La migration des truites

salon_livre_paris_2014-2« Envahissement / Végétation de chair / Étouffement des voyageurs », nous enchantait Barbara Le Moëne lors de la troisième veillée poétique, avec un extrait de son poème Un homme, une femme, dans le métro. Si, selon le bon mot de Cocteau, le poète se souvient de l’avenir, on ne peut douter que cette poétesse lyonnaise ait avec exactitude capté l’atmosphère du Salon du Livre de Versailles 2014. Il paraîtrait que plus personne ne lit. Que les sériologues qui prêchent cette bêtise soient jetés dans cette foule immense, dont le flux vous propulse en face de Sylvie Testud, le reflux vous laisse bouche bée devant Romain Monnery, et les afflux de gens ne cessent de grossir cette marée humaine.

Il y a des saumons. Ces personnes argentées qui vont à contre-courant, toujours, se frayant un chemin à coups de muscle. C’est qu’ils sont intéressés, voyez-vous, par cette conférence sur le capitalisme chilien dans la littérature espagnole. Cette année, l’Argentine fut à l’honneur, mais ni guanacos ni nandou à l’horizon. Seul le romancier Caryl Férey nous aura fait trembler à l’ombre des Mapuches (Mapuche, Gallimard, 2012).

Une classe plus bas, il faut noter la migration des truites. Quel que soit le courant, elles retournent à leur lieu de naissance pour mourir. Malgré tous les plans du Salon, les truites se retrouvent toujours devant Gwendoline Hamon, et après avoir remarqué cinq fois à quel point la petite-fille de Jean Anouilh est jolie, s’en sont lassées. Les allées où l’on piétine sont des boucles, et les truites tournent en rond, errant comme des héros borgésiens (cette année, l’Argentine est à l’honneur, etc.) sans but ni rêve.

Il y a aussi les Thésées. Au labyrinthe descendus, munis d’un fil fatal mais salvateur. Ces esprits malins dont le sens de l’orientation défie toute capacité humaine et les apparente donc aux chauves-souris : une armée de Batmen à l’assaut de Philippe Vandel, savent se retrouver où qu’ils soient.

_DSC0431Cette année, on voit plein de célébrités du petit, moyen ou grand écran. Mais après une dizaine de dédicaces : le vide, et quelque stagiaire est alors employé pour faire la causette avec Monsieur ou Madame, tout en vérifiant qu’il n’y a pas de vol, tout en accueillant chaque visiteur, lui louer un livre et lui vendre, tout en remettant en place les présentoirs, tout en servant du café, tout en repoussant les apprenti-écrivains notoires voulant passer sur ou – plus souvent – sous la table pour se faire éditer. Un jour, les stagiaires seront à l’honneur au Salon du Livre de Versailles.

D’un côté, une auteure japonaise nous parle de son livre sur – accrochez-vous – les problèmes dentaires récurrents chez les seniors de Hokkaido. Un interprète ignorant du jargon orthodontique tente de rendre intelligibles ses pensées à un auditorat plus que stupéfait. De l’autre, un éminent pédant déblatère des chapelets de théories sur le modèle marxiste à l’œuvre dans les livres d’un obscur paraguayen que l’on excuse pour son absence – la corde le reliant à ce fichu réverbère étant trop solide. Les conférences n’étaient pas au top cette année au Salon, entre les grands inconnus et les critiques improvisés (il y avait quand même des prises de paroles pertinentes, n’exagérons pas trop).

Le plus intéressant, au Salon de Versailles, ce sont les auteurs, comme toujours. On pouvait par exemple rencontrer Stéphane Velut, auteur aux éditions Verticales de Festival, où l’on peut suivre les aventures joyeusement délirantes et franchement sordides de héros plus tout à fait bien dans leurs têtes – une veuve obèse, son fils braqueur, sa compagne masochiste, un pédophile illettré ; tout cela en parallèle de Cannes, télescopage en direct de la gloire de Nicole Kidman et Clint Eastwood. Roman farfelu, cinématographique, ironique, mais surtout au contact d’une vitalité turgescente.

551225_france-culture-literature-book-fairCeux qui aiment les bains de foule seront allés voir Amélie Nothomb, et après avoir fait une heure de queue, enfin rencontré un chapeau plus extravaguant que jamais. Pour peu qu’elle vous connaisse déjà, Amélie vous accueille chaleureusement. Une discussion avec elle est toujours trop courte, mais vous avez pendant un temps oublié l’inexorable masse, l’interminable file des passants en marche depuis toujours semble-t-il…

L’anonyme du Salon du Livre parisien n’est pas comme les autres, inconnu du métro ou de la rue. Il porte avec lui, et en lui, un secret, un soleil, en l’honneur duquel il aura peut-être fait des kilomètres. En l’honneur duquel il brave les forêts de bras, les océans de crânes dégarnis, les ouragans de conversations. L’anonyme du Salon du Livre, pour finir sur une note sentimentalo-emphatique, porte une admiration, un plaisir de lecture, qui lui est si personnel que rien ne peut l’entamer. Devant la vérité ressentie comme telle, il n’est qu’un devoir : celui de se taire.

Willem Hardouin

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La Bibliothèque se perpétuera

bibliotheque-infiniQuelques mois avant l’absence du « bogue de l’an 2000 », des appareils étranges apparaissent. Le prix en est élevé, le catalogue ridicule de brièveté. Près d’un kilo pour même pas l’intégrale d’Hugo, ça paraît un peu fumeux. Il faut attendre janvier 2001 pour que la technologie fleurisse et se développe en Europe. Trente-deux méga-octets de sychronous dynamic random access memory. Pour parler plus humainement et plus intelligiblement : quinze-mille pages de texte, soit trente livres de cinq-cents pages, ou cinquante livres de trois-cents pages, comme vous préférez.

Mais les ventes ne décollent pas assez et la clé USB passe sous la porte. Après de multiples tentatives pour lancer un e-book (à l’époque on entendait : « lancer un hibou », normal que ça ne marche pas), c’est en avril 2004 que Sony parvient enfin à percer avec sa « liseuse ». Trois-cents grammes, écran 6 pouces à résolution 800×600 pixels, mémoire de dix méga-octets extensible, port USB pour télécharger… C’est la classe. Et commence alors le véritable marché des « livres numériques » : Sony Reader en 2006, Kindle par Amazon en 2007, tous les smartphones en 2008 et alea jacta est.

Aujourd’hui, le livre électronique se passe de guillemets, il est entré dans toutes les poches, avec les fonctions les plus à la pointe de la technologie littéraire. Écrans rétroéclairés, mémoires extensibles, poids allégés, prix cassés, possibilité d’agrandir le texte pour les myopes, de le rétrécir pour les hypermétropes. Le livre électronique a survécu à ses détracteurs qui ont décrété la fin de la littérature, la mort du livre, la fin des temps et autres décembres 2012.

Grâce aux cartes mémoires et à la multiplication des éditeurs numériques, les liseuses peuvent aujourd’hui contenir trois bibliothèques. Karl Lagerfeld aurait chez lui trois-cents mille livres. Aujourd’hui, Madame Franprix en a autant dans son livre numérique. D’ailleurs, elle aussi a un catogan, mais personne n’en parle.

Qu’en sera-t-il demain ?

Une récente expérience italo-suisse a permis à un amputé de ressentir à nouveau. Des scientifiques japonais ont réussi, grâce à des petites lamelles métalliques et certaines impulsions électriques, à faire sentir le goût de la fraise ou du bœuf bourguignon à leurs cobayes. Une fois que cette science sera captée par les grandes entreprises, elle s’appliquera logiquement aux livres numériques. Alors, on aura vraiment l’impression de caresser du papier, on sentira le livre ancien et l’encre antique, à moins que l’on ne préfère le parfum du flambant neuf tout juste sorti de l’imprimerie.

3043610005_1_7_aOCIka0XDésormais, lorsque vous lirez un poème sur la confiture de fraise, vous aurez l’impression d’en manger. Gare aux lectures de Rabelais, vous pourriez en faire une indigestion ! Quant au Parfum, le début dans les immondices de Paris vous donneront, à coup sûr, la nausée. Ceux qui ont le mal de mer ne pourront pas lire le Bateau Ivre, mais s’enivrer de la Rivière Cassis en revenant du Cabaret Vert. Si vous n’aimez pas Rimbaud, peut-être préférerez-vous un merveilleux festin à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar.

Des étudiants du MIT ont un projet en cours, nommé Sensory Fiction. L’idée est toute bête : maintenant que l’on peut s’immerger dans un film par la 3D et l’IMAX, pourquoi ne pourrait-on, demain, s’immerger dans un livre ? Les étudiants veulent concevoir un harnais capable d’accélérer le rythme cardiaque pour entretenir l’angoisse. Mais imaginons plus loin : le must serait de pouvoir se brancher à la liseuse, la relier à nos nerfs, pour stimuler et tromper le cerveau.

On relit la chute de Pompéi : les impulsions électriques nous donnent l’impression d’une grande chaleur, et des tremblements. Si vous préférez les Royaumes du Nord, alors vous serez glacés. On s’enverra tous en l’air à coup de Cinquante Nuances de Gray, ou en lisant Jack et le Haricot magique

La lecture sera plus que jamais interactive. Des petits malins s’amuseront à lire ce que Baudelaire dit de l’opium, ou préféreront Le Voyage d’hiver d’Amélie Nothomb où les hallucinations ont une belle place. On pleurera devant la vie de Causette et l’on rira avec Jacques le fataliste : les écrivains devront inclure dans leur textes des mentions très spéciales : « rire », « pleurs », « chaleur », car il faudra aussi écrire un scénario d’émotions. Les plus provocateurs feront rire sur un génocide et clameront la liberté de l’artiste.

Babel, Babel outragée ! Babel brisée ! Babel martyrisée ! mais Babel libérée !

Comme beaucoup d’auteurs aujourd’hui sortent leur livre simultanément en version papier et en version numérique, sans parler de ceux qui se font éditer uniquement sur Internet pour éviter d’être refusés par un comité de lecture, demain l’édition papier n’existera plus. On enverra directement son texte dans des Centrales, qui auront pour tâche de les répartir dans les bonnes catégories : roman / poésie / théâtre, puis polar / romance / imaginaire, et ensuite polar réaliste / polar imaginaire / polar thriller, et enfin thriller noir / thriller comique / thriller Vu À La Télé. Il y aura des sous-sous-sous-sous-sous catégories à n’en plus finir, mais enfin tous les livres seront acceptés au nom de la liberté individuelle.

liseusenumeriqueComment faire le tri ? Eh bien, vous connaissez sans doute Dorian Gray, devenu amoureux d’un livre que Wilde, habilement, ne nomme jamais. « Il avait fait venir de Paris neuf exemplaires à grande marge de la première édition, et les avait fait relier de différentes couleurs, en sorte qu’ils pussent concorder avec ses humeurs variées et les fantaisies changeantes de son caractère, sur lequel, il semblait, par moments, avoir perdu tout contrôle. » Désormais, le livre électronique choisira pour nous. Il mesurera notre pouls, la dilatation de nos pupilles, et choisira quel livre convient mieux à notre humeur. En colère ? Le petit traité zen Comment j’ai tué mon boss fera l’affaire. Une déception amoureuse ? L’Arlequin Un de perdu, dix de trouvés vous fera du bien. Las ? La savoureuse Comédie du Génocide sera la solution.

Il y aura un texte pour chaque situation, disponible dans toutes les langues, car les traducteurs seront bien plus perfectionnés. Plus personne ne se plaindra du recul de la lecture. Au contraire, on protestera : les gens s’enferment dans les livres, ne vivent plus. Mais à quoi bon vivre, lorsqu’on le peut par procuration ? Dès que nous aurons fini notre boulot, nous prendrons le métro, dans lequel nous lirons la vie d’un roi racontée à la première personne. On lira un fabuleux festin pour dissimuler la quotidienne soupe de choux aux choux. On vivra le sommeil d’un prince pour oublier la rugosité de l’asphalte.

Et notre espace deviendra celui de la Bibliothèque de Babel qu’écrivit Borges en 1941 : « La certitude que tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes… Je connais des districts où les jeunes gens se prosternent devant les livres et posent sur leurs pages de barbares baisers, sans être capables d’en déchiffrer une seule lettre. Les épidémies, les discordes hérétiques, les pèlerinages qui dégénèrent inévitablement en brigandage, ont décimé la population. Je crois avoir mentionné les suicides, chaque année plus fréquents. Peut-être suis-je égaré par la vieillesse et la crainte, mais je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit – est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète.

Je viens d’écrire infinie. Je n’ai pas intercalé cet adjectif par entraînement rhétorique ; je dis qu’il n’est pas illogique de penser que le monde est infini. Le juger limité, c’est postuler qu’en quelque endroit reculé les couloirs, les escaliers, les hexagones peuvent disparaître – ce qui est inconcevable, absurde. L’imaginer sans limite, c’est oublier que n’est point sans limite le nombre de livres possibles. Antique problème où j’insinue cette solution : la Bibliothèque est illimitée et périodique. S’il y avait un voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque, les siècles finiraient par lui apprendre que les mêmes volumes se répètent toujours dans le même désordre – qui, répété, deviendrait un ordre : l’Ordre. Ma solitude se console à cet élégant espoir. »

Willem Hardouin