La Chute, Albert Camus

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Vous avez programmé de sortir ce soir pour boire un verre ? Terreaux ? Croix-Rousse ?… Pourquoi pas à Amsterdam, avec un personnage d’Albert Camus ?

Cela semble hautement improbable, pourtant c’est ce que vous ferez en ouvrant le livre La Chute, une de ses dernières œuvres. Vous plongerez tour à tour dans les nuits parisiennes et les nuits hollandaises.

La particularité de ce roman est qu’il est écrit à la première personne et qu’il s’adresse à un personnage tout juste rencontré. Ainsi, le lecteur est pris au piège dans une discussion qui commence avec lui. Ce personnage, nommé Jean-Baptiste Clamence, raconte sa vie de juge-pénitent à Paris, un homme qui a du succès, un homme satisfait de sa vie, plein d’indifférence et d’insouciance. Jusqu’au jour où, passant sur les quais de la Seine, il voit une femme, continue son pas, et entend une chute : la fille vient de tomber dans la Seine.

« Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. Je voulus courir et je ne bougeai pas. Je tremblais, je crois, de froid et de saisissement. Je me disais qu’il fallait faire vite et je sentais une faiblesse irrésistible envahir mon corps. J’ai oublié ce que j’ai pensé alors, « Trop tard, trop loin… » ou quelque chose de ce genre. J’écoutais toujours, immobile. Puis, à petits pas, sous la pluie, je m’éloignai. Je ne prévins personne. […] Quoi ? Cette femme ? Ah, je ne sais pas. Ni le lendemain, ni les jours qui suivirent, je n’ai lu les journaux. »

Cela démontre de la meilleure façon l’état d’esprit dans lequel Jean-Baptiste se trouve tout au long du livre ; son comportement pourrait rejoindre en cela celui de l’étranger. Or, dans ce livre on a deux dimensions : celle d’un personnage égoïste qui dénonce lui-même la société qui est la cause de son comportement ; les gens qui font des choix, s’engagent avec les autres sans passion juste pour ne pas s’ennuyer, la vie mensongère, les camps de concentration, la résistance, la bombe H. Le narrateur se décide à être le propre juge de l’humanité, et ce jusqu’à la transcendance. Même le choix du nom du narrateur n’est pas un hasard ; il renvoie  à la Bible, en homme seul prêchant dans le désert (clamans qui signifie d’ailleurs « crier » en latin, donc très littéralement « Jean-Baptiste criant »). D’où le juge regardant les traits communs de l’humanité, tout en se transformant en écrivant.

« J’exerce donc à Mexico-City, depuis quelque temps, mon utile profession. Elle consiste d’abord, vous en avez fait l’expérience, à pratiquer la confession publique aussi souvent que possible. Je m’accuse, en long et en large. Ce n’est pas difficile, j’ai maintenant de la mémoire. Mais attention, je ne m’accuse pas grossièrement, à grands coups sur la poitrine. Non, je navigue souplement, je multiplie les nuances, les digressions aussi, j’adapte enfin mon discours à l’auditeur, j’amène ce dernier à renchérir. Je mêle ce qui me concerne  et ce qui regarde les autres. Je prends les traits communs, les expériences que nous avons ensemble souffertes, les faiblesses que nous partageons, le bon ton, l’homme du jour enfin, tel qu’il sévit en moi et chez les autres. Avec cela, je fabrique un portrait qui est celui de tous et de personne. Un masque, en somme, assez semblable à ceux du carnaval, à la fois fidèles et simplifiés, et devant lesquels on se dit « Tiens, je l‘ai rencontré celui-là ! » Quand le portrait est terminé, comme ce soir, je le montre, plein de désolation : « Voilà, hélas ! ce que je suis. » Le réquisitoire est achevé. Mais, du même coup, le portrait que je tends à mes contemporains devient un miroir. ».

C’est ainsi qu’on observe philosophie et récit fictif se rejoindre, pour donner un humain avec toutes ses bassesses et toutes ses élévations.

Maria Chernenko

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Juste la fin du monde

Juste la fin du monde, le nouveau film de Xavier Dolan ayant reçu le Grand Prix du festival de Cannes vient de sortir dans au cinéma. Certainement, la petite note nous rappelle que c’est l’adaptation de la pièce éponyme de Jean-Luc Lagarce, écrite à Berlin en 1990. Mais qui était Jean-Luc Lagarce ? Quelle place son œuvre prend-t-elle dans le film ? Qu’est ce que cette adaptation cinématographique y apporte ?

L’étranger

lagarceQuand on parle du théâtre du XXe siècle les premiers noms nous viennent à l’esprit sont ceux de Ionesco et de Beckett. Chacun déconstruit le théâtre à sa façon en voulant montrer l’absurdité du monde. Sans oublier Koltès qui les rejoint par les thèmes, omniprésents dans ses œuvres, de la solitude et de la mort. Lagarce, né en 1957, les rattrape dès le plus jeune âge tout en innovant en faisant de son théâtre quelque chose de simple et de poignant. Dès ses huit ans, il se réveille au milieu de la nuit pour écrire une ligne, ce qui lui passe par la tête. À dix-sept ans, avec ses amis, il fonde une troupe et propose de jouer des « scénettes » qu’il avait écrit. À dix-neuf ans, il vient voir un éditeur pour lui montrer ses textes. L’éditeur révèle qu’il s’ennuie au fil de l’œuvre mais la fin le touche. Il voit un talent à exploiter. Le titre qu’il choisit pour ses œuvres attire d’autant plus : Les règles du savoir-vivre dans la société moderne, Dernier remords avant l’oubli, J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Nous les héros, (évidemment) Juste la fin du monde et Le Pays lointain (une sorte de réécriture de Juste la fin du monde) demeurent parmi les plus connus.

On le sait déjà pour les personnes qui ont vu le film de Dolan ou juste le trailer : c’est l’histoire de Louis qui souhaite revoir sa famille pour leur annoncer sa mort prochaine. Sa famille qui se compose de La Mère, Suzanne (sa sœur), Antoine (son frère) et Catherine (la femme de son frère qu’il ne connait pas). Lagarce prend le lecteur/spectateur pour témoin du secret de Louis dans ses monologues. Au fil de toute l’œuvre on vit une tension forte quand l’incompréhension règne dans la maison. Chacun essaie de s’exprimer : maladroitement la plupart du temps. On ne sait pas quoi dire, quoi faire, révéler ses pensées comme Suzanne ou essayer de rester calme et d’empêcher les autres de parler comme Antoine. Le règlement de comptes semble être au rendez-vous. Ils lui demandent pourquoi il est venu. Mais ils ne veulent pas l’entendre. Ils posent des questions pour continuer à parler, à expliquer pourquoi ils posent la question. Peut-être le devinent-ils. À chacun son interprétation. Et Louis est comme mit à l’écart, ainsi proche du lecteur/spectateur. Le personnage de Louis (lui ?) rappelle l’étranger de Camus : on l’accuse de son indifférence, qu’il n’a rien à dire, mais cette fois on a accès à ses pensées.

« Je suis un étranger. Je me protège. J’ai les mines de circonstance.
Il aurait fallu me voir, avec mon secret, dans la salle
d’attente des aéroports, j’étais convaincant ! » (Première partie Scène 10).

Cette œuvre a évidemment une forte dimension autobiographique : Lagarce malade du sida écrit cette œuvre au crépuscule de sa vie. Son personnage voyage pour fuir la mort. Il écrit à la fin de la pièce « Berlin. 1990 » comme si c’était une lettre, un journal, un rappel à lui-même. Il est parti également de Besançon pour se plonger dans le souffle de la vie parisienne. Toutefois il n’avait pas une relation aussi éloignée avec sa famille. Sa plume exprime avec des mots simples, ne remplissant pas toute la ligne et par la répétition fait songer à un poème où un combat entre pulsion et maitrise des personnages se dévoile.

« Vois doigts se la repassent en prenant garde de ne pas la salir
Ou d’y laisser de coupables empreintes.
« Il était exactement ainsi »
et c’est tellement faux,
Si vous réfléchissez un instant vous pourriez l’admettre,
c’était tellement faux,
je faisais juste mine de. » (Première partie, Scène 10)

La contrefaçon

14527585_1307568362628022_916988284_nOn ne peut ignorer le succès qu’ont les films du cinéaste canadien ces dernières années. Se focalisant toujours sur le monde intérieur du personnage, une situation qu’il vit au quotidien, qu’il montre à peu de gens mais qui se trahit par son attitude. C’est ce qu’on retrouve dans Juste la fin du monde. Ce déchirement intérieur apparait comme chez Lagarce : elle prend le spectateur à part. Celui-ci assiste à toutes les scènes et ne peut s’empêcher de ressentir d’empathie pour le personnage. Le film se focalise sur les gros plans des visages des personnages, des regards qu’ils s’adressent : craintifs, ironiques, surpris.

Le personnage de la Mère est très important dans les films de Dolan : J’ai tué ma mère, Mommy. La mère ici est une sorte d’arbitre : elle assiste à tout, elle essaie de comprendre ses enfants, de comprendre Louis. Son regard est important. Elle essaie de le guider en lui indiquant quoi dire même si ce n’est pas vrai. La parole remporte ce combat, mais la parole inutile, la parole de comme si de rien n’était se fracasse contre Louis. Dolan utilise la liberté que le genre cinématographique lui permet : Catherine tombe sur Louis dans un couloir de la maison, Antoine et Louis parlent dans le cadre d’une voiture. Le spectateur a l’impression d’être à l’arrière avec eux. Les grandes lignes de l’histoire sont sans doute respectées même si les personnages différent un peu du livre : Antoine est plus violent, Catherine est plus naïve, Suzanne semble être révoltée d’une manière adolescente, La Mère a l’air d’être plus préoccupée d’elle-même qu’elle l’est chez Lagarce. Serait-ce la vision de Dolan ou un moyen de rendre les personnages plus visibles, plus facile à cerner, plus stéréotypés ? Car les protagonistes de Lagarce ne sont pas du tout faciles à saisir. Le réalisateur rajoute des scènes grâce à des chansons qui forment des mini-clips : le chemin vers la maison, l’enfance, la jeunesse, le désespoir, le départ. Bref, une contrefaçon de Lagarce.

« et je marche seul dans la nuit,
à égale distance du ciel et de la terre. » (Epilogue)

On espère que le film de Dolan poussera le monde à lire Lagarce pour s’imprégner de toutes les nuances et de tous les tons de cette histoire émouvante qui peut être vécue comme quelque chose de personnel.

Maria Chernenko

Rouge profond et verres fumés

Tsutomu Yamazaki

« Être désespéré mais avec élégance »
Jacques Brel

Quel point commun entre Audrey Hepburn et Augusto Pinochet ? Les deux extrémités de l’humanité sous le voile impassible des Wayfarer : la beauté estivale d’une jeune fille jouant Moon River de Mancini ; la haine froide et meurtrière d’un militaire chilien. S’en rendre compte, « ça ouvre des abîmes insoupçonnés » et ça mérite d’y consacrer un livre. De percer le mystère du même masque fumé porté par le ténébreux Tsutomu Yamazaki dans Entre le ciel et l’enfer de Kurosawa et par Pier Paolo Pasolini dans les derniers temps de sa vie ; de sonder la destinée de Monica Vitti dans L’Éclipse d’Antonioni et de celle de Bukowski qui affirmait ne « jamais porter de lunettes noires ». D’associer la fiction à la réalité, le rêve à la révolte.

Physiologie des lunettes noires est un dialogue avec soi-même qui, d’une digression à l’autre, permet de déjouer les filatures des petits flics du sens. D’une écriture tristement joviale et essentiellement autobiographique, Jérôme Leroy élabore ainsi le parfait guide pour ceux qui, ne pouvant se soustraire à leur époque, préfèrent, de façon mélancolique et indolente, en atténuer le reflet irritant.

Une coupable frivolité

BukowskyLes esprits sérieux en conviendront : discourir sur les lunettes noirs en ces temps de crise sociale, de « réarmement moral », de guerres ethniques, d’attentats terroristes, de clash entre Joey Starr et Gilles Verdez ce n’est pas sérieux. Non, vraiment, on sent le dandy détaché des réalités qui, comme Nietzsche, veut mettre l’épaisseur de trois siècles entre lui et aujourd’hui. « Vis caché pour que tu puisses vivre pour toi, vis ignorant de ce qui importe le plus à ton époque ! » qu’il dit le Friedrich et il n’a pas tort. Car qu’est-ce qui importe le plus aujourd’hui ? Jouir sans entraves à Auchan ou la Fnac, grimper les échelons de sa boîte, acheter le dernier smartphone, faire la queue devant Starbucks, lire les philosophes de service, compenser son manque de goût par un simulacre de culture.

Quelle tristesse que cette nouvelle génération de petits bourgeois issus des carnassières années 80, celle – décrite dans la nouvelle Les Jours d’après – qui mène « une existence absurde, solitaire, aux plaisirs falsifiés. Une existence où l’argent coulait à flot et apportait dans leurs lofts luxueux et impersonnels les mêmes frustrations que chez ceux qui n’en avaient pas, d’argent. » Les Jours d’après, en voilà un savoureux recueil de contes noirs (au même titre que La Grâce efficace et Une si douce apocalypse) décrivant la fin d’un monde et l’apparition d’un autre. Une ritournelle entêtante que l’on retrouve dans quasiment tous les ouvrages de Jérôme Leroy et qui nous rend nostalgique d’un paradis perdu que l’on n’aurait même pas connu.

Cela dit, et pour rebondir sur l’affirmation nietzschéenne, nul besoin de trois siècle d’écart pour mesurer la médiocrité de l’époque. Le monde d’avant cher à l’écrivain c’est celui des années 60-70. Celui d’Eddy Mitchell chantant ironiquement « Ne changeons rien ! On vit une époque fantastique ! » et de Bardot faisant rougir le soleil devant la caméra de Vadim ou de Godard, du Doo-Wop et des Yéyé, des hussards et du néo-polar. Son idéal ? Un « communisme sexy, poétique et balnéaire », soit l’exact opposé du monde libéral, terne et puritain actuel. Et de nous conter logiquement, entre autres babioles, la communion entre ses premières lunettes, offertes par son père, et son premier amour, Violetta Moldovan, au cours d’un voyage en URSS : « Les premières lunettes, pour un myope, c’est une manière de dépucelage visuel. Sauf que l’on découvre la volupté de la ligne droite quand, dans l’autre, c’est l’apprentissage de la courbe qui nous enchante. »

Pier Paolo Pasolini durante le riprese del film Teorema, Milano, 1968. Dai monocromi al Nouveau Realisme alla Pop Art, l'arte italiana degli anni '60 rivive in una grande mostra allestita da domani alla Fondazione Museo del Corso. Riunite circa 170 opere, provenienti da collezioni pubbliche e private, per far rivivere una stagione di straordinario fermento creativo, che coinvolse, con lo stesso peso eppure in modo differente, le due capitali: Milano e Roma. ANSA/FARABOLA +++EDITORIAL USE ONLY - NO SALES+++

Partir en beauté

Signe d’un art de vivre indolent et séducteur, les lunettes noires appartiennent incontestablement à l’univers du dandysme. Appartiennent à cette galaxie noire et sensuelle : Jacques Rigaut, héros suicidaire du Feu Follet de Drieu la Rochelle ; Robespierre, sachant « profaner la beauté en faisant décapiter quelques femmes aux noms aristocratiques et au cou délicat » ; Edgar Allan Poe, affublant son personnage de La Lettre volée d’une paire de lunettes vertes permettant de voir sans être vu ; James Bond évidemment, désinvolte et violent, fringuant et patriote ; un oncle de l’auteur enfin, ex-militaire aveugle, ne quittant jamais ses lunettes noires, même au moment d’actionner le fusil de chasse posé contre son cœur.

Mais, outre l’exercice d’admiration, Leroy tire également à boulets rouges sur les fâcheux de son époque, recharge et tire encore. Cohn-Bendit : « Le parfait chien de garde. Convaincu en plus. La preuve, il ne porte jamais de lunettes noires. Il n’a rien à cacher. Ni la honte, ni le doute, ni même une joie mauvaise. Il a juste le regard bleu candide que seuls partagent les enfants sages et les assassins. ». Les moniteurs de ski : « tous prétentieux et stupides » parés « d’affreuses lunettes de soleil, d’un mauvais goût absolu, car Godardelles reflètent l’image de l’interlocuteur ». Sans compter les autres porteurs de lunettes fourbes, tels certains chefs d’établissements scolaire obséquieux et tyranniques, des moniteurs du permis de conduire sales et obsédés, certains petits commerçants racistes et quelques auteurs de polar se comportant comme le dernier des anti-fa envers leurs collègues ayant l’outrecuidance de ne pas penser comme eux.

On laissera le lecteur arpenter les autres chemins de traverse de ce petit essai tendre et ravageur en compagnie de Kennedy, J.C Ballard, Camus, Dino Risi, Fajardie, La Rochefoucauld, Clouscard, Ardisson, Baudrillard, Jack Nicholson, Bataille, Paul Valéry, Lautréamont, Guy Debord et Raymond Bankerstein le véritable inventeur des Ray-Ban. Mais chut ! La surprise accroît le plaisir et il est temps de conclure.

Car, en somme, à quoi servent les lunettes noires si ce n’est à contempler la fin du monde en toute sérénité ? Pourquoi s’en faire ? « Il y a une volupté à finir » : un bon transat, sur une plage en compagnie d’Anna Karina, ou dans un jardin parfumé par l’odeur de l’herbe coupée, un verre de vin dans la main, un bon bouquin dans l’autre et le vent chaud du soleil thermonucléaire qui vient caresser les larmes de joie dissimulées derrière cet élégant et indépassable filtre obscur.

Sylvain Métafiot

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