Les leçons de l’Alchimiste

L’œuvre de Paulo Coelho ne laisse pas indifférent. Soit nous restons de marbre face à ce récit à l’écriture parfois qualifiée de simpliste ; ou bien on est sensible à ce message, et ses livres, comme L’Alchimiste, peuvent transformer notre façon de voir notre propre existence. Le but de cet article est de réfléchir sur quelques enseignements principaux à tirer de la philosophie de Paulo Coelho ou, du moins, d’en proposer une interprétation, car chacun peut lire différemment ce livre truffé de métaphores aux nombreux niveaux de lecture. En effet, outre un récit de voyage dépaysant, il s’agit d’une réelle quête initiatique que mène le personnage de Santiago qui, par la force des choses se retrouve sur le chemin de sa Légende Personnelle.

imagesL’Alchimiste, c’est l’histoire de Santiago, qui a choisi d’être berger plutôt que prêtre, parce qu’il voulait voyager. Il mène ainsi une vie paisible en compagnie de ses moutons, vivant au rythme de ceux-ci. Mais deux nuits de suite, il fait le même rêve, celui qu’un trésor l’attend près des pyramides d’Égypte. Il décide d’aller consulter une voyante qui l’incite à poursuive ce rêve, aussi hypothétique qu’il puisse paraître, et de se rendre en Égypte. Commence alors un long voyage parsemé de rencontres, celle du roi Melchisedec notamment, dont les sages paroles le suivront tout au long de son aventure ; ou celle du marchand de cristaux, faisant ce métier car il « était trop tard » pour en changer, lui qui n’avait jamais rien connu d’autre et était animé par le rêve de se rendre un jour à la Mecque. Un rêve qui lui permettait de supporter son existence, donc un rêve irréalisable. Après avoir travaillé presque un an dans son magasin, parvenant à le faire largement fructifier, Santiago entreprend la traversée du désert à l’aide d’un chamelier, ancien fermier à la vie paisible et dont le destin a basculé lorsqu’une crue du Nil a dévasté son exploitation, l’obligeant à se remettre en question. Il fait également la connaissance d’un Anglais à la recherche d’un alchimiste, passant sa vie à apprendre cette discipline dans les livres sans jamais en saisir le vrai sens faute d’expérimentations. Il rencontre enfin l’amour, incarné par Fatima, puis le fameux alchimiste qui l’amène jusqu’au bord du terme de sa quête.

Tout au long de ce voyage, dans un récit simple et efficace mais surtout rempli de sagesse, le personnage évoluera, nous livrant de précieux enseignements de vie. Voici donc quelques-unes des leçons de vie spirituelles dont la profondeur se creuse à mesure que le récit avance, nous donnant peut-être les clés du bonheur.

Le choix nous appartient

« Il devait se décider, choisir entre quelque chose à quoi il s’était habitué et quelque chose qu’il aimerait bien avoir. »
Dans notre vie, nous sommes parfois confrontés à des crises ou à des prises de conscience. Se pose alors cette effrayante question : faut-il rester dans le confort d’une vie connue, sécurisante, en répétant inlassablement le passé aussi insatisfaisant soit-il, ou bien prendre le risque de tout perde jusqu’au dernier moyen, de se confronter à l’inconnu, afin d’écouter cette petite voix intérieur qui crie que nous passons peut-être à côté de l’essentiel ?

C’est cette deuxième alternative que le berger choisira de suivre, contrairement au marchand de cristaux qui, prétendant se satisfaire de ce qu’il a, se plaint souvent et a des rêves de voyages. En réalité, il a très peur de découvrir qu’il pourrait avoir une vie bien plus riche, car cela lui créerait un conflit intérieur, l’obligeant à remettre en question sa « paresse ». Mais le berger parvient malgré tout à le faire changer un peu car « certaines fois, il est impossible de contenir le fleuve de la vie » : personne, et cela sera souvent répété dans le récit, ne peut faire taire longtemps la voix de son cœur.

Il n’y a aucun malheur, que des expériences qui nous permettent d’avancer dans la connaissance de soi

sans-titre (1)« Il eut soudain le sentiment qu’il pouvait regarder le monde soit comme la malheureuse victime d’un voleur, soit comme un aventurier en quête d’un trésor »
Doit-on nécessairement subir les épreuves, des imprévus qui tombent sur notre route et qui changent le cours de ce que l’on avait prévu à l’origine ? S’il est bien plus facile de s’apitoyer sur son sort, à regretter que les choses n’aillent pas dans notre sens, l’auteur, lui, nous propose de considérer que ces épreuves peuvent aussi être interprétées comme des signes de changement, d’enrichissement, d’évolution. C’est cela même qui donne, au final, un sens à notre existence.

C’est ainsi, grâce aux épreuves parfois fort désagréables, que Santiago va pouvoir évoluer et se rapprocher de sa « Légende Personnelle ». Il n’y aurait donc jamais de malheurs, mais uniquement des occasions de s’enrichir.

C’est lorsqu’on n’a plus rien que tout peut se manifester

Tout au long de son voyage, le personnage principal – mais aussi les autres protagonistes qui ont suivi leur « Légende Personnelle » – a dû renoncer à une grande partie de ses biens. Il abandonne ainsi ses moutons, ses biens les plus précieux, pour pouvoir se donner les moyens de vivre ses rêves. De son côté, le chamelier s’est ouvert à la spiritualité lorsqu’il a tout perdu subitement.

Pourquoi est-ce important ? Parce que les personnages, en renonçant à tout cela, n’ont plus rien à perdre, et peuvent se concentrer sur leur essence. Ils n’ont, dès lors, plus d’autre choix que d’écouter leur instinct.
C’est d’ailleurs dans les moments de découragement – comme lorsque le berger se fait voler tout son argent le premier jour de son voyage alors qu’il est totalement seul, loin de tout – qu’apparaissent des ressources enfouies permettant d’avancer. Ainsi réalise-t-il que ses moutons, ses livres ou encore le roi lui ont tous apporté des enseignements dont il n’avait jusqu’alors pas pris conscience.
C‘est, en fait, la peur de perdre qui empêche les hommes d’accomplir leur destinée. La possession matérielle est un frein à notre quête personnelle.

« Tout est une seule et unique chose »

Cette phrase redondante s’explique au fur et à mesure que le récit avance.
L’auteur veut nous introduire au langage universel. Il s’agit des lois qui muent chacun des éléments et des individus qui composent l’univers, et qui agissent sur eux comme une structure sous-jacente, donnant une âme et un sens à toute chose.
L’Âme du Monde serait donc l’essence du monde, cette chose pure qui nous relie tous, qui tient sur une table d’émeraude, et qui lie les éléments, les animaux, les phénomènes, etc. dans un dessein commun. Le réel but de chacun serait de servir à une œuvre commune, aussi appelée « Grand Œuvre ».

D’après Coelho, ce langage semble être biaisé, détourné par les vices que les humains ont mis devant : les tentations, l’ego, la vanité, le matériel. On pourrait le rapporter à nos existences d’aujourd’hui, en considérant, par exemple, que l’impatience et le désir, nous éloignent du langage universel et nous rendent malheureux. Ainsi, nous nous voilons la face, remplissant notre temps par des addictions, un travail intense ou par un flot de divertissements abrutissants, nous persuadant que cela nous suffit. Mais ces lois sont derrière tout et régissent toute chose. Et tant que l’on ne s’aligne pas sur ces lois – qui nous apparaissent par les signes qui se mettent sur notre chemin – on ne pourra se sentir entier.
Les alchimistes auraient accès à ce langage universel.

Suivre son cœur pour accomplir sa Légende Personnelle

sans-titreCe qui nous connecte à l’Âme du monde est l’amour. Le berger l’apprend aussitôt qu’il rencontre Fatima, la femme de sa vie. L’amour est ce qui nous motive à suivre notre légende personnelle. C’est pour ça que c’est aussi bon que déstabilisant.
Si on le voit souvent comme une menace, comme un élément perturbateur dans notre vie, il faut écouter son cœur car c’est l’élément présent en chacun de nous qui nous relie à l’Âme du monde. Aussi mystérieux soit-il « l’univers n’a besoin d’aucune explication pour continuer sa route dans l’espace infini ». Ainsi, on n’a pas besoin de comprendre la « force mystérieuse » qui vient du cœur, que l’on pourrait plus couramment nommer « intuition ». Elle s’explique en elle-même. Elle est là, c’est tout, derrière toute chose. Elle les muent. C’est l’origine inhérente à toute chose de l’univers. Il ne faudrait plus chercher à façonner sa vie, mais se laisser façonner par elle.

Seul le chemin compte

À la fin du récit, Santiago a évolué. Peu à peu, nous découvrons que le trésor à l’origine de son voyage n’est qu’un prétexte pour suivre le chemin de sa Légende Personnelle. En termes familiers, le trésor représente ce que l’on pourrait appeler le destin, « mekhtoub » en arabe.
Paulo Coelho nous fait comprendre que l’important est le chemin, que le destin est fait pour être changé, et que le futur nous permet uniquement de savoir comment agir dans le présent. Ainsi l’exprime très bien le devin que Santiago rencontre alors qu’il est dans le désert : « si tu améliores le présent, ce qui viendra ensuite sera également meilleur ». Seul le présent existe.

Ainsi, dès lors qu’on accomplit sa légende personnelle, on peut mourir en paix. On n’a plus peur du temps ni de la mort, puisque ce qui compte, le but ultime de l’existence, c’est le chemin que l’on suit au présent.

En conclusion, Paulo Coelho nous livre des leçons fondamentales sur l’existence, qui parleront sans doute à ceux qui se questionnent sur le sens de la vie. Pour Coelho, il faut vivre au service de notre intuition/cœur/Légende Personnelle pour servir à l’âme du monde, seul moyen pour être heureux. Le tout est de bien comprendre les signes qui se présentent sur notre chemin.

Eléonore Di Maria

Nouvelles Orientales de Marguerite Yourcenar : Une cruelle rhapsodie

 

« Le désir t’a appris l’inanité du désir ; le regret t’enseigne l’inutilité de regretter. Prends patience, ô Erreur dont nous sommes tous une part, ô Imparfaite grâce à qui la perfection prend conscience d’elle-même, ô Fureur qui n’est pas nécessairement immortelle… »

57_Anh-Minh_1Oriental. Un seul mot et aussitôt les images chatoyantes de couleurs vives se mettent à danser dans notre esprit et d’infinies variations musicales s’imposent à notre imaginaire avide d’un ailleurs mystérieux. Marguerite Yourcenar succombe à cette tentation de l’Orient dans ses nouvelles parues en 1938. Son recueil est semblable à un écrin de perles brutes dont l’étoffe stylistique s’enivre de sa beauté. Son écriture réinvente les légendes anciennes, redessine les contours des fables, apologues et autres mythes. Elle saisit en vol l’émotion, et par touches, la déploie sur elle-même en la faisant vibrer sur des accords nouveaux. La brièveté formelle de la nouvelle concorde parfaitement à un art narratif visant la pure dramaturgie. Cet art dramatique harmonise le tragique de l’existence humaine. L’auteur dénude les sentiments qui apparaissent dans leur éclat naturel, un éclat vif et flamboyant. Pas ou peu de demi-mesures, de contrastes et de nuances. Pas d’émotions timides et délicates, les sentiments qui nous sont dévoilés nous frappent de leur brillante intensité. Tour à tour l’amertume d’une tristesse inconsolée, l’aigreur d’une rancune refoulée, l’acidité du désir forment le diapason de ces contes terribles et cruels qui racontent tous la même histoire : celle de l’amour et du désir, celle de la quête insatiable du plaisir.

L’incompréhensible et effroyable désir

57_Anh-Minh_3L’écriture rend visible la beauté, qui dans sa recherche de perfection se rapproche de l’horreur. La nouvelle « Kâli décapitée » témoigne de l’ambivalence de la séduction féminine. Les rondeurs de son corps attisent le désir des hommes, dans lequel se mêle l’effroi. « Sa bouche est chaude comme la vie ; ses yeux profonds comme la mort. »Elle nous fait part de son incompréhensible tristesse à travers une mélodie grinçante. Le rythme est saccadé et précipité, et la nouvelle scande froidement l’impureté de ses actes qui jamais n’entache l’inquiétante perfection, la pureté jalousée. Or, le désir est absent de ce corps qu’elle déshonore dans la débauche. Ce n’est pas l’ivresse des sens qui la guide et la tourmente. Aucune once d’envie et de vie ne viennent justifier ce froid sacrifice. Elle est perdue dans sa douleur et seule la tentation de la mort et de la destruction peut la faire revivre. Retranscrivant l’inépuisable mythe hindou, la nouvelle esquisse brutalement le tragique d’une existence où l’âme est sans cesse déchirée par son imperfection et sa nécessaire incomplétude. « Nous sommes tous incomplets, dit le Sage. Nous sommes tous partagés, fragments, ombres, fantômes sans consistance. Nous avons tous cru pleurer et cru jouir depuis des séquelles de siècles. » La chute de cette avant-dernière nouvelle résonne sur une note d’espoir et de bienveillance sereine qui vient contredire l’agitation et le trouble qui s’emparent de nous à la lecture de cette légende revisitée. La puissance du plaisir littéraire réside lui-même dans ce jeu d’oppositions et de contradictions. Cette angoisse et cette cruelle tristesse sont délicieuses et douces. L’auteur déploie audacieusement une gamme de sentiments si justement dosés et si tendrement humains qu’ils nous procurent tout autant de plaisir que d’inconfort.

« Les vraies passions sont égoïstes. » (Le rouge et le noir, Stendhal)

La douleur que l’on étouffe par le meurtre ou le mensonge est aussi un acte d’amour. Seulement, c’est une forme d’amour éphémère, fragile et vaine que la nouvelle ne parvient pas à figer. C’est bien cet amour, ou plutôt son souvenir, que recherche la Dame-du-village-des-fleurs-qui-tombent lorsqu’elle se déguise et change d’identité afin de se faire aimer de Genghi le Resplendissant. Car c’est à ce moment que la vie décline peu à peu, que l’on commence enfin à vivre et à aimer. L’amour passé embelli par le souvenir ressurgit avec force. Elle s’accroche à lui pour se rappeler qu’elle a été aimée, qu’elle a existé aux yeux des autres. Jusqu’au dernier instant, elle cherche à raviver les flammes d’un amour déjà consumé. Le doute s’empare d’elle, insidieux. Que vaut vraiment une existence sans amour ? « Le Dernier Amour du prince Genghi » emprunte son décor et son raffinement à une légende littéraire japonaise, le Genghi-Monogatari, écrit au XIe siècle par Mourasaki Shikibu. Marguerite Yourcenar reprend les personnages de la nouvelle et les fait revivre en créant un épisode absent du roman, celui de la mort de Genghi. La nouvelle ne prétend pas combler cette « lacune », mais souhaite « faire rêver » en proposant une fin. Ce désir d’achèvement fait écho à la quête de la maîtresse amoureuse, qui veille le mourant dans son dernier sommeil. Avec sa mort, elle souhaite elle-même donner sens à son amour, achever une page de son existence. Ce désir de reconnaissance est troublant parce qu’il nous apparait légitime. L’amour est désacralisé. Même devant la mort de celui qu’elle aime, elle pense d’abord à elle, à la souffrance que lui causera sa perte. L’égoïsme et la tromperie perdurent jusqu’à la fin, mais on ne peut les condamner définitivement parce que nous sommes doués de cette compréhension instinctive des peines d’autrui qui sont aussi les nôtres. La nouvelle se joue de nos sentiments, qui oscillent entre compassion et lassitude. Pourquoi donc faire tant d’efforts alors que le mensonge n’engendre jamais que du mensonge, et que l’on est puni pour avoir préféré le fantasme à la réalité ? Parce que la réalité est toujours décevante, toutes les femmes de ce recueil ne cherchent qu’à fuir le « long châtiment d’être un jour une vieille femme qui n’est plus aimée. »

 

Le refus de l’idéal féminin

 57_Anh-Minh_2L’arôme de cette nouvelle évoque l’amertume des feuilles de thé vert. La tristesse est longue, sans fin, désagréable, elle laisse toujours un arrière-goût étrange. Toute en retenue et en élégance, elle n’est jamais clairement avouée, peut-être parce qu’il serait honteux de s’aimer soi-même avant tout. Une femme ne peut s’abandonner à son désir. Pour elle désirer revient à côtoyer le mal. La déesse et prostituée Kâli le paie de sa vie, tout comme la veuve Aphrodissia (« La veuve Aphrodissia ») attirée par la mort et le sang laissés dans le sillage de son amant Kostis. L’image des Néréides (« L’homme qui a aimé les Néréides ») ces « beaux démons de midi qui rôdent en quête d’amour » condamne le désir naissant de l’émerveillement de la beauté et des apparences. La femme parée de son pouvoir séducteur constitue pour le jeune homme, curieux et ignorant, un continent inconnu et mystérieux. Elles lui ouvrent l’accès « à un monde féminin », lui apportent « l’enivrement de l’inconnu, l’épuisement du miracle, les malignités étincelantes du bonheur. » Il est si facile de succomber à ce reflet d’un amour merveilleux et parfait. Or, c’est l’amour pur et désintéressé d’une mère qui fait la grandeur d’une femme. On admire davantage le sacrifice d’une mère à son enfant que les vains efforts d’une veuve éplorée ou d’une jeune amoureuse éperdue. La nouvelle « Le lait de la mort » formule la possibilité de rachat dans la recherche d’un idéal maternel éloigné du seul plaisir sensuel. L’auteur joue toujours sur les oppositions et rappelle qu’un idéal reste un idéal, qu’une légende ou un mythe exemplaire ne suffit pas à changer la réalité. « Il y a mères et mères. » Celle qui pense à ses enfants, celle qui le martyrise pour en faire « son gagne-pain assuré, et pour toute la vie. »

L’inlassable quête de sens

 

« C’est ça. Vous êtes comme nous tous. Quand je pense que des idiots prétendent que notre époque manque de poésie, comme si elle n’avait pas ses surréalistes, ses prophètes, ses stars de cinéma et ses dictateurs. Croyez-moi, Philip, ce dont nous manquons, c’est de réalités. La soie est artificielle, les nourritures détestablement synthétiques ressemblent à ces doubles d’aliments dont on gave les momies, et les femmes stérilisées contre le malheur et la vieillesse ont cessé d’exister. Ce n’est plus que dans les légendes des pays à demi-barbares qu’on rencontre encore ces créatures riches de lait et de larmes dont serait fier d’être l’enfant… »

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Tout est dit. Ces Nouvelles Orientales ne sont pas qu’une rhapsodie sur le thème de l’amour et du désir. Elles ne sont pas qu’un kaléidoscope hypnotique de maux, un tourbillon de mots et d’images. Elles ont pour ambition de dénoncer la perte de sens et de symboles délaissés face aux turpitudes du quotidien. La création littéraire rend hommage aux légendes et autres mythes. Nous sommes emportés au-delà du réel, bercés par les émotions primitives, ballotés par les peurs ancestrales. Ce voyage débute et termine dans un éloge de l’art par un autre art. L’éloge de l’écriture qui rivalise avec la peinture. La puissance des mots face à la force d’évocation des images. La beauté de la première nouvelle « Comment Wang-Fô fut sauvé »repose sur l’écriture qui se fonde dans de petites touches picturales. Les mots deviennent le pinceau qui esquisse la fenêtre sur un nouveau monde où l’illusion, les apparences et le mensonge s’entremêlent pour former un tableau fascinant et dérangeant. L’espoir en l’être humain est symbolisé par l’attitude courageuse du vieux peintre, qui, faisant confiance à son art, fait face à son destin, aux difficultés que la vie lui réserve et met en œuvre son talent afin de peindre la vie qu’il souhaite mener. Cette nouvelle reflète peut-être un hommage à l’écriture dont la maîtrise constitue le salut de l’écrivain et sa victoire sur la vie. Mais cette victoire n’est jamais acquise, et ne dure qu’un court instant. Tout le recueil porte le poids d’une tristesse insondable et menaçante. Cette tristesse ressentie par Cornélius Berg dans la dernière nouvelle qui achève le voyage en Orient. « La tristesse de Cornélius Berg » évoque la grisaille de notre quotidien et convoque de nouveau cette peur teintée de lassitude. « Dieu est le peintre de l’univers. »Succomber au malheur, vivre sa vie passivement est facile dans un monde où nous ne croyons plus en rien. « Gloire à Dieu qui a voulu, pour des raisons que nous ne connaissons pas, que la méchanceté et la bêtise conduisent l’univers ! » Ces paroles écrites par Gobineau dans ses Nouvelles Asiatiques font écho à l’ambition des Nouvelles Orientales, cette injonction à s’inspirer de ces fables anciennes pour accepter sans regret, les imperfections de la réalité et de notre existence.

Anh-Minh Le Moigne

Garçons de cristal : la prostitution est aussi une histoire d’homme

David_garçons-de-cristal1Il y a vingt ans, le journal Libération titrait : « Les tapins de Taipei. Passes, descentes de police, rédemption et amour sublime : « Garçons de cristal », premier roman homosexuel chinois depuis plus d’un siècle et demi, par Bai Xianyong. » En gros. Très gros. Et en gras. Très gras… Mais c’est trop ! Trop pour la délicatesse du sujet abordé. Trop pour la finesse avec laquelle il est évoqué. Trop pour la fragilité qu’il nous est donnée de palper. Et trop pour le silence : ce silence qui fait parler beaucoup.

Eros est frère de Thanatos.

Taïwan, 1970. Après avoir été banni de chez lui, Aquig fait son entrée dans le « nid ». Homosexuel, mineur, il se prostitue pour survivre. Le roman débute en enfer, dans les rues de Taipei, où de jeunes garçons vendent leur corps à des quadragénaires solitaires et frustrés. À travers le regard d’Aqing, nous suivons le cheminement de ces oiseaux de nuit dans la misère, dans la haine, mais surtout dans l’amour.

C’est le désir qui plonge ces adolescents dans les griffes de la perversion. Non pas nécessairement le désir d’un homme, ni d’un garçon de leur classe, mais plutôt celui d’échapper à leur misère. Petit Jade est chassé de chez lui après avoir été surpris avec un homme laid et âgé, dans le but d’obtenir de quoi s’acheter une montre. Nous suivons ainsi le parcours de quatre garçons : chacun fuit son passé, sa famille, en quête de son enfance perdue. Petit Jade cherche son père, Aqing un petit frère, Wu Min du confort, et le Souriceau un trésor. Ce désir les fait plonger dans les eaux du Styx, mais les empêche d’en sortir.

David_garçons-de-cristal4Le roman de Bai Xianyong touche avec justesse un sujet difficile : le véritable problème pour sortir de la misère, c’est d’en avoir envie ! Mais pourquoi ces jeunes garçons ne réclament-ils pas d’aide ? Pourquoi ne cherchent-ils pas un travail ? N’a-t-on jamais pitié d’eux ? Comment peut-on s’abaisser à de telles humiliations ? Mais, mais, mais… Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Le lecteur proteste, et c’est bien naturel.

Rappelons dans un premier temps que loin de les protéger, la société les rejette, à commencer par leurs familles. Ces garçons sont perçus comme « déviants ». Malgré cela, existent bien des hommes qui cherchent à les aider. Certains « papas », prédisposés à les entretenir, sont repoussés. Cela peut encore se comprendre. Mais même lorsque des hommes désintéressés tentent de leur faire quitter l’abîme, le résultat est souvent voué à l’échec. Il est difficile à ces jeunes garçons de réintégrer le système, et davantage encore d’abandonner leur quête. Enfin, aussi contraignante que soit leur situation, elle leur confère une forme d’autonomie, de liberté. Les hommes qui les achètent sont, selon eux, les véritables proies qu’ils ont su piéger. Finalement, au milieu de tout cela, le sexe n’est plus qu’une formalité.

Le sexe. Il est absent du roman. Jamais évoqué explicitement. Malgré une écriture réaliste minutieuse, aucune activité sexuelle n’est décrite. Cette absence le rend omniprésent. Ce vide dans l’écriture obsède, il dérange. Toute la mécanique infernale du désir tourne autour de lui. Garçons de cristal est un roman de la circularité. Les prostitués font le tour du bassin du jardin public comme de jeunes autours dans un ciel sans nuages, proies juvéniles ou prédateurs féroces.

Les nouveaux Misérables.

 

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?

Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer…
*

 

David_garçons-de-cristal2Le roman de Bai Xianyong a quelque chose d’hugolien. Ce sont quatre Gavroche que l’auteur représente. Voyous attachants, chacun révèle quelque chose de touchant et d’honnête. Garçons de cristal a ses Fantine, ses Ténardier, et ses Jean Valjean. La narration abrite ses grandes figures : le généreux monsieur Fu, l’instructeur Yang et son gorille Axiong, ou encore le couple passionnel qui unit Dragon et Phénix… Nous les rencontrons à travers de vastes monologues au cours desquels leurs histoires nous sont contées.

Mais les figures idéalisées d’Hugo laissent place ici à des êtres (peut-être) plus humains et plus vrais. L’instructeur Yang, proxénète hystérique, se révèle peu à peu un protecteur généreux. Le vieux monsieur Fu, quant à lui, n’est pas sans faille : son histoire est tachée par le sang et les larmes. Les personnages prennent corps et s’éloignent du papier, tandis qu’ils évoluent au sein d’une écriture qui adopte un regard plus humain, plus près de l’homme en somme. Témoin le choix de la première personne : c’est Aqing qui s’exprime tout au long du roman, et bientôt lui-même ne supportera plus l’état auquel il est contraint.

« La littérature est nécessaire à la politique avant tout lorsqu’elle donne une voix à qui n’en a pas » écrit Italo Calvino dans La Machine littérature. La dénonciation est bien là, dans Les Misérables comme dans Garçons de cristal. Bai Xianyong présente régulièrement ces prostitués comme de vrais jeunes garçons : ils se chamaillent, jouent au basket, et nagent dans la rivière… On en oublie parfois leurs activités nocturnes. L’auteur hurle à l’humanité, attendrit son lecteur, et fait de son livre l’éloge de la bonté. Son regard est doux pour ces jeunes hommes à qui il offre un espace, une bouffée d’encre qui leur donne l’occasion de s’évader. Le roman débute « En notre royaume », puis les « oiseaux du printemps de la jeunesse » se dirigent en « Terre de béatitude », qu’ils finiront tous par quitter en un envol final, pour s’en aller survoler de nouveaux territoires.

Bai Xianyong

Bai Xianyong

Dans ses silences et ses blancs, Bai Xianyong nous offre une écriture transparente : celle qui refuse de cacher, celle qui fait voir ceux qui tentent de fuir le soleil de Taipei. Là, dans l’ombre du gouvernement, sévit un autre royaume, à la fois libre, anarchique et cruel, où séjournent des êtres fragiles et précieux. Mais ces parois de verre ne sauraient dissimuler un doux rayon d’espoir.

« L’histoire de ce royaume qui était nôtre est obscure : nul ne sait par qui ni quand il fut fondé, mais dans ce minuscule pays des plus secret, des plus illégitimes qui soient, se sont produites nombre d’histoires douloureuses, pleines de vicissitudes, à pleurer, à chanter, bien qu’elles ne méritent guère d’être contées à ceux qui leur sont étrangers. »

 

David Rioton

 

* Victor Hugo, « Melancholia », Les Contemplations.

Si derrière toute barbe il y avait de la sagesse, les chèvres seraient toutes prophètes

(proverbe arménien)

Quel est le point commun entre Jacques Offenbach, Pina Bausch, Edward Dmytryk et Anatole France ? Le compositeur, la chorégraphe, le cinéaste et l’écrivain se sont, parmi d’autres, inspirés du personnage de La Barbe bleue. Avec, certes, plus ou moins de succès, même si les petits récits d’Anatole France sont une bonne porte d’entrée pour l’étude de la réécriture au collège ou au lycée. La Barbe bleue connaît, depuis la fin du dix-neuvième siècle, un succès très fort : pas moins d’une trentaine d’adaptations qui utilisent le mot « barbe » et/ou « bleue », avec quoi il faut ajouter les diverses mises en scènes pour les différentes pièces qui existent. Le conte de Perrault, peut-être un peu oublié, un conte en mal de Disney et qui a ce curieux malaise de ne pas être aussi moral que les autres, est progressivement phagocyté par différents artistes.

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Palsambleu, morbleu, ventrebleu, jarnibleu !

L’histoire est simple à résumer : un grand monsieur très bizarre épouse une jouvencelle naïve, et c’est sa huitième femme. Il décide de partir en voyage, lui permet d’aller partout sauf dans ce petit cabinet. Elle s’empresse d’y aller. Il revient, veut la tuer, mais comme toute jouvencelle a l’incroyable capacité à pousser des cris ultrasoniques, les frères arrivent à temps pour la sauver et tuer le grand monsieur très bizarre.

Ce qui est embêtant dans cette histoire, c’est la fin. Si la jeune fille était tuée par la Barbe bleue, il y aurait une morale claire : ne violez pas la vie privée de votre conjoint. Et puis, une analogie avec la chute de Paradis serait tout à fait faisable : après avoir croqué la pomme, Adam et Ève deviennent mortels. Mais non, ici, celui qui pourrait faire figure de Bleu est tué par les frères prodiges, la jouvencelle qui a transgressé l’interdit est sauve. Celle qui est condamnable jouit d’un non-lieu, et le grand monsieur très bizarre trépasse.

40_Willem_BarbebleueCe qui est embêtant dans cette histoire, c’est le début. Perrault ne nous explique pas clairement pourquoi la Barbe bleue est un veuf compulsif. On sait qu’il veut épouser la jouvencelle parce qu’il la trouve fort jolie. On sait que la jouvencelle le trouve « fort honnête homme ». Et pour cause : « La Barbe bleue, pour faire connaissance, les mena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n’étaient que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations : on ne dormait point et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres ; enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que le maître du logis n’avait plus la barbe si bleue, et que c’était un fort honnête homme. »

Dès lors, les artistes n’eurent de cesse de réhabiliter ce personnage injustement caricaturé en monstre croqueur de femme, en sociopathe sanguinaire. Anatole France en fait un incurable romantique, un maudit que le sort poursuit. Un homme constamment meurtrit par ses amours ratées, un homme qui perd toutes ses femmes pour une raison qui dépasse l’entendement. Un personnage positif, en somme, contre qui le destin s’acharne.

Ce qui est embêtant dans cette histoire, c’est l’élément perturbateur. Pourquoi donner la clé d’une pièce où l’on interdit d’entrer ? C’est comme planter un magnifique pommier doré au centre du Paradis avec un grand panneau : « C’EST ICI ». C’est tenter le diable. Comme l’a très joliment formulé J.K. Rowling dans Harry Potter et l’Ordre du Phénix, il suffit d’interdire une chose pour que tout le monde en ait envie. Interdire un magazine, c’est le rendre indispensable. Interdire une pièce, c’est la rendre désirable.

Dès lors, les artistes n’eurent de cesse de fantasmer ce lieu. De quoi est-il le symbole ? S’agit-il d’une métaphore de la vie privée ? Pourquoi le sang n’est-il pas sec, pourquoi les cadavres n’ont pas cette horrible odeur des cadavres qui attire les charognards deux kilomètres à la ronde ? Pourquoi n’y reste-t-il pas que des os et pourquoi cette pièce est-elle dans la demeure principale de la Barbe bleue ?

Questions rhétoriques

Et pourquoi sa barbe est-elle bleue ? L’excellent ouvrage de Michel Pastoureau : Bleu, Histoire d’une couleur (oui, les livres d’histoire peuvent être intéressants) montre avec brio que le bleu, couleur « nouvelle » au onzième siècle, a des connotations positives : « Couleur iconographique de la Vierge, couleur emblématique du roi de France et du roi Arthur, couleur symbolique de la dignité royale, couleur à la mode et désormais de plus en plus fréquemment associée par les textes littéraires à l’idée de joie, d’amour, de loyauté, de paix et de réconfort, le bleu devient à la fin du Moyen-Âge, pour certains auteurs, la plus belle et la plus noble des couleurs. » (p. 67-68 de la version poche).

40_Willem_affiche-La-Huitieme-femme-de-Barbe-Bleue-Bluebeard-s-eighth-wife-1938-3Le bleu de cette barbe est inexplicable. Sauf, peut-être, si l’on considère qu’en lieu de barbe, elle est totalement incongrue. Pour Perrault, on avait la barbe bleue comme aujourd’hui on a la peau verte. Symbole de l’inquiétante étrangeté, de l’altérité indéchiffrable, et en bon homme de son temps, Perrault la liquida.

Une des adaptations les plus récentes de Barbe bleue est la version d’Amélie Nothomb, sortie en 2012. Et le fait le plus intéressant de ce roman est la disparition de la barbe, bleue ou non. Don Elemirio Nibal y Milcar n’a pas de barbe. Comment ? Ce symbole de l’étrange, de l’inquiétant, ce fétiche qui attire tous les regards ? Envolé. Voilà une preuve, s’il en faut encore, qu’Amélie Nothomb est une fine romancière. La barbe métaphorique reste métaphorique : l’esthète espagnol exilé et reclus est suffisamment bizarre pour n’avoir besoin d’être affublé de bouclettes bleues.

Et l’héroïne, Saturnine, est une femme de son époque. Ce n’est pas une naïve jouvencelle décérébrée, elle est tonique, ne se laisse pas marcher sur les pieds, elle fait des études et – bonheur – résiste au piège de la pièce secrète. Elle respecte la vie privée de son colocataire. Elle respecte le secret, le droit au secret. Elle respecte l’autre et son inquiétante altérité.

La métaphore filée de l’alchimie lie l’ensemble dans une cohérence à en faire pâlir les adorateurs de Proust. Amélie Nothomb arrive à mener de front et en même temps trois discours : métaphore du couple, alchimie, droit au secret ; sans jamais se perdre. C’est un roman délicieux comme une flûte de champagne, et qui va au fond du mythe. Il ne s’agit pas d’explorer superficiellement le mythe de la Barbe, il s’agit de le parcourir en profondeur, ce qu’il peut révéler de ce qu’on nomme parfois l’âme humaine, en un temps bombardé de téléréalité, en cet âge post-1984 qui ne sait plus ce qui est privé et ce qui ne l’est plus.

Le retour de Barbe bleue sur la scène culturelle et littéraire n’est pas dû au hasard. Le vingtième siècle démarre une grande interrogation sur le secret et le droit au secret. Interrogation qui n’est que renforcée par les trois guerres, et la découverte des services de renseignement, du fichage et du flicage. Interrogation qui n’est que renforcée par l’entrée dans un nouveau millénaire ultra-connecté, où hacker est presque synonyme de violer. Le « privé » a besoin d’une nouvelle définition. Barbe bleue est là pour nous aider à la formuler.

Willem Hardouin

Le Comte Ory : quand l’érotisme fait danser les mots à l’opéra

oryDu 21 février au 5 mars 2014, à l’opéra de Lyon, se jouait Le Comte Ory, de Gioacchino Rossini, dirigé par Stefano Montanari et mis en scène par Laurent Pelly. Cet opéra français de 1828 se jouera en juillet au Teatro de la Scala de Milan, preuve de la qualité de cette distribution.

Un décor spectaculaire

Laurent Pelly, directeur du Théâtre National de Toulouse aime se frotter à l’opéra mais à condition d’en réaliser un spectaculaire. En effet, pour ces dernières mises en scène à l’opéra de Lyon, il n’avait pas hésité, en 2010, à changer la maison de pain d’épice d’Hansel et Gretel en un laboratoire aux murs qui se déplacent et construits à partir de rayonnage de grande surface. En 2011, pour la reprise de la Vie Parisienne (montée en 2007 pour la première fois), toujours à l’opéra de Lyon, il n’avait pas hésité à faire venir des voitures sur scènes ainsi qu’un nombre considérable de danseurs et chanteurs. Pour son retour à Lyon, Laurent Pelly nous en a encore mis plein la vue avec sur scène de nouveau une voiture et une cinquantaine de chanteurs entonnant au même moment quatre textes différents pour clore l’acte I. Il nous propose ensuite pour l’acte II un décor de quatre plateaux mis les uns à côté des autres, tellement grands que deux suffisent pour remplir l’espace scénique. Ainsi, le décor coulisse d’un côté à un autre pour dévoiler la cuisine, l’antichambre, la chambre et la salle de bain : plutôt que de perdre du temps entre chaque scène avec des techniciens qui devraient changer le décor coupant ainsi la belle musique, cette idée est vraiment prodigieuse.

« Rossini ne nous donne jamais ni paix ni trêve ; on peut s’impatienter à ses opéras mais certes l’on n’y dort pas. C’est toujours un plaisir qui succède au plaisir. » Stendhal

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Un vaudeville à l’opéra

Le Comte Ory est un personnage qui s’ennuie dans sa vie et donc passe son temps à inventer des stratagèmes pour séduire de nouvelles conquêtes. Le dernier en date étant de s’enduire de peinture marron et de se faire passer pour un ermite qui « donne l’opulence, / Le savoir et des époux ». C’est ainsi qu’il prédit aux uns et surtout aux unes qu’elles trouveront un mari, qu’il reviendra de la Croisade, etc. Puis, à la fin de son intervention, il invite les femmes de l’assemblée à le rejoindre dans son appartement et elles en reviennent comblées… L’autre ruse qu’il emploiera dans la pièce est une empruntée à son page Isolier, rival en amour, qui pour séduire la Comtesse Adèle pensait à se déguiser en pèlerine pour qu’elle lui offre l’hospitalité et le laisse ainsi rentrer dans son castel où les hommes sont interdits. Finalement, avec ses quatorze amis, il se déguise en pèlerine et demande l’hospitalité à cette Comtesse qui souffre d’ennui et de manque d’amour depuis que son mari est parti en Croisade.

WEB_OperaLeComteOry_C__Bertrand_Stofleth--672x359Ces trois personnages et le mari absent composent les protagonistes de cette histoire. Comme dans tout vaudeville qui se respecte, il y a un mari absent dont la femme est courtisée, ici par deux amants. Le page a ses faveurs mais pas le Comte Ory, victime de sa réputation de Don Juan. Le premier acte sert à présenter les personnages et la démesure qui habite le Comte Ory tandis que dans le deuxième la comédie amoureuse commence vraiment à s’installer. Le Comte s’introduit dans la maison en se faisant passer pour une pèlerine. Isolier, voulant avertir la Comtesse que son mari revient de Croisade à minuit, découvre le plan de son maître et veut l’en empêcher pour lui-même jouir de l’intimité de la Comtesse qui se désespère en apprenant que le Comte est présent et que son mari revient si promptement. Isolier prévient la Comtesse qu’il ne laissera pas le Comte lui ôter sa vertu et se dévêt pour se coucher auprès d’elle, pour la « protéger » contre le Comte. À la faveur de la nuit, le Comte s’introduit dans la chambre, se déshabille et se glisse dans le lit dans lequel Isolier fait barrage entre le Comte et son amante. Plutôt que de se dévoiler au Comte, Isolier se laisse caresser par le Comte puis de fil en aiguille ils finissent tous trois au lit pour un moment partagé d’intense folie… Tout va bien à l’opéra de Lyon ! Et vaudeville oblige, tout est découvert, le Comte est outré de s’être fait piéger, Isolier est béat d’avoir réussi à ôter la vertu de la Comtesse, celle-ci se désespère et les presse de s’en aller car son mari arrive. Comme il n’y a pas de placards assez grands pour accueillir toutes les fausses pèlerines, elles les fait tous passer par la fenêtre pour qu’ils s’enfuient. Tous sortent, le mari arrive, il retrouve sa femme et l’honneur est sauf ! Ouf !

« Si vous vouliez me promettre le secret, je dirai que le style de Rossini est un peu comme le Français de Paris, vain et vif plutôt que gai ; jamais passionné, toujours spirituel, rarement ennuyeux, plus rarement sublime. » Stendhal

Le « bel canto » pour faire chanter les mots

Extraits de l’opéra : http://www.youtube.com/watch?list=UUqokSEcSXvZN-sl2_NOUwOw&v=j7axymwzOM0#t=70

Après la mise en scène, il convient de rendre hommage non pas à la musique, belle comme dans tout opéra, bien que largement voire exactement reprise à un opéra précédent de Rossini, Le Voyage à Reims, mais au livret. On ne parle pas assez des livrets à l’opéra alors qu’ils sont fondamentaux, la musique ne va pas sans les paroles. Ce livret écrit par Eugène Scribe et Charles-Gaspard Delestre-Poirson est parfaitement adapté au style musical que pratique Rossini. Cela prouve que les co-auteurs connaissaient très bien la musique de Rossini, ce qui n’était pas toujours le cas.

OperaLeComteOry04-e1393458321275Rossini était un adepte du « bel canto », une technique de chant, fondée sur la recherche du timbre, mêlant virtuosité vocale et utilisation d’ornements, de nuances et de vocalises sur une tessiture la plus étendue. Pour les non musiciens, le « bel canto » a pour but de déformer les mots en étirant la prononciation de voyelles au sein d’un mot : un « camion » pourrait ainsi devenir un « caaaaAaaAaAmiiiiIiiiiIiion » ce qui renforce le côté humoristique de l’opéra. Le « bel canto » du XIXe siècle a éprouvé certaines difficultés à bien sonner dans un opéra français et Le Comte Ory en est sûrement le plus bel exemple, justement parce que les librettistes connaissaient la musique et savaient le but de Rossini dans cet opéra : divertir en jouant sur les mots et sonorités.

L’originalité de cet opéra est que Rossini a réussi à dépasser le cadre du « bel canto », souvent jugé trop déclamatoire, en proposant de s’en servir dans un opéra complètement fou. Ce vaudeville avant l’heure enchante par l’énergie qui se dégage des chanteurs et par la justesse technique de l’orchestre de l’opéra de Lyon dirigé cette fois-ci non pas par Kasushi Ono (le chef d’orchestre résident) mais par le jeune Stefano Montanari, qui commence à se faire une jolie renommée en Europe.

Jérémy Engler

Habibi, un conte cruel

Couverture Habibi

Craig Thompson passe systématiquement plusieurs années à préparer chaque nouvel album ; il en résulte des bandes dessinées monumentales, au graphisme poétique et soigné. Habibi, pavé de 672 pages paru en 2011, est le dernier livre de ce dessinateur perfectionniste, originaire du Wisconsin. L’histoire de ce conte aussi onirique que cruel se déroule dans une région arabe fantasmée, et dans une atmosphère orientale proche de celle des Mille et Une Nuits.

Très jeune, Dodola est vendue par ses parents et mariée de force à un scribe, qui lui apprend à lire et à écrire. Enlevée par des voleurs qui assassinent son mari, elle s’échappe du marché aux esclaves et trouve refuge dans un bateau échoué dans le désert. Elle y élève Zam, l’enfant qu’elle a sauvé parmi les esclaves, durant six années. Lorsque la jeune fille est enlevée par les sbires d’un sultan à l’appétit sexuel inassouvissable, Dodola et Zam sont séparés. Dans le palais, prison dorée peuplée de personnages grotesques, Dodola subit les assiduités du sultan et pense à Zam. Le sort s’acharne sur les deux personnages, dont les tribulations sont ponctuées par leurs souvenirs, et par les contes de Dodola qui convoquent les mythologies de l’islam.

D’une grande érudition dans l’usage de la calligraphie arabe et des mythes, Habibi mêle la magie des Mille et Une Nuits à une vision crue d’un monde moderne, gangrené par la pollution et l’exploitation des ressources. La ville engloutie par les déchets où Zam et Dodola finissent par se retrouver offre le tableau d’un monde au bord de l’anéantissement, qui contraste avec l’éden conté par Dodola. L’œuvre peut provoquer un malaise, tant les personnages, auxquels on s’attache vite, sont accablés par le malheur, affectés notamment par la violation et la mutilation des corps, un thème qui parcourt tout le livre. Habibi est d’ailleurs placé, comme l’auteur l’a fait remarquer lui-même, sous le signe de la privation : privation d’eau, de nourriture, d’enfant, et surtout privation sexuelle provoquent toutes les souffrances.

Fruit d’un travail graphique gigantesque, le livre charme par l’entrelacement des décors, entre rêve et réalité, par la douceur des traits des personnages, et par son œcuménisme fascinant de la part d’un auteur élevé dans une famille catholique conservatrice. Les mythes fondamentaux de l’islam y prennent une résonance universelle, et l’érudition de l’ensemble nous éclaire sur des croyances peu connues (la vision de la naissance de Jésus dans le Coran, ou encore Bahuchara Mata, le dieu des eunuques). L’importance symboliques des chiffres et de l’écriture dans l’histoire laisse l’impression mystérieuse d’un monde rempli de signes. Le sujet central d’Habibi est bien la tension entre manifestation divine et abandon des hommes par Dieu, tension qui ne se résorbe que dans l’amour.

Entamé en 2012, le prochain album de Craig Thompson, dont l’action se déroule dans l’espace, s’intitulera Space Dumplins et sera non plus en noir et blanc mais colorisé, grâce à la collaboration de Dave Stewart. « Encore 154 pages pour finir Space dumplins– mon grand objectif pour 2014 », écrit le dessinateur sur son blog. Un passage à la couleur qu’on peut espérer symbolique : les premiers dessins mis en ligne laissent deviner une aussi grande maîtrise, en même temps qu’une histoire plus légère, au lecteur que la noirceur d’Habibi aura laissé songeur.

Johanna Tasset

THOMPSON Craig, Habibi, traduit de l’américain par Laëtitia & Frédéric Vivien, Anne-Julia & Walter Appel, Paul Pichaureau, Éditions Casterman.

Life is a tale

Première version écrite

« Voulez-vous que je vous raconte une histoire ? », commence Touchstone, à la fois bouffon et fou du roi sans roi, puisqu’il est à la cour d’un duc ou d’un autre, fou de la moutarde comme Silvius est fou de Phoebe, bouffon comme Amiens riant à tout et surtout n’importe quoi. Si vous cherchez dans la pièce Comme il vous plaira, l’acte I, scène première ne s’ouvre pas sur une présentation de l’histoire par le fou, façon Notre Dame de Paris by Disney, mais c’est une des petites distorsions qui permettent de rafraîchir une pièce qui a plus de quatre siècles et qui compte une bonne douzaine personnages. Et, coup de théâtre dans celui des Asphodèles (17, rue Saint Eusèbe) : il n’y a que quatre acteurs (et un violoncelliste).

The more pity that fools may not speak wisely what wise men do foolishly.

Interpréter douze personnages (la pièce a été un peu remaniée) à quatre, c’est un pari difficile. Et d’autant plus risqué lorsque l’on décide d’utiliser des masques : la bouffonnerie et le ridicule guettent au virage. Et pourtant, la compagnie le Chariot de Thespis s’en sort très bien, notamment grâce à un maniement expert de la commedia dell’arte. Pour ceux qui ne sont pas en agrégation de Lettres, voici un rapide résumé de la pièce : un duc tyran qui a renversé son frère décide de bannir sa nièce (qui n’a pourtant rien d’une Jeanne d’Arc). Cette nièce, Rosalinde, étant très intime avec Célia (la fille dudit duc), elles s’enfuient toutes les deux, avec le fou Touchstone qui pourra ainsi « les divertir ». Direction : la forêt d’Ardenne. Dans la cour, Orlando est persécuté par son frère, et il s’enfuit lui aussi après être tombé fou amoureux de Rosalinde. Dans la forêt, il y a le duc renversé avec sa cour. Ainsi que Silvius, amoureux de Phoebe, sauf que Phoebe va tomber amoureuse de Ganymède, qui n’est autre que Rosalinde déguisée en garçon, toujours amoureux/se d’Orlando qu’il/elle rencontre dans cette même forêt. Bref, c’est une histoire de fou où tous les amoureux sont contrariés.

Mais Comme il vous plaira est une comédie, alors tout finit bien. Et l’on rit du début à la fin. Le Chariot de Thespis ne manque pas de talent. L’on ne tombe jamais dans le ridicule. Leur jeu oscille entre le bouffon et le burlesque, touche au drame quelques fois, tire au profond chaque fois. Tout est bon pour montrer qu’une comédie n’est pas qu’un divertissement pascalien.

 Sur scène

N’être que quatre acteurs (et un violoncelliste) sur scène pourrait être un handicap. Au contraire, ici, c’est un atout délicieux. Le jeu des acteurs est si bon qu’on a l’impression d’avoir une douzaine de personnes différentes, même lorsque dans une même scène ils jouent plusieurs rôles. Ce ne sont pas seulement les masques qui changent, ce sont aussi les voix, le maintien, et la musique.

La voix. Moduler tour à tour sur ses cordes vocales les soupirs du bouffon et les cris du tyran, ou les plaintes de l’amoureux/se et les excitations de l’idiot, ou les gémissements de la princesse et les hurlements de la bergère, ou les douleurs du prétendant et les avarices du guide. La voix est un outil difficile et pourtant, chaque acteur parvient à la transformer selon le personnage joué. De même qu’ils jouent les transformistes pour que chaque personnage ait son habit distinctif, de même leurs voix changent du tout au tout pour tout illusionner et tout charmer.

Le maintien. Se tenir droit, courbé, cassé, las, fort : les personnages expriment autant par leurs mots que par la façon dont ils se présentent. Rosalinde jouant le garçon met les poings sur les hanches, donne de grandes claques, joue l’exubérante. Jusqu’à croiser le regard d’Orlando, où elle/il se laisse divaguer, et les mots se perdent, dans la contemplation de l’être aimé… Parce qu’un peu de lyrisme n’a jamais blessé personne.

La musique. C’est un autre personnage. Le violoncelliste, dont on applaudira la virtuosité et l’endurance, accompagne les masques, les soutient ou joue contre eux. Le « thème du méchant » qui recouvre les paroles du duc tyran, est une pointe d’humour sans retenue. Des petits ajouts à la pièce originale, mais qui sont savoureux. L’on a le droit de tordre un peu la pièce, si c’est pour l’humour.

All the world’s a stage

La comédie frôle très souvent le drame, et si Orlando déjoue la mort, ce n’est que pour mieux souffrir de l’amour. Et si Rosalinde se déguise en garçon, c’est tant pour se protéger que pour accentuer l’ambiguïté des liens qu’elle entretient avec Célia. Et que dire d’Orlando qui est charmé par Ganymède ? Les sexes sont des accessoires, et l’on n’aime que l’âme ? Shakespeare, précurseur des gender studies ?

AfficheSans aller jusqu’à l’anachronisme, l’on peut voir dans cette pièce un goût prononcé pour le déguisement et le masque. Pas très original pour un dramaturge ? Mais chez Shakespeare, ce ne sont pas que des motifs de mise en abyme, c’est aussi toute une théorie. C’est dans Comme il vous plaira que se trouve la fameuse tirade : « Le monde entier est un théâtre […] ». Les personnages de la pièce en sont plus ou moins conscients : Orlando se doute peut-être que Ganymède est Rosalinde, Rosalinde se doute peut-être qu’il se doute qu’elle est Ganymède, Orlando se doute peut-être qu’elle se doute qu’il se doute que Ganymède est elle. À moins que ce ne soit l’inverse.

Le monde est un théâtre, nos visages sont des masques, et tous jouons une universelle comédie qui n’est écrite nulle part. Les intrigues politiques (exil, menaces, combats) sont ce théâtre, la dynamique dramatique (du grec drama = l’action) qui tient tout le monde en joug. Les frères convoitent les frères, les ducs renversent les ducs, et tout cela n’est qu’une comédie insignifiante.

La forêt où s’exilent Rosalinde et Célia n’est pas moins théâtrale, mais c’est aussi un lieu dissimulé. Et comme le formule Oscar Wilde : « l’homme n’est jamais sincère quand il parle de lui-même, donnez-lui un masque et il vous dira la vérité ». Dans la forêt, Célia est Aliena, Rosalinde est Ganymède. Dans la forêt on porte un masque et paradoxalement, on se révèle. Au cœur d’une éclaircie, l’étincelle est bientôt de retour. En échappant aux comédies de cour, en se désaffublant des intrigues politiques, la seule façon d’être égal à soi-même, c’est de trouver l’amour. L’amour, qui résout cette pièce, ceux n’en étant pas capables devant se résoudre à une vie monacale, est la sincérité même. Shakespeare, mièvre ? Absolument pas. En amour, on ne joue pas, on ne se masque pas. Amour et vérité sont synonymes. L’amour est le dissolvant de la comédie. On ne badine pas avec l’amour. Et Musset de conclure : « La vie est un sommeil, l’amour en est le rêve, et vous aurez vécu, si vous avez aimé. »

Willem Hardouin