XXI° siècle : le nouvel âge de fer ? Littérature & Métal

À lire d’urgence sous peine de rouiller !


Faits et méfaits du Métal à l’ère 2.0

 

45_Barbara_metal-cats-1Depuis quelques temps, il semblerait que le Métal soit fort à la mode. Mardi dernier, par exemple, le Hellfest lançait en grande pompe sa nouvelle application, alors que la presse – des Inrocks à la Revue Fnac en passant par Le monde de l’édition – s’amuse depuis déjà un mois du Metal Cats book !

Au-delà de la facilité procurée par Internet pour trouver les articles les plus loufoques (déboursez 87€ pour le Monopoly Metallica !), il semblerait que le caractère de moins en moins interlope du Métal véhiculé sur Internet encourage le monde du livre à s’y intéresser. Les plus grandes librairies proposent ainsi depuis quelques mois un rayon « littérature métal », où l’on trouve de tout : beaux livres (True Norwegian Black Metal de Peter Beste), romans (Fargo Rock City de Chuck Klosterman) ou encore Bandes Dessinées (Metal Maniax de Slo&Fef).

Alors, effet de mode, littérature de fans ou ouvrages à recommander ? Pour mener l’enquête, nous nous sommes penchés sur les relations qu’entretiennent ce genre musical méconnu et notre mère patrie Littérature !


« Le poème – cette hésitation prolongée entre le son et le sens » (Valéry) : brève histoire de poétique partagée entre la littérature et le Métal

 

De l’art de la fracture

Nous sommes en 1958, Link Wray – l’instigateur du genre pour la doxa des historiens du Métal – invente le principe musical de « distorsion » : la dynamique sera celle du distordu, de l’atonalité mélodique, du trope musical, ou ne sera pas ! D’un son clair et propre, nous voila passés à un son saturé, rugueux, intelligible. Pour le chercheur Nicolas Darbon (Les Musiques du Chaos), la « complexité musicale » est dès lors celle de la fracture, de même que dans les mouvances initiées par la Seconde École de Vienne, autour de Schönberg (1920).

C’est d’ailleurs la même année, en 1958, que l’écrivain et compositeur Pierre Scaeffer fonde auprès du Conservatoire du patrimoine le Groupe de recherches musicales. Il expliquera plus tard dans ses écrits sa nécessaire implication d’un point de vu poétique :

« Le miracle de la musique concrète, que je tente de faire ressentir à mon interlocuteur, c’est qu’au cours des expériences, les choses se mettent à parler d’elles-mêmes, comme si elles nous apportaient le message d’un monde qui nous serait inconnu. »

Car quelques quarante ans après les tâtonnements de la quête de Proust, c’est bien À la Recherche de la musique concrète que part l’auteur dans le monde contemporain. Musique concrète ou poésie abstraite, tout se passe comme si la musique (étymologiquement « l’art des Muses », donc poïesis en général), cette poésie que nous restreignons si souvent au lyrisme littéraire, prolongeait les possibles poétiques de la Sénéfiance des Lettres.

À l’opposé de la chanson à texte la musique savante va proposer une prosodie aux confins de l’atonalité et de l’hermétisme : aujourd’hui, c’est bien dans le Métal que survit cette esthétique puisque la voix y est vectrice de sens en tant qu’instrument (a)mélodique bien plus qu’en tant qu’outil de communication verbale.

Élitisme, herméneutique et érudition

John Cage, le compositeur, poète et philosophe américain le plus récompensé à l’heure actuelle (notamment lauréat du prestigieux prix de Kyoto en 1989) va plus loin. Pour lui, il ne s’agit pas de considérer le matériau littéraire, le matériau musical et le matériau scénique comme des éléments distincts, mais comme un tout : le concert de véritable musique est nécessairement happening, il exprime la violence de la rencontre entre l’entendement et l’émotion brut par tous les éléments scéniques et poétiques à sa portée.

Dans leur dossier pour les ressources de l’École Normale Supérieur et le Centre Pompidou consacré au poète en 2010, Norbert Godon et Jacques Amblard reviennent sur la catharsis nouvelle et le viol sensoriel qu’elle nécessite pour Cage dans la musique, à l’instar du « théâtre de la cruauté » : « S’inspirant du Théâtre et son double d’Antonin Artaud, John Cage souhaitait mettre en application cette idée d’un théâtre de « choses » simultanées laissant une large part non à l’improvisation mais à l’indéterminé. (…) Il défendit une esthétique souvent minimaliste associée à des émotions  »essentielles » ».

45_Barbara_hellfest 2014Or, il faut bien avouer que peu de compositeurs contemporains ont entretenu ce goût de l’émotion extrême, du cri, de la violation enfin ! Il semble néanmoins que la musique savante n’ait pas abandonné complètement cette poétique du spectacle pourtant si conceptuelle dans sa concrétude : il suffit de voir quelques images des concerts qui répondent aux canons de la musique Métal pour s’en rendre compte.

Il s’agit peut-être d’un premier élément de réponse quant à la méconnaissance du littéraire en matière de Métal : savoir apprécier aussi bien l’Ulysses de Joyce ou The She-Wolf de Pollock qu’une symphonie conceptuelle progressive de soixante-quinze minutes, telle qu’Awake (Dream Theater, 1994), est probablement un don rare. Car il faut bien comprendre que le Métal est un genre musical appartenant aux arts érudits pour les théoriciens de l’art contemporain.

Aussi Adorno, tout autant compositeur que philosophe, propose-t-il dans sa Théorie Esthétique une véritable analyse de l’art au XX° siècle et introduit la notion d’industrie culturelle, productrice de « culture populaire », par opposition à la culture savante, peu accessible aux masses. Selon lui, la crise de la « musique savante » constitue une seule et même dynamique avec la crise des arts plastiques (l’expressionnisme abstrait partage en particulier de nombreux trais communs avec la théorie de la musique post-Seconde École de Vienne et de la Métal) et littéraires (notamment ici la Lost Generation d’Hemingway). D’après Adorno, le monde contemporain est fait d’antagonismes, ainsi l’ « art authentique » est-il précisément celui qui rend compte de ce caractère conflictuel par la dissonance : l’art contemporain est « image de la ruine ; (il) n’exprime l’inexprimable, l’utopie, que par l’absolue négativité de cette image » et cela sans autre but que lui-même.

On retrouve donc bien la poétique de distorsion, fracture, art pur.

METALittérature : le genre musical le plus ancré dans les Lettres

 

Si nous avons évoqué Link Wray, il ne faut pas ignorer pour autant que la « musique métallique » lui préexiste largement ! La première œuvre désignée comme telle est en effet la toute première œuvre publique (1939) d’un petit dramaturge et poète qui étudie auprès de Schönberg afin de venir compositeur… un certain John Cage.

 

Cette première composition, qui accorde la primauté à la structure musicale, la mélodie en tant que bruit et la notion de temps sur le système de cadence, brise très précisément la logique-même de la construction de « morceau » musical afin de privilégier le retour à la poésie pure, celle des sons, des mots, des silences, des bruits, des gestes. La conclusion est simple : la nécessité artistique de l’avènement du Métal fut poétique avant que d’être phonique – et cette origine n’est pas qu’anecdotique puisque les liens entre Métal et littérature demeurent !

 

Premièrement, la mythologie est indissociable du genre : qu’elle soit héritée de traditions orales (mythes nordiques par exemple) ou bien de cosmogonies littéraires, il est indéniable que le trope créatif passe souvent par le recours au mythique et au symbolique. Cet attrait pour le muthos témoigne de la vocation de récit mythique de la composition, et elle pourrait même expliquer en partie la posture surprenante de nombreux groupes de Métal européens en faveur de l’arianisme : le critique et écrivain Mireca Eliade note dès 1957 la constitution progressive d’une culture du mythe autour du nazisme en Europe de l’Est. Le cadre formel de la composition Métal étant une structure poétique à s’approprier émotionnellement, les analyses d’Eliade donne quelques clefs pour comprendre pourquoi toutes sortes de mythes s’y trouvent convoqués.

45_Barbara_samuel butler
Cela dit, l’univers le plus exploité est celui de Tolkien : ô combien nombreux sont les poèmes, mythes, alphabets et systèmes langagiers imaginés par le linguiste ! Cette ressource aussi riche qualitativement qu’inépuisable semble répondre à la perfection aussi bien aux aspirations mythiques qu’aux exigences poétiques – du moins c’est le cas pour le groupe Summoning, dont certaines compositions sont intégralement en noir parler ! Parmi les groupes les plus célèbres, Burzum et Gorgoroth tirent leur nom du dit-lexique, tandis que Led Zepplin et Black Sabbath y puisent l’inspiration. Black Sabbath, tout comme Metallica, ou encore le monde créé par Lovecraft.


Pour ce qui est d’auteurs plus traditionnels, Baudelaire, Rabelais et quelques poètes français ont également la côte (on les retrouve par exemple chez Peste Noire).
Mais ce sont d’autres personnalités qui suscitent le plus d’adaptations : les auteurs les plus cités sont tous des écrivains anglo-saxons du début du XX° siècle (à l’instar de Tolkien d’ailleurs), de grand renom (pris Nobel, Pulizer, Hawthornden) et au style original. On peut principalement citer Samuel Butler, spécialiste des récits homériques et de la poésie shakespearienne (cf. The Way of all flesh, album de Gojira) et Ernest Hemingway (« A farewell to arms », Machine head ; «  Fom Whom The Bell tolls », Metallica), ainsi que son disciple Alan Sillitoe (« The Loneliness of the Long Distance Runner », Iron Maiden).

Barbe Taillecrayon & Count Grishnackh

Quels événements à venir

Du 20 au 22 juin : Hellfest ; http://www.hellfest.fr/

Du 31 juillet au 02 août : Wacken ; http://www.wacken.com/fr/

Du 15 au 17 août : Motocultor Festival ; http://www.motocultor-festival.com/wordpress/home/

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Entre le cerveau et l’index sur la gâchette

La mélodie des briques

Que j’débite en vrac fait peur

Magie oblige kho

Pour qu’ça s’passe pépère

Rue dans la peau

C’est comme s’il avait croqué deux pommes

Depuis que j’ai le mic’ dans la paume

Mon Q.G. Boulogne dôme de la boucherie

Du coup j’ai beaucoup trop d’crimes dans la bouche kho

Juste au micro j’te fais la misère

Y’a qu’pour pointer qu’j’me lève à 10h

Et mes nerfs sont restés coincés

Entre le cerveau et l’index sur la gâchette

Alors achète mon skeud que j’m’arrache retire mes billets à la machette

Il a beaucoup neigé

Décembre 1.9.7.6.

Des flocons d’coke sur leurs duffle-coats écoute celle-ci

Qu’est-ce que nous raconte ici le rappeur Booba ? Quel est le sens de ces rimes rugueuses, imbriquées, débitées, qui nous tombent dessus ? Quelles sont ces images que le rappeur crée et enchaîne les unes après les autres ? Une mélodie de briques, Adam qui croque deux pommes, des crimes dans la bouche, des nerfs coincés dans un pistolet, des billets retirés à la machette, des flocons de cocaïne qui tombent…

Il y a là une puissance d’évocation qui interroge et que l’on souhaiterait comprendre, saisir un peu, regarder en face.

Des flocons d’coke sur leurs duffle-coats

1Au premier abord, les phrases de Booba sont difficiles à comprendre. Elles s’enchaînent de manière chaotique, surgissent les unes après les autres, forment des images qui ont de quoi plonger dans la confusion. Le sens se dérobe.

Mais pourquoi devrions-nous forcément déceler un sens, une direction, une linéarité dans ces textes ? Peut-être serait-il plus judicieux de les recevoir tels quels, dans leur indétermination même, bruts et brutaux – les prendre pour argent comptant. Ils sont confus, profus, flous : oui, et alors ? N’est-ce pas au fond leur qualité première ? Une chanson de Booba, ne serait-ce pas tout simplement la transposition littéraire et sonore de la réalité visuelle du voir flou ?

Voir flou, voir de loin ou voir de trop près. Une image esquissée, une image qu’on verrait presque, qu’on aurait sur le bout de la langue – un peu comme un film en 3D qu’on regarderait sans les lunettes. Ses chansons révèlent alors un potentiel d’hallucination : Booba entrechoque et fond les visions du réel en un montage confus et saccadé, « un puzzle de mots et d’pensées », tel un fumeur embrumé par les effets du haschich.

Pensons à ce que dit Henri Michaux expérimentant la mescaline dans Connaissance par les gouffres : « Une vaste redistribution de la sensibilité se fait, qui rend tout bizarre, une complexe, continuelle redistribution de la sensibilité. Vous sentez moins ici, et davantage là. Où « ici » ? Où « là » ? Dans des dizaines d' »ici », dans des dizaines de « là », que vous ne connaissiez pas, que vous ne reconnaissez pas. Zones obscures qui étaient claires. Zones légères qui étaient lourdes. Ce n’est plus à vous que vous aboutissez, et la réalité, les objets même, perdant leur masse et leur raideur, cessent d’opposer une résistance sérieuse à l’omniprésente mobilité transformatrice. »

L’espace est renversé, la perception flotte, tout va de travers. Dans L’Effort de Paix : « J’verse-tra la Seine / Pendant qu’mon son t’regarde de vers-tra ». Et dans Le Silence n’est pas un oubli : « J’aspire le temps les yeux plissés /J’rappe et j’dérape souvent / Tant pis si le sang doit pisser. »

« J’aspire le temps » : retour en arrière ; on refait le film, rerentre en soi.

« Les yeux plissés » : moitié fermés, moitiés ouverts – un cauchemar éveillé.

Il y a là une tension entre le visible et l’invisible, un jeu de cache-cache, une manière saisissante de représenter le fait d’entrevoir.

Booba a une vision double, trouble, tremblante. « Obscur, [il] dor[t] d’un œil comme un missile Scud » ; avec Ali, son compère, son double du groupe Lunatic, il est « un d’ces hommes de l’ombre / Aux pensées sombres ». Booba, c’est un œil à demi ouvert, une ombre portée, des formes qu’on devine dans le noir – la lumière qu’on aperçoit au bout du tunnel.

C’est pourquoi nombre de ses textes sont innervés par une indétermination et une dualité permanentes, qu’il s’agisse du sens des mots, du dédoublement des énonciateurs (CF Tony Coulibali, texte de jeunesse quasi schizophrénique), des comparaisons…

Le métissage du rappeur a également sa place dans cette mise en scène de la dualité, Booba se présentant lui-même dans un de ses textes comme le « métisse café crème / l’MC cappuccino ».

2On peut même dire que Booba, coloriste, travaille le clair-obscur du cappuccino. Dans Le bitume avec une plume, il écrit : « J’suis c’macaque avec une plume / Ne sent plus la douleur et leur tumeur a la couleur de c’que j’fume / Mon régime à la résine, j’te résume, j’suis l’bitume avec une plume ».

Peinture du verbe, à travers les nuages de fumée, ses tableaux ont la couleur de c’qu’il fume: c’est le vert-marron, le marron foncé, le marron-noir, la couleur du shit qui donne à ses textes leur atmosphère, leur texture hallucinatoire et anxiogène.

C’est donc au fond une sorte d’imagerie en clair-obscur, à mi-chemin du dévoilement et de la dissimulation, de l’ouverture et du repli, que déploie Booba, les yeux plissés : un espace hallucinatoire, entre grotte sclérosante et monde à conquérir, où brille le geste indécis d’une extraction.

Car le rap peut être envisagé comme la réaction, de la part des habitants de la marge, à un manque de représentation : une sorte de tentative de se faire entendre et voir au moment même où on est privé de visibilité.

Pour les rappeurs, il s’agit souvent de ramener sur le devant de la scène un espace relégué à l’écart, faire voir aux « autres », puissants et nantis de toute sorte, ce qu’ils refusent de regarder en face ; et en même temps d’échapper à cet environnement territorial et social déprimant, auquel on est comme rivé, en s’exilant dans les textes – d’où une thématique de la projection et du voyage très présente.

Ces hommes de l’ombre vont jusqu’à investir le territoire de la voix, les trachées, les larynx, les glottes, les langues, les dents, autant de « crimes dans la bouche » jetés à la face de ceux qui veulent les faire taire.

On peut ainsi parler d’extra-territorialité à l’œuvre dans les textes de rap, et en particulier ceux de Booba : un mouvement par lequel le rappeur-poète tente de trouver refuge dans l’univers de la musique et des mots, pour s’y mouvoir à loisir, tout en adressant à la dérobée un regard vers les territoires qui lui sont refusés, et depuis lesquels on le lorgne avec effroi.

La laborieuse émergence d’une génération, la « génération Mad Max née dans le magma », voilà ce dont parlent peut-être des formules de Booba telles qu’ « un fœtus avec un calibre », « on a coupé mon cordon avec une scie », ou encore « mes nerfs sont restés coincés entre le cerveau et l’index sur la gâchette ».

Rue dans la peau

C’est comme s’il avait croqué deux pommes

Depuis que j’ai le mic’ dans la paume

3a«La tête s’enfonce profondément dans l’obscurité des bras qui se referment par-dessus la poitrine, comme chez quelqu’un qui a froid. Le dos est arrondi, la nuque presque horizontale, la position inclinée comme si elle prêtait l’oreille à son propre corps où un avenir étranger commence à bouger. Et c’est comme si la pesanteur de cet avenir agissait sur les sens de la femme et la tirait en bas, hors de la vie distraite, dans l’esclavage profond et humble de la maternité

Telle est la description que fait Rainer Maria Rilke de la figure d’Ève sculptée par Rodin, et qui primitivement devait être placée au-dessus de la Porte de l’Enfer .

Il faut voir cette porte de l’enfer, œuvre folle et profuse, quintessence de l’art de Rodin ; elle peut nous servir à mieux comprendre les images d’arrachement incessant, d’élan contrecarré, de tourments obscurs qui irriguent les textes de Booba. Il y a peut-être là comme une sensibilité commune, une même violence des corps entremordus, un même magma de la naissance douloureuse.

Dans Écoute bien:

À double tranchant

D’la délinquance dans l’sang

J’arrive à fond dans les virages j’vire

Dans l’rouge mais civilisé

Né dans une cible on a coupé mon cordon avec une scie

Neuf mois dans un bunker

Le majeur debout l’daron a craché dans un chargeur

Rilke encore :

«Toujours de nouveau, dans ses poses, Rodin est revenu à cette attitude repliée vers le dedans, à ce guet tendu vers la profondeur intime.

Telle est l’attitude de la merveilleuse figure qu’il a appelé La Méditation, et encore de cette inoubliable Voix intérieure, la voix la plus discrète des chants de Victor Hugo qui est presque cachée sur le monument du poète, sous la voix de la colère. Jamais un corps humain n’avait été ainsi concentré autour de ce qu’il a de plus intime, ainsi ployé par sa propre âme et de nouveau retenu par la force élastique de son propre sang».

C’est un travail du même ordre que réalise Booba ; ici et là, un fabuleux capharnaum surgi des affres de l’intériorité.

Rapprochez-vous et zoomez
Constatez que c’est plus comme avant

Depuis mes ventes et que le rap s’est fait goumer
Des phases de fou depuis qu’mon joint s’est roulé

Que j’ai roté mon poulet roti et recraché deux îlotiers
Audiophonique méchoui, si on est riches ? Ouais

Puisque nos terres sont pétroles et rubis, tu sais qui j’suis

L’automatique pour ceux qui fuient mon putain d’arôme

Putain la route est longue de Boulogne à Rome
Et j’dois sortir vainqueur d’une défaite
C’lui qui veut pas passer l’hiver en marcel c’lui qu’on incarcère

Songeons au «puzzle de mots et de pensées» du rappeur à la lecture des lignes de Rilke :

«Il ne prend pas pour point de départ les figures qui s’étreignent, il n’a pas de modèles qu’il dispose et groupe. Il commence par les endroits où le contact est le plus étroit, comme aux points culminants de l’oeuvre; là où quelque chose de nouveau se produit, il entame son travail et consacre tout le savoir de son instrument aux apparitions mystérieuses qui accompagnent la naissance d’une chose nouvelle».

3bUne chose naît, croît et se disper- hop, on y revient. Une chose naît, croît et – stop, on s’arrête. Une chose naît. Naît du choc des mots. Choc des mots, embrasement et – temps mort, retour à l’embrasement. Retour, comeback, hip vite vite pour saisir l’éruption originelle, le fracas de la création, l’étincelle qui jaillit – le crac initial. Dire là ce qui advient, le va et vient pêle-mêle, dire le mêlé même avant qu’il se démêle pleinement, saisir l’instant avant qu’il ne s’échappe, l’émergence de l’émotion, l’émotion de l’émergence: hip-hop, ou la puissance du geste.

Et mes nerfs sont restés coincés

Entre le cerveau et l’index sur la gâchette

On peut être tenté de se demander si, en un sens, tout le rap de Booba n’est pas comme le déploiement poétique de la figure du scratch, cette impulsion tremblante sur le sillon, mouvement d’avant en arrière, sursaut en rewind, jaillissement et engouffrement ; découvert par erreur par Grand Wizard Theodore en 1975 quand, dans sa chambre de la 159e rue, Bronx, New York, il arrêta le vinyle en posant la main sur la platine alors que sa mère l’appelait – un acte de naissance du hip-hop.

Il y a une dimension de nativité, de venue au monde sans cesse rejouée dans l’œuvre du rappeur – une sorte de croissance arrêtée, de fécondation à-demi, l’accouchement douloureux d’une éternelle parturiente.

Phénomène proche de celui qu’exprime Georges Jackson (afro-américain arrêté pour vol à dix-huit ans, en 1960, emprisonné à vie, et devenu un révolutionnaire dont les lettres et les protestations en ont fait une légende vivante) dans son autobiographie :

«  A l’origine, il y a toujours la Mère; la mienne m’aimait. Parce qu’elle m’aimait et parce qu’elle redoutait pour moi le destin de tous les enfants mâles des mères esclaves, elle a tenté de me comprimer, de me cacher, de me refouler, de me tenir captif dans sa matrice. Les conflits et les contradictions qui me suivront jusqu’à la tombe ont commencé là, dans la matrice. Ce sentiment d’être prisonnier… c’est une chose à laquelle cet esclave ne se fera jamais, une chose que je ne pouvais tout simplement pas supporter alors, que je ne peux pas supporter maintenant, que je ne supporterai jamais. »

Une phrase de Booba, dans Strass et Paillettes, dit, en un raccourci saisissant, la fébrilité d’une vie à peine arrachée à la mort, l’événement sur le point d’advenir qui n’advient toujours pas, l’essai non transformé, l’ex-istence entravée: « Depuis des années j’suis ivre, en train d’vivre en train d’canner ». On songe à Fureur et Mystère, on songe à René Char: « Comète tuée net, tu auras barré sanglant la nuit de ton époque ».

Tué net, mort-né, étouffé dans l’oeuf, voilà l’angoisse que malaxe Booba, la boue dont il fait l’or de ses rimes :

Réveil impulsif

J’roule un spliff de skunk

Et j’kick sur un beat de funk

Pas d’lyrics de fils de pute

Insolent même sur mes bulletins

Cousin j’suis l’bitume avec une plume

Faut qu’j’passe au plan B

Veulent diviser mon peuple en deux

L’an 2 j’attends ça d’puis l’landau (H.L.M 3)

4Prisonnier du landau, condamné aux réveils impulsifs et aux rechutes immédiates dans les enfers artificiels : la vie au ras du bitume.

Au ras du bitume, oui, mais doté d’une plume, et ça change tout : avec cette arme, l’arme de l’écrivain qui est aussi phanère d’oiseau, promesse d’envol, le rappeur brosse la chute, croque son enfer ; croque la pomme encore et encore, remâche la douleur, rumine la scission ; boit le poison à longs traits pour mieux renaître – phœnix du verbe.

Car Booba est baudelairien, c’est à n’en plus douter.

Relisons, pour s’en convaincre, « Le Voyage » qui clôt Les Fleurs du Mal:

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,

Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,

Et se réfugiant dans l’opium immense !

– Tel est du globe entier l’éternel bulletin.

Et plus loin:

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;

Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit

Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,

Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,

A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,

Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d’autres

Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Alors achète mon skeud que j’m’arrache retire mes billets à la machette

Les visions de Booba sont celles d’un sculpteur et d’un poète, aussi d’un cinéaste : il opère des coupes, tranche dans les mots et le beat – il a l’art du cut.

Dans Repose en paix: « F-a-u-x débranche / Pé-sa en noir avec une faux / J’contourne les MC’s à la craie blanche ».

Booba, c’est un coupeur de tête; il scalpe, tranche, « rentre dans ta cervelle », en as de « la machette », de « la hachette » et du « coupe-coupe ».

Mes nerfs sont restés coincés

Entre le cerveau et l’index sur la gâchette

Alors achète mon skeud que j’m’arrache retire mes billets à la machette

Il a beaucoup neigé

Décembre 1.9.7.6.

Des flocons d’coke sur leurs duffle-coats écoute celle-ci

Le tranchant du flow rejoint ici l’art de la coupe: les textes de Booba sont construits comme un montage cinématographique, un collage épileptique d’images et de sons, toujours « un puzzle de mots et d’pensées », ambiance Nouvel Hollywood.

« Hardcore / T’as tort de l’tester / mon son remet tout l’monde d’accord / Son régiment un triste cortège / Malsain / Décrit son malaise / Sans Martin Scorsese / A l’aise ». Pas besoin de faire appel au réalisateur des Affranchis, Booba prend lui-même la caméra.

Dans Le mal par le mal, il explicite la dimension cinématographique et heurtée de son écriture: « Tout niquer ma directive / Palme d’or du défouraillage au napalm pour la rétrospective ».

Booba, c’est Apocalypse Now dans nos oreilles, le bruit et la fureur magistralement agencés pour le récit brutal et sanglant d’une ascension hollywoodienne.

Car Booba a la tête dans les étoiles, les stars qui brillent outre-Atlantique, les lumières de l’usine à rêves, l’American dream. Comme beaucoup de rappeurs français convertis au hip-hop à l’écoute des groupes américains, il est saturé de références, écrit et rappe par rapport aux figures mythiques des origines. Succombant jusqu’au bout à l’attraction des grands frères U.S., il veut « Bouger à New York City / Quitter les Hauts-d’Seine / Dispositif bifton dans l’objectif fils ».

Il y a là un idéal de traversée qui rejoint l’extra-territorialité dont on parlait précédemment :Booba exprime dans ses textes un désir de traverser l’océan pour aller là où l’herbe est plus verte, découvrir, explorer et célébrer un nouveau monde, une terre promise.

5aIl rejoint ainsi les aspirations manifestées par de nombreux descendants d’esclaves de l’Amérique et des Caraïbes dans leur musique, pétrie de garveyisme ou de rastafarisme : celles de retrouver la terre des ancêtres, l’Érythrée mythique, le pays de leurs racines, dont ils ont été coupés – à la différence près que le voyage du rappeur du 9.2 n’a pas pour destination l’Afrique mais l’Eldorado à demi-fantasmé de l’Amérique du hip-hop.

Cet idéal de traversée peut être vu comme une manière de conjurer la coupure, le trauma de la déportation – revenir sur les traces du commerce triangulaire en renouant avec ses racines et la fierté d’être noir, exorciser l’héritage maudit de l’esclavage.

Mais au-delà de sa trajectoire personnelle, Booba manifeste un pessimisme certain quant à la possibilité de se libérer des démons du passé ; la violence de l’histoire est sans fin, difficile voire impossible d’enrayer la répétition du même. Dans Indépendant, l’un de ses textes les plus durs et les plus poignants, il nous livre une vision cauchemardesque :

J’ai bu la Seine et tous ses cadavres

Petit t’as les nouvelles Air Max fais pas d’garot avec les lacets

Pour eux si t’es black

D’une cité ou d’une baraque t’iras pas loin

C’est vends du crack ou tire à 3 points

J’ai vu l’passé kidnapper l’avenir

Le présent sucer des bites

Et tous mes négros sur un navire

Et plus loin:

J’ai de la peine quand j’té-ma ce siècle

Où les rafales de bastos réchauffent le climat

Tu vois, c’est l’son des you-vois

Timal aujourd’hui j’suis àl

Hier j’suis mort d’quarante et une balles

(référence au meurtre d’Amadou Diallo en 1999, jeune new-yorkais originaire d’Afrique de l’Ouest abattu de 41 balles par quatre policiers qui l’avaient confondu avec le criminel qu’ils recherchaient).

La mélancolie désabusée du rappeur nourrit une sorte de résignation tristement assumée:

On m’a détruit

Déporté d’Gorée

Pendant qu’les truies font des portées d’porcs

D’or et d’argent

Mon crew mon clan mes agents

Le froid du chrome sur la jambe

Chouf le monde est flingué

J’m’en bats la race car

J’sais qu’ça va sauter jusqu’en Alaska (Hommes de l’ombre)

La mort dans l’âme, il succombe à la violence du monde, prend son parti du combat et de l’égoïsme dans un univers où il voit les forts écraser les faibles.

De nombreuses images de duel à mort jaillissent ainsi de son verbe acculé : les yeux dans les yeux, tuer ou être tué, il faut livrer combat. Dans Strass et paillettes :

« Si tu veux tirer tire mais fais-le vite / Compte pas régler tes comptes en m’clashant ».

Il a beaucoup neigé

Décembre 1.9.7.6.

Des flocons d’coke sur leurs duffle-coats écoute celle-ci

Le temps a passé. Cela fait près de quarante ans maintenant qu’Élie Yaffa aka Booba est né. Il est toujours là, plus visible que jamais, mais les flocons d’coke de son flow coup d’poing ont perdu de leur superbe. Ses propos ont évolué au fil de ses albums, passant de la mélancolie lucide, souffrante et tiraillée de ses débuts, à un gargarisme outrancier, tout de chansonnettes poussives et clowneries solipsistes.

Car Booba a fini par transformer le rêve de gloire en réalité, quitter les Hauts-de-Seine, surfer, enfin, sur le luxe qu’il fantasmait: aller simple pour Miami, Floride USA.

Et dès lors c’est un peu comme s’il était passé d’un art de la mise en scène, en cinéaste du rap construisant des films avec ses mots, à un travail purement publicitaire, calibrant ses textes pour qu’ils correspondent à ses clips bodybuildés – lesquels encensent les muscles, l’argent roi et le non-sens jovial.

5b La frustration devant les portes fermées, l’énergie de l’impulsion retardée et des aspirations contrecarrés, le désir, le fantasme de la traversée -toute cette tension du tremblement, cela donnait à l’œuvre de Booba un souffle hors du commun, une énergie fabuleuse, une puissance d’évocation et de vérité.

Après la traversée effective, le passage à l’acte, l’ouverture des portes ; après donc le passage sur l’autre berge enfin réalisé concrètement avec le succès et l’adoubement du capitalisme triomphant – cette réussite que Booba appelait de ses vœux -, ses paroles perdent en sincérité rugueuse, les images se fixent en des chromos appauvris, son flow se tarit.

La trajectoire de Booba incarne ce paradoxe de la réussite, qui est celui de nombreux artistes, et qui touche particulièrement les rappeurs : une fois visible, surexposé, surmédiatisé, comment faire porter sa voix? D’où parler? Où trouver la part d’ombre dans laquelle fomenter le mystère?

Il y a donc en un sens deux Booba, et sa carrière peut être envisagée comme un lente métamorphose, une longue mue de l’un à l’autre : l’homme de l’ombre, chantre des enfers artificiels – « canons sciés » auxquels « on sert la main », variétés d’shit et « stress en liasses »– ; puis la pop star, héraut d’un paradis terrestre miamisé où l’oseille coule à flots.

Ce qui semblait mouvoir Booba, ancien danseur qui a troqué la piste de danse pour la piste audio, c’est la chorégraphie d’équilibriste entre le faux et le vrai, le fantasme et la réalité, le fictif et le factuel – mélange explosif dans un univers où l’authenticité est érigée en valeur suprême.

Mais à l’heure de l’étalage clipesque de sa gloire, la sincérité des visions cauchemardesques de ses débuts laisse place à la véracité en toc du succès.

Il scande désormais, dans un flow vocodérisé proche du degré zéro: « L’argent est gagné salement, les sommes sont colossales / Chevaux noirs dans moteur allemand, ma rage est coloniale / On t’aura à coups de billets, fais pas la belle / J’ai de la fraîche, de la mula, du caramel ».

Le clair-obscur est toujours là, mais le désir n’est plus : la volonté de puissance a laissé place à l’ivresse du pouvoir. L’expression de « rage coloniale », formule maladroite voire quasi-lapsus, est à cet égard révélatrice: alors qu’il tente d’affirmer encore sa grinta de descendant d’esclave, Booba revêt les oripeaux de l’oppresseur. Capitaliste jusqu’à la moelle, aigle triomphant, monstre d’égotisme, au vu et au su de tous, toute honte bue.

Mais le premier Booba, le fœtus avec un calibre né dans le magma, le rappeur habité, poète furieux des origines, demeure.

Relancez la platine, et renaît le météore animé de la rage de vivre, cette ombre lunatique qui arpentait errait se démenait, avec son double Ali, « dans les ténèbres à chercher la lumière ».

Sied comme un gant, à ce boxeur des mots, ceux que Rilke écrivit en songeant à Rodin :

« Il créa des corps qui se touchaient pourtant et tenaient ensemble comme des bêtes qui se sont entremordues, et ils tombaient ainsi qu’une chose dans un abîme; des corps qui écoutaient comme des visages et qui prenaient leur élan comme des bras, pour lancer; des chaînes de corps, des guirlandes et des sarments, et de lourdes grappes de formes humaines dans lesquelles montait la sève sacrée du péché, hors des racines de la douleur. »

La mélodie des briques

Que j’débite en vrac fait peur

magie oblige kho

pour qu’ça s’passe pépère

Rue dans la peau

c’est comme s’il avait croqué deux pommes

Depuis que j’ai le mic’ dans la paume

Mon Q.G. Boulogne dôme de la boucherie

Du coup j’ai beaucoup trop d’crimes dans la bouche kho

Jérémy Rodriguez

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Audiophonique méchoui :

LUNATIC – Lunatic chez Cut Killer, sur la mixtape N°13 de Cut Killer, LesLunatic, 1995

TIME BOMB – Les bidons veulent le guidon, sur la mixtape No Mix-Tape, 1996

LUNATIC – Freestyle radio, ressuscité sur la mixtape de Booba Autopsie Volume 1 (CD 1)

LUNATIC – Le crime paie, sur la compile Hostile Hip-Hop, 1999

LUNATIC – Les vrais savent, sur la compile L432, 1997

LUNATIC – Hommes de l’ombre, sur la compile Nouvelle Donne 2, 1999

LUNATIC – Pas l’temps pour les regrets, Têtes brulées, Le silence n’est pas un oubli, sur l’album Mauvais Oeil, 2000

BOOBA – Tony Coulibali, sorti de l’ombre sur le Black Album de Lunatic

BOOBA – Indépendants, Ecoute bien, Ma définition, Strass et paillettes (feat. Ali), sur l’album Temps Mort, 2002

BOOBA – N°10, sur l’abum Panthéon, 2004