Les Gangues du monde moderne

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Ah ouais ? J’ai dans le crâne un abattoir ; le chocolat chaud passe mal ; l’académie me les casse ; c’est l’heure où les bruits de pisse résonnent dans les couloirs des immeubles. Le chocolat descendu, je tire une latte et deviens aviateur : dans mon avion Gayot, je mitraille des bouchons sur les anges qui chutent, je plane au-dessus de ton septième Art, la gueule tordue à la façon d’une Bugatti. Depuis les sphères éthérées le soleil me crame l’échine et ses rayons glacés me fendent les cernes, ce cachot tuméfié. Mon crâne exsude des catacombes de vie, un caveau dégueulasse où durant les entractes je gerbe sur l’exil des hommes à en teindre mon froc. J’entends le festival meurtri, le zoo libéré, une girafe s’y fait enculer par son mâle que la propriétaire a rebaptisé Nid d’Espions. Drôle de nom. Je me gratte lupanar dans des rues jonchées d’Irish Pubs. Ma tête éclate Jimmy, la Mallow Malcone’s, elle me butte le crâne. Cette merde vient de Jamaïque. Putain, dès que je le revois ce perroquet bleu, j’te promets que je lui refais les fesses, d’un coup je le lèse. Il traîne devant les pubs avec son daron Nelson ; le point de mire de ce mec c’est sa chambre, une vraie saloperie de hipster qui prêche la révolution. Ils auraient dirigé une rhumerie dans le temps, ils écoutaient du jazz. Maintenant, c’est de la pop. Avec sa meuf à Stras’ ils écoutaient Waikiki s’branler dans son saxo avec son velvet glove légendaire, fap fap ; le bar c’était le Warning, la zone, rempli de boys délétères. La lune noire, des nuits farouches, les amoureux jouaient au monte-Carl ; en gros, sa meuf se faisait tringler sous ses yeux et lui comme un ange ou un écureuil se finissait seul sur des rythmes de java. Une vraie salamandre, la langue bien pendue. Blanche Neige aurait vite su comment la lui coller, sa langue sur son cabaret, l’aiglon rigide, ce mec se serait liquéfié sans que ses couilles n’ait le temps de claquer une seule fois son cul. Les embruns du désir mettaient son corps en branle, à l’abri de la brune dans la brume il se branlait et s’écoulaient la bruine. Cette meuf a la Lido en feu, un doigt dans le cul, deux dans la chatte, et Marie Marengo. Le Valvert sale, Marignan et ses râles, Michèle et son milord dans le piaf, tous à gueuler dans leur patelin qu’ils souffrent, s’aiment et sèment enfin des sèmes assis, tranquilles à la terrasse des esprits cassés. Ce soir ils seront douze à Trappes, sur leurs pc, tous branchés sur les artifices. Les apôtres à leur chope, les culs en rond à s’enfiler du Grant’s par la rosette, à refaire le monde ; Mike Brant qui chante depuis le poste de radio. La dégénérescence de Brooglie et Italia génère des cerveaux en grève ; eux ont sous les bras des kilos de colombienne en giclant sur leurs toiles des tonnes de peinture. Brooglie a le pinceau pubescent le moins brossé de Paname. À Montmartre, c’est dans les ateliers des odeurs d’eaux qui dorment. Au pieu, c’est l’opéra, milles eaux jaillissent en Milona ; c’est avec son Michel vibrant dans la chatte qu’elle jouit devant Snatch tandis que Brooglie fait de son balle un rouleau spumescent.

Au loin, c’est Nelson qui bouffe avec ses baguettes chinoises son gros kilo de merde.

Demain ma belle, on roulera dans une caisse le shit qu’on m’a vendu dans ces gangues de désespoir du monde moderne. Fini l’avion, fini le ciel, demain je trace sur des rails le galbe de ton corps. Qui sait, et si le train passait ?

Alexandre Boutard

Littératures contemporaines : le souffle coréen

La Corée du Sud, un article de magasine m’en a refilé la curiosité. Elle était entre autres l’invitée, le mois dernier, du salon « Livre Paris » ; pourtant, à l’exclusion de leur hégémonie vidéo-ludique et des quelques fantasmes de certains sur les femmes qui peuplent la péninsule, leur littérature, et plus amplement leur culture, ne sont pas parvenues à moi.

Gong Ji-young

Gong Ji-young

L’une des raisons objectives de son peu d’expansion serait la redécouverte très tardive de leur propre patrimoine littéraire. D’histoire, la Corée a été écrasée successivement entre les blocs chinois et japonais, et son code linguistique, le hangeul, fut associé à un code de résistance : la langue a longtemps été l’objet d’une transcription en caractères chinois, suivant le motif récurrent d’une volonté des vainqueurs d’assimilation culturelle. Au XVe siècle, c’est le roi Sejong qui instaure ce code de langue spécifiquement coréen, qui sera interdit un siècle plus tard par l’un de ses successeurs, malmené par des textes qui l’employaient. Anecdote intéressante, le hangeul a été perpétué par des courtisanes lettrées : à l’époque, l’érotisme et la subversion le tissent solidement. Jeong Myeong-kyo, un critique, dit que son pays, en tant qu’aire culturelle singulière, « aurait pu disparaître maintes fois, mais la langue a tenu bon » : preuve en est de la puissance de son souffle et point d’origine, peut-être, d’une écriture qui ne craint pas la frontalité : la littérature coréenne n’est pas, comme veulent le consacrer les topoï asiatiques, le cadre d’une critique allusive, portée par un peuple principalement soumis.

À peine libérée du joug japonais après la seconde Guerre Mondiale, la guerre de Corée (1950-1953) éclate et démet pays et populations, créant la partition fameuse du pays entre Nord et Sud. C’est pourtant à cette époque qu’elle explose économiquement. D’une puissance des plus limitées, elle devient l’énorme bloc qu’on connaît aujourd’hui, au prix nécessaire d’énormes cadences de travail ; la mémoire coréenne souffre du traumatisme et fait, dans sa littérature, resurgir le fait spontanément : Gong Ji-young, écrivaine épicée, ferme critique de la politique autoritaire menée par l’État ces dernières décennies, de sa misogynie et de son patriarcat féroce, déclare : « on a fait en cinquante ans ce que vous avez fait en plusieurs siècles. Comment voulez-vous qu’on ne soit pas fous ? La Corée du Sud est aujourd’hui l’un des premiers pays du monde en pourcentage de suicides. »

Pauvre et douce CoréeCe creux spatio-temporel que traverse la Corée peut s’observer dans la description que faisait, en 1904, le voyageur Georges Ducrocq, dans Pauvre et douce Corée : « Celui qui arrive à Séoul par la colline du Nam-San aperçoit, entre les arbres, un grand village aux toits de chaume. […] Séoul est une grande blanchisserie où le tic-tac des battoirs ne s’arrête jamais. Les femmes travaillent pour que leurs maris resplendissent et ainsi, pensent les Coréens, la vie est bien faite. […] Au coucher du soleil les boutiques ferment ; du pied des maisons s’échappe par les cheminées une fumée blanche et odorante, Séoul s’enveloppe d’un nuage qui sent le sapin brûlé, la nuit tombe, les lanternes s’allument et une vie nocturne commence, extraordinaire, où tous les passants ressemblent à des fantômes ». Aujourd’hui, Séoul n’a plus rien de ce village traditionnel. Certains critiques font le portrait d’un « incontrôlable rhizome », où « les gens sont en permanence distraits » (Kim Young-ha). Ducrocq, dans le même récit, rapportait enfin quelques mots populaires : « Quand les baleines combattent, les crevettes ont le dos brisé », lien se faisant évidemment avec les différentes guerres menées par les puissances environnantes entre lesquelles la Corée a fait figure d’acteur malingre.

C’est pourtant de ces deux blocs, fixés entre développement économique dense et séquelles de la guerre, que la Corée puise une inspiration prolixe et publie en abondance, en dépit des censures, des romans de guerre, porteurs d’une renaissance du réalisme et d’une puissante idéologie.

Monsieur-HanC’est avec l’élection en 1993 de Kim Young-sam que la péninsule redécouvre son passé littéraire et génère une nouvelle vague d’auteurs. Pourtant, et malgré ce regain de flamboiement culturel, les nouvelles générations conservent leur utilisation de l’écriture réaliste, souvent sombre et crue. Chose surprenante en soi, puisque les mots de Le Clézio, recueillis dans la Revue des Deux Mondes, en dressaient un portrait plus positivement onirique : « Au lieu des grands thèmes universalistes, au lieu des auto-flagellations de l’intelligentsia alexandrine de l’Europe, des États-Unis voire du Japon, les écrivains de la jeune littérature coréenne, nourris du secret, de la magie et des entêtements des chemins en dédale, écrivent sur la dérision générale du monde, sur les murmures du langage et sur les réalités de la vie de tous les jours ». Et si, dans un élan curieux, on ouvre un livre (dans mon cas, Monsieur Han, Hwang Sok-yong, 2002), c’est cette franchise – brutale –, celle qui donne leur aspect froissant aux paroles de l’Asie, qui frappe : loin des écritures tranquilles, on retrouve un souffle qui écorche, parce qu’il parle, avant de parler à quelqu’un, d’une mémoire qui doit s’incarner – pour que, littéralement, on la voie – avant d’être une seule mémoire :

« À bout de forces, il pleurait malgré lui et bavait. Quand il baissait la tête et commençait à somnoler, ils lui injectaient par le nez de l’eau dans laquelle ils avaient mélangé de la poudre de piment. Ses journées, interminables, étaient devenues un enfer. Il n’était plus ni professeur, ni réfugié, il n’était qu’un morceau de chair et d’os offert à la cruauté d’une époque en folie. »

Aujourd’hui fermement ouverte sur le monde, influencée également par lui depuis déjà presque une cent-trentaine d’années, la littérature coréenne, portée par sa récente histoire, redresse son mouvement de combat contre la résignation. Et, s’il y avait un commentaire à faire : ça a son charme…

Alexandre Boutard

Rob’One : « L’écriture a besoin de la force de l’instru »

Métro parisien

Nouveau titre des Boutardises, inspiré cette fois-ci des turpitudes du détestable rap lyrique. Aucun nom ne sera cité, aucun goût n’aura l’occasion d’être jugé ! Je suis remonté jusqu’à des sources de talent en quatre-vingt quatorzième département, pour dégoter le phénomène qui animera cette chronique : Rob’One, rappeur à la barbe et aux veuches soignés, au stylo plus proche de l’or des mines que de la poudre de mort des fusils des siècles passés (métaphore obscure, certes, mais il me fallait bien imiter le style journalistique et ses entrées-en-matière fulgurantes, j’engage mes confrères à m’excuser).

Rob’One – Freestyle Hantologique : https://www.youtube.com/watch?v=5c762cydw44  

Le Litterarium : Première question, histoire d’ouvrir et te présenter aux Lyonnais, qui es-tu, et qu’est-ce que tu viens faire dans ce game ?

Rob’One : je m’appelle Rob’One, 21 ans, quatre ans de rap, habitant de Chennevières en banlieue parisienne, bac +2 ! Et ce que je viens foutre ici… À la base, je dirais que j’ai énormément écouté du rap et que j’ai toujours aimé écrire en général, et comme l’équipe s’y était mis, et bien j’ai suivi le groupe et je me suis pris au jeu quoi !

Petit Chémar United FREESTYLE : https://www.youtube.com/watch?v=NlDplRASk5I

C’était un petit freestyle grinçant avec l’équipe ! De ton côté, on peut voir que tu balances une sacrée charge de rimes phoniques ; comment tu vois ton écriture, et d’une manière plus générale, l’écriture ?

Comment je vois mon écriture ? Je pense qu’elle paraît travaillée parce qu’évidemment comme elle est constituée majoritairement de multi-syllabes, ça force l’esprit à se concentrer sur une chaîne de sonorités (généralement, allant de 3 à 6 syllabes). Je crois qu’on peut dire d’elle que le travail va beaucoup dans le sens de la forme. Après, il est vrai que quand sur une mesure t’es contraint par les BPM (pour faire simple la vitesse des caisses claires, qui donne la vitesse des lyrics, en quelque sorte) à avoir un maximum de 12-16 syllabes « plaçables » possibles, le sens du texte en pâtit souvent.

11205995_10207169475497657_1486367120397656669_nTout est une question d’objectif, je crois que miser sur des multi-syllabes, c’est énormément jouer sur la redondance des sonorités, ce qui peut être fort appréciable quand c’est bien manié, et ce qui donne une rythmique particulière. Par exemple, je trouve qu’un nombre de syllabes pair donne une fin de phase plus abrupte et plus brutale, au contraire, un nombre de syllabes impair donne plus de rythmique et de « longueur » en fin de phrase, ça peut paraître plus « technique ».

De toute façon, quand on étudie un son, un texte, finalement ce qui est important, c’est la cohérence ; on doit pouvoir commencer par faire rimer douze syllabes ensembles sans donner de « fond » à son texte, et finir par des rimes pauvres tout en gardant une cohérence ; mais personnellement, je vois pas trop comment. Après quand j’observe l’écriture de beaucoup de potes à moi du OVR Crew — je pourrais citer Doc Shadow (qui a sorti un EP Docteur Malade en début d’année 2016, très qualitatif) et Raspa — qui, eux, n’écrivent pas du tout ou extrêmement peu à ma manière, mais qui sont cohérents dans leurs textes et qui jouent beaucoup plus avec un flow raggae/ragga/rap (et certains sons clairement bluffants, de mon point de vue), ou encore Hiercé, avec son rap glauque morbide, son génie c’est que sa structure déstructurée t’amène dans une genre de réalité pesante. Et bien l’écriture, si elle est cohérente rythmiquement et cohérente au niveau de la rime, ça ne peut qu’amener quelque chose — si t’es un peu doué quoi !

Je pense, pour finir, que l’écriture c’est trop vaste pour en parler dans une interview ; j’essaye de faire le tour rapidement sur les points qui me semblent principaux et, en tout cas dans mes dernières expériences textuelles, il y a besoin de la force de l’instru, énormément, parce que ça donne une puissance, une texture et un volume au texte malgré certains passages que certains trouveront bancals (qui en vérité ne le sont pas, mais n’ont pas le « fond visé par le ressenti général du texte »). En fait, dans des solos pas encore sortis à ce jour, que je garde plutôt pour construire quelque chose, mais qui ont commencés par la mouvance « Métro Parisien » (le dernier son que j’ai posté sur la page), et bien je fais moins attention à la rime (même si elle est très présente) et je laisse plus l’instru me guider et guider mon ressenti. Au final ça peut donner l’impression d’une dispersion et d’une sortie du contexte, mais l’instru étant triste, le ressenti en écoutant la globalité du son l’est nécessairement tout autant, et ça touche ; c’est sur ça que j’essaye de développer mon écriture, tout en essayant de respecter le plus le contexte d’écriture dans lequel m’a amené le piano, la guitare…

C’est toujours la mélodie l’inspiration ou tu as d’autres sources ?

En premier plan, je dirais que c’est toujours la mélodie qui me guide sur un sujet, et bien généralement, j’écris, ça rime ; ou alors j’ai une idée de rime, et je construis autour avec ce que je connais, ce qui sonne au mieux ; la plupart du temps en tout cas.

Rob’One – Métro Parisien – La Cousinade OVR Crew : https://www.youtube.com/watch?v=_Ufpe_Xkt9k

Beaucoup d’instinct donc. C’est assez intéressant cette prédominance de la forme sur le fond chez toi, sans qu’on l’exclue pour autant. Aujourd’hui on est, en tout cas dans les productions qui ressortent du rap underground, plus dans une version d’un rap assez « conscient ». Tu t’inscris plutôt dans le contre-mouvement. Tu jettes quel regard sur la scène, en général ?

La scène du moment, si t’entend par là les rappeurs actuels que j’écoute, je trouve que ça se diversifie vachement et, par mon expérience de l’écriture et ma scansion des textes (« l’émotion c’est la conscience donc pour de bon c’est la forme », texte non-titré), je m’intéresse à tout et peu de choses me déplaisent ; de toute façon à l’heure actuelle, le rap c’est de l’imaginaire, la réflexion que tu veux bien porter sur un texte te mène à apprécier la plus grosse des merdes existante, ou à détester le meilleur des textes conscients parce que tu le trouves trop fade. Alors, évidemment, il y a des choses que je préfère, mais il n’y a pas grand-chose que je déteste vraiment, ça sonne assez vague mais en fait, sur chaque bon texte, ben j’apprends, et j’y trouve mon compte. Par exemple, sur des sons moins « oldschool/conscient » que les enculés de puristes vont critiquer en masse sur Facebook (Booba, c’est l’exemple parfait avec ses derniers sons), je peux trouver mon compte intellectuellement. À partir du moment où une phrase me fait réfléchir. Par exemple « vivement l’été pourvu qu’il neige » : j’en ai discuté avec un ami à moi, pour lui c’est trop vaste et donc ça revient à rien dire, pour moi c’est intéressant, je peux arriver à en conclure des choses.

OVR Crew

OVR Crew

Il faut aussi rappeler que tu n’es pas complètement isolé : tu fais à la fois partie du collectif OVR et de La Cousinade. Tu nous en parles vite fait ?

Pour ce qui est du collectif, le OVR Crew, nous on aime plus le qualifier de « possee » ou collectif, parce qu’effectivement c’est composé d’énormément de gens, je crois qu’on doit être presque une quinzaine, y en a que je ne connais même pas, et de plusieurs groupes, comme La Cousinade, composée de Wiguili Jo et moi (celui avec qui j’ai commencé à rapper), la GRB Sekt, composée de tous les mecs de Marolles (94), Shimyo, Sidi M (Meskin auparavant), Remoub, et Lakayass, si je ne me trompe pas. Tout ça c’est un état d’esprit, on kiffe tous se donner et faire du son, généralement ça se passe chez Shimyo (dans sa chambre), qui a du matos pour enregistrer, pour mixer, pour créer des instrumentales, il a un bon gros passé artistique, ça nous guide vachement ainsi que toutes les influences de rap qu’on a chacun. Étant donné le nombre, c’est dur d’avoir des projets tous ensemble, mais personnellement je suis en train d’élaborer un truc, sans date précise, j’essaie de faire de mon mieux sur chaque son pour pas être déçu. Doc Shadow est sur un nouvel EP qui va s’intituler Bonne nuit les pantins, et Raspa compte sortir, je crois, son troisième projet qui va s’appeler Raspa fait son cinéma, qui n’aura pas forcément beaucoup de titres, mais qui annonce un album conséquent, enregistré totalement en studio et qui s’appellera Écoute ça ma gueule.

C’est dans la boîte !

Doc Shadow x RobOne x Remoub x Raspa x Shimyo x Wiguili Jo Le Sens Du Carnage (OVR) : https://www.youtube.com/watch?v=YY3GDqYrgNY

Et, évidemment, sans oublier l’ambiance d’ivrognerie, sur laquelle Rob’One insiste, qui fait varier les degrés du délire. Il décrit volontiers, avec un sourire aux lèvres, le collectif comme un groupe de gosses mécontents, lesquels actualisent un des fameux diptyques de la création banlieusarde : la substance et le seum. Il vous donne rendez-vous sur la chaîne d’Hiercux Poivrax pour découvrir la tambouille.
En attendant, on se revoit un de ces jours…

Alexandre Boutard

Les Boutardises : « Je suis Oignon » ; réforme de l’orthographe

Pulp Bescherelle

Annotations introductives

Cet article a pour vocation, à défaut de faire débat — je range mes crocs —, d’enrichir le retour critique qu’ont les usagers sur ce qui arrive à leur langue ; les premiers à produire une réaction étant naturellement ceux dont la maîtrise de cette dernière est la plus limitée (j’entends bien par là qu’ils n’en maîtrisent ni absolument la forme ni ne sont capables d’en apprécier l’historicité). Qu’on ne m’oppose aucun procès d’intention, je suis, sur ce dernier point, comme vous. Pour ce qui suivra, j’ai épluché le rapport réalisé par le Conseil Supérieur de la Langue Française de 1990. Voici ce qu’il dit.

Histoire simplifiée à l’extrême

Je suis wagnonL’Académie Française a été fondée dans la première partie du XVIIe siècle ; sa mission est, entre autres mais majoritairement, de faire de la langue un objet de rayonnement international (notamment, à l’époque, en la fixant). Le plus intéressant, ce qui parlera le plus à vos égos malmenés, le voici : cette entreprise fut engagée parce qu’on percevait dans la langue un idéal de beauté, de pureté, d’éloquence, de précision qu’il fallait à tout prix conserver et imposer à tous pour toujours. À notre époque, cette problématique est évidemment d’actualité ; on a donc ceci : « En installant, en octobre dernier (octobre 1989), le Conseil supérieur ici assemblé, vous (ici, le Premier Ministre) le chargiez, entre autres missions, de formuler des propositions claires et précises sur l’orthographe du français, d’y apporter des rectifications utiles et des ajustements afin de résoudre, autant qu’il se peut, les problèmes graphiques, d’éliminer les incertitudes ou contradictions, et de permettre aussi une formation correcte aux mots nouveaux que réclament les sciences et les techniques. »
Entrons dans le vif du sujet.

Les motifs

Dit très clairement, le motif est de rendre l’apprentissage de son code (c’est-à-dire l’orthographe) « plus aisé et plus sûr ». Quatre principes ont été suivis durant le travail de refonte de l’orthographe :
1) Ce devait être « ferme et souple », en garantissant la cohérence et la clarté — de forme et de fond — des rectifications, les professeurs auront ainsi une norme stricte sur laquelle reposer et baser le nouvel enseignement de l’orthographe ; et tout ceci ne se faisant évidemment pas à l’exclusion du code ancien (de l’orthographe telle qu’on l’a apprise, nous, « anciennes générations ») : il reste admis.
2) Mettre fin à des incohérences in-enseignables méthodiquement, qui ne servent « ni la pensée, ni l’imagination, ni la langue, ni les utilisateurs » ; le secrétaire perpétuel de l’Académie Française précise : « Ces rectifications ne prétendent pas à rendre l’orthographe simple et rationnelle (…) On rappellera seulement que, si la logique doit régir la syntaxe, c’est beaucoup plus l’usage et les circonstances historiques ou sociales qui commandent au vocabulaire et à sa graphie. »
3) Tenir compte des évolutions qu’on peut déjà observer.
4) Que les modifications ne prendraient pas la mesure d’un bouleversement de l’orthographe ; l’Académie promettant d’observer ses conséquences via des moyens informatiques.

Il faut rappeler que de telles modifications ont fragmenté l’Histoire de l’orthographe de France (« l’Académie française a corrigé la graphie du lexique en 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1878 et 1932-35 ») ; malgré ce rapport sanguin à elle, on grandit avec un code en mouvement constant ; ses évolutions nous sont strictement invisibles. Si on ne parle plus la langue du XVIIe siècle (post-fixation linguistique j’entends), on préserve l’essence de satisfaction qui voulut qu’on la fixât. Objectivement, cela nous rend « capables » de lire des textes qui s’apprêtent à fêter leurs quatre-cents ans, et c’est là-dedans que devrait se trouver la source de « confiance » : les modifications s’institutionnalisent sans perdre de vue qu’il faut que les générations se comprennent et que le savoir filtre.

Dans les faits

soupeSi vous recherchez un exemplier justifiant tous ces nouveaux faits, la source est en fin d’article. En attendant, parlons des modifications effectives :
1) Les mots composés (« porte-monnaie ») se verront « soudés » à l’exception de ceux dont l’agglutination amènerait une mauvaise prononciation ou quand la dernière lettre du premier mot-composant et la première du second sont des voyelles (pour éviter qu’il diphtongue). L’exemple choisi par le secrétaire est « extra-utérin », qui donne sans tiret extrautérin (phonétiquement \ɛkstʁoteʁɛ̃\ au lieu de \ɛkstʁa-yteʁɛ̃\).
2) Les mots d’origine étrangère s’actualiseront selon le code grammatical français (un match, des matchs ; un cardigan, des cardigans ; un boom, des booms ; etc.).
3) L’usage de l’accent circonflexe, ou encore « accent du souvenir », utilisé en français pour rappeler la présence d’un graphème qui est tombé, est refondu. Celui-ci sera conservé sur les lettres a, e, o et ne sera plus obligatoire sur les lettres i et u à l’exception de cas utiles, tels que la conjugaison ou l’occurrence d’accents diacritiques (signes qui apportent une précision ; on prendra l’exemple d’une homographie qui court sur les réseaux sociaux : jeune/jeûne ; sur/sûr ; etc.).
4) À l’instar de l’accent circonflexe, l’utilisation de l’accent tréma est modifiée ; il devra désormais se placer sur la voyelle prononcée (aiguë devient aigüe ; exiguë devient exigüe ; etc.).
5) L’utilisation de certains accents aigus ou graves est modifiée afin de mieux coller à la production phonétique et dont l’exception ne trouvait un sens que dans la convention ; on aura notamment événement qui deviendra évènement ; considérerai qui deviendra considèrerai ; etc.
6) Concernant les participes passés de verbes pronominaux, se laisser voit son utilisation alignée sur se faire, c’est-à-dire qu’il devient invariable s’il est suivi d’un verbe au mode infinitif. Exemples donnés par le secrétaire permanent : « elle s’est laissé mourir (et non, laissée) ; je les ai laissé partir (et non, laissé(e)s) » à l’instar de « elle s’est fait maigrir » ou encore « je les ai fait partir ».
7) Enfin, concernant les anomalies comprises dans certaines séries de sens brèves, elles seront gommées : chariot (un seul r) devient charriot (deux r) ; cuissot (-ot) devient cuisseau (-eau) ; douceatre (-eatre) devient douçatre (-çâtre) ; etc.

Enfin, pour l’anecdote, nénufar, ce mot-blason (d’origine arabo-persane), a toujours été orthographié ainsi, sauf dans la huitième édition du dictionnaire où sa graphie a été modifiée (1932-1935). Le ph est justifié par une racine grecque, quand la racine étymologique est autre, il devient une anomalie de langue. Le mot « pharmacie » n’est en conséquence pas concerné (racine grecque pharmakeia).

Pour l’exposé détaillé et très savant, je vous laisse vous rendre sur le lien suivant, où tout est expliqué très en détail.

Conclusion peu utile

En conclusion peu utile, message à tous ceux qui parlent de novlangue, de décadence, d’appauvrissement, d’affaissement du niveau, à tous les « je suis oignon » qui se renseignent au travers de grands médias seulement : le jour où vous consulterez des documents-sources, des ouvrages de spécialistes afin de vous forger une opinion et non plus les seules informations médiatisées, vous pourrez prendre une position d’Ancien ou de Moderne, d’ici là, il ne reste qu’à s’occuper de ses domaines de compétences et de subir les mouvements de ceux qu’on n’entend pas, à bon entendeur, salut !

Alexandre Boutard

Les Boutardises : poème gagnant de la Veillée Poétique du 22 octobre 2015

Oiseaux

Arrivé — enfin ! ne me direz-vous sûrement pas — et sans retard, l’article du poème gagnant de la première veillée poétique de la saison 2015-2016 : Où allons-nous où, de Yve Bressande ! Il a dû, de mémoire, faire l’unanimité auprès de la commission ; il a dû nous percer la gueule au recours du coup d’épiphore qui titre le poème et conclut chaque strophe (sic). Je pensais faire une analyse plus littéraire du texte mais j’ai trop graille de cette chose-là et il me fallait un autre prisme — et je n’en ai pas trouvé. Lors de la veillée, il a commencé par nous dire de ne pas suivre scolairement sur nos reprographies, que la version qu’on avait du poème était déjà tombée et que celle qu’il tenait ne le tarderait sans doute pas. Ça me rappelle des histoires de vitalité du texte littéraire, qu’on pense à tort figé mais qu’on désosse progressivement des marques obscurcies du temps, des censeurs, des manies auctoriales selon les éditions et les époques. Et c’est peut-être la vitalité des sujets du texte qui est à retenir, qui bougent sans crever, jusqu’aux frontières où l’indigence ne s’émeut plus aux coudes de la mort mais de l’espoir, des mêmes milliards de pas collectifs. J’ai finalement le goût de l’analogie forcée : « Quel est le peuple préféré de Wotan bien qu’il soit cruel envers lui ? » Demande le voyageur borgne Wotan en réponse à l’interrogatoire-décompte que lui impose Mime, le nain de la forêt, la sorte de rempart, après qu’il a obtenu le refuge qu’il réclame. La beauté opératique du premier acte de Siegfried — qui écrase sans succès la violence de la rencontre avec l’altérité — racle le poème ; le destin des déracinés, condamnés aux « palabres et marchandages sans fin » pour prouver, encore, que leur statut de déshérités du monde ne menace pas l’ordre agréable du citoyen d’Europe… Enfin. On s’est dit, autour de la table de réunion, qu’il s’agissait d’un bon poème, que le souffle prenait, qu’il réglait le dilemme, qu’on avait notre mule. Et il a pris d’autres atours dans la bouche du poète, c’était peut-être plus beau que sur le papier. La voix, avec le texte, a ce pouvoir. Non ?
En désespoir de prose, voici la version qui déjà, auprès de son auteur, doit être un souvenir d’enfance, à laquelle je fais précéder mes hommages et le respect de la commission des veillées, et qui mérite son bien ouej m’sieur Bressande ! Avec ça…

Alexandre Boutard

Où allons-nous d’Yve Bressande

YvePourquoi ces ruines de toutes parts
Ces rafales qui décapitent
Ces terribles bourdons qui crachent mort et destruction /
Pourquoi ces cris et ces pleurs
Ces paroles définitives
Ce mot – départ – répété jusqu’à bouche sèche /
Pourquoi ce maigre sac posé là
Où allons-nous où
Chemins au milieu des oliviers
Ruelles de notre quartier de notre village
Rues populeuses du souk
Soirées d’été à taper dans ce ballon pelé
Fêtes où nous aimions danser /
Aujourd’hui nous piétinons
Tous se sont réunis
Interminables embrassades
Des gouttes nombreuses nous arrosent
Pourtant le ciel est bleu et sec
Quelle est cette pluie sans nom /
Ce matin ou ce soir nous partirons
Où allons-nous où
Nous suivons et nous sommes suivies
Un pas après l’autre
Vers quel horizon quels nouveaux pays sages (?)
Cent pas mille pas
Plaines montagnes se succèdent
Cailloux sable goudron
Nous blessent nous brûlent
Nous usent trop vite /
À peine parfois une pause
Nous nous détendons quelques minutes
L’eau du ruisseau rougit autour de ses pieds /
C’est reparti
Dix mille pas cent mille pas /
Nous sommes solides et dures à l’épreuve
Un bon artisan nous a fabriqué
Toutes de cuir épais et résistant /
Où allons-nous où
Des mots s’échappent des bouches
Rebondissent et nous rendent plus légères
Europe Liberté Paix Travail
Un autre tombe comme une lourde grille
Frontière
Il nous oblige à des jours de surplace
À des palabres et marchandages sans fin /
Nous en avons déjà traversé plusieurs /
Nous repartons à l’aube naissante
Au creux d’une nuit protectrice
Et toujours la même terre le même soleil
Où allons-nous où
Parfois de nouveau les cris
La peur la panique
Nous courons le plus vite possible
Sans jamais revenir sur nos pas
Avancer coûte que coûte /
Se heurter à de nouveaux mots
Migrants ils disent
Retour ils disent
Papiers ils disent
Bienvenue ils disent
Monnaie ils disent
Monnaie nous savons ce mot universel
Il est vert et précieux
Bien plus utile que le passeport
C’est nous qui le cachons
Petits paquets biens serrés
Enveloppés de soie
Un à gauche un à droite
Où allons-nous où
Berlin Stockholm Calais Londres
Des rêves des histoires
Le soir autour d’un feu de bois
Dans un conteneur surchauffé
Sur ce radeau ballotté par des vagues assassines /
Les mots sont l’essence du voyage
Les grains d’un chapelet d’à venir /
Nous au ras du sol
Nous comptons les pas
Un million de pas dix millions de pas
Où allons-nous où
Nos lacets ont craqué plus d’une fois
Bouts de ficelle ruban adhésif
Nous sommes au bout du rouleau
Rafistolées jusqu’à la corde /
Nous tiendrons
Nous tiendrons cent millions de pas
Mille milliards de pas s’il le faut
Où allons-nous où
Où se termine le voyage
Nous avons vu jeter de la terre sur certaines d’entre nous
Nous en avons vu séparées abandonnées
Mais nous nous tiendrons
Nous irons jusqu’au bout /
Camions bateaux trains taxis autobus
Des mots des mots
Des mots qui nous font avancer
Des mots que nous ne comprenons plus /
Où allons-nous où
Ici l’air est humide et salé
Où sommes-nous où
Ces fils barbelés
Ces uniformes qui nous entourent
Toute cette boue
Est-ce ici la fin du voyage
Était-ce pour cela ces innombrables pas
Était-ce pour cela que /
Nous avons parcouru ces milliers de kilomètres
Nous avons compté cent mille milliards d’étoiles
Nous avons tout donné tout /
Nous arrivons à destination
Il y a destin et nation dans ce mot
Il y a nouvelle vie
Il y a nouveau départ
Il y aura nouvelle langue
Il y aura peut-être un peu encore de la joie /
Nous y sommes où
Toujours inséparables
Nous avons fait la paire /
« Mission accomplie » /
La terre est ronde
Un jour peut-être nous reviendrons
Semelles devants
… semelles de vent…

Les Boutardises : le soupçon de misogynie

12071593_1635182596755637_424704004_nLes revues de littérature underground semblent s’être éteintes ; du moins, et c’est peut-être parce que je ne prête pas beaucoup d’attention aux mouvements qui s’embrassent à mes alentours, je n’en connais aucune précisément (est-ce bon de faire cet aveu dans une gazette qui se veut, pour sa production principale, journalistique ?). Écrire, le sens est noble ; les réunions liminaires du Gazettarium m’ont appris néanmoins qu’il n’y avait pas à suivre une idéation imprécise de l’acte de journalisme littéraire mais qu’il fallait produire à partir d’un matériau qui nous parle. Il m’a semblé, tout spontanément, que rien ne supplanterait davantage mes sens que de faire des chroniques fictionnelles, mettant en scène de brèves résurgences de pensées littéraires. Voici donc la naissance de ma propre revue ! Je déclare ouvertes LES BOUTARDISES ! En vérité je vous le dis, au diable le journalisme ! Je ne m’en sens pas digne. Faisons ici acte de littérature, et créons une atmosphère de teintes amusantes.

J’ai, sur les caisses brûlantes d’une grande surface, alimenté mon été à différentes lumières de la littérature étatsunienne du siècle passé ; entre, pour ceux qui nous intéressent aujourd’hui – il me fallait un auteur qui m’était inconnu –, Fante et les ouvrages qu’il me restait à lire de Bukowski. Première source de surprise : « les femmes ont une représentation bien traditionnelle ! » ; il ne doit pas exister de lignes misogynes aussi modernes qu’en ces ouvrages ; une question jaillissait : « mais pourquoi jubilai-je !? » Eh bien, parce que les aspérités sont colossales entre la femme fictive d’alors et la femme fictive d’aujourd’hui, qui se démène pour qu’on calcule avec elle véritablement. Elles sont, toutes, entre Arturo Bandini et Henry Chinaski, des déclencheurs néfastes et des sources de terreur : des putains usées aux ménagères soumises en passant par tous les archétypes prototypiques du déterminisme social, elles ne sont que des monstres d’irrationalisme difformes et ultra-sensibles. Aucune n’est flouée par les biais postmodernes de la « littérature underground » contemporaine (portée notamment par les différents blogs, articles, Tumblr, etc.). Ma question était légitime : « les femmes peuvent-elles vraiment, depuis qu’elles ont accès à la même éducation que nous, être devenues nos égales ? » ; direction Internet pour trouver une réponse (<3) !

Entendons-nous, ce que j’appellerai ici « littérature underground » est le corpus non-censuré de textes qui retracent ou une expérience sociale ou un propos s’éloignant du style neutre des articles proprement journalistiques, on y regroupera les recueils de memes et les textes idéologues ; de tout texte d’illustres noyés-dans-la-masse qui traite du sujet féminin ; la littérature féminisée/féminisante et pro-féminine foisonnent.

12116461_1635182876755609_125081511_oJ’ai partagé mes lectures entre madmoizelle.com, des Tumblr divers, des forums d’échange qui parlent notamment de la culture du viol ou de la place des femmes dans la société occidentalisée et d’ailleurs, et quelques autres sources émanant des profondeurs du web dont les intérêts principaux étaient la mise en exergue des voix plus virulentes, plus extrêmisées d’un parti comme de l’autre. L’image des femmes, sous les plumes masculines comme sous les plumes féminines (sic), y est duelle ; il y a d’un côté la littérature intellectuelle qui combat le patriarcat, tant dans ses codes sociaux que linguistiques, éclate les topoï surannés de la femme soumise qui subit le quotidien comme une pauvre bête de champs, qui questionne ses interactions sociales et la façon dont son habitus la mène à être dominée ; d’un autre côté la dénonciation didactique de sa vulnérabilité, en outre, son énervement profond face aux différentes pratiques masculines de rue (ou d’ailleurs), comme le harcèlement (ou le cyber-harcèlement), en allant jusqu’à remettre en question les infrastructures citadines, générées selon les activités sociales masculines spécifiquement– entendre ici « qui favorisent l’inertie des hommes et contraignent au mouvement permanent les femmes » –, qui empêchent leur sécurité. En réalité, il n’existe dans sa grande majorité que la seconde partie des thèses proposées ; le discours dominant tend vers une volonté de conscientiser générale : les femmes ne sont pas des bouts de viande et peuvent même sortir traumatisées de certaines interactions. Je me suis attardé sur « le projet crocodiles », dont le parti pris du dessinateur/scénariste (masculin) est de transformer les hommes (sans distinction, pour des soucis de cohérence) en crocodiles et de les confronter à différents schémas de rencontre avec des femmes auxquelles, sans le réaliser, ils feront du tort ; qu’ils choqueront, humilieront, brutaliseront, où ils généreront angoisses, peurs, malaises (la main vient d’ailleurs de passer, une femme s’en occupe désormais). Entre Bandini et Chinaski qui traitent les femmes en salopes sans les respecter et ce nouvel artiste, les enjeux ont changé ; bien que le procédé ne soit pas nouveau, on explicite les différents faits des femmes et on en fait des actrices prosaïques des scènes sociales littérarisées. Il n’est dès lors question que de les introniser et de briser les nombreuses entraves sous lesquelles elles pourrissent.

Pour le cas de la littérature – dans son acception plus commune –, il devient difficile d’identifier le sexe des plumes – on peut essayer d’en préjuger selon certains mécanismes d’écriture éducationnels inconscients du narrant mais l’estimation reste imprécise – et le courant général semble se féminiser – à s’efféminer, plus précisément. On est dans une époque où Judith Butler est passée, où les enjeux sociaux prédéterminés par le genre sexué se délient, où l’on essaie de faire la différence entre genre et sexe. Entre la pré-mouvance de la beat generation avec Fante, son heure décadente de gloire sous Bukowski (qui réfute catégoriquement cette affiliation d’ailleurs) et l’ère moderne, des changements monumentaux ont été conduits concernant la représentation collective des femmes ; identités collective et individuelle fragilisées, postmodernisme, tant de coups de hanche (sic) dans le massif littéraire !

Et pourtant, si dans nos esprits virils elles restent des salopes ignares avec lesquelles il est inconcevable d’avoir la moindre discussion intellectuelle, si elles restent des êtres dont la seule langue est celle des sentiments et des paroles ésotériques, notre rapport social à elles est de plus en plus contraint. Où se sont donc enfuies ces heures superbes où le fait des hommes étaient l’autorité et la domination sexuelle ? Ah !… Pas encore si loin, ne nous tracassons point trop. Il doit bien, à l’instar de la pornographie de Chinaski, nous rester quelques femmes à connaître et quelques autres à faire rosir.

Afin de conclure sur une note plaisante, puisque la lecture de ces différentes sources d’esprit m’ont épuisé, je voudrais citer Oscar Wilde : « Les femmes forment un sexe purement décoratif, elles n’ont jamais rien à dire mais elles le disent d’une façon charmante » ; enfin, si j’en rigole bêtement, n’était-ce pas que je suis de l’autre côté ? (<3)

Alexandre Boutard