Les Vacances de Jésus et Bouddha ou le divin rire

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Parler de religion avec humour ? Hikaru Nakamura l’a fait. Auteur des Vacances de Jésus et Bouddha sorti dans le courant de l’année 2008, le manga compte aujourd’hui 10 tomes en France (11 au Japon), et il est toujours en cours d’écriture (l’animé adapté du manga, Saint Young Men, est sorti en 2013). L’histoire nous présente donc Jésus et Bouddha qui, après avoir bien servi l’humanité, décident de se retirer sur Terre pour découvrir une nouvelle culture. Les voilà donc au Japon, pays qui leur réserve bien des surprises. Sur un ton humoristique l’auteur nous fait découvrir la culture de l’Asie à travers les yeux de deux personnages qui n’ont jamais connu autre chose que le paradis.

Le manga est découpé en plusieurs histoires qui se suivent plus ou moins. Dans les trois premiers tomes on peut lire les chapitres dans le désordre sans connaître de problème dans la compréhension. Par la suite les tomes sont plus liés, de nouveaux personnages apparaissent assez souvent pour rythmer la vie de nos deux acolytes, ce qui oblige, d’une certaine manière, à avoir connaissance des précédents tomes.

Le graphisme du manga est quant à lui assez joli : ce n’est ni trop brouillon ni trop détaillé. D’ailleurs, on voit une évolution du coup de crayon de l’auteur qui est assez prononcé si l’on compare le premier et le dernier tome parut. Les couvertures attirent toujours l’œil et au début de chaque tome on a le bonheur de découvrir une page en couleur qui est un vrai petit trésor. Enfin, pour agrémenter le tout, l’auteur a ajouté sur les tranches de certaines pages de petites anecdotes sur les personnages.

unnamed (1)Du côté des personnages, Hikaru Nakamura a dressé un portrait de Bouddha et Jésus qui est assez loin de ce que nous avons l’habitude de connaître. En effet, Jésus sera présenté comme un fan de cosplay et de manga, tenant un blog sur lequel il décrit toute sa vie. Et Bouddha comme une personne qui aime avoir les dernières tendances en matière de cuisine, joue à Nintendogs et qui écrit un manga comique sur ses disciples. Nous retrouvons aussi des personnages qui ont une importance dans l’histoire du christianisme et du bouddhisme comme les différents disciples de Jésus (Pierre et son frère André ainsi que Lucifer) ou encore, du côté de Bouddha, ses disciples comme Ananda, Brahmâ (le roi des dieux), et Mâra.

Le bémol qui peut vraiment freiner la lecture de ce manga est l’humour basé sur des passages de la vie de Jésus et Bouddha. Dans les premiers volumes, ne pas connaître leur vie antérieure n’est pas vraiment un souci, on peut lire tout en comprenant un minimum leur humour, mais l’on rencontre de gros problème avec les trois derniers tomes parus où les lacunes en christianisme et en bouddhisme peuvent ralentir la lecture. Sur certaines pages on peine à comprendre pourquoi les personnages rigolent, ce qui amène à un moment où l’on tombe dans une incompréhension total, ce qui nous enlève le plaisir de lire la suite. On cherche donc des explications car lire un manga comique sans comprendre les blagues est extrêmement désagréable. Les passages sur le bouddhisme sont ceux où l’on risque de rencontrer le plus de difficulté étant donné que c’est une religion assez peu connu en France. Mais nous sommes dans un monde où les solutions existent et nous ne pouvons que vous conseiller de lire le formidable manga La vie de Bouddha par le maître Osamu Tezuka, permettant de comprendre beaucoup mieux l’humour de l’œuvre de Nakamura.

D’habitude quand on parle de mangas on pense directement à des noms plus connu comme One Piece ou Naruto, mais l’on ne voit pas souvent des mangas basé sur l’humour. Avec Les Vacances de Jésus et Bouddha on rit constamment aux blagues des deux personnages et aux situations comiques  découlant de leur vie sur Terre. Le manga d’Hikaru Nakamura nous montre à quel point il est compliqué – et drôle – d’être un dieu dans notre monde.

Mégane Richard

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Les haïkus de Kerouac : de simples riens dont l’éclat irradie sans trêve

L’éclatante errance : la genèse

 

48_Anh-Minh_Jack-KerouacKerouac n’aura de cesse d’arpenter les États-Unis, à la recherche d’une Amérique mythique. À un rythme frénétique, il expérimente de nouvelles formes d’expression. Nous sommes en 1955, année de la naissance de la Beat generation. Il choisit l’errance pour fuir le malaise social. Par l’écriture, il fuit ce sentiment d’inquiétude intense, ce sentiment qui nous fait croire que le pire est encore à venir.

Son écriture est philosophique. Elle cherche à élucider l’origine de la souffrance, de la mort. Elle vient palper les contours du bien et du mal (Visions de Gerard, Big Sur). Ce mal moral, naturel et inévitable selon lui. Elle cherche à surmonter la souffrance en la solutionnant par la mort (Sur la route), passage mystique qui vient combler le sentiment de perte que ressent l’homme depuis sa chute du jardin d’Eden.

 

Mais c’est par le bouddhisme qu’il trouve un nouveau sens à la souffrance (Clochards célestes, Anges vagabonds, Tristessa). La vie ne serait que souffrance, marquée par le cycle de la vie et de la mort, par l’impermanence. La vie est comme un rêve déjà terminé (« a dream already ended »). Seul le détachement conduit à la libération spirituelle et existentielle. La voie vers la sagesse est longue, difficile. La poésie lui sert de repère, lui ouvre la voie.

 

L’éclat de la spontanéité

 

Le haïku est une forme poétique qui éclot et s’épanouit dans un souffle. Sa beauté réside dans un travail de patience, de précision. Les mots sont pesés, mesurés. Le cisèlement de la langue ne recherche pas la pure perfection stylistique. Il faut parvenir à révéler la spontanéité de la vie. La simplicité n’est qu’une habile construction. Ce souci d’économie, d’épuration doit disparaître pour donner l’illusion de la nature même. Le haïku n’est pas une création, une recréation du monde. Il est une révélation. Il cherche à capter doucement le bruissement de la vie, son silence. Il ne transforme pas pour embellir, il fait sourdre l’invisible. Il intensifie la présence du monde qui nous entoure. Selon Bashô un poème achevé doit lier l’immuable, l’éternité (fueki) à l’éphémère, le fugitif (ryûko).

 

Le haïku est un souffle, une respiration dans l’œuvre poétique de Kerouac, qui imite les grands maîtres japonais. Ses haïkus sont structurés autour de l’une des quatre saisons (kigo) et d’une césure (kiregi). L’observation de la nature est au fondement de la poétique des haïkus, qui est ensuite retravaillée pour tendre vers l’épuration lexicale. On met à nu afin de signifier la beauté et la préciosité de l’instant. Pour lui, cette « phrase courte et douce avec un saut de pensée soudain est une sorte de haiku ; il y a là beaucoup de liberté et d’amusement à s’y laisser surprendre soi-même, à laisser l’esprit sauter de la branche à l’oiseau. »

 

L’éclat du vide et du silence

 

The sound of silence Le son du silence

Is all the instruction est toute l’instruction

You’ll get Que tu recevras

 

noir et blanc

La véritable intelligence ne révèle que le silence. La force de la vie ne réside que dans la méditation et la contemplation. Seul le haïku peut révéler soudainement, sans brusquerie l’intensité du silence et du vide.

 

Cette expérience contemplative est spirituelle. Le silence que l’on fait en soi, cette attention aux bruissements de la nature, cette vie qui scintille discrètement fait que l’être tout entier prend conscience de sa position. Le lien intime tissé entre l’homme et le monde se fait par le silence de la poésie qui suspend l’instant fulgurant le rendant éternel.

 

Aurora Borealis Aurore boréale

Over Hozomeen Sur l’Hozomeen

The void is stiller Le vide est encore plus calme

 

Le silence est l’origine des choses. Le vide est leur essence, mais cette essence, cette matière est subtile. L’aurore boréale contraste par son intangibilité à la montagne, solide roc. Tous deux sont issus du vide, du Néant, et la montagne tend même à devenir de moins en moins perceptible. Enroulée dans le manteau de la nature, elle devient plus impalpable.

 

L’éclat du sacré

Listening to birds using Ecoutant les oiseaux utiliser

Different voices, losing Différentes voix,

My perspective of History Je perds ma perspective de l’histoire

 

48_Anh-Minh_491382__japan-temple-sakura_pL’expérience du vide permet de faire silence en soi. L’homme est alors tout entier pénétré par l’intensité de la nature qui l’entoure. Cette nature est elle même l’origine. L’homme prend conscience de cette intimité : il fait partie intégrante d’elle, du cosmos, de l’univers. Sa perspective de l’histoire, son identité, son statut social, ses repères… Tout disparaît. Il ne reste plus que lui, son être intime qui en s’oubliant lui-même se fond en toute chose, se transforme en chant d’oiseau. Il fait corps avec la nature. Le temps, l’espace, la raison, plus rien n’existe. L’intensité de la perception est tel que l’on s’oublie soi-même, une première fois avant de se retrouver, de ressurgir du vide et du néant.

 

Cette union intime, cette recherche d’une osmose avec la nature révèle une intensité spirituelle où la perception sensorielle est brouillée et illimitée. Sons, images s’entremêlent. L’infiniment petit, l’insecte, la cloche, le monde des hommes…Tout appartient au même monde.

Churchbells ringing in town Les cloches sonnent en ville

The caterpillar – La chenille

In the grass Dans l’herbe

 

L’éclat de la vie : liberté et surprise

 

Kerouac laisse le flot de la vie l’immerger, venir à lui. Il ne résiste pas, se laissant conduire par ses seules perceptions, par son besoin de liberté, par les petites surprises de la vie. Le haïku se joue totalement de la raison discursive qui nous sert de repère.

 

Blackbird Merle,

No, blubird ! Non, oiseau bleu !

Branch still jumping La branche bouge encore

How that butterfly’ll wake up Comme il va se réveiller ce papillon

When someone Quand quelqu’un

Bongs that bell ! Sonnera cette cloche !

 

48_Anh-Minh_54450940La fugacité de l’instant, la brièveté de son intensité est clairement palpable tout comme le processus d’identification de l’homme qui fait corps avec la nature. La vivacité de la vie et son mouvement nous émerveille par tant de simplicité. L’homme devient l’oiseau, puis le papillon. Sommes-nous en train de rêver ? C’est la question que s’est posé Tchouang-tseu. Il s’est rêvé papillon. À son réveil, il se demande : « suis-je un papillon rêvant qu’il est un homme ? ». La raison nous pousse toujours à vouloir séparer le monde en identités distinctes. Et si ce n’était qu’une illusion ?

 

All day long wearing Toute la journée

A hat that wasn’t J’ai porté un chapeau

On my head Qui n’était pas sur ma tête

 

L’éclat de la beauté

Frozen Gelée

In the birdpath Sur le sentier des oiseaux

An Automn leaf Une feuille d’automne

 

Le « sabi » est un concept prôné par Bashô qui définit la beauté comme ce qui est isolé. Beauté et solitude sont indissociables. La beauté n’est pas sans rappeler un sentiment diffus de nostalgie. La solitude et la mélancolie correspond à ce vif sentiment lorsque nous prenons conscience du vaste univers qui nous entoure, lorsque le vide nous étreint, lorsque nous sommes renvoyés à la brièveté de notre existence.

 

L’éclat de l’humilité

 

Grain elevators on Le samedi les silos à grains

Saturday waiting for Attendent que

The farmers to come home Les fermiers retournent chez eux

 

La structure brève, le choix de thèmes simples mettent en valeur le principe taoïste de la modestie. C’est en diminuant que l’on augmente la portée d’une chose. Le banal, le commun, le vulgaire sont la matière du haïku, sa raison d’être la plus profonde.

 

On the sidewalk Sur le trottoir

A dead baby bird Un oisillon mort

For the ants Pour les fourmis

 

La mort est banalisée. Elle est dite simplement. Cette simplicité, éloignée de tout pathos peut surprendre et dérouter. Le poème nous laisse face à l’angoisse, la peur du vide et l’absence. Le bien et le mal n’existent pas. Aucun point de vue n’est défendu, pas d’ironie mordante, de double-sens ingénieux. Tout est dit. Ce regard détaché sur le monde est apaisant de par sa stabilité. Il ne peut en être autrement, il faut accepter le monde tel qu’il est. La légèreté apporte paix de l’esprit. La mort est dédramatisée selon le principe de « kakumi ». Dans le zen, il correspond à « l’expression artistique du non-attachement, le résultat de la calme prise de conscience de vérités profondément ressenties. »

 

L’éclatante errance : la finalité

 

48_Anh-Minh_medium_bcb27271f86b4e1e9af4b97107d8a9e8La pratique poétique de Kerouac correspond à la volonté de se détacher du pouvoir des mots afin de montrer une attitude de détachement et de non agir (wu-wei). Le haïku est une errance, un voyage vers les profondeurs de l’Etre. Il correspond à une marche sacrée et spirituelle.

 

Le haïku surgit du silence et du vide, et se déguste lentement. Ce ravissement soudain et imprévisible nous touche par la tendresse et la bienveillance du regard de l’auteur envers ce monde, qui est aussi le nôtre. Nous pouvons alors réajuster notre regard sur le monde. Désapprendre ce que nous avons appris et nous laisser guider par une poésie de la spontanéité. Laisser derrière nous toutes considérations affectives et intellectuelles afin de contempler l’essence du monde.

 

Why’d I open my eyes ? Pourquoi ai-je ouvert les yeux ?

Because Parce que

I wanted to Je le voulais

 

Anh-Minh Lemoigne

Plaidoyer pour l’altruisme, quel intérêt aujourd’hui ?

CouverturePlaidoyer pour l’altruisme est un véritable manifeste sur cette attitude de dévouement et de désintéressement face aux autres, un abandon total de sa propre individualité au profit de son prochain. Se dessine, au fil des pages, un constat d’urgence sur notre société dans bien des domaines comme la psychologie, les sciences, l’économie, l’écologie… Les six chapitres de l’ouvrage se succèdent et s’orchestrent autour de l’altruisme chez les hommes, les enfants, la nature, par déclinaison des origines de la violence, du narcissisme, de l’égoïsme…

Matthieu Ricard, moine bouddhiste depuis plus de quarante ans, nous explique que ses nombreuses rencontres dans des contrées différentes l’ont conduit sur le chemin de la bienveillance. Il nous donne ses clefs pour y puiser cette force et nous retrouver face à nous-mêmes pour méditer sur notre propre existence. Dans cette société où tout va très vite, il préconise de regarder autour de soi et prendre le temps de s’ouvrir à l’autre. Le progrès  gangrené  par l’homme va trop loin et détruit bien des choses.  Il nous force à regarder et analyser ses courants contraires. À première vue, cela relève d’une véritable  utopie, mais en y réfléchissant bien…

Beaucoup de lecteurs, en fermant ce livre, pourront se dire que leur nombril n’est effectivement pas le centre du monde. Cela rassure de savoir qu’une personne a pu revenir à des valeurs simples. 

Néanmoins, il me semble que cette lecture n’est pas à la portée de tous. L’ouvrage regorge de bons sentiments, de leçons d’observations sur son prochain. Il me parait impossible de faire un résumé succinct de cet écrit. Trop de sujets sont abordés. Beaucoup de scientifiques ou chercheurs sont cités ainsi que leurs thèses ou travaux, mais malheureusement très peu d’entre nous connaissent ces références. Nous pourrions citer ces personnalités, mais nous allons suivre les conseils de l’auteur et penser à notre prochain. La lecture de cet essai est difficile pour un public sans grande connaissance sur le sujet, même avec plusieurs dictionnaires. Lorsque nous réfléchissons à ce que nous apporte le contenu de ce livre, nous nous étonnons de ne pas arriver à y voir autre chose que la même parole donnée par un homme politique qui croit en ses convictions. Tout comme un grand chercheur – vivant chichement, contrairement à notre auteur qui lui vit en toute simplicité – qui espère trouver le remède miracle pour guérir le cancer, grâce à la même érudition et la même force de conviction, il souhaite lui aussi améliorer l’humanité.

Matthieu RicardSa réflexion peut être guidée par un besoin de reconnaissance éternelle. Le fait de coucher sur papier son idéologie est déjà en soi une preuve de narcissisme. Pourquoi Matthieu Ricard a-t-il décidé d’écrire puisqu’il participe déjà à de nombreuses conférences et interviews ?

Sûrement parce qu’il est vrai que les écrits restent et les paroles s’envolent…

Son livre fait penser à celui de Paulo Coelho intitulé Manuel du guerrier de la lumière, car le but est identique : donner une ligne de conduite à suivre pour vivre. Mais chaque individu est différent et le pouvoir de vivre ensemble est de cultiver ces différences.

L’altruisme consiste avant tout à une totale abnégation de sa personne pour le bien des autres.  Ainsi l’anonymat resterait la meilleure des récompenses.  

Malgré tout, il est difficile de ne pas trouver cet homme remarquable par son parcours et sa vision du monde. J’espère simplement qu’il est vraiment guidé par ses écrits… Une lueur d’espoir sera toujours la bienvenue dans notre société.

Françoise Engler