De la perméabilité de l’être humain

Le mot d’ouverture, par Jacques Darras

« Whitman échappe aux lectures partielles donc partiales. Pour comprendre la qualité d’« elusiveness » (insaisissable fugacité) qu’il s’attribuait à lui-même ou, suivant sa propre image, cette « furtivité de vieille poule dissimulant son œuf dans le creux d’une haie », il faut s’essayer soi-même à l’exercice du commentaire. Dans les Feuilles d’Herbe tout file, tout coule, tout fuit, tout est conçu de telle façon qu’aucun fil n’est réellement décelable sur lequel on pourrait tirer, démaillant d’un coup la toile. Il faut reculer de plusieurs pas et réfléchir dans la distance. »

Aujourd’hui, une lecture impulsive

Il n’est pas rare que nous goûtions joyeusement un texte ; toutefois, il faut pour atteindre un état fébrile que ce dernier soit particulièrement sensible. C’est le cas du poème d’aujourd’hui : « Il y avait un enfant qui sortait de chez lui », de Walt Whitman.

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Le Garçon à la baguette de pain, Willy Ronis

C’est par hasard que je le découvre dans les Feuilles d’herbe, dans la quête un peu lasse de renouer avec la langue poétique. J’ai dans l’idée qu’il faille que celle-ci touche la nôtre ou, du moins, qu’elle ne s’en écarte pas trop. Mais il semble que j’ai été amer sans raison : là, sous mes yeux, de longs vers qui me parlent du caméléon humain se sont profilés, sans même que j’espère :

« Il y avait un enfant qui sortait tous les jours de chez lui,
Et la première chose que ses yeux rencontraient il la devenait
 »

C’est le conte de la perméabilité humaine qui se développait sous mes yeux et qui a décliné, sur 39 vers libres, l’absence de fixation, quant à d’éventuels objets, observée chez l’« enfant ». C’est dans un premier temps qu’on voudrait définir un message optimiste, qui parle de curiosité et surtout d’ouverture en dépit des instants qui perdent doucement de leur lumière. Si l’« enfant » mue autant, c’est que tout l’intéresse. Assez vite pourtant, c’est les valeurs itératives qui prennent le pas, et si les thèmes se multiplient sans fin, il n’en reste pas moins que l’« enfant » ne fait rien qu’il n’a pas déjà fait, dans la même routine, toujours qui « sortait tous les jours de chez lui », dans un empêtrement morbidement commun.

De la vie de l’enfance à la vie

Le paradoxe m’a semblé tenir dans la vitesse : y avait-il moyen qu’il appréciât toutes ces choses qu’il devenait à la vitesse où les choses lui arrivaient puis repartaient ? Rien ne le laisse entendre, et ses métamorphoses continues poussent à imaginer qu’il prend les traits des choses qu’il devient sans jamais les marquer des traits qui lui sont propres. C’est là que la chose est intéressante : l’« enfant » n’a pas de consistance pour lui, il s’inscrit dans la fuite, ou plutôt dans le mouvement vers ce qui n’est pas lui. Et plus ces choses qu’il devient s’amoncèlent et plus la transition se fait depuis sa vie d’enfance vers sa vie d’ensemble.

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Walt Whitman

Rien ne peut faire imaginer une émotion : l’« enfant » s’assimile, puis l’enfant disparaît. Il est d’ailleurs toujours l’attribut des sujets dès lors qu’il s’extrait de chez lui : « Furent lui les pousses des champs, quatrième Mois cinquième Mois » ; jusqu’à ce vers final, où sa position se stabilise : il y devient alors définitivement l’attribut des sujets qui l’ont appelé tout le long, à jamais dépouillé de sa capacité à être le thème de ses propres procès :

« Devinrent l’enfant, firent partie de l’enfant qui sortait tous les jours de sa maison, et qui depuis et aujourd’hui est sorti et sort encore de sa maison, et sortira demain et tous les autres jours. »

Ainsi, et encore sans trop d’explications, ce poème fait état d’une disparition ; une disparition qui trouve une source plausible dans l’action d’immobilité. Cet « enfant » qui « sortait toujours de chez lui », aurait-il disparu s’il n’avait pas fini, sans qu’il ait d’emprise dessus, par s’aliéner aux autres ? Rien ne nous le dira. Mais c’est l’esprit qui tourne que je clos le livre et m’intéresse enfin à vous le partager.

Alexandre Boutard

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Même les cow-girls ont du vague à l’âme

poche og1 « Si une poule et demie pond un œuf et demi en un jour et demi, combien de temps faudra-t-il à un singe ayant une jambe de bois pour retirer tous les pépins d’un fenouil conservé dans le vinaigre ? » Voilà à quoi ressemblent vos partiels ? Pas de panique. Les grandes vacances approchent pour les étudiants ne manquant pas d’idées pour passer son temps libre. Des plages de sable fin aux montagnes en passant par les villes touristiques, chacun prépare son aventure, prêt à braver les moustiques, la chaleur et la foule. Une question existentielle retient pourtant nos globetrotters cloués sur le fauteuil de bureau, les yeux rendus secs par leur écran d’ordinateur : comment atteindre leur destination de rêve sans que leur carte bleue vire au rouge ? Pas d’inquiétude. Tom Robbins a la solution ! Êtes-vous friand de grands espaces et d’air frais ? Le vol à dos de grue est fait pour vous ! Avez-vous le vertige ? Qu’à cela ne tienne. Nos amies les amibes seront ravies de vous faire traverser les mers et les océans ! Vous préférez la terre ferme ? Très bien, il ne vous reste alors plus qu’à imiter Sissy Hankshaw : prenez vos pouces en main, échauffez-les bien par une série de flexions-extensions, puis tendez votre favori bien droit vers le ciel ! Prenez la pause : ça y est, vous êtes auto-stoppeur. Il ne vous manque plus qu’un bon livre pour tuer le temps : Même les cow-girls ont du vague à l’âme vous attend les pouces fermes !

« Pour sa compétence dans ses pérégrinations aussi bien que pour sa résolution quasi parfaite des tensions sexuelles, l’amibe (et non la grue) est par la présente préface proclamée mascotte officielle de Même les cow-girls ont du vague à l’âme. »

Des personnages dignes de Lewis Carroll

autostop « Il y a des gens qui choisissent d’être fou pour affronter ce qu’ils tiennent pour un monde dément. Ils ont adopté la folie comme style de vie. […] La seule manière de les amener à renoncer à leur folie est de les convaincre que le monde est sensé. Or, je dois avouer avoir constaté qu’il était presque impossible de soutenir une telle conviction. » Tom Robbins

Bienvenue dans l’autre Amérique, celle de Tom Robbins. Ici, chacun y va de sa petite faille. Enfin, « petit » est un euphémisme si on considère les pouces de Sissy, deux excroissances difformes, grosses comme des saucisses. Oui, des saucisses. Vous trouvez ça drôle ? Il n’empêche que notre « Berthe aux grands pouces », incapable d’être ouvrière, chirurgien, ou même de faire ses lacets – en bref bonne qu’à se « tourner les pouces » – s’est découvert un formidable talent d’auto-stoppeuse. Pour aller où ? Autant demander à Alice de choisir entre le Lièvre de Mars et le Chapelier Fou ! Heureusement pour Sissy, « ces pouces [étaient] le seul défaut d’une silhouette exquise par ailleurs pleine de grâce. C’était comme si Léonard avait laissé pendouiller un spaghetti du coin de la bouche de la Joconde. » Aussi est-elle bientôt repérée par la Comtesse.

La Comtesse n’est pas une femme, la Comtesse n’est même pas comtesse à proprement parler. À proprement parler, la Comtesse est un « magnat des déodorants intimes » qui ne supporte pas l’odeur des vagins : « J’abhorre la puanteur des femmes ! Elles sont si douces telles que Dieu les a faites, puis elles se mettent à folâtrer avec les hommes et les voilà bientôt qui puent. Comme des champignons pourris, comme une piscine javellisées à l’excès, comme un thon qui prend sa retraite. Elles puent toutes. » Cependant la Comtesse possède une agence de mannequinat pour laquelle Sissy posera, ainsi qu’un ranch appelé la Rose de Caoutchouc où se trouvent des cow-girls prête à faire un coup d’État.

Les cow-girls (qui ne sont pas de vraies cow-girls, vous l’aurez compris) « revendiquent l’égalité avec les hommes sous la conduite de la belle et sauvage Bonanza Jellybean » avec laquelle Sissy, pourtant mariée à un Indien Siwash, aura des rapports pour le moins intimes. Dans le ranch de la Rose de Caoutchouc on n’entend pas beaucoup le hennissement des chevaux, et on ne peut pas dire que les cow-girls s’y connaissent vraiment en vaches. En revanche, elles ont des grues, des chèvres, et le Chinetoque qui veille sur l’Horloge non loin de là.

Le Chinetoque n’est pas Chinois, il n’est pas plus Japonais : c’est un Indien. L’Horloge qu’il protège est une sorte de sablier géant qui sert de totem au peuple de l’Horloge. Vous suivez toujours ? Tant mieux, parce que Sissy n’en a pas terminé de rencontrer des individus loufoques. Le plus farfelu d’entre eux est sans doute le docteur Robbins, le psychiatre de Sissy, qui n’est rien d’autre que l’intrusion de l’auteur dans son roman.

Mis côte à côte, ces personnages marginaux caricaturent et réinventent une société qui les a rejetés et qu’ils rejettent à leur tour. Plus que le bonheur, c’est avant tout la liberté que recherchent les héros de Même les cow-girls ont du vague à l’âme.

Dr Jekyll et Mr Hyde : auteur et narrateur savant-fou

calamity jane quoteAu-delà des personnages et de leur parcours délirant c’est, paradoxalement, le narrateur qui donne tout son intérêt à ce roman. Pétri d’humour et de connaissances aussi aléatoires que ses jeux de mots, c’est lui qui anime le récit et fait vivre le langage. À ce titre on soulignera la traduction très réussie de cette œuvre qui, tout en traits d’esprit et expressions idiomatiques dénaturées, a dû donner beaucoup de fil à retordre. Ces interruptions nous font généralement perdre le cours du récit bien qu’elles ne soient que très rarement des digressions mais le plus souvent des métaphores humoristiques venues éclairer le sens de l’action. Même si le sens caché de ces métaphores est parfois obscure : « La température rectale normale d’un oiseau-mouche est de 40,3. » Il faut admettre le plaisir que nous avons parfois à nous perdre. Il arrive aussi que le lecteur en vienne à se demander si le narrateur ne le mène pas en bateau, comme lorsqu’il nous annonce que « Les nageoires de dauphins contiennent cinq doigts à l’état de squelette. Autrefois, les dauphins avaient des mains ». Mais c’est justement ce jeu permanent qui donne sa dynamique à une histoire qui, sans cela, serait aussi monotone que le vrombissement d’un moteur de Cadillac.

Derrière l’apparente légèreté de ce roman se cachent néanmoins des réflexions très sérieuses. Industriel, politiques, médecins, religieux, écologistes, hommes, femmes, artistes, animaux : Tom Robbins n’épargne personne et « lance une charge féroce mais burlesque contre la tyrannie de la normalité et exalte la richesse de la différence, quelle qu’elle soit : sexuelle, ethnique, culturelle ou physique », ainsi que l’affirme le Journal d’une lectrice.

Une critique Rabelaisienne de la société

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« Il existe en fait d’innombrables façons de vivre dans l’allégresse et la bonne santé sur cette sphère trémmulante, et probablement une seule et unique manière – l’industrialisation des concentrations urbaines – d’y vivre stupidement : et l’homme s’est jeté dessus. »

Sans jamais se défaire de son humour grinçant et décalé, Tom Robbins n’hésite pas à évoquer des sujets polémiques sans prendre de gants. Loin d’être subtil, cet auteur phare de la contre-culture américaine a quelque chose du culotté Rabelais, et tant pis s’il n’est compris que de lui-même et ne fait rire que lui. Roman écologiste ? Sans doute. Anticapitaliste ? Probablement : « C’était le sixième jour, le jour où, selon la version judéo-chrétienne de la Création, Dieu dit : que la chaise d’enfant et la libre entreprise soient ! » Roman moralisateur ? Douteux ! Nous dirions plutôt subversif : « Le feu est la réunification de la matière à l’oxygène. Si on garde cela en tête, chaque incendie peut être considéré comme une réunion, un motif de réjouissance chimique. Fumer un cigare, c’est mettre fin à une longue séparation ; faire brûler un poste de police, c’est rapatrier des milliards de molécules en liesse. »

Enfin, et peut-être avant tout, Même les cow-girls ont du vague à l’âme est un roman féministe qui sort de l’ordinaire : ni plaintif ni revanchard, il n’en est que plus réussi. Tom Robbins « pleur surtout sur les cow-girls qui pensent comme des cow-boys » et met un grand coup de botte dans la fourmilière en attaquant non pas les hommes, mais les femmes !

« Les relations hétérosexuelles ne semblent mener qu’au mariage, et pour la plupart des pauvres femmes qu’on abrutit et à qui on lave le cerveau, le mariage est l’expérience la plus forte. Pour les hommes, le mariage est une affaire de logistique efficace ; l’homme trouve sa nourriture, son lit, son entretien, la télé, la minette, les rejetons et autres petites douceurs sous le même tout, ce qui lui permet de ne pas trop y penser et d’épargner son énergie psychique. Et il est alors libre d’aller livrer les batailles de sa vie, à quoi se résume l’existence. Mais pour la femme, se marier c’est se rendre. Le mariage, c’est quand une fille abandonne la lutte, sort du champ de bataille et laisse dès lors l’action vraiment intéressante et importante à son mari, qui à marchandé pour « s’occuper d’elle ». Si les femmes vivent plus longtemps que les hommes, c’est qu’en réalité, elles n’ont pas vraiment vécu. »

Même les cow-girls ont du vague à l’âme est LE livre idéal pour se détendre tout en donnant à son cerveau la substantifique moelle dont il a besoin pour fonctionner ! Si vous n’avez pas le courage de réviser pour vos partiels, inutile d’essayer de tuer le temps : Tom Robbins s’en charge pour vous ! N’hésitez pas non plus à l’emporter dans votre sac de plage ou de randonnée ! Et pour ceux qui passeraient par la case rattrapages (ou pire) :

« Vous devez savoir maintenant que nous payons nos triomphes aussi cher que nos défaites. Alors, allez-y, ratez ! Mais ratez avec esprit, ratez avec grâce, ratez avec style. Un échec médiocre est aussi insupportable qu’un succès médiocre. Adoptez l’échec. Débusquez-le. C’est peut-être la seule manière dont certains d’entre nous serons jamais libres. »

Céleste Chevrier

Les haïkus de Kerouac : de simples riens dont l’éclat irradie sans trêve

L’éclatante errance : la genèse

 

48_Anh-Minh_Jack-KerouacKerouac n’aura de cesse d’arpenter les États-Unis, à la recherche d’une Amérique mythique. À un rythme frénétique, il expérimente de nouvelles formes d’expression. Nous sommes en 1955, année de la naissance de la Beat generation. Il choisit l’errance pour fuir le malaise social. Par l’écriture, il fuit ce sentiment d’inquiétude intense, ce sentiment qui nous fait croire que le pire est encore à venir.

Son écriture est philosophique. Elle cherche à élucider l’origine de la souffrance, de la mort. Elle vient palper les contours du bien et du mal (Visions de Gerard, Big Sur). Ce mal moral, naturel et inévitable selon lui. Elle cherche à surmonter la souffrance en la solutionnant par la mort (Sur la route), passage mystique qui vient combler le sentiment de perte que ressent l’homme depuis sa chute du jardin d’Eden.

 

Mais c’est par le bouddhisme qu’il trouve un nouveau sens à la souffrance (Clochards célestes, Anges vagabonds, Tristessa). La vie ne serait que souffrance, marquée par le cycle de la vie et de la mort, par l’impermanence. La vie est comme un rêve déjà terminé (« a dream already ended »). Seul le détachement conduit à la libération spirituelle et existentielle. La voie vers la sagesse est longue, difficile. La poésie lui sert de repère, lui ouvre la voie.

 

L’éclat de la spontanéité

 

Le haïku est une forme poétique qui éclot et s’épanouit dans un souffle. Sa beauté réside dans un travail de patience, de précision. Les mots sont pesés, mesurés. Le cisèlement de la langue ne recherche pas la pure perfection stylistique. Il faut parvenir à révéler la spontanéité de la vie. La simplicité n’est qu’une habile construction. Ce souci d’économie, d’épuration doit disparaître pour donner l’illusion de la nature même. Le haïku n’est pas une création, une recréation du monde. Il est une révélation. Il cherche à capter doucement le bruissement de la vie, son silence. Il ne transforme pas pour embellir, il fait sourdre l’invisible. Il intensifie la présence du monde qui nous entoure. Selon Bashô un poème achevé doit lier l’immuable, l’éternité (fueki) à l’éphémère, le fugitif (ryûko).

 

Le haïku est un souffle, une respiration dans l’œuvre poétique de Kerouac, qui imite les grands maîtres japonais. Ses haïkus sont structurés autour de l’une des quatre saisons (kigo) et d’une césure (kiregi). L’observation de la nature est au fondement de la poétique des haïkus, qui est ensuite retravaillée pour tendre vers l’épuration lexicale. On met à nu afin de signifier la beauté et la préciosité de l’instant. Pour lui, cette « phrase courte et douce avec un saut de pensée soudain est une sorte de haiku ; il y a là beaucoup de liberté et d’amusement à s’y laisser surprendre soi-même, à laisser l’esprit sauter de la branche à l’oiseau. »

 

L’éclat du vide et du silence

 

The sound of silence Le son du silence

Is all the instruction est toute l’instruction

You’ll get Que tu recevras

 

noir et blanc

La véritable intelligence ne révèle que le silence. La force de la vie ne réside que dans la méditation et la contemplation. Seul le haïku peut révéler soudainement, sans brusquerie l’intensité du silence et du vide.

 

Cette expérience contemplative est spirituelle. Le silence que l’on fait en soi, cette attention aux bruissements de la nature, cette vie qui scintille discrètement fait que l’être tout entier prend conscience de sa position. Le lien intime tissé entre l’homme et le monde se fait par le silence de la poésie qui suspend l’instant fulgurant le rendant éternel.

 

Aurora Borealis Aurore boréale

Over Hozomeen Sur l’Hozomeen

The void is stiller Le vide est encore plus calme

 

Le silence est l’origine des choses. Le vide est leur essence, mais cette essence, cette matière est subtile. L’aurore boréale contraste par son intangibilité à la montagne, solide roc. Tous deux sont issus du vide, du Néant, et la montagne tend même à devenir de moins en moins perceptible. Enroulée dans le manteau de la nature, elle devient plus impalpable.

 

L’éclat du sacré

Listening to birds using Ecoutant les oiseaux utiliser

Different voices, losing Différentes voix,

My perspective of History Je perds ma perspective de l’histoire

 

48_Anh-Minh_491382__japan-temple-sakura_pL’expérience du vide permet de faire silence en soi. L’homme est alors tout entier pénétré par l’intensité de la nature qui l’entoure. Cette nature est elle même l’origine. L’homme prend conscience de cette intimité : il fait partie intégrante d’elle, du cosmos, de l’univers. Sa perspective de l’histoire, son identité, son statut social, ses repères… Tout disparaît. Il ne reste plus que lui, son être intime qui en s’oubliant lui-même se fond en toute chose, se transforme en chant d’oiseau. Il fait corps avec la nature. Le temps, l’espace, la raison, plus rien n’existe. L’intensité de la perception est tel que l’on s’oublie soi-même, une première fois avant de se retrouver, de ressurgir du vide et du néant.

 

Cette union intime, cette recherche d’une osmose avec la nature révèle une intensité spirituelle où la perception sensorielle est brouillée et illimitée. Sons, images s’entremêlent. L’infiniment petit, l’insecte, la cloche, le monde des hommes…Tout appartient au même monde.

Churchbells ringing in town Les cloches sonnent en ville

The caterpillar – La chenille

In the grass Dans l’herbe

 

L’éclat de la vie : liberté et surprise

 

Kerouac laisse le flot de la vie l’immerger, venir à lui. Il ne résiste pas, se laissant conduire par ses seules perceptions, par son besoin de liberté, par les petites surprises de la vie. Le haïku se joue totalement de la raison discursive qui nous sert de repère.

 

Blackbird Merle,

No, blubird ! Non, oiseau bleu !

Branch still jumping La branche bouge encore

How that butterfly’ll wake up Comme il va se réveiller ce papillon

When someone Quand quelqu’un

Bongs that bell ! Sonnera cette cloche !

 

48_Anh-Minh_54450940La fugacité de l’instant, la brièveté de son intensité est clairement palpable tout comme le processus d’identification de l’homme qui fait corps avec la nature. La vivacité de la vie et son mouvement nous émerveille par tant de simplicité. L’homme devient l’oiseau, puis le papillon. Sommes-nous en train de rêver ? C’est la question que s’est posé Tchouang-tseu. Il s’est rêvé papillon. À son réveil, il se demande : « suis-je un papillon rêvant qu’il est un homme ? ». La raison nous pousse toujours à vouloir séparer le monde en identités distinctes. Et si ce n’était qu’une illusion ?

 

All day long wearing Toute la journée

A hat that wasn’t J’ai porté un chapeau

On my head Qui n’était pas sur ma tête

 

L’éclat de la beauté

Frozen Gelée

In the birdpath Sur le sentier des oiseaux

An Automn leaf Une feuille d’automne

 

Le « sabi » est un concept prôné par Bashô qui définit la beauté comme ce qui est isolé. Beauté et solitude sont indissociables. La beauté n’est pas sans rappeler un sentiment diffus de nostalgie. La solitude et la mélancolie correspond à ce vif sentiment lorsque nous prenons conscience du vaste univers qui nous entoure, lorsque le vide nous étreint, lorsque nous sommes renvoyés à la brièveté de notre existence.

 

L’éclat de l’humilité

 

Grain elevators on Le samedi les silos à grains

Saturday waiting for Attendent que

The farmers to come home Les fermiers retournent chez eux

 

La structure brève, le choix de thèmes simples mettent en valeur le principe taoïste de la modestie. C’est en diminuant que l’on augmente la portée d’une chose. Le banal, le commun, le vulgaire sont la matière du haïku, sa raison d’être la plus profonde.

 

On the sidewalk Sur le trottoir

A dead baby bird Un oisillon mort

For the ants Pour les fourmis

 

La mort est banalisée. Elle est dite simplement. Cette simplicité, éloignée de tout pathos peut surprendre et dérouter. Le poème nous laisse face à l’angoisse, la peur du vide et l’absence. Le bien et le mal n’existent pas. Aucun point de vue n’est défendu, pas d’ironie mordante, de double-sens ingénieux. Tout est dit. Ce regard détaché sur le monde est apaisant de par sa stabilité. Il ne peut en être autrement, il faut accepter le monde tel qu’il est. La légèreté apporte paix de l’esprit. La mort est dédramatisée selon le principe de « kakumi ». Dans le zen, il correspond à « l’expression artistique du non-attachement, le résultat de la calme prise de conscience de vérités profondément ressenties. »

 

L’éclatante errance : la finalité

 

48_Anh-Minh_medium_bcb27271f86b4e1e9af4b97107d8a9e8La pratique poétique de Kerouac correspond à la volonté de se détacher du pouvoir des mots afin de montrer une attitude de détachement et de non agir (wu-wei). Le haïku est une errance, un voyage vers les profondeurs de l’Etre. Il correspond à une marche sacrée et spirituelle.

 

Le haïku surgit du silence et du vide, et se déguste lentement. Ce ravissement soudain et imprévisible nous touche par la tendresse et la bienveillance du regard de l’auteur envers ce monde, qui est aussi le nôtre. Nous pouvons alors réajuster notre regard sur le monde. Désapprendre ce que nous avons appris et nous laisser guider par une poésie de la spontanéité. Laisser derrière nous toutes considérations affectives et intellectuelles afin de contempler l’essence du monde.

 

Why’d I open my eyes ? Pourquoi ai-je ouvert les yeux ?

Because Parce que

I wanted to Je le voulais

 

Anh-Minh Lemoigne

Le dernier stade de la soif ou les notes d’un supporter

Image 01Paru en 1968 aux États-Unis (2011 en France), Le dernier stade de la soif est aujourd’hui considéré par certains comme l’un des grands classiques de la littérature américaine de la seconde partie du XXème siècle. Trop longtemps oublié des étagères de l’édition française, il ne voit arriver sa parution dans la langue de Molière qu’à cette aube de XXIème siècle, soit près de quarante-trois ans après sa publication outre-Atlantique !

            Ce roman, ou plutôt ces mémoires fictives comme se plaît à l’appeler l’auteur – nous préférons néanmoins le nom d’ « autobiographie romancée », expression moins alambiquée – est un chef d’œuvre d’humour noir. Largement inspiré de la vie de son auteur, Frederick Exley, il confine à la pure représentation de celle-ci derrière le prisme noire et délicieusement grotesque de son univers. Trop grotesque pour n’être qu’une simple fiction et trop étrange pour n’avoir été simplement qu’inventé. Avec ses personnages dignes d’un Dickens, un auteur aux allures de Bukowski, et une psychologie ne rappelant que le moindre Nobokov, les inspirations se déchaînent pour nous plonger dans le monde d’un homme que tout nous pousse à haïr mais dont on ne peut au final que plaindre le long malaise que fut sa vie.

« Ce livre colle la puanteur d’une vie réelle qui a pris le chemin d’un véritable désastre ; c’est pour cette raison qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre. »  –  Préface de Nick Hornby

Image 03 (Frank Gifford)            Dès la première page, le texte nous transporte dans un bar de la petite localité de Watertown, dans l’État de New York : le New Parrot. Le dernier stade de la soif ! Pouvait-on imaginer un lieu plus évocateur ? Assis au bar, un homme : Frederick Exley, alcoolique notoire, accessoirement professeur d’Anglais dans la bourgade voisine de Glacials Falls, encourageant frénétiquement, si ce n’est avec un fanatisme assuré, les Giants  de New-York face aux Cowboys de Dallas. À quelques minutes du coup d’envoi, il a ce qu’il appellera lui-même une « attaque », une douleur intense qui le paralyse et lui fait redécouvrir la peur de la mort. Une peur qu’il croyait disparue avec le même détachement de l’homme plaçant le canon de son fusil dans sa bouche. Rapidement transporté à l’hôpital, les médecins trouvent un nom au fléau qui le poursuivra tout au long du livre : l’alcoolisme.

« L’alcool et l’échec ne sont pas des sujets sous-jacents, habilement recouverts d’une couche d’intrigues et de personnages, et vous n’aurez en aucun cas besoin de lire entre les lignes pour arriver jusqu’à eux. Exley se précipite sur ces sujets comme un taureau enragé, c’est ce qui rend ce livre si inoubliable – et, parfois, si dérangeant. »  –  Préface de Nick Hornby

            Le récit que nous propose ce livre est un redemptoire, une catharsis de l’auteur nous contant sa tragique épopée, ivrogne tombant de Charybde en Scylla. Une désintox n’oubliant aucun passage qui ne soit pour lui humiliant ou grotesque, rabaissant ou discriminant, sans compter sa propre misogynie envers les femmes ! Ayant pour seul réconfort son amour irraisonnable pour l’équipe des Giants (notamment Frank Gifford), refusant la fausse morale, la logique tordue des banlieues pavillonnaires avec leurs pelouses bien entretenues et leurs stupides codes, Exley offre une vision très noire, si ce n’est misérable, des marginaux, dont le seul crime est de vivre différemment dans une société qui pousse tous ses membre à s’uniformiser.

« Dans un pays où le mouvement est la plus grande des vertus, où le claquement rapide des talons sur le bitume est érigé en sainte valeur, rester allongé pendant six mois relève du geste grandiose, rebelle et édifiant. »

 

200484372-001           Désabusé, se posant en enfant maudit de l’Amérique, Exley est un marginal crachant hardiment sur tous les faux-semblants d’une « culture » américaine à son apogée en plein rêve de gloire, de vitesse. Le dogme de la beauté physique et de l’intégration domine, et ceux ne rentrant ou n’acceptant pas le dogme de la Nouvelle Amérique des années 60 sont relayé, au mieux, au rang d’exclus. Au pire, ils sont purement et simplement internés en hôpital psychiatrique comme ce fut le cas pour l’auteur à Avalon Valley : il passa près de la lobotomie, puni d’un crime (ou d’un exploit, à chacun de voir) inouï et impensable : celui d’être rester allonger sur son canapé pendant plusieurs mois.

 

« Ces récidivistes incarnaient la laideur, la décrépitude et la putréfaction. Ils avaient les yeux qui louchaient, des yeux caverneux d’insectes ; leurs pieds étaient bots et leurs membres tordus – lorsqu’ils en avaient. Ces gents étaient grotesques. À présent, j’étais persuadé de comprendre : ils n’avaient pas leur place dans l’Amérique d’aujourd’hui. Cette Amérique était ivre de beauté physique. L’Amérique était au régime. L’Amérique faisait du sport. L’Amérique, en effet, élevait au rang de religion son culte du teint frais, des jambes droites, du regard clair et dégagé, et d’une séduction éclatante de santé – un culte féroce et strident. »

 

« Mon cœur penchera toujours du côté de l’ivrogne, du poète, du prophète, du criminel, du peintre, du fou, de tous ceux qui aspirent à s’isoler de la banalité du quotidien (…) je ne me sentirais jamais plus à l’aise dans autre chose que des nippes de bas étage, qui rappellent les odeurs, les goûts, les rires et les larmes d’Avalon Valley. »

Image 04            Le point d’orgue du récit reste cependant l’insatisfaction d’Exley à assouvir son besoin de reconnaissance. Un besoin qu’il critique, paradoxalement, car étant nourrit de cette société qu’il hait tant. Mais ce désir prend aussi une autre tournure, une racine plus symbolique : celle de la reconnaissance paternelle. Son père fut plus qu’un modèle, un idéal : grand champion de football américain ayant connu gloire et notoriété, mort trop tôt, Exley ne put dûment suivre ses traces à cause d’une blessure qui l’empêcha, malgré un réel talent, de progresser davantage. C’est à cette même période où, perdant ses repères, il fait la brève connaissance de Frank Gifford dans un bar. Les pièces commencent alors à s’assembler les unes aux autres. Gifford devient pour Exley le portrait idéalisé de lui-même, ce qu’il aurait dû devenir. Cependant, il n’abandonne pas son rêve de gloire. C’est alors que sa déchéance débute, se poursuivant jusqu’à la toute fin où il accepte la triste vérité. Quiconque ayant eut un jour l’envie d’une certaine reconnaissance, qu’elle soit littéraire, artistique, politique ou autre, qu’importe !, tous, nous nous sommes retrouvé face à cette peur, cette angoisse qui ronge nos malheureux espoirs.

« C’était mon sort, mon destin, ma fin que d’être un supporter. »

 

Quentin Aplaint

Tuer pour exister

Il faut qu’on parle de Kevin, même si on préférerait ne pas en parler. Enfant non désiré, non désirable, enfant cruel et démoniaque qui transforme votre vie en véritable enfer. Voilà comment en parlerait sa mère. Eva n’aime pas Kevin. Constat douloureux qu’établit cette mère, constat déroutant pour le lecteur. Peut-on ne pas aimer son propre enfant ?

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Une question déconcertante, presque défendue, que soulève Lionel Shriver dans We need to talk about Kevin, à travers la plume d’Eva Katchadourian et des lettres qu’elle écrit au père de Kevin. Cet accès direct aux pensées, aussi malsaines qu’elles peuvent être parfois, nous permet de comprendre que l’amour maternel n’est pas inné, il peut même être inexistant.

Comment peut-on aimer un enfant alors que l’accouchement même est un supplice ?

Kévin n’a pas été tendre. Comme s’il avait déjà commencé à se venger de cette mère indifférente et froide qu’il continuera de torturer, peut-être la seule chose qui le tiendra en vie.

Kevin n’a pas encore l’âge de marcher. Enfant innocent et délicat ? Non, un redoutable sociopathe. Mais là on doute. Ce n’est pas cohérent, ce n’est pas dans l’ordre des choses, c’est la mère qui débloque. Et on s’en veut. On déteste l’enfant, malheureux enfant peut-être injustement victime de la paranoïa démesurée d’une mère qui boit trop de vin.

4_Juliette_we-need-to-talk-about-kevin-we-need-to-talk-about-kevin-28-09-2011-2-gUn matin, Kevin tue sept personnes dans son lycée. Et si on vous le dit au début du livre, n’en soyez pas déçus. Car cela se révèle bien pire que prévu. Une intrigue moins prévisible qu’on ne pourrait le penser et qui vous tient en haleine jusqu’à la méticuleuse description de ce fameux JEUDI, jour du massacre, digne d’une de ces grandes scènes de cinéma qui marquent vos mémoires et vous plonge au plus profond de l’âme du film. On touche enfin l’âme du livre, le pourquoi, le comment. Mais cette scène ne fait pas exception, le livre est cinéma, il se déroule sous vos yeux ébahis par la beauté des scènes, certaines des plus poignantes : « Il était debout devant l’évier, le dos tourné, ce qui ne m’empêchait cependant pas de voir que son pantalon de rayonne noire habillait en souplesse ses hanches étroites et tombait sur ses chaussures de cuir en cassant légèrement. Cette chemise blanche n’avait pas été achetée par moi ; avec ses manches longues et joliment amples, elle évoquait un peu les tenues de bretteur. J’ai été touchée, vraiment, et j’allais m’exclamer sur la beauté de sa silhouette quand il ne portait pas des vêtements taillés pour un enfant de huit ans, lorsqu’il s’est retourné. Dans ses mains se trouvait la carcasse d’un poulet froid, entier. Ou qui l’était avant qu’il ait arraché les deux blancs et une cuisse, dont il était encore en train de dévorer le pilon. » (p. 420)

L’effroyable profondeur de certains personnages, la caractérisation « type » d’autres. Notamment le parfait père américain, ou la petite sœur-fille modèle que Kevin ne pourra supporter.

Car si Eva et Kevin se haïssent, ce sont pourtant les deux personnages qui se ressemblent le plus : marginaux d’une société dont ils ne comprennent ni les codes ni les rouages, se sentant au-dessus, à côté, ailleurs, loin. Une haine palpable qui vous assaille lors des visites d’Eva au centre de détention de Kevin, entretiens glaciaux presque muets, elle tente de comprendre. Pourquoi son fils ?

Kevin s’inscrit dans une tradition. Une Amérique où le massacre juvénile n’est plus rare, n’a plus de raisons (s’il en a eues un jour). On tue par chagrin d’amour, on tue par excès de colère. On tue pour passer à la télé, pour devenir la vedette des médias, pour devenir un modèle, une légende. On tue pour provoquer. On tue pour exister.

Et on cherche : qui ? Qui sont les responsables ?

4_Juliette_Il faut qu'on parle de kevinLes parents, aveugles, qui n’ont su détecter la souffrance de leur jeune Matt en mal de popularité, l’insurmontable peine de leur si tendre Kirstin raillée par ses camarades ?

Et pourquoi un responsable ?

Eva a peut-être raison, son fils est peut-être né pour tuer, ceux qu’on appelle les fous, psychopathes, déséquilibrés, malades mentaux. Et il est fier.

Ces meurtres seront-ils suffisants pour donner une raison de vivre à Kevin ?

Le personnage de Kevin, interprété par Ezra Miller dans l’adaptation cinématographique de Lynne Ramsay (2011), bouleverse par un comportement que l’on juge si peu commun, une inhumanité inquiétante, qui effraye autant qu’elle fascine. Et c’est peut-être ici que se trouve toute la force du livre : on se surprend à être touché par Kevin, à le comprendre, à l’aimer tout en le maudissant.

Ainsi, le livre soulève beaucoup de questions, mais n’apporte pas pour autant des réponses. Si cela peut frustrer le lecteur, il l’incite cependant à réfléchir sur de nombreux sujets, évoqués par Lionel Shriver avec une honnêteté à la fois troublante et percutante, notamment la complexité des relations mère-enfant, qui se révèlent moins évidentes que ce que l’on nous pousse à croire.

Juliette Descubes