Jacques Réda, les éclats du bonheur obscur

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Trois recueils différents paraissent successivement dès 1968 : Amen tout d’abord, puis Récitatif en 1970 et enfin La Tourne en 1975. Réunis, les poèmes ne peuvent se lire qu’au hasard. Un titre, un vers, d’autres vers, un poème entier parfois. La lecture ne peut qu’être libre, associant les fragments d’images aux morceaux de mots. Le lecteur ne peut que s’oublier pleinement dans cette liberté, corps et âmes entièrement happés dans un collage d’instants de vie pris sur le vif. Ivre de sensations rendues exquises par le rythme, il n’est plus lui-même, impossible. Comment l’être alors qu’il devient le captif d’une vie (la poésie ) qu’il poursuit et toujours lui échappe ?

Existence précaire

photo-reda-1-1La vie ne tient qu’à un fil. Sur ce fil se trame le récit de l’existence. L’existence n’est qu’un récit. Un récit sur la vie mais plutôt un récit sur la mort. Les vivants, c’est-à-dire les poètes peut-être, ne font toujours que le récit des morts et donc le récit de leur propre mort. Elle est le point de départ et d’origine. Elle ouvre le recueil, elle prend place. Mort d’un poète est à la fois un hommage à Henri Sylvestre, un hommage aux autres poètes, ceux qui sont « obsédés par la mort aujourd’hui », un hommage aussi au seul et unique poète. Qui est-il ? Personne en particulier, finalement. Une ombre, un solitaire tout au plus. Celui qui se tient seul dans une posture où « jamais nul soutien, nul appel ne lui vint ». Celui qui « travaillait sous la menace d’une primitive massue ». La mort, pour ainsi dire, donne vie à la langue, au langage poétique. Et ces vers : « Ainsi meurs fut le sens brutal de la langue étrangère / Qu’il traduisit tant bien que mal dans le goût de l’époque, / Rêvant parfois d’un dieu lettré, par égard pour / agonie, / Établirait son nom dans l’immortalité des livres. » Ainsi soit-il. Amen, donc. La mort n’est donc que le prétexte d’écriture, écriture qui offre la connaissance, « À savoir qu’il devait mourir de la même mort que les / mots, les astres et les monstres. » Elle est l’événement qui ramène l’équilibre parmi « Les vivants » puis les « rebelles » et les « frontaliers », figures poétiques des poèmes individuels, vivants. Vivants mais inconnus, ces figures anonymes ne sont jamais seulement que « ceux d’entre nous qui ont le goût de l’éternel », c’est-à-dire ceux qui éprouvent la possibilité précieuse de savourer les instants fugaces trop vite passés, ceux qui n’oublient pas en les faisant revivre infiniment, ceux qui savent jouir de l’existence précaire.

Le bonheur est obscurci par le fourmillement des détails : un lieu, une odeur, un objet, un bruit, une atmosphère, une lumière, un moment indéfini, une trace de souvenir, un corps pleurant, une violence tue, un sourire étrange, une foule, une porte, un silence, un sentiment, une couleur, un animal ; l’enfance, la mort, la nuit, le ciel, le jour, le sable, l’âme, l’ombre, l’habitante, le criminel, le soleil. Il y en a encore. Les poèmes éclatent, s’éclatent les uns les autres dans le même désir de poursuivre le manque de bonheur qui assoiffe et force à dire douloureusement, à dire juste ce manque : ces éclats du bonheur obscur.

Chant et silence : la rupture de la lecture

Écrire. Écrire la poésie. Lire la poésie. On oublie cette distinction et l’on dit trop souvent écrire de la poésie, lire de la poésie. Or, ramener la poésie à la banalité c’est lui refuser la singularité de devenir chant. Le chant, ou le lyrisme si l’on veut, opère une métamorphose fabuleuse de la voix. Les détails, les morceaux, les fragments de tout et de rien subissent également une métamorphose dans cette mise en voix. Cette mise en voix qu’est la poésie est le seul mouvement qui peut embrasser la vie commune et la vie individuelle dans un même chant. Un chant d’images évoquées et révolues, un chant d’images imaginaires « apparaissantes » et « disparaissantes ».

bris de verreSi la poésie de Jacques Réda est un chant d’images précises et floues, le lecteur n’écoute alors que le rythme de la poésie. On entend une chose, puis une autre, encore une autre et ainsi de suite. L’écoute est linéaire, calme, presque sans surprise. L’écoute de ces détails successifs est rassurante par le changement qu’il opère, une chose après l’autre, une chose remplace et fait oublier la chose précédente. Écouter la poésie c’est oublier pour se concentrer uniquement sur le moment présent, c’est isoler ce moment des autres, le désolidariser du temps. La tension est extrême, on est sur le qui-vive face aux changements incessants, au mouvement perpétuel. Pourtant, il est possible et nécessaire de s’arrêter aussi, de ne plus écouter la poésie, de refuser le chant envahissant, de ne pas céder aux sirènes agréables, aux appels séducteurs : c’est la vie, c’est le bonheur ! Le silence n’est jamais total, jamais pur. Il s’agit seulement de faire rupture, de créer la rupture dans le chant. Comment faire ? Apprendre à lire et à écouter le désordre. Mais comment faire ? Peut-on savoir lire et écouter la poésie ? Les questions importent plus que les réponses. Lire la poésie de Réda serait refuser de la lire par habitude, par interprétation en sollicitant l’intelligence, l’idée de l’intelligence, le mental qui veut tout classer, ordonner, rechercher, creuser, assembler, structurer, donner sens. Lire la poésie de Réda c’est aussi choisir de ne pas la lire, de sauter certains mots, certains passages, des poèmes entiers, c’est choisir d’y revenir, regarder plutôt que lire.

Écrire sur la poésie de Réda c’est choisir quoi dire de l’expérience de lecture qui ne peut être qu’intime et personnelle. Écrire c’est inviter, faire vivre autre chose que le texte lu. Écrire ici, c’est donner une clé, une entrée non pas pour comprendre la poésie de Réda, – choix essentiel qui permet peut-être d’éviter le risque de ne lire que l’article plutôt que la poésie même – mais pour donner un sens (et non pas du sens) à sa poésie. Un sixième sens, le plaisir simplement.

Anh-Minh Le Moigne

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