Poème gagnant de la 2e Veillée Poétique (décembre 2015)

À l’aube de la fête des Lumières et en hommage aux victimes des attaques du 13 novembre, vous aviez été nombreux et nombreuses à vous joindre à nous afin de veiller en poésie sur le thème de la lumière. Ce 3 décembre 2015, un texte avait retenu notre attention plus que les autres. Dissimulé derrière un titre plein d’humilité, Lumière, Vincent Villanueva nous avait offert tout un monde non pas à entendre, mais à voir.

gustav-klimt-3-ages-femmeC’est dans un style très emprunté au cinéma que nous découvrions cet auteur pour la première fois. Au rythme de vingt-quatre images par seconde, sans ponctuation pour démêler les mots, le poète nous laissait une « fenêtre » ouverte sur une « scène éphémère de [son] intimité ». Son écriture visuelle nous permet de fixer plus durablement sur nos rétines volages ces micros-événements du quotidien frappés d’éternité. Des reflets bleutés des bas en nylon, évocation sensuelle de la traîne de poussières que laissent les comètes sur leur passage, aux raies de lumière qui traversent les stores pour venir poignarder l’obscurité, rien n’échappe à l’œil de Vincent Villanueva.

Une autre qualité littéraire très remarquée se situe dans l’hymen charnel des contraires réalisé à mots couverts. Il s’agit en effet d’une poésie de la suggestion baignée dans la moiteur des secrets d’alcôve. La femme, notamment, y est toujours bifide. À la fois émettrice et réceptrice de lumière, la figure féminine incarne à elle seule les trois âges de la femme. Lorsqu’elle abaisse ses paupières (l.3) c’est simultanément à la manière d’une jeune fille chaste et d’une amante en extase. Elle abrite en son sein le cosmos et fond, ensemble, la masturbation stérile et l’acte d’amour fécond.

La vue n’est pas le seul sens sollicité puisque les bruissements de l’amour sont aussi pré-textes à la composition d’une véritable bande originale. Du premier « battement » de cœur, à la fois celui du nouveau-né et de l’amant, à la « cadence » du va-et-vient sensuel, en passant par « l’accord principal », sincère osmose de deux souffles, la scène s’adresse aussi à nos oreilles. Cette poésie « sans un mot » nous rappelle que nous ne voyons pas qu’avec nos yeux.

Si vous êtes comme nous avides de nouvelles expériences textuelles, nous vous invitons à nous retrouver le jeudi 18 février à 19h sur le campus berge du Rhône de l’Université Lumière Lyon 2 pour une nouvelle Veillée Poétique (lien de l’événement).

Céleste Chevrier

usage de la photo annie ernaux

Lumière de Vincent Villanueva

La lumière de tes bas dans la chambre nue si allongée tue l’obscurité
Tu te caresses la clarté de tes doigts danse avec moi
L’ombre de tes cils découpe l’agile visage de son langage nuit sage sans dérapage
Par la fenêtre du matin me vient ce dessin
Un battement d’existence dans l’obscurité matinale
La cadence de l’accord principal
Le soleil de février humide et chaud
Un premier éclair partagé sans un mot

Il apparaît délicat sur la pointe du matelas
La lumière éclaire sans se retourner
La scène éphémère de notre intimité

L’intense de la chair, cet espace de velours
La naissance d’un monde entre le feu de l’amour

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Raconter la vie d’aujourd’hui

De l’ère du témoignage au monopole du témoignage

logo-raconter-la-vieIl fut un temps où l’éducation reposait sur des ouvrages de philosophie. Il fut un temps où nous abreuvions les jeunes gens avec des mémoires et des biographies de grands hommes afin qu’ils s’en inspirent. Il fut un temps où les fables et les contes mimaient la vie afin d’y préparer les enfants. Dans la plupart des cas, les livres étudiés étaient écrits par des individus favorisés pour d’autres individus favorisés. L’Histoire Littéraire ne nous a légué que bien peu de textes écrits de la main de paysans, de femmes de chambre ou de nourrices et narrant leur vie, leur véritable vie intérieure, et non celle fantasmée par des élites. Ce n’est qu’aujourd’hui, à l’heure du smartphone et de l’ordinateur portable, que nous entrons dans l’ère du témoignage. On pourrait croire que chacun, avec la démocratisation de l’accès à Internet, est désormais en mesure de laisser une trace, de témoigner de son passage sur terre, de raconter la vie. Pourtant le monopole du témoignage est aux mains d’une poignée de personnes : personnalités politiques, stars, journalistes, ou encore certains grands entrepreneurs. Le site Raconterlavie.fr et sa collection éponyme (publiée au Seuil) pensent quant à eux que l’éducation n’a pas d’âge pour être acquise et qu’il n’est pas nécessairement besoin d’aller la chercher dans de grands voyages initiatiques. Pour Raconterlavie.fr, le voyage initiatique commence sur le seuil de votre logis, à la limite de votre zone de confort.

Le Parlement des Invisibles

le-parlement-des-invisibles-395544Vous ouvrez la porte de votre appartement, mallette à la main, déjà en retard et terriblement stressé. C’est à peine si vous remarquez la femme qui se trouve dans le hall d’entrée en train de changer une ampoule. La concierge, cette vieille femme un peu aigrie dont vous évitez soigneusement le regard. « Pourvu qu’elle ne me demande pas de l’aider, je n’ai vraiment pas le temps… » Pourtant, elle en aurait des choses à vous dire, cette vieille bigote bougonne. Vous la connaissez à peine, mais elle vous connait bien : elle vous voit vivre, elle vous voit mal vivre. Il se trouve qu’elle a écrit un livre récemment. Oui, un récit dont vous faîtes partie. Ah, ça y est, vous ralentissez enfin le pas pour vous arrêter. « Mais que dit-elle ? » ça y est, vous êtes disposé à l’écouter ? Les joggeurs, les éboueurs, votre professeur de mathématiques, votre banquière, votre esthéticienne, toutes ces personnes dont la vie a croisé la vôtre et qui en font tourner les rouages sans que vous vous en rendiez compte, ont quelque chose à écrire.

Raconterlavie.fr est née d’une « impression d’abandon [qui] exaspère aujourd’hui de nombreux Français. Ils se trouvent oubliés, incompris, pas écoutés. Le pays, en un mot, ne se sent pas représenté. » Il s’agit d’une « entreprise […] intellectuelle et citoyenne […] pour remédier à la mal-représentation qui ronge le pays, […] mine la démocratie et décourage les individus. » C’est « un mouvement social d’un nouveau type, fondé sur l’interaction et l’échange, […et qui] veut former, par le biais d’une collection de livres et d’un site internet participatif, l’équivalent d’un Parlement des invisibles. Il répond ainsi au besoin de voir les vies ordinaires racontées, les voix de faible ampleur écoutées, la réalité quotidienne prise en compte. » Raconterlavie.fr est un « espace d’expérimentation sociale et politique, autant qu’intellectuelle et littéraire. » (Propos de Pierre Rosanvallon, auteur du Parlement des invisibles, manifeste de Raconterlavie.fr)

Pourquoi et comment raconter la vie ?

« Raconter la vie est la communauté de ceux qui s’intéressent à la vie des autres. […] En faisant sortir de l’ombre des existences et des lieux, Raconter la vie veut contribuer à rendre plus lisible la société d’aujourd’hui et à aider les individus qui la composent à s’insérer dans une histoire collective. […] Raconterlavie.fr invite chacun d’entre nous à relater une facette de son existence, à échanger avec ceux avec lesquels il partage une communauté d’expérience et à écouter ceux dont il est éloigné, dans un but de connaissance mutuelle. […] Cet espace d’échange et d’édition virtuelle accueille à part égale et dans les mêmes conditions tous les récits de vie. En les faisant connaître et reconnaître, il leur restitue leur dignité. […]

Pour « raconter la vie » dans toute la diversité des expériences, la collection accueille des écritures et des approches multiples – celles du témoignage, de l’analyse sociologique, de l’enquête journalistique et ethnographique, de la littérature. […] Toutes les hiérarchies de « genres » ou de « styles » y sont abolies ; les paroles brutes y sont considérées comme aussi légitimes que les écritures des professionnels de l’écrit. »

Web éditeur : ce métier qui n’existe pas

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Pauline Miel

C’est sur le mode de la master class que l’Université Lumière Lyon 2 nous a offert une rencontre avec Pauline Miel, web éditrice de Raconterlavie.fr. Lorsqu’on tente de se représenter un éditeur, on s’imagine un individu grisonnant vous regardant avec condescendance. La web éditrice, jeune de surcroît, brise cette image en nous parlant de son travail de mise en valeur des textes qu’elle reçoit. De la correction au marketing, Pauline Miel est sur tous les fronts mais regrette qu’on ne retienne que ces aspects de son travail. Elle explique, par exemple, que l’éditeur a le dernier mot concernant le titre d’un ouvrage pour des raisons marketing : le livre ne doit pas pouvoir être confondu. Elle se trouve ainsi dans une position délicate vis-à-vis de l’auteur, généralement très attaché au titre initial de son texte. Pauline Miel rappel cependant que son rôle ne se limite pas à contraindre l’auteur et que, loin d’en être le bourreau, elle en est avant tout la gardienne et la protectrice face aux assauts médiatiques des journalistes, blogueurs et autres fans.

Pauline Miel nous raconte qu’au commencement de Raconterlavie.fr, le métier de web éditrice n’existait pas. Réflexion intéressante pour les étudiants en Lettres présents qui s’entendent souvent dire que le secteur est vieillissant et sclérosé. Son apprentissage s’est donc fait en temps réel, au rythme cadencé de soixante récits par jours, qui l’a forcée à revoir petit à petit la charte éditorial du site. C’est ainsi qu’elle en est arrivée à imposer aux auteurs contributeurs du projet les limites de leurs textes : entre 5 000 et 40 000 signes. Pauline Miel recevait alors un grand nombre d’autobiographies et du s’interroger sur la direction qu’elle voulait donner à l’entreprise. Elle conclut que Raconterlavie.fr consistait moins à raconter UNE vie qu’à raconter un à un les fragments qui la constitue.

Quels nouveaux supports et modes d’écriture dans l’édition aujourd’hui ?

Cette événement nous a également permis de rencontrer Omar Benlaala, auteur de la Barbe, publié dans la collection Raconter la vie des éditions du Seuil, et qui a évoqué son parcours de jeune déscolarisé venu à l’écriture en autodidacte, et remarqué sur le Net. Lorsque nous lui demandons pourquoi il a choisi Internet, Omar Benlaala nous répond tout simplement qu’il ignorait comment contacter une maison d’édition et qu’était concrètement une maison d’édition. C’est donc par facilité qu’il s’est tourné vers ce support. Il ajoute également que le web permet de « communiquer sans forcément vouloir être entendu, à la manière d’un exutoire ou d’un journal intime. »

Favorable au développement des liseuses électroniques, Omar Benlaala promeut une écriture participative avec ce qu’il appelle son cyberoman dont le principe est, à terme, de laisser participer les lecteurs en leur permettant d’ajouter au texte initial du contenu audiovisuel et des textes annexes. Pour lui, il est important de « rajouter un corps à l’esprit, surtout quand l’esprit est beau », et c’est ce qu’il entend faire en étendant les limites du roman pour le rendre plus matériel/physique.

Les limites du projet

Omar Benlaala

Omar Benlaala

Créé en septembre 2014, Raconterlavie.fr a encore du chemin à parcourir. Lorsqu’on interroge Pauline Miel sur les limites du projet, elle nous confie que l’origine des auteurs, en majorité des retraités, des étudiants et des professeurs de français, en est une. En somme, les auteurs contributeurs sont avant tout ceux qui en ont le temps, et qui croient avoir la légitimité nécessaire pour témoigner : une bonne connaissance de la langue ou un parcours de vie intéressant. Le problème du monopole du témoignage demeure entier tant que le projet n’est pas mieux médiatisé.

La place de la fiction et de sa limite avec la sociologie est, elle aussi, une des limites de Raconterlavie.fr. Peut-on raconter la vie qu’on n’a pas vécue ? La recherche de documentation légitime-t-elle suffisamment le récit, comme dans l’entreprise de Zola ? La question se pose d’autant plus que le site ne demande qu’un pseudo et une adresse mail pour s’inscrire, et est ainsi dans l’incapacité de vérifier l’identité des auteurs et l’authenticité des récits. Pauline Miel admet cependant que, dans le cas où de thèmes manquant à la collection, les fictions sont acceptées mais présentées comme telles afin de ne pas tromper les lecteurs.

Enfin, la web éditrice reconnait avoir, pour des raisons morales, refuser des textes traitant de racisme ou d’homophobie. On comprend qu’il est difficile d’écrire sur ces thèmes sans les exhiber, les prêcher ou des dénoncer. Pourtant, l’homophobie et le racisme font partie de la vie, et on peut réfléchir à des manières d’aborder ces thèmes sans choquer.

Céleste Chevrier

Même les cow-girls ont du vague à l’âme

poche og1 « Si une poule et demie pond un œuf et demi en un jour et demi, combien de temps faudra-t-il à un singe ayant une jambe de bois pour retirer tous les pépins d’un fenouil conservé dans le vinaigre ? » Voilà à quoi ressemblent vos partiels ? Pas de panique. Les grandes vacances approchent pour les étudiants ne manquant pas d’idées pour passer son temps libre. Des plages de sable fin aux montagnes en passant par les villes touristiques, chacun prépare son aventure, prêt à braver les moustiques, la chaleur et la foule. Une question existentielle retient pourtant nos globetrotters cloués sur le fauteuil de bureau, les yeux rendus secs par leur écran d’ordinateur : comment atteindre leur destination de rêve sans que leur carte bleue vire au rouge ? Pas d’inquiétude. Tom Robbins a la solution ! Êtes-vous friand de grands espaces et d’air frais ? Le vol à dos de grue est fait pour vous ! Avez-vous le vertige ? Qu’à cela ne tienne. Nos amies les amibes seront ravies de vous faire traverser les mers et les océans ! Vous préférez la terre ferme ? Très bien, il ne vous reste alors plus qu’à imiter Sissy Hankshaw : prenez vos pouces en main, échauffez-les bien par une série de flexions-extensions, puis tendez votre favori bien droit vers le ciel ! Prenez la pause : ça y est, vous êtes auto-stoppeur. Il ne vous manque plus qu’un bon livre pour tuer le temps : Même les cow-girls ont du vague à l’âme vous attend les pouces fermes !

« Pour sa compétence dans ses pérégrinations aussi bien que pour sa résolution quasi parfaite des tensions sexuelles, l’amibe (et non la grue) est par la présente préface proclamée mascotte officielle de Même les cow-girls ont du vague à l’âme. »

Des personnages dignes de Lewis Carroll

autostop « Il y a des gens qui choisissent d’être fou pour affronter ce qu’ils tiennent pour un monde dément. Ils ont adopté la folie comme style de vie. […] La seule manière de les amener à renoncer à leur folie est de les convaincre que le monde est sensé. Or, je dois avouer avoir constaté qu’il était presque impossible de soutenir une telle conviction. » Tom Robbins

Bienvenue dans l’autre Amérique, celle de Tom Robbins. Ici, chacun y va de sa petite faille. Enfin, « petit » est un euphémisme si on considère les pouces de Sissy, deux excroissances difformes, grosses comme des saucisses. Oui, des saucisses. Vous trouvez ça drôle ? Il n’empêche que notre « Berthe aux grands pouces », incapable d’être ouvrière, chirurgien, ou même de faire ses lacets – en bref bonne qu’à se « tourner les pouces » – s’est découvert un formidable talent d’auto-stoppeuse. Pour aller où ? Autant demander à Alice de choisir entre le Lièvre de Mars et le Chapelier Fou ! Heureusement pour Sissy, « ces pouces [étaient] le seul défaut d’une silhouette exquise par ailleurs pleine de grâce. C’était comme si Léonard avait laissé pendouiller un spaghetti du coin de la bouche de la Joconde. » Aussi est-elle bientôt repérée par la Comtesse.

La Comtesse n’est pas une femme, la Comtesse n’est même pas comtesse à proprement parler. À proprement parler, la Comtesse est un « magnat des déodorants intimes » qui ne supporte pas l’odeur des vagins : « J’abhorre la puanteur des femmes ! Elles sont si douces telles que Dieu les a faites, puis elles se mettent à folâtrer avec les hommes et les voilà bientôt qui puent. Comme des champignons pourris, comme une piscine javellisées à l’excès, comme un thon qui prend sa retraite. Elles puent toutes. » Cependant la Comtesse possède une agence de mannequinat pour laquelle Sissy posera, ainsi qu’un ranch appelé la Rose de Caoutchouc où se trouvent des cow-girls prête à faire un coup d’État.

Les cow-girls (qui ne sont pas de vraies cow-girls, vous l’aurez compris) « revendiquent l’égalité avec les hommes sous la conduite de la belle et sauvage Bonanza Jellybean » avec laquelle Sissy, pourtant mariée à un Indien Siwash, aura des rapports pour le moins intimes. Dans le ranch de la Rose de Caoutchouc on n’entend pas beaucoup le hennissement des chevaux, et on ne peut pas dire que les cow-girls s’y connaissent vraiment en vaches. En revanche, elles ont des grues, des chèvres, et le Chinetoque qui veille sur l’Horloge non loin de là.

Le Chinetoque n’est pas Chinois, il n’est pas plus Japonais : c’est un Indien. L’Horloge qu’il protège est une sorte de sablier géant qui sert de totem au peuple de l’Horloge. Vous suivez toujours ? Tant mieux, parce que Sissy n’en a pas terminé de rencontrer des individus loufoques. Le plus farfelu d’entre eux est sans doute le docteur Robbins, le psychiatre de Sissy, qui n’est rien d’autre que l’intrusion de l’auteur dans son roman.

Mis côte à côte, ces personnages marginaux caricaturent et réinventent une société qui les a rejetés et qu’ils rejettent à leur tour. Plus que le bonheur, c’est avant tout la liberté que recherchent les héros de Même les cow-girls ont du vague à l’âme.

Dr Jekyll et Mr Hyde : auteur et narrateur savant-fou

calamity jane quoteAu-delà des personnages et de leur parcours délirant c’est, paradoxalement, le narrateur qui donne tout son intérêt à ce roman. Pétri d’humour et de connaissances aussi aléatoires que ses jeux de mots, c’est lui qui anime le récit et fait vivre le langage. À ce titre on soulignera la traduction très réussie de cette œuvre qui, tout en traits d’esprit et expressions idiomatiques dénaturées, a dû donner beaucoup de fil à retordre. Ces interruptions nous font généralement perdre le cours du récit bien qu’elles ne soient que très rarement des digressions mais le plus souvent des métaphores humoristiques venues éclairer le sens de l’action. Même si le sens caché de ces métaphores est parfois obscure : « La température rectale normale d’un oiseau-mouche est de 40,3. » Il faut admettre le plaisir que nous avons parfois à nous perdre. Il arrive aussi que le lecteur en vienne à se demander si le narrateur ne le mène pas en bateau, comme lorsqu’il nous annonce que « Les nageoires de dauphins contiennent cinq doigts à l’état de squelette. Autrefois, les dauphins avaient des mains ». Mais c’est justement ce jeu permanent qui donne sa dynamique à une histoire qui, sans cela, serait aussi monotone que le vrombissement d’un moteur de Cadillac.

Derrière l’apparente légèreté de ce roman se cachent néanmoins des réflexions très sérieuses. Industriel, politiques, médecins, religieux, écologistes, hommes, femmes, artistes, animaux : Tom Robbins n’épargne personne et « lance une charge féroce mais burlesque contre la tyrannie de la normalité et exalte la richesse de la différence, quelle qu’elle soit : sexuelle, ethnique, culturelle ou physique », ainsi que l’affirme le Journal d’une lectrice.

Une critique Rabelaisienne de la société

cowgirl

« Il existe en fait d’innombrables façons de vivre dans l’allégresse et la bonne santé sur cette sphère trémmulante, et probablement une seule et unique manière – l’industrialisation des concentrations urbaines – d’y vivre stupidement : et l’homme s’est jeté dessus. »

Sans jamais se défaire de son humour grinçant et décalé, Tom Robbins n’hésite pas à évoquer des sujets polémiques sans prendre de gants. Loin d’être subtil, cet auteur phare de la contre-culture américaine a quelque chose du culotté Rabelais, et tant pis s’il n’est compris que de lui-même et ne fait rire que lui. Roman écologiste ? Sans doute. Anticapitaliste ? Probablement : « C’était le sixième jour, le jour où, selon la version judéo-chrétienne de la Création, Dieu dit : que la chaise d’enfant et la libre entreprise soient ! » Roman moralisateur ? Douteux ! Nous dirions plutôt subversif : « Le feu est la réunification de la matière à l’oxygène. Si on garde cela en tête, chaque incendie peut être considéré comme une réunion, un motif de réjouissance chimique. Fumer un cigare, c’est mettre fin à une longue séparation ; faire brûler un poste de police, c’est rapatrier des milliards de molécules en liesse. »

Enfin, et peut-être avant tout, Même les cow-girls ont du vague à l’âme est un roman féministe qui sort de l’ordinaire : ni plaintif ni revanchard, il n’en est que plus réussi. Tom Robbins « pleur surtout sur les cow-girls qui pensent comme des cow-boys » et met un grand coup de botte dans la fourmilière en attaquant non pas les hommes, mais les femmes !

« Les relations hétérosexuelles ne semblent mener qu’au mariage, et pour la plupart des pauvres femmes qu’on abrutit et à qui on lave le cerveau, le mariage est l’expérience la plus forte. Pour les hommes, le mariage est une affaire de logistique efficace ; l’homme trouve sa nourriture, son lit, son entretien, la télé, la minette, les rejetons et autres petites douceurs sous le même tout, ce qui lui permet de ne pas trop y penser et d’épargner son énergie psychique. Et il est alors libre d’aller livrer les batailles de sa vie, à quoi se résume l’existence. Mais pour la femme, se marier c’est se rendre. Le mariage, c’est quand une fille abandonne la lutte, sort du champ de bataille et laisse dès lors l’action vraiment intéressante et importante à son mari, qui à marchandé pour « s’occuper d’elle ». Si les femmes vivent plus longtemps que les hommes, c’est qu’en réalité, elles n’ont pas vraiment vécu. »

Même les cow-girls ont du vague à l’âme est LE livre idéal pour se détendre tout en donnant à son cerveau la substantifique moelle dont il a besoin pour fonctionner ! Si vous n’avez pas le courage de réviser pour vos partiels, inutile d’essayer de tuer le temps : Tom Robbins s’en charge pour vous ! N’hésitez pas non plus à l’emporter dans votre sac de plage ou de randonnée ! Et pour ceux qui passeraient par la case rattrapages (ou pire) :

« Vous devez savoir maintenant que nous payons nos triomphes aussi cher que nos défaites. Alors, allez-y, ratez ! Mais ratez avec esprit, ratez avec grâce, ratez avec style. Un échec médiocre est aussi insupportable qu’un succès médiocre. Adoptez l’échec. Débusquez-le. C’est peut-être la seule manière dont certains d’entre nous serons jamais libres. »

Céleste Chevrier

La Citation

La pratique intempestive de la citation se rencontre aujourd’hui partout, des cours universitaires aux œuvres littéraires, en passant par les articles de presse ou les tatouages.

POETI_176_L204À cet effet, la Canadienne Chantal Bergeron a mis en ligne les 189 vers du poème de Gaston Miron, « La Marche à l’amour ». Les participants choisissent un ou plusieurs vers qu’ils s’engagent à se faire tatouer par la suite. Ce projet fait d’ailleurs échos au levé de rideau du Cercle des Poètes Apparus et à ses « mironades picorées » au Théâtre de la Renaissance où seront projetés du 18 au 20 mars 2015 les poèmes du québécois Gaston Miron. À bon entendeurs, amis du Littérarium !

De ce phénomène naissent des questions qui, si elles peuvent paraître naïves par la fausse évidence de leurs réponses, révèlent la complexité d’une pratique qui relève aujourd’hui d’un réflexe compulsif.

Pourquoi / comment choisit-on de citer un extrait plutôt qu’un autre ?

Les caractéristiques premières de la citation sont sa charge évocatoire et l’évidente facilité de mémorisation qui en résulte. La citation a quelque chose de l’incantation. Elle renvoie à un savoir culturel et symbolique figé, inattaquable, qui tient à la fois du proverbe et de la sentence. Ces phrases chéries et adorées comme des reliques sont, le plus souvent, des « vers poèmes » qui fonctionnent comme un système moderne de hiéroglyphes : par allusion(s), grâce à une entente au delà du sens qui n’est pas sans lien avec la logique du rêve.

Cependant, la réelle particularité de ces aphorismes est qu’ils se portent eux-mêmes candidats à la citation. Pour être plus exacte, c’est l’auteur, en effectuant un travail de pré-découpage citationnel de son texte, qui en engendre la transmission. Le démembrement du corpus a un double effet de dissémination et d’insémination textuelle : la citation désigne à la fois le membre amputé (à un texte A) et greffé (à un texte B). Maingueneau nomme ce procédé la « surassertion » et explique cette opération comme l’acte de mettre en relief un segment dans son environnement discursif, de le façonner de manière à anticiper son détachement. Pour se faire, l’énoncé doit recouvrir l’apparence de l’impersonnel de sorte à ce que le lecteur puisse s’y identifier ou y identifier sa pensée, et être aussi bien isolé graphiquement qu’isolable sémantiquement de son environnement (c’est-à-dire du paragraphe auquel il appartient).

Quelles sont les fonctions de la citation ?

La citation a, par le pré-découpage dont elle résulte, une fonction testamentaire dans la mesure où elle est prédestinée sinon à survivre à l’œuvre, du moins à survivre à l’auteur et précéder/représenter l’œuvre. Nous faisons ici allusion au cas fréquent où la lecture d’une citation (en cours, dans une revue, sur le Net, etc.) devance voir remplace la lecture de l’œuvre complète. En ce sens, la citation est un hors d’œuvre, c’est-à-dire l’entrée, le seuil d’une œuvre en même temps qu’elle lui est extérieure. Nous ne traiterons pas ici des questions et des problèmes que cette réalité implique mais, si d’aventure vous désiriez aller plus avant dans ce sujet, nous vous recommandons l’article « Comment parler des livres que l’on n’a pas lu ? » publié précédemment dans Le Gazettarium et signé par Margot Delarue.

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Gérard Genette

Bien sûr, la citation, dans sa capacité à résonner comme une sentence et à faire argument d’autorité, est également un outil de rhétorique. Elle peut aussi relever d’une activité désintéressée et être un talisman, sorte de condensé/d’essence de ce qu’un auteur a produit et que certains lecteurs aiment collectionner gratuitement sans autre ambition que de les entasser dans leur calepin.

« Un beau vers, une phrase bienvenue, que j’ai retenus, c’est comme un objet d’art ou un tableau que j’aurais acheté : un sentiment, où entrent à la fois la vanité du propriétaire, l’amour-propre du connaisseur et le désir de faire partager mon admiration et mon plaisir, m’engage à les montrer, à en faire parade. » Valéry Larbaud, Sous l’invocation de saint Jérôme

Le sens de la citation ne dépend pas du contenu de celle-ci mais de celui qui l’investie. Elle est un vecteur d’intertextualité qui fait appel au lecteur en mettant en présence deux textes qui ne sont ni équivalents ni redondants. La citation est une correspondance qui relate et réfère à un autre texte et fait état d’un lien d’intimité entre deux textes. Il peut s’agir d’un rapport d’ordre esthétique et/ou d’un aveu/éclaircissement de l’intention du citateur. Le cas des épigraphes (souvent confondu avec l’exergue) illustre bien cette deuxième fonction. Un épigraphe est une courte citation en tête d’un livre, d’un chapitre, etc., qui en indique l’objet ou l’esprit. (L’exergue désigne en réalité l’espace réservé à l’épigraphe.) La citation indique le plus souvent les modalités du pacte de lecture, elle est à la fois la zone de transition entre le hors texte et le texte, et la zone de transaction entre l’auteur et le lecteur.

Les guillemets et l’italique relèvent-ils d’une convention d’écriture idéologiquement neutre ?

9782020050586Les guillemets n’ont pas toujours existé. On les attribue leur invention au XVIIe siècle à l’imprimeur Guillaume. Auparavant le nom propre de l’auteur en incise suffisait à remplir cette fonction. De nos jours, il serait honteux pour un auteur d’être prit en flagrant délit de plagiat en incorporant à son texte une citation sans la signaler comme telle. Pourtant, cet incident est, à certains égards, preuve d’une plus grande sincérité du « plagieur ». En effet, l’absence de guillemets signale que l’auteur a intériorisé un concept, et ce à tel point qu’il est possible qu’il ne se soit simplement pas aperçu qu’il citait un autre auteur. Nous rencontrons dans le cas présent les limites de l’intertextualité. Les guillemets, quant à eux, ne signifient pas nécessairement que la parole appartient à un autre mais qu’elle lui est donnée/accordée au sein même d’un autre texte. On ne cite pas (ou pas seulement) entre guillemets, dans un ouvrage, par souci de droits d’auteur ou de propriété intellectuelle. En réalité, l’auteur citant se décharge en partie ou en totalité du contenu de l’énoncé : en citant entre guillemets, l’auteur place l’énoncé à la fois en et hors-de son texte. Il y a donc ici atténuation et distanciation de l’auteur au propos tenu. Dans le cas où la paternité de la citation n’est pas clairement annoncé, les guillemets ont valeur de « on dit ».

« Je mets entre guillemets comme pour mettre, non tant en évidence, qu’en accusation – c’est un suspect. Ou bien je suppose que l’idée de l’emploi qu’en font tels ou tels. Je ne prends pas la responsabilité – du terme – etc. Guillemets = provisoire. » Paul Valéry, Cahiers

D’autre part, on peut distinguer la valeur tacite des guillemets de celle de l’italique. Par convention, on emploie les guillemets pour citer une partie d’œuvre (un chapitre, une chanson, un poème, etc.) et l’italique pour citer les titres d’œuvres complètes. Il en est tout autrement dans leur utilisation courante où ils finissent par s’opposer jusqu’à devenir antonymes. Ainsi, si les guillemets correspondent à un désistement, l’italique est une surenchère, une revendication de l’auteur qui souligne par ce moyen qu’il est plus présent dans cet énoncé quand dans n’importe quel autre. Les guillemets sont des pincettes avec lesquelles l’auteur saisit un « corps étranger » alors que l’italique signale un lexique intime, lequel pourrait d’ailleurs servir de repère dans une démarche de découpage citationnel.

Pour plus de détails sur les mystères de la citation vous pouvez vous reporter aux sources ci-dessous, cet article n’étant en aucun cas exhaustif. N’hésitez pas à partager avec l’équipe du Gazettarium vos perles de citations et ce qu’elles signifient pour vous !

Céleste Chevrier

Sources :
• « Le découpage citationnel comme fait d’écriture », Patrick Theriault, Poétique N°176, Seuil
La seconde main ou le travail de la citation, Antoine Compagnon
Seuils, Gérard Genette

L’Hypertexte : redéfinir l’identité du texte

Pratiques de la lecture : petits rappels historiques

readerLa littérature a une histoire. Elle suit des évolutions marquées par des périodes de ruptures, des courants, des mouvements, et des sensibilités. À la fois modelées et moulées dans la matière aussi malléable qu’instable de la culture. On n’oublie parfois que le contenu du texte n’est pas le seul à connaître des métamorphoses. Le texte n’est pas autonome, quoi qu’on ait tendance à l’oublier, il ne se produit ni manifeste sans outils et interventions humaines.

La lecture, qu’elle ait été ou soit encore collective, oralisée, solitaire et/ou silencieuse, a pris et prend encore de nombreuses formes en fonction de la manière dont l’information est présentée. Au IIe avant J.-C. le volumen est le principal support du texte. Il s’agit d’un rouleau en papyrus coûteux réservé aux élites. Ce support comporte d’autres inconvénients puisqu’un rouleau ne correspond pas nécessairement à un livre mais peut en contenir plusieurs, qu’il s’agisse de passages ou de leur intégralité. D’un point de vue pratique, lire consiste alors à prendre un rouleau dans la main droite et à le dérouler progressivement de la main gauche occasionnant alors une véritable contrainte physique : le lecteur ne peut ni prendre de notes ni confronter des extraits éloignés. La lecture se fait donc à voix haute et en groupe afin d’être éclairci.

Le codex le remplace au IIe siècle après J.-C. Moins onéreux et plus maniable, il permet au lecteur d’avoir une vision d’ensemble de l’ouvrage en passant rapidement d’un passage à un autre, ainsi que de prendre des notes. Son découpage est aussi plus précis. Les mots sont désormais séparés par des points mais il faudra encore attendre pour qu’ils commencent à l’être par des espaces.

Perceptions de l’objet textuel : de la linéarité à la fragmentation associative

C’est seulement au XVe siècle (avec l’invention de l’imprimerie) qu’on aboutit à une organisation hiérarchisée comprenant des chapitres et une table de matière. Le lecteur a dès lors la possibilité d’effectuer une lecture sélective et partielle en isolant des passages jugés plus remarquables que d’autres, ou en ne lisant que les passages rangés sous un titre suggérant un thème susceptible d’être intéressant. Grâce à Gutenberg, on acquiert la possibilité de produire rapidement, en grande quantité et à moindre coût des textes uniformisés. La lecture se fait encore à voix haute mais cette fois dans les effectifs réduits que constituent la famille ou les salons. Il ne s’agit plus vraiment d’expliciter un texte difficile à déchiffrer mais de répondre à l’empressement et la passion qu’a chacun de savoir ce qui est raconté.

papier-liseuseDes marges sont bientôt ajoutées aux livres imprimés, encourageant le lecteur à agir directement sur le texte pour se l’approprier, à le commenter pour développer une réflexion parallèle dont le livre n’est plus que le combustible. Les livres, autrefois très épais, sont peu à peu réalisés dans des formats transportables, engendrant un nouveau chamboulement des pratiques de lecture. On lit désormais seul sans forcément passer par l’oralisation. Nous sommes au XXe siècle, c’est l’avènement du format de poche.

Aujourd’hui, le papier n’est plus l’unique vecteur de la culture écrite. La structure hypertextuelle se présente comme une mosaïque mêlant textes, images fixes et documents audiovisuels. La lecture du XXIe siècle est interactive et fait du lecteur une sorte d’aventurier élaborant lui-même son parcours : il peut interrompre le fil de sa lecture en cliquant sur certains mots qui sont des portails vers d’autres blocs textuels pouvant s’enchâsser à l’infini. Le texte ainsi créé est doté d’une structure arborescente et non plus linéaire. L’œil pouvant opérer de multiples trajets, la lecture prend une forme associative, celle d’une synthèse personnelle au lecteur. On observe une mutation de la fonction de lecteur vers celle d’auteur, ou du moins de co-auteur, dont le phénomène des fan-fictions est l’illustration. La structure hypertextuelle réclame une écriture nouvelle et impose une lecture différente.

Hypertextualité : dangers d’un manque de codifications

Si le texte se présente sous la forme d’un réseau de possibilités de lecture non hiérarchisées, deux lecteurs pourront-ils affirmer qu’ils auront lu le même texte? D’un individu à l’autre la signification et la valeur données au texte peuvent être très différentes et indépendantes d’une erreur d’interprétation.

Cette apparente liberté ne fait pourtant pas l’unanimité chez les lecteurs mal préparés à cette surabondance de bifurcations possibles à l’intérieur d’un texte. Au classement codifié et bien organisé du livre papier succède un réseau articulé d’informations dont la hiérarchisation est parfois floue. Les liens hypertextes mènent à des sources d’informations dont l’auteur n’est pas nécessairement le même que celui du document « tronc ». Occasionnellement, l’hypertexte peut même renvoyer à un bloc plus dense que celui que nous étions disposés à lire. Le lecteur va donc de surprises en surprises et peut alors se sentir écrasé par la masse des informations qu’il reçoit et avoir l’impression qu’il n’arrivera jamais au bout de cet enchevêtrement de renvois et de mises en abîme.

liseuse-vs-livre-tradLes supports numériques et les nouvelles possibilités qu’ils offrent ont été peu et/ou mal exploités jusqu’à aujourd’hui. Le schéma auquel répond ou devrait répondre le texte numérique semble flou pour les lecteurs et les éditeurs, à tel point qu’une politique du tout ou rien se met en place. D’un côté, nous trouvons des textes numériques répondant exactement aux mêmes codes que le texte papier qui n’offrent d’autre avantage qu’un gain de place sur vos étagères : bien insuffisant pour les lecteurs attachés à l’objet livre, à la texture de la couverture et au sentiment d’avancement qu’engendre le déplacement du marque page. De l’autre, nous sommes confrontés à des textes dépourvus de codification et à l’intérieur desquels le lecteur se perd.

Pourtant de nombreux efforts ont été faits en matière de confort de lecture dans le domaine du numérique. Il semble néanmoins que ce support surpasse un contenu incapable de s’adapter et de jouer de ces nouvelles possibilités. En effet, les liseuses abondent en applications diverses (rétro éclairage ajustable, recherche de champs lexicaux, surlignage, dictionnaire intégré, estimation de votre vitesse de lecture, etc.) imaginées pour rendre l’expérience de lecture plus confortable, fluide et dynamique à la fois, mais qui ne sont pas ou peu mises en valeur par les textes proposés. Cela revient, pour ainsi dire, à regarder un film muet en noir est blanc sur un écran 3D avec home-cinéma.

La diversité des supports de texte engendre de nouvelles problématiques. Quels supports pour quels types d’informations, visant quels types de publics ? L’illusion du numérique consiste à interpréter cette révolution comme l’avènement de la bibliothèque virtuelle universelle, disponible partout et pour tous. On remarque cependant que la complication de la lecture qu’engendre ce nouveau support est également une nouvelle barrière. Le livre numérique ne peut pas se contenter d’être une reproduction du livre papier sur un écran. Pour intéresser et séduire il doit répondre à des attentes et offrir des expériences de lectures réellement innovantes.

Céleste Chevrier

Sources :
http://classes.bnf.fr/dossisup/supports/index16.htm
https://www.unige.ch/lettres/framo/enseignements/methodes/hlecture/hlintegr.html

La Grande course de Flanagan, de Tom McNab

L’année débute avec son lot de bonnes résolutions. En première place du top, l’éternelle résolution post-fêtes à retrouver la ligne avant l’été. Combien d’entre-nous ont repris le chemin de la salle de sport et rechaussé ses vieilles baskets ? Combien resterons fidèles à cette courageuse décision ? Bien peu, hélas… Mais pour ceux qui auraient simplement besoin d’un petit regain de motivation, pour ceux qui préfèrent les marathons littéraires à la course à pieds, voici votre chance : 630 pages (édition J’AI LU) à parcourir, un voyage de 5 063 km à travers les États-Unis des années 1929. Cadence rythmée exigée.

Un voyage de 5 0063 km à travers les États-Unis des années 1929

course5 063km en trois mois, à raison de 80 km par jour, de Los Angeles à New-York, c’est le défi fou lancé par Charles C. Flanagan, sorte d’homme d’affaire opportuniste et audacieux. Plus de 2000 participants venus des quatre coins de la planète se réunissent sur la ligne de départ. Des hommes, de 17 à 70 ans, expérimentés ou débutants, issus pour la plupart des classes sociales les plus basses, tentent leur chance dans l’espoir de repartir avec la centaine de milliers de dollars promis à l’arrivée. Pour beaucoup cette course est leur unique et dernière chance de survivre à cette période de crise. Des hommes, mais aussi des femmes (cent vingt et une pour être précis) qui devront souffrir des remarques sexistes des organisateurs, des participants et des journalistes. Des athlètes pleins de rêves donc, qui croient s’affronter les uns les autres avant de recevoir, étapes après étapes, de grandes leçons sur le sport qui leur apprendront que chacun n’est mis en compétition qu’avec deux choses : soi-même et la nature qui freinera souvent leur avancée à travers les États-Unis.

600 pages pour parlez de pauvres gars en train de courir, n’est-ce pas un peu trop ?

Un peu long et répétitif ? Queneni ! Tom McNab a signé avec la publication de ce livre celle d’un véritable best-seller traduit en une quinzaine de langues. Cette course retrace les destins croisés des participants. Leurs luttes, leurs doutes sont ponctués d’aventures aux tonalités burlesques. Dès le départ de la course, le scepticisme des journalistes est manifeste, notamment celui d’un certain Carl Liebnitz qui doute très sérieusement des « aptitudes [de Flanagan] à mener une entreprise aussi complexe » qu’il décrit comme un assemblage « hétéroclite » comprenant « certains des meilleurs coureurs de fond du monde, […] un fakir hindou, seize aveugles, trois manchots, vingt grands-pères, [ainsi que ] soixante et un végétariens ». Un scepticisme partagé par les scientifiques peu convaincus à l’idée que des hommes, qui plus est des hommes pauvres et sous alimentés, puissent parcourir une si grande distance. Cette course manque de crédit aux yeux des individus « sérieux » en raison de la mise en scène quelque peu douteuse de Flanagan qui cru bon de joindre à ses coureurs un cirque composé de « Mme La Zonga, de Fritz l’âne parlant, d’une équipe de base-ball composée de chimpanzés » ainsi qu’un groupe de nains montés sur des poneys…

De magouilles en rebondissement, un scénario hollywoodien

marathonEnfin, si Flanagan respire la magouille (un parcours personnel des plus intrigants, une affection particulière pour les jeux d’argent et le whisky) il ne représente pas la plus grande figure de la corruption présente dans l’ouvrage. Puis, non contents de voir leur route mue en véritable parcours du combattant due à l’intervention de personnalités haut placées et bien décidées à faire arrêter la course, les athlètes devront composer avec la présence du FBI et du truand Al Capone sur leur talons.

Pourtant, en dépit de l’ambiance de foire de cette fabuleuse ménagerie, ne doutez pas de trouver dans ces pages les plus beaux témoignages d’esprit sportif ainsi que de grandes histoires d’amitié. Ce livre est, malgré sa longueur qui pourrait essouffler les meilleurs lecteurs, une véritable bouffée d’air frais, une ode à l’espoir, à l’effort, à l’humilité et à l’entraide. Des valeurs qui, par les temps que nous traversons méritent d’être soulignées. C’est donc avec un sens du rythme digne du film Gatsby le Magnifique que l’écrivain Tom McNab nous propulse à travers l’espace et le temps pour nous guider sur le tortueux parcours qui pour des raisons profondes nous poussent, non à lire, à avaler les pages comme d’autres qui courent et avalent les kilomètres.

Céleste Chevrier

Les luttes des putes : rencontre avec Thierry Schaffauser

les-luttes-des-putes1Il ne s’agit pas d’un livre gratuitement provocateur. Il ne s’agit pas d’un sulfureux et émouvant témoignage de prostitué. Les Luttes des Putes est une proposition de réflexion sur un sujet finalement méconnu dont les médias donnent souvent une image très limitée et réductrice, abordant rarement les bonnes questions, et les vrais sujets à débattre. Thierry Shaffauser propose une approche historique de la prostitution. S’appuyant à la fois sur des thèses reconnues et sur des articles de presse, il révèle des problématiques et des enjeux jusque là ignorés ainsi que des alternatives à la répression et à la criminalisation de cette activité, et dévoile la réalité de ce qu’il considère comme un travail. L’auteur n’hésite pas à se présenter comme « pédé, drogué, travailleur du sexe et membre fondateur du STRASS (Syndicat du travail sexuel) ». À ceux qui l’accusent de faire ainsi acte de provocation, il répond que cette description est une manière de s’approprier et de détourner le sens d’expressions perçues comme des insultes qui, selon lui, n’en sont pas.

Une lutte féministe

Thierry Shaffauser fait, entre autres, référence à l’anthropologue Paola Tabet qui définit le « continuum des échanges économico-sexuels » comme :

« ensemble des relations sexuelles entre hommes et femmes impliquant une transaction économique. Transactions dans lesquelles ce sont les femmes qui fournissent des services et les hommes qui donnent, de façon plus ou moins explicite, une compensation (qui va du nom au statut social, au prestige, aux cadeaux et à l’argent). Nous avons ainsi un ensemble de rapports allant du mariage à la prostitution. »

Présent à la librairie lyonnaise Terre des Livres (7e arr.) ce samedi 29 Novembre, l’auteur a pu répondre à nos questions. Nous lui avons demandé si cette définition n’enfermait pas la femme dans la stigmatisation bien connue de la femme intéressée : celle qui ne saurait entretenir de relation avec la gent masculine que dans le but d’obtenir des avantages, niant ainsi toute autonomie. Se considérant comme très impliqué dans cette cause, qu’il juge très féministe, Thierry Shaffauseur s’est habilement défendu. En reprenant cette définition, il ne veut « pas dire que les femmes sont vénales, mais que [ce sont] les hommes [qui] s’approprient leur sexualité ». Il estime en effet que :

Terre des livres« en luttant contre la prostitution, on veut maintenir le mythe de la gratuité dans l’économie sexuelle du patriarcat. […] Il s’agit de constater que ce qu’on reproche aux putes et aux clients de faire ouvertement, plein d’autres personnes le font […] avec d’autres codes sociaux. »

Le propos de l’auteur n’est pas de dire que les femmes sont « toutes des putes », mais plutôt que les femmes mariées, au même titre que les autres femmes, subissent une forme de pression sexuelle qui va au-delà du harcèlement sexuel sur leur lieu de travail. Il explique que dès la Grèce Antique, les femmes se sont vues octroyées le devoir de care (comprenez « devoir de prendre soin ») qui se traduit par l’entretien du foyer familial, le soin apporté aux enfants et à l’époux. Or ces activités auparavant considérées comme naturelles sont désormais reconnues comme un travail et non comme des gestes « allant de soi ». La volonté de Thierry Shaffauseur est de réunir les femmes en montrant l’infondé de l’opposition femmes mariées/femmes prostituées de sorte à ce qu’elles s’unissent en remettant une nouvelle fois en cause le statut de la femme dans la société. Pour lui une femme n’a pas à tenir un rôle préétabli :

« Eva Pendleton exprime ce que beaucoup de travailleuses du sexe hétérosexuelles peuvent ressentir en comparant leur travail sexuel rémunéré au travail sexuel de care non rémunéré qu’on attend d’elles dans les rapports hétérosexuels. […] Parce qu’à présent qu’elle se fait payer pour performer l’hétérosexualité, c’est-à-dire, jouer le rôle de la disponibilité sexuelle et de la réceptivité féminine, elle est moins désireuse de jouer ce rôle gratuitement. […] C’est l’institution de l’hétérosexualité obligatoire, dans laquelle les femmes doivent poliment tolérer et répondre aux avances sexuelles masculines, qu’elle refuse. […] Affirmer le sexe comme travail permet également de dévoiler le genre comme travail sur soi. Nous devons sans cesse performer une identité de genre de façon consciente ou inconsciemment intégrée. »

Les réalités de la prostitution

À travers son livre, l’auteur tente de dé-stigmatiser et de démystifier les prostituées. Les travailleuses du sexe ne sont ni des objets ni des victimes malheureuses, ni des inconscientes aliénées. Elles prennent une part active à leur situation et sont des personnes conscientes et sexuellement responsables contrairement à ce qu’implique le projet de loi de pénalisation des clients par sa vocation à protéger les travailleuses/travailleurs sexuel(le)s comme si elles/ils étaient d’éternel(le)s mineur(e)s. Thierry Shaffauseur nous met en garde contre les amalgames et les fausses images propagées par les médias :

« En France, les victimes de la traite et de proxénétisme sont vraisemblablement amalgamées. Ce sont pourtant deux infractions bien différentes puisque le proxénétisme n’inclut pas seulement le travail forcé, mais aussi l’aide à la prostitution, appelée également  « proxénétisme de soutien », et que sont pénalisés aussi ceux qui aident ou profitent de la prostitution sans employer aucune forme de contrainte, ni abuser d’une quelconque situation de vulnérabilité (gardes du corps, web designer [ayant réalisé un site pour une escort girl], bailleurs) ainsi que ceux qui côtoient les travailleurs(ses) du sexe, y compris les membres de leur famille à charge. »

Il explique comment les chiffres du « proxénétisme » sont gonflés. Une travailleuse du sexe présente lors de la rencontre me confiait également que :

« Ces mesures pénalisent la solidarité, et pas l’exploitation. Il est difficile de trouver quelqu’un qui accepte de louer son appartement alors que vous n’avez pas de fiche de paye. En les accusant de proxénétisme, l’Etat leur fait peur, et nous on se retrouve à la rue. C’est comme ça qu’ils pensent rétablir l’ordre ? Même lorsqu’une pute prête son camion à une autre pute, c’est considéré comme du proxénétisme ».

On voit bien que le « proxénétisme » demande à être définit plus clairement, et que sa définition juridique ne correspond plus à sa signification dans le sens commun.

Une lutte syndicale contre l’oppression et la fausse morale

gouverner sexualitéThierry Schaffauseur récuse aussi les accusations qui visent à faire croire que les prostituées sont un vecteur de maladies vénériennes, démontrant qu’en tant que professionnelles du sexe elles sont plus conscientes que quiconque des risques et des mesures à prendre. Il demande que les médias cessent d’entretenir une crainte et une haine irrationnelle des prostituées qui sont avant tout des êtres humains. Ce livre interroge la morale et les bonnes mœurs. Il nous incite à nous poser les bonnes questions. En effet, « vendre son corps » serait immoral. Pourtant, on sait bien que tout travailleur vend « une force de travail ». Un maçon n’abîme t-il pas ses mains en travaillant ? Comment cet argument peut-il encore paraître crédible à l’heure où l’on invite les jeunes à « savoir se vendre à leur employeur » ? Un salarié, plus que son corps, vend également ses idées parfois en sacrifiant ses propres principes. Qui, du sexe ou de l’esprit, de votre cerveau ou de votre sexe, est le plus intime ? Il semblerait pourtant que prostituer son âme pose moins de problèmes que de vendre son corps. Que fait-on du principe de « libre disposition du corps » qui a permis la légalisation de l’IVG ? Voici les questions que l’on se pose après avoir parcouru les quelques 220 pages de Luttes des Putes.

Expliquant qu’ils se considèrent comme de « petits artisans », les travailleurs(ses) du sexe expliquent que leur activité est un travail qui nécessite un savoir-faire et qu’il ne suffit pas juste « d’ouvrir les jambes ». On les appelle aussi très justement les « psys de trottoir ». Comment les accuser alors de troubler l’ordre public puisque, en un sens, elles participent à son maintient en donnant accès à ce qu’elles considèrent comme des soins à des individus qui en manquent ou qui n’y ont simplement pas accès ? De fait, ils demandent à accéder au statut de travailleurs(ses), d’auto-entrepreneurs(ses) et de bénéficier ainsi des mêmes droits et des mêmes devoirs que les autres travailleurs(ses).

Céleste Chevrier

N.B. Ceci n’est qu’un résumé des nombreux thèmes abordés dans ce livre. La liste n’est en aucun cas exhaustive et ne suit pas l’organisation linéaire du texte imprimé. Par ailleurs, cet article n’a pas pour ambition de choquer mais de relancer le débat sur une question qui n’est pas seulement le problème d’une minorité, mais bien un cas de lutte féministe.