99 Francs : le prix de la servitude

Éteignez vos télés. Éteignez vos radios. Fermez vos magazines.

99-francs-3614.jpgSortez de votre caverne d’ombres imagées de femmes et d’hommes parfaitement dessinés, de voitures bien lustrées, de familles sans problèmes et de crèmes anti-rides révolutionnaires. Ces produits en tout genre dont vous n’aviez pas besoin avant qu’on vous les présentent avec une punch-line bien rodée.

Ouvrez vos vieux bouquins qui prennent la poussière dans vos armoires. Ouvrez, par hasard, un livre que vous aviez acheté, comme ça, un jour, par curiosité. Ouvrez 99 Francs de Frédéric Beigbeder. Et prenez-vous en pleine face une réalité morbide et inavouée : « Tout s’achète : l’amour, l’art, la planète Terre, vous, moi. »

Tout s’achète, tout se vend

Le livre commence par cet état des lieux. Sous la plume d’Octave, Frédéric Beigbeder nous dépeint l’univers de la pub, qui se révèle être le Big Brother de nos sociétés occidentales modernes. Octave est publicitaire, « le type qui vous vend de la merde. Qui vous fait rêver de ces choses que vous n’aurez jamais. Ciel toujours bleu, nanas jamais moches, un bonheur parfait, retouché sur Photoshop. Images léchées, musique dans le vent. » Trentenaire railleur de coke, anti-héros cynique, désabusé par son métier, détestable au possible mais dont la quête est noble : détruire le système avant qu’il ne nous détruise. Son arme dans cette guerre contre le monde de la communication : un livre. Un livre qu’il écrit pour nous faire ouvrir les yeux, pour réveiller les consciences sur notre condition de marchandise. Octave et Beigbeder ont alors le même objectif : dénoncer les excès d’une machine qui nous transcende. Une machine si bien huilée qu’elle fonctionne presque toute seule, sans que personne ne puisse rien n’y faire.

Les gens heureux ne consomment pas

Outre la critique de la démesure, du pouvoir de l’argent, et de la suprématie des enjeux économique, Beigbeder tente une approche de réflexion sur le bonheur : « Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas. »

Le bonheur, vous le croisez tous les jours, sur vos écrans ou sur les murs, la publicité c’est l’apologie du bonheur. On nous vend un bonheur sous vide, complètement vide de sens. Aujourd’hui pour être heureux il faut consommer, la devise du siècle a été gravée dans nos cerveaux : « Je consomme donc je suis. » La décadence d’Octave, sa chute progressive dans la folie l’amène à une sombre conclusion : « Le monde est irréel, sauf quand il est chiant. » Les images défilent, nous harcèlent, nous submergent, définissent notre comportement et il n’est pas chose facile que de se détacher d’un monde qui ira toujours trop vite. Finalement, « la mort est le seul rendez-vous qui ne soit pas noté dans votre organizer ».

L’amour de la servitude

Vous avez dit "servitude" ?

Vous avez dit « servitude » ?

« Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’ils seraient inutiles de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. » Aldous Huxley, Nouvelle préface au Meilleur des mondes, 1946.

Utilisée par Beigbeder comme préface à son tour, l’écho paraît évident : « Pour réduire l’humanité en esclavage, la publicité a choisi le profil bas, la souplesse, la persuasion. » 99 Francs s’inscrirait alors dans cette lignée des romans alarmistes, presque prophétiques, sur nos sociétés modernes et sur nous-mêmes, hommes toujours plus aliénés, toujours plus conditionnés. Mais voilà quinze ans que le bouquin a été publié, et s’il connut un franc succès, les choses vous semblent-elles différentes ? Bien sûr que non. Nous baignons plus que jamais dans l’image : « L’homme était entré dans la caverne de Platon. Le philosophe grec avait imaginé les hommes enchaînés dans une caverne, contemplant les ombres de la réalité sur les murs de leur cachot. La caverne de Platon existait désormais : simplement elle se nommait télévision. Sur notre écran cathodique, nous pouvions contempler une réalité « Canada Dry » : ça ressemblait à la réalité, ça avait la couleur de la réalité, mais ce n’était pas la réalité. On avait remplacé le Logos par des logos projetés sur les parois humides de notre grotte. Il avait fallu deux mille ans pour en arriver là. »

Lire 99 Francs fait du bien. Laissez-vous déranger, même si c’est désagréable, parce que l’on parle de nos vies. On ne changera pas le monde, mais on peut encore armer nos esprits. Éteignez vos télés.

Juliette Descubes

Plaidoyer pour l’altruisme, quel intérêt aujourd’hui ?

CouverturePlaidoyer pour l’altruisme est un véritable manifeste sur cette attitude de dévouement et de désintéressement face aux autres, un abandon total de sa propre individualité au profit de son prochain. Se dessine, au fil des pages, un constat d’urgence sur notre société dans bien des domaines comme la psychologie, les sciences, l’économie, l’écologie… Les six chapitres de l’ouvrage se succèdent et s’orchestrent autour de l’altruisme chez les hommes, les enfants, la nature, par déclinaison des origines de la violence, du narcissisme, de l’égoïsme…

Matthieu Ricard, moine bouddhiste depuis plus de quarante ans, nous explique que ses nombreuses rencontres dans des contrées différentes l’ont conduit sur le chemin de la bienveillance. Il nous donne ses clefs pour y puiser cette force et nous retrouver face à nous-mêmes pour méditer sur notre propre existence. Dans cette société où tout va très vite, il préconise de regarder autour de soi et prendre le temps de s’ouvrir à l’autre. Le progrès  gangrené  par l’homme va trop loin et détruit bien des choses.  Il nous force à regarder et analyser ses courants contraires. À première vue, cela relève d’une véritable  utopie, mais en y réfléchissant bien…

Beaucoup de lecteurs, en fermant ce livre, pourront se dire que leur nombril n’est effectivement pas le centre du monde. Cela rassure de savoir qu’une personne a pu revenir à des valeurs simples. 

Néanmoins, il me semble que cette lecture n’est pas à la portée de tous. L’ouvrage regorge de bons sentiments, de leçons d’observations sur son prochain. Il me parait impossible de faire un résumé succinct de cet écrit. Trop de sujets sont abordés. Beaucoup de scientifiques ou chercheurs sont cités ainsi que leurs thèses ou travaux, mais malheureusement très peu d’entre nous connaissent ces références. Nous pourrions citer ces personnalités, mais nous allons suivre les conseils de l’auteur et penser à notre prochain. La lecture de cet essai est difficile pour un public sans grande connaissance sur le sujet, même avec plusieurs dictionnaires. Lorsque nous réfléchissons à ce que nous apporte le contenu de ce livre, nous nous étonnons de ne pas arriver à y voir autre chose que la même parole donnée par un homme politique qui croit en ses convictions. Tout comme un grand chercheur – vivant chichement, contrairement à notre auteur qui lui vit en toute simplicité – qui espère trouver le remède miracle pour guérir le cancer, grâce à la même érudition et la même force de conviction, il souhaite lui aussi améliorer l’humanité.

Matthieu RicardSa réflexion peut être guidée par un besoin de reconnaissance éternelle. Le fait de coucher sur papier son idéologie est déjà en soi une preuve de narcissisme. Pourquoi Matthieu Ricard a-t-il décidé d’écrire puisqu’il participe déjà à de nombreuses conférences et interviews ?

Sûrement parce qu’il est vrai que les écrits restent et les paroles s’envolent…

Son livre fait penser à celui de Paulo Coelho intitulé Manuel du guerrier de la lumière, car le but est identique : donner une ligne de conduite à suivre pour vivre. Mais chaque individu est différent et le pouvoir de vivre ensemble est de cultiver ces différences.

L’altruisme consiste avant tout à une totale abnégation de sa personne pour le bien des autres.  Ainsi l’anonymat resterait la meilleure des récompenses.  

Malgré tout, il est difficile de ne pas trouver cet homme remarquable par son parcours et sa vision du monde. J’espère simplement qu’il est vraiment guidé par ses écrits… Une lueur d’espoir sera toujours la bienvenue dans notre société.

Françoise Engler