Écrire la simplicité et le tragique de l’existence

44_Anh-Minh_La fille de l'ascenseurLa littérature chinoise contemporaine est facilement accessible. Le recueil de nouvelles de Ye Mang, auteur à succès en Chine, nous ouvre les portes d’une société où les individus sont confrontés aux mêmes tourments, aux mêmes questionnements : pourquoi vivons-nous ainsi ? L’avenir sera-t-il différent d’aujourd’hui, sera-t-il meilleur ? Les trois nouvelles du recueil La Fille de l’ascenseur sont marquantes par leur simplicité. Trois nouvelles différentes, trois moments de la vie de personnes ordinaires. Trop ordinaires. La première nouvelle narre les déboires d’une pauvre femme trompée par son mari ; la seconde nouvelle nous fait suivre la journée harassante d’une mère qui travaille dans une usine, chargée de l’étiquetage des boîtes de conserves ; la dernière nouvelle nous fait intervenir dans la routine quotidienne de jeunes écoliers chinois. Une simplicité des faits appréciable, pour une œuvre qui ne peut être seulement qualifiée de « réaliste » ou même de « satire de la société », étiquettes faciles qui restreignent la visée et la force d’une œuvre.

La Liftière

Le récit de cette femme dont le quotidien s’écroule au moment où elle apprend que son mari la trompe, ce n’est pas un scénario bien original de nos jours… S’agissant d’une nouvelle, on s’attend à un dénouement aussi soudain, cruel et violent que ceux des nouvelles de Yu Hua (Un monde évanoui) où la mort plane sur chacun, angoissante et oppressante. On s’attendrait donc à ce qu’elle reprenne les rennes de sa vie, couteau en main, pour venir ensuite assassiner un mari coupable en plein ébat avec son amante. Puis qu’elle refasse sa vie, après avoir disparu dans la nature, ni vu ni connu. Curieusement, le dénouement est plus surprenant. La mort survient, inattendue, implacable et injuste. Cette soudaineté déroutante nous laisse amers, presque dégoûtés. La mort est un événement indescriptible, banal, personne ne s’en étonne. Elle fait partie du quotidien, de la routine des jours qui passent défilant toujours de la même manière. Elle n’émeut personne, on s’en retourne à ses activités, à son morne quotidien, et on attend son heure sans profiter du fait d’être en vie. La fin est d’autant plus cruelle et pessimiste qu’elle pointe l’indifférence des hommes qui peuvent fréquenter tous les jours les mêmes personnes, leur parler, mais ne pas se souvenir de leur nom, ni même de leur existence une fois mort.

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C’est le récit de cette invisible qui nous est conté. Invisible physiquement, par sa maigreur. Invisible, parce qu’elle est une femme trompée, humiliée par le fait qu’elle s’occupe elle-même de monter l’ascenseur dans lequel se trouve sa rivale. Le plus triste est que devant la misère de son quotidien, elle n’éprouve même pas la force ni même le courage de retrouver sa dignité. Elle ne peut donner d’enfants à son mari qui ne l’aime pas, n’éprouvant au mieux, que pitié à son égard. Un mari qui se charge de la défendre contre les insultes de sa maîtresse parce qu’elle n’est pas capable de le faire elle-même. Pourtant, ce n’est pas la pitié ou l’agacement qui nous étreint à la lecture. Elle n’a pas d’autre choix, et ne peut vivre sa vie autrement. Elle est dans une impasse, et ne peut changer son quotidien, car son destin semble tout tracé. Elle s’englue toujours plus dans la misère, une misère d’autant plus cruelle qu’elle en est parfaitement consciente, lucide. Son quotidien s’organise et se rythme autour de l’organisation de son même repas, un peu de riz bouilli. Mais quel moment magnifique lorsqu’elle part à la recherche de son cousin, pour se venger, lui faire payer. On respire, peut-être son destin va-t-il changer finalement…

Tout s’écroule lorsqu’il lui demande de le pardonner. Devant tant de gentillesse, d’attention, elle comprend finalement que certains sont faits pour être heureux, mais qu’elle n’aura pas cette chance dans cette vie. « Les choses les plus étranges arrivent souvent par hasard. » Le ton pessimiste de cette nouvelle a le pouvoir de nous faire réfléchir sur la banalité d’une vie, marquée par tant de souffrances étouffées qu’elles nous rongent, nous usent et nous épuisent ; et sans que l’on comprenne pourquoi ni comment, tout se finit soudainement. On ne s’est rendu compte de rien, le temps passe si vite, qu’il est déjà trop tard pour changer. Ce n’est pas tant la vie de cette femme malheureuse qui nous bouleverse que l’absurdité d’un monde où parfois, le choix, les opportunités sont inexistantes. Il est étonnant de voir jusqu’à quel point, malgré nos efforts, on est privé de ces petits moments de joie qui rendent la vie plus douce et supportable.

Une journée harassante

44_Anh-Minh_ecriture_chinoise_grLe récit le plus court du recueil développe une brièveté paradoxale et nous détaille les actions quotidiennes et mécaniques d’une mère de famille qui en vient à régler son quotidien sur la cadence de son travail à l’usine. Du réveil à la préparation minutée du petit déjeuner, jusqu’au coucher, rien ne nous est épargné. Le rythme lent rend la lecture un peu pénible, parfois ennuyeuse. Cet ennui est nécessaire. Nous aussi nous éprouvons la pénibilité d’une routine aliénante : « C’est tous les jours la même chose. » « Ainsi s’achève une journée de travail pareille à toutes les autres. » Seulement, jamais l’angoisse ne vient étreindre douloureusement le cœur de cette femme, parce qu’elle ne connaît pas autre chose que les trajets harassants dans des bus surchargés, les plaisanteries grivoises de ses collègues, les repas frugaux. Elle ne peut laisser libre court à des états d’âme plus profonds mais l’on sent aussi qu’une routine parfaitement équilibrée et mécanique permet d’oublier cette lassitude indescriptible. L’auteur pointe très subtilement cet état d’inertie, sans sombrer dans la satire féroce, ni dans le pathos révolté. Un jour leur fille Lili leur demande « comment s’écrit le caractère fatigué, s’il te plaît ? Ba Xiukun aurait voulu le lui apprendre sans avoir à quitter sa chambre, mais comme la composition de ce caractère était trop complexe pour lui expliquer en quelque mots, elle dut aller la rejoindre pour le lui tracer de sa main. Elle trouva alors Lili en train de travailler à une rédaction ayant pour sujet :  « Une journée avec nous ». Elle avait laissé trois blancs dans sa dernière phrase où elle disait : « Mon père est très…Ma mère est très…, et je suis très… ». »

Un extrait des plus éloquents. Le blanc nous laisse deviner que le caractère chinois fatigué, par la complexité de sa réalisation, ne peut signifier entièrement le ressenti, l’émotion exacte. « Fatigué », terme assez simple qui peut être utilisé n’importe quand, pour dire n’importe quoi, est incapable d’exprimer le sentiment de personnes qui tentent seulement de faire taire leurs états d’âme en se laissant porter par une vie morne, répétitive et futile.

L’Initiation

44_Anh-Minh_chineOù nous suivons les journées de jeunes écoliers chinois, leurs difficultés d’insertion. Le rejet qu’ils subissent sont l’œuvre de leur jeune institutrice. Dynamique et particulièrement dévouée à son travail, elle ne peut s’empêcher d’avoir des préférés, ceux évidemment qui ont la chance d’avoir des parents ayant une situation sociale élevée. Les enfants de ceux-ci ne paieront pas les frais de cantines, ne seront pas humiliés gratuitement devant leurs petits camarades. Et les parents dans tout ça ? Deux attitudes : la soumission ou la révolte. On ne peut aller contre l’ordre établi, l’école est une institution toute puissante. D’ailleurs, le rejet de certains élèves par la maîtresse passe inaperçu. Très habilement, elle manipule les élèves et leur fait perdre toute conscience du bien et du mal. Elle dicte ses propres règles, fait ce qu’il lui plaît. Le sentiment de vertige s’empare de nous, lorsque les parents s’effacent, perdent leur bon sens. Il n’est pas bon de se révolter contre l’école sous risque d’opprobre sociale. C’est ce que le vieux fou, répétant sans cesse les paroles inquiétantes « Il faut sauver les enfants. Il faut sauver les enfants. », apprendra à ses dépends en le payant de sa vie. Non, il n’est pas bon de se rebeller, il est plus facile et plus agréable de rester tranquille pour le bien de tous. Mais vous savez ce qu’on dit sur les fous…

« Je lui ai donné un coup de pied, qu’y a-t-il de mal à cela ? Je ne te cache pas que je meurs d’envie de lui régler son compte ! C’est un voyou ce type, la preuve, il a le culot de se promener les fesses à l’air ! En plus c’est un vrai réactionnaire avec ses « Sauvons les enfants ! » comme si vous étiez en train de vous noyer ! » Tout est parfait dans le meilleur des mondes.

La force de l’écrivain réside dans l’absence de moralisation. Il se contente de peindre des faits, qui surprennent par la douce violence qui imprègne les récits. Douce et cruelle parce qu’elle semble, latente, presque étouffée et inaperçue, mais d’autant plus oppressante qu’elle menace d’éclater à tout moment et de tout détruire sur son passage. L’inertie qui touche ces êtres est déroutante, ils ne sont ni aveugles ni insensibles, mais ils sont empêchés par une force qui les aliène et les contraints : la société. Rivalités, représentations sociales… Personne ne peut en échapper et aucune justice, fictive ou même divine, ne peut sauver ces laissés-pour-compte.

Cette société où l’homme est exploité par son semblable paraît parfois enfantine. La bêtise, la naïveté, l’envie semblent être les seuls et derniers remparts pour se protéger d’une existence tragique. Le bien et le mal, l’esprit critique, sont totalement annihilés. Finalement, c’est cette « banalité du mal » qui les conduit à leur propre échec. Mais il faut bien vivre. Comment continuer à vivre ? Peut-on vivre ainsi ? Cette question fondamentale et naturelle. Ils l’ont oublié. En perdant cette capacité à s’interroger, c’est bien l’humanité, ce qui fait de nous des êtres humains, qui est ainsi remis en question. La fille de l’ascenseur : vivre c’est perdre le sentiment que l’on a de sa propre existence, de sa propre condition humaine.

Anh-Minh Le Moigne

Saveurs orientales d’une littérature de goût : Vie et passion d’un gastronome chinois

gastronomieChine, 1958 : le Grand Bond en avant. Politique économique lancée par Mao Zedong pour stimuler la production en un temps record. Elle fit place à trois années de famine, de 1859 à 1861 : les Années noires du communisme. Zhu Ziye souffre. Bourgeois gourmet qui vit pour « se nourrir de saveurs », le voilà affamé. Gao Xiaoting souffre. Sa femme est malade, sa famille meurt de faim. Pour leur secours : une charrette de citrouilles. Nous sommes au cœur du livre et c’est la première fois que Gao Xiaoting et Zhu Ziye se parlent d’égal à égal. Ennemis divisés par la nourriture, les voilà réunis par elle. Lu Wenfu trouve les mots pour le dire, car la littérature ne peut ignorer un sujet aussi universel que… la bouffe !

Un service pour deux

Tout le roman est construit sur un parallèle entre deux personnages : Zhu Ziye et Gao Xiaoting. Zhu Ziye, bourgeois rentier, est un fin gourmet dont la principale et substantielle activité est de manger. Gao Xiaoting, jeune intellectuel communiste, déteste la nourriture. Il y voit le symbole des inégalités sociales : des riches qui s’empiffrent dans des restaurants à la porte desquels le peuple meurt de faim. Mais il y voit aussi le symbole d’un bourgeois qui s’engraisse sans jamais travailler, et à qui il ne peut rien reprocher puisquil détient son toit. Il y voit Zhu Ziye.

gastZhu Ziye et la gastronomie. Deux angoisses qui vont hanter la vie de Gao Xiaoting, le narrateur de cette histoire. Plus il veut fuir la nourriture, plus elle le rattrape, et derrière elle Zhu Ziye n’est pas loin… C’est ainsi qu’il finit, comble de l’horreur, par devenir le patron d’un restaurant !

Toutefois le service de Lu Wenfu est plus sophistiqué que l’obsédant va et vient des mets d’un bar à sushi. Les personnages, chacun poussés dans leurs retranchements, évoluent. Passée sa haine, Gao Xiaoting se voit bien obligé d’apprécier la nourriture à sa juste valeur. Éternel consommateur, Zhu Ziye finit par déployer des ambitions plus productives. La gastronomie divise ces deux hommes comme elle marque la diversité des saveurs qui font l’orgueil de la France et de la Chine. Mais pour l’une comme pour l’autre, elle est un témoin de l’Histoire et de la liberté.

Être libre pour manger ou manger pour être libre ?

La gastronomie frétille sans cesse entre héritage et modernité. Elle est porteuse d’une histoire, et sensible aux bouillons qui agitent la société chinoise au XXe siècle. Toutefois, le goût n’est pas affaire de politique ! C’est ainsi que Ding la Grosse Tête rappelle à Gao Xiaoting que « par un phénomène physiologique bien étrange, il se trouve que le goût est exactement le même chez les bourgeois et chez les prolétaires » !

La nourriture est chose du corps. Elle répond aux instincts plus qu’aux lois. Quoi de plus naturel que de vouloir manger mieux quand on en a la possibilité ? Qui ne croquerait pas la baie juteuse portée par le buisson qui se trouve devant lui ? Mais plus qu’instinct, elle est le catalyseur de notre vie sociale, les sentiments s’y dessinent comme les parts d’un gâteau. Gao Xiaoting s’en trouve bien surpris d’ailleurs ! Le voilà bien pressé de servir un bon repas à son vieil ami quand celui-ci lui rend visite. Et pourquoi donc ? Le narrateur l’explique lui-même : « J’agissais par plaisir, tout simplement ; un plaisir mêlé de respect et d’amitié. » Nul besoin d’en réduire le prix pour faire de la nourriture le symbole du partage. Chacun doit pouvoir être libre de manger, mais aussi libre de manger bien s’il le peut. On observe ainsi dans l’œuvre de Lu Wenfu un inévitable retour à la cuisine traditionnelle dans la petite ville de Suzhou.

L’histoire sur un plateau

gastr 2Pour les amateurs de pensées liquoreuses, nous recommandons l’« Avant-goût » de Françoise Sabban (mais plutôt en digestif). De ce vin fort intéressant, nous reprenons cette séduisante et savoureuse formule : « la véritable héroïne du récit : la gastronomie ». À chaque période son service et à chaque événement son plat. Des nouilles de « première cuisson » de l’ancienne société, au chocolat capitaliste, en passant par la viande sautée au choux bon marché du communisme, chaque chapitre nous présente la saveur du moment. C’est avec raffinement que Lu Wenfu sert ces mets. À la discrétion du lecteur de les retrouver, glissés entre les phrases. Loin des ragoûts rabelaisiens, l’humour connaît un assaisonnement tout aussi délicat, dans ce petit livre riche de références exotiques.

« Quarante années de vie chinoise autour de la table », certes ! Mais le récit est court et l’expression digeste. Une sobriété qui n’est pas sans rappeler celle de Gao Xiaoting. Fin gourmet, il goûte le sel des hommes et des situations avec une grande lucidité. Finalement c’est bien lui, le vrai gastronome du roman.

Nombreux sont les rituels de la consommation. À l’image du formidable et mystérieux banquet de Kong Bixia, la cuisine est sensible à son environnement. La nourriture peut pénétrer l’esprit avant notre estomac. C’est toute la raison d’être de « l’art de la table » : une mise en scène de nos assiettes. Suivant la recette de F. Sabban, rappelons que la cuisine est du domaine de l’instantané. On peut donc affirmer comme elle que la gastronomie est sœur du discours. C’est pourquoi Lu Wenfu la fait exister… par les mots !

Pour terminer cet entremet dissertatif, un grain de caféine : lisez lecteur ! Lisez ! Car si court fut le menu, il n’est jamais que le moule de nombreux appareils.

David Rioton

Le tracé expressif de l’écriture

« La peinture est une poésie qui se voit au lieu de se sentir et la poésie est une peinture qui se sent au lieu de se voir. » Léonard DE VINCI (Traité de  peinture)

Le pouvoir de la peinture, sa beauté, son émotion nous touchent directement telle  « une fête » pour nos yeux.  Elle déroule devant nous un espace magique,  crée ce moment de contemplation où « l’œil écoute », attentif au moindre mouvement, au moindre signe de vie, caressant un ciel toujours changeant, fuyant un regard insistant, embrassant l’inconnu… Qu’en est-il de la poésie ?

Quand l’écriture se fait peinture vivante, peinture magique peinture parlée…

« Laissez-vous donc surprendre par ceci qui n’est pas un livre, mais un dit, un appel, une évocation, un spectacle. Et vous conviendrez bientôt que voir, comme il en est question ici, c’est participer au geste dessinant du Peintre ; c’est se mouvoir dans l’espace dépeint ; c’est assumer chacun des actes peints. »

La poésie peut-elle rivaliser avec la peinture ? Le poète et archéologue brestois Segalen, dans son recueil Peintures (1916), souhaite peindre la vie et signifier par l’écriture un monde de perfection esthétique et de rêves, qui capture notre regard comme une peinture, qui séduit et illusionne l’esprit.

« Je vous convie donc à voir seulement. Je vous prie de tout oublier à l’entour ; de ne rien espérer d’autre ; de ne regretter rien de plus. »

Segalen nous invite dans ce recueil à une véritable aventure, où la contemplation poétique ne peut pas être seulement un doux moment de rêverie, reposant pour l’esprit qui paresse enlacé par une douce torpeur proche de la béatitude. Ouvrez grand vos yeux et vos oreilles… Soyez prêts, vifs, alertes ! On nous demande, l’auteur nous réclame de participer à cette transmutation, cette métamorphose de l’écriture en peinture, peinture parlée, peinture littéraire. Le spectacle peut commencer.

peinture imaginaire, peinture littéraire

5_Anh-Minh_Image couvertureUn voyage dans le temps et l’histoire s’impose. Rien de moins que quatre mille années « bien comptées » de Chroniques chinoises ! Rien de plus qu’un voyage à travers l’espace poétique, au cœur même du poème, donc de la peinture. L’action est omniprésente à chacun de nos pas. L’émotion, la beauté, à chaque détour. Soyez-prêts à être jeté sur scène. 

D’emblée, nous voilà parez à chevaucher des oies célestes à travers une peinture Magique et regarder de là-haut l’éclat de la vie, tremblotante et fragile. Les « Peintures Magiques » figurant dans la première partie du recueil sont les plus mystérieuses et les plus révélatrices. Le poète souhaite marquer l’influence de la religion taoïste sur l’art pictural chinois, qui la modèle par son mouvement, sa fluidité (« Cinq Génies aveugles », « Flamme amante ») ; ou au contraire par sa fixité froide (« Peintes sur porcelaine »). Tout devient spectacle impalpable, tout devient tableau.

Cette vie humaine est peinture de l’Esprit, « tout s’exprime donc par l’Esprit ». Le génie humain vibre sous le pinceau du peintre. « Néoménies des saisons » tranchent avec les peintures précédentes qui n’étaient que surface imaginaire, produit du travail humain. Ici, c’est le ciel, le réel lui-même qui se confond avec cette surface imaginaire et mouvante. Segalen nous montre que le monde tout entier peut être le support à l’Imaginaire.

Chaque mot, comme une touche de peinture, joue de ses potentialités signifiantes et symboliques afin de capter notre regard, de l’absorber. La poésie exige de nous que nous peignons la scène sur le vif, sans en faire une simple représentation par l’esprit. Car rien ne peut être omis. La poésie exige que nous surmontions notre aveuglement, ce moment où épuisé, notre regard se trouble, devient vide ; où nos yeux deviennent lourds et secs, incapables de voir une peinture littéraire qui n’est pas figurative, ni même descriptive. Sur le modèle esthétique de la peinture chinoise, l’écriture poétique de Segalen ne repose aucunement sur la représentation exacte et mimétique de la réalité. L’écriture naît de cette transfiguration du monde, qui ne peut être expliquée, rendue visible seulement si elle parvient à capter la vie, l’essence même des choses. L’image des choses, leur forme, leur matérialité, leur réalisme importent moins que l’émotion vive, la sensation fugace. 

« … Vous n’êtes pas déçus ? Réellement, vous n’attendiez pas une représentation d’objets ? Derrière les mots que je vais dire, il y eut parfois des objets ; parfois des symboles ; souvent des fantômes historiques… N’est-ce pas assez pour vous plaire ? Et si même on ne découvrait point d’images vraiment peintes là-dessous… tant mieux, les mots feraient image, plus librement ! »

A chaque poème, le peintre, l’écrivain nous invective à participer à la création. Elle ne peut se faire sans nous. Nous devons agir, composer, esquisser une silhouette à l’aide d’un éventail (Éventail Volant), ou alors nous pouvons la faire disparaître, d’un claquement de doigts. Allumer la vie, l’éteindre, par la volonté d’un geste, par le détournement d’un regard.

Mais parfois, on ne peut agir, on ne peut que regarder impuissant la flamme de la vie se tordre de douleur jusqu’à s’anéantir. Le poème « Peinture vivante » dramatise parfaitement le tragique de la vie, sa fatalité. Notre regard est envoûté, ensorcelé par la beauté d’un vêtement de soie miroitante, un vêtement chatoyant de vie qui semble ne vivre qu’en se nourrissant de la force vitale de la Princesse Impériale qui le porte. Contrainte, dans ses gestes, dans ses mouvements, c’est-à-dire dans la vie même, « elle veut vivre et elle ne peut pas… ». Cette tension intérieure par laquelle la vie palpite est détruite par la cruauté du geste pictural qui la conduit à son destin funeste ; geste implacable qui la fixe, l’isole, l’exile dans sa soif d’échapper à cette prison soyeuse. La peinture est sans fin et ne peut connaître de dénouement que celui d’agoniser sans fin. Et au peintre de s’écrier, épouvanté « Oh ! tuez-la plutôt ! Tuez cette image agonisant depuis si longtemps. — Mais tuez-la donc ! Elle souffre sans espoir d’autre secours humain que le feu… Jetez-la au feu… ». Le poème est pétri par des effets rythmiques et oratoires, traversé par le caractère fulgurant et éclatant de la vie, cherchant à esquisser l’itinéraire, le tracé d’un pèlerinage pour une âme en quête de joie.

Les « Peintures magiques » sont l’inspiration qui commande tout le recueil. La « substitution » de la peinture en poésie est terminée. S’offre encore à celui qui sait voir et écouter, une véritable épopée poétique, une fresque saisissante et éloquente où la poésie de Segalen se déroule dans une gestuelle expressive, une dynamique fougueuse, parfois furieuse qui absorbe l’être tout entier.

Anh-Minh Le Moigne