Le Jour des Triffides de John Wyndham

Bien que datant de 1951, l’ouvrage écrit par John Wyndam n’a rien à envier aux films de science-fiction ou d’horreur d’aujourd’hui. Dans la lignée de La guerre des Mondes de Wells, et plus largement des autres grandes œuvres parues pendant ce que l’on considère comme l’âge d’or de la science-fiction, dans les années 20, Le jour des Triffides connaît un important succès lors de sa sortie, et sert dès lors de base à d’autres œuvres qui se revendiquent du genre post-apocalyptique. L’ouvrage suit la trame type de l’auteur, qui se déroule comme suit  :  catastrophe – éparpillement de la communauté – organisation d’un noyau de résistance – tentative de reconstruction. Chaque étape répond à de nouvelles expériences que les personnages vont devoir affronter.

Le début de la fin…

24_JeremyP_100102084525334275168231Au début du roman, le personnage principal se réveille seul dans un hôpital, et ne perçoit alors aucun signe de vie du monde extérieur. Un clin d’œil à cette scène est faite dans le film 28 jours plus tard de Danny Boyle, ou encore dans le comics The Walking Dead de Robert Kirkman, tous deux prenant places, comme l’ouvrage, dans une société post-apocalyptique. Nous sommes en présence d’un roman écrit à la première personne : le héros, Bill Mansen, nous raconte son histoire. Il se réveille aveugle pendant quelques temps à la suite d’une opération et n’a pas pu voir le phénomène qui s’est produit la veille du début de l’histoire  : la Terre a traversé les débris d’une comète et le ciel s’est illuminé de vert pendant plusieurs heures, ce qui a émerveillé la population mondiale. Cependant, cela a rendu aveugle tous ceux qui l’ont regardé. Ce phénomène est largement comparé au Déluge biblique. Malgré sa cécité, le personnage sent que le monde ne tourne plus rond, sans comprendre pourquoi, ce qui l’effraie. L’atmosphère oppressante de la situation s’impose au lecteur, et est présente tout le long du livre, car on sait que tout peut basculer d’un instant à l’autre. La lumière dans le ciel a rendu l’humanité aveugle, du moins, tous ceux qui l’ont regardé, et le héros est terrifié par les mutilés qu’il croise dans l’hôpital. Après sa sortie de l’hôpital, il revient un temps sur sa vie, et nous explique sa relation avec ces mystérieuses plantes que sont les Triffides, en revenant sur leur histoire et leur origine telle qu’il la conçoit. Il est intéressant de noter que la tension omniprésente du livre est atténuée par quelques pauses, notamment sur les scènes de groupe ou pour des regards vers le passé, l’auteur prenant un malin plaisir à jouer aux montagnes russes avec nos nerfs.

Les Triffides s’avèrent être des plantes pouvant marcher, carnivores et surtout disposant d’une tige qu’elles usent comme d’un fouet pour injecter un poison mortel à leur cible. Les triffides sont en liberté et plus dangereux que jamais. Le titre de l’œuvre, dont la traduction a connu mille revers en l’espace de quelques décennies, fait directement référence à leur avènement. Ces plantes peuvent potentiellement prendre le contrôle du monde car un élément, que le lecteur découvrira, a changé. Les personnages assistent, impuissants, à la chute de la civilisation et tentent de survivre.

La survie implique de laisser sa morale de côté. Une nécessité qui va s’imposer aux protagonistes au fil de leur aventure, même si cela n’est pas aussi dur que dans d’autres œuvres du même genre  : les critères moraux étant quelques peu différents durant les années 50 que de nos jours. Le choc principal pour les voyants est la facilité avec laquelle le monde est tombé. La force de l’espèce humaine n’est pas vraiment son intelligence mais sa capacité à interagir avec ce qu’il voit. L’auteur avance l’hypothèse que notre civilisation ne tient debout que par notre capacité à voir, si on en est privé, tout s’écroule. Ainsi, les survivants doivent agir pour empêcher une fin totale et s’atteler à la construction d’un monde nouveau. Ils doivent réadaptés leurs besoins à leurs nouveaux buts. Le fait de repartir pratiquement à zero les obligent à effectuer un retour dans les savoirs-faire du passé, le seul moyen, selon Bill, de pouvoir remonter jusqu’au niveau technologique que le monde a connu avant la catastrophe. L’éloge de la connaissance, du savoir, est exprimé tout au long du livre, tant elle apparaît comme un raccourci vers cette époque disparue.

Bien évidemment, la vue devient primordiale, les voyants ne peuvent alors que prolonger vainement la vue des aveugles. Bill se demande si ce n’est pas une forme de cruauté. Pour lui, avoir recourt à l’intelligence est primordiale, dans ce nouveau monde plus qu’avant. C’est le moyen par excellence pour survivre  : «  L’esprit humain est incapable de demeurer trop longtemps dans une humeur tragique – tel un phénix, il renaît de ses cendres. Cela peut s’avérer utile ou nuisible – c’est juste une manifestation de notre volonté de vivre – et dans notre situation, cela rendait possible le fait de supporter cette succession de traumatismes  ». Contrairement à ce que peut laisser indiquer le titre, les Triffides ne sont pas au centre de l’action durant une grande partie du livre. Néanmoins, leur présence, en toile de fond, est constamment rappelée, et l’auteur arrive à créer une ambiance angoissante  : la menace pèse constamment sur eux, et l’on se demande jusqu’à la toute fin quand ceux-ci vont frapper.

24_JeremyP_john-wyndhamBien que le roman soit une œuvre post-apocalyptique, John Wyndam ne pose pas le problème des affrontements entre êtres humains pour la survie, contrairement à ce qui se fera largement dans les décennies suivantes. Selon le critique littéraire Lorris Murail, il s’impose comme le maître d’un genre particulier  : le roman cataclysmique britannique. Bill s’attarde souvent à raconter l’histoire des gens qu’il rencontre, leurs méthodes de survie, pour donner des détails sur les aventures des autres survivants. Cela étant, il souffre de la solitude quand celle-ci s’impose à lui, nous rappelant ainsi que les autres ce n’est pas que l’Enfer, que l’homme est un animal social avant tout, et que le groupe est une part de son identité  : «  priver de compagnie une créature grégaire revient à la mutiler, à violer sa nature. Un prisonnier, ou un cénobite, sait que le troupeau existe au-delà de son exil, et qu’il continue d’en faire partie. Mais, lorsque le troupeau disparaît, il n’y a plus, pour l’élément du troupeau, d’identité possible. Il est une partie d’un tout qui n’existe pas, un caprice sans port d’attache. S’il ne peut se rattacher à sa raison, alors il est perdu  ; si complètement, si épouvantablement perdu qu’il n’est guère plus qu’un spasme dans le membre d’un cadavre.  »

L’évocation d’un monde disparu pour mieux le comprendre

Au-delà de l’aspect science-fiction, il est aussi question pour l’auteur de nous délivrer ses propres analyses. Des questions sont soulevées par rapport à notre quotidien. Dans les années 1950, période de l’écriture de l’ouvrage, la société était bien huilée  : chaque poste, chaque parcelle, était occupée par quelqu’un. La plupart des gens n’en comprenaient pas les rouages, et ne s’en souciaient guère, seule l’individualité comptait. Mais quand le monde cesse de fonctionner, il faut alors réapprendre à s’orienter.

Cette problématique se pose de plus dans le contexte de la Guerre Froide : la Russie est alors vue comme responsable des Triffides et les USA sont vus comme superpuissance et potentiels sauveurs. La Seconde Guerre Mondiale, conjugué à la course aux armes atomiques est la marque d’un traumatisme profond  : le souvenir d’Hiroshima est alors vivace dans les esprits.

Le monde a changé, et William comprend bien vite que sa vie n’a plus de but, ou du moins, de but en accord avec l’ancienne société. À présent, il n’est plus la dent d’un engrenage qui lui échappe mais son propre maître. Cette situation lui en apprend beaucoup sur lui-même et sur son rapport aux autres  : doit-il les aider ou non  ?

Un changement de conditions implique un changement de perspective, et l’auteur profite de ce monde qui s’est effondré pour proposer une critique de celui qui l’entoure, quand l’un de ses protagonistes essaye d’en pousser un autre à utiliser sa raison  : «  la plupart des gens ne le font pas, bien qu’ils soient persuadés du contraire. Ils préfèrent qu’on les câline, qu’on les cajole, voire qu’on les guide. Ainsi ils ne commettent jamais d’erreur. Si jamais il y en a une, c’est toujours quelque chose ou quelqu’un d’autre qui est responsable. Cette façon d’aller tête baissé est une image peut-être un peu mécanique. Les gens ne sont pas des machines, ils ont leur propres pensées.  »

Bill Mansen réalise un voyage à travers le pays, il rencontre toutes sortes de personnes ayant des conceptions opposées sur la meilleure manière d’avancer. L’auteur nous dépeint les différentes formes de sociétés telles qu’il les conçoit, et qui bien souvent, s’opposent  : un futur basé sur l’autoritarisme, une conception féodale ou sur le conservatisme.

24_JeremyP_Wyndham 1951 - The Day of the TriffidsLa question de la polygamie est également posée  : certains la décrient et d’autres, plus pragmatiques, la voient comme une nécessité. Dans les groupes que Bill va croiser, l’individu est substitué à la communauté, le bien commun est à chaque fois mis en avant. On retrouve ces interrogations dans Malevil de Robert Merle, se déroulant également dans un monde détruit. Par ailleurs, Wyndham en profite pour se moquer quelque peu de la conception de la sexualité dans cette société britannique d’après-guerre, alors relativement conservatrice, quand il raconte l’histoire de cette jeune écrivain qui s’est vu interdire son livre dans deux bibliothèques de Londres à cause d’un titre évocateur, alors que le contenu s’en révèle anodin.

En somme, John Wyndham nous propose un livre qui possède deux niveaux de lecture  : une histoire que lon prend plaisir  lire de par les frissons quelle nous procure  ; une critique très intéressante de la société contemporaine de l’auteur. Le jour des Triffides a fait lobjet de diverses adaptations depuis sa sortie  : un film est paru en 1962, et la BBC a réalisé une série de deux épisodes portant sur louvrage en 2009. Par ailleurs, les Triffides font partie de la culture populaire et apparaissent régulièrement dans dautres œuvres. Enfin, lauteur signa un autre livre en 1957 qui a marqué son époque, notamment grâce à son portage àl’écran en 1960, puis via son remake par John Carpenter en 1995  : Le Village des damnés.

 

Jeremy Potel

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Le tracé expressif de l’écriture

« La peinture est une poésie qui se voit au lieu de se sentir et la poésie est une peinture qui se sent au lieu de se voir. » Léonard DE VINCI (Traité de  peinture)

Le pouvoir de la peinture, sa beauté, son émotion nous touchent directement telle  « une fête » pour nos yeux.  Elle déroule devant nous un espace magique,  crée ce moment de contemplation où « l’œil écoute », attentif au moindre mouvement, au moindre signe de vie, caressant un ciel toujours changeant, fuyant un regard insistant, embrassant l’inconnu… Qu’en est-il de la poésie ?

Quand l’écriture se fait peinture vivante, peinture magique peinture parlée…

« Laissez-vous donc surprendre par ceci qui n’est pas un livre, mais un dit, un appel, une évocation, un spectacle. Et vous conviendrez bientôt que voir, comme il en est question ici, c’est participer au geste dessinant du Peintre ; c’est se mouvoir dans l’espace dépeint ; c’est assumer chacun des actes peints. »

La poésie peut-elle rivaliser avec la peinture ? Le poète et archéologue brestois Segalen, dans son recueil Peintures (1916), souhaite peindre la vie et signifier par l’écriture un monde de perfection esthétique et de rêves, qui capture notre regard comme une peinture, qui séduit et illusionne l’esprit.

« Je vous convie donc à voir seulement. Je vous prie de tout oublier à l’entour ; de ne rien espérer d’autre ; de ne regretter rien de plus. »

Segalen nous invite dans ce recueil à une véritable aventure, où la contemplation poétique ne peut pas être seulement un doux moment de rêverie, reposant pour l’esprit qui paresse enlacé par une douce torpeur proche de la béatitude. Ouvrez grand vos yeux et vos oreilles… Soyez prêts, vifs, alertes ! On nous demande, l’auteur nous réclame de participer à cette transmutation, cette métamorphose de l’écriture en peinture, peinture parlée, peinture littéraire. Le spectacle peut commencer.

peinture imaginaire, peinture littéraire

5_Anh-Minh_Image couvertureUn voyage dans le temps et l’histoire s’impose. Rien de moins que quatre mille années « bien comptées » de Chroniques chinoises ! Rien de plus qu’un voyage à travers l’espace poétique, au cœur même du poème, donc de la peinture. L’action est omniprésente à chacun de nos pas. L’émotion, la beauté, à chaque détour. Soyez-prêts à être jeté sur scène. 

D’emblée, nous voilà parez à chevaucher des oies célestes à travers une peinture Magique et regarder de là-haut l’éclat de la vie, tremblotante et fragile. Les « Peintures Magiques » figurant dans la première partie du recueil sont les plus mystérieuses et les plus révélatrices. Le poète souhaite marquer l’influence de la religion taoïste sur l’art pictural chinois, qui la modèle par son mouvement, sa fluidité (« Cinq Génies aveugles », « Flamme amante ») ; ou au contraire par sa fixité froide (« Peintes sur porcelaine »). Tout devient spectacle impalpable, tout devient tableau.

Cette vie humaine est peinture de l’Esprit, « tout s’exprime donc par l’Esprit ». Le génie humain vibre sous le pinceau du peintre. « Néoménies des saisons » tranchent avec les peintures précédentes qui n’étaient que surface imaginaire, produit du travail humain. Ici, c’est le ciel, le réel lui-même qui se confond avec cette surface imaginaire et mouvante. Segalen nous montre que le monde tout entier peut être le support à l’Imaginaire.

Chaque mot, comme une touche de peinture, joue de ses potentialités signifiantes et symboliques afin de capter notre regard, de l’absorber. La poésie exige de nous que nous peignons la scène sur le vif, sans en faire une simple représentation par l’esprit. Car rien ne peut être omis. La poésie exige que nous surmontions notre aveuglement, ce moment où épuisé, notre regard se trouble, devient vide ; où nos yeux deviennent lourds et secs, incapables de voir une peinture littéraire qui n’est pas figurative, ni même descriptive. Sur le modèle esthétique de la peinture chinoise, l’écriture poétique de Segalen ne repose aucunement sur la représentation exacte et mimétique de la réalité. L’écriture naît de cette transfiguration du monde, qui ne peut être expliquée, rendue visible seulement si elle parvient à capter la vie, l’essence même des choses. L’image des choses, leur forme, leur matérialité, leur réalisme importent moins que l’émotion vive, la sensation fugace. 

« … Vous n’êtes pas déçus ? Réellement, vous n’attendiez pas une représentation d’objets ? Derrière les mots que je vais dire, il y eut parfois des objets ; parfois des symboles ; souvent des fantômes historiques… N’est-ce pas assez pour vous plaire ? Et si même on ne découvrait point d’images vraiment peintes là-dessous… tant mieux, les mots feraient image, plus librement ! »

A chaque poème, le peintre, l’écrivain nous invective à participer à la création. Elle ne peut se faire sans nous. Nous devons agir, composer, esquisser une silhouette à l’aide d’un éventail (Éventail Volant), ou alors nous pouvons la faire disparaître, d’un claquement de doigts. Allumer la vie, l’éteindre, par la volonté d’un geste, par le détournement d’un regard.

Mais parfois, on ne peut agir, on ne peut que regarder impuissant la flamme de la vie se tordre de douleur jusqu’à s’anéantir. Le poème « Peinture vivante » dramatise parfaitement le tragique de la vie, sa fatalité. Notre regard est envoûté, ensorcelé par la beauté d’un vêtement de soie miroitante, un vêtement chatoyant de vie qui semble ne vivre qu’en se nourrissant de la force vitale de la Princesse Impériale qui le porte. Contrainte, dans ses gestes, dans ses mouvements, c’est-à-dire dans la vie même, « elle veut vivre et elle ne peut pas… ». Cette tension intérieure par laquelle la vie palpite est détruite par la cruauté du geste pictural qui la conduit à son destin funeste ; geste implacable qui la fixe, l’isole, l’exile dans sa soif d’échapper à cette prison soyeuse. La peinture est sans fin et ne peut connaître de dénouement que celui d’agoniser sans fin. Et au peintre de s’écrier, épouvanté « Oh ! tuez-la plutôt ! Tuez cette image agonisant depuis si longtemps. — Mais tuez-la donc ! Elle souffre sans espoir d’autre secours humain que le feu… Jetez-la au feu… ». Le poème est pétri par des effets rythmiques et oratoires, traversé par le caractère fulgurant et éclatant de la vie, cherchant à esquisser l’itinéraire, le tracé d’un pèlerinage pour une âme en quête de joie.

Les « Peintures magiques » sont l’inspiration qui commande tout le recueil. La « substitution » de la peinture en poésie est terminée. S’offre encore à celui qui sait voir et écouter, une véritable épopée poétique, une fresque saisissante et éloquente où la poésie de Segalen se déroule dans une gestuelle expressive, une dynamique fougueuse, parfois furieuse qui absorbe l’être tout entier.

Anh-Minh Le Moigne