblait à la réalité, ça avait la couleur de la réalité, mais ce n’était pas la réalité. On avait remplacé le Logos par des logos projetés sur les parois humides de notre grotte. Il avait fallu deux mille ans pour en arriver là. »

Lire 99 Francs fait du bien. Laissez-vous déranger, même si c’est désagréable, parce que l’on parle de nos vies. On ne changera pas le monde, mais on peut encore armer nos esprits. Éteignez vos télés.

Juliette Descubes