Les Voyages extraordinaires

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« Je vous plains alors, Monsieur Fogg, car l’isolement est une triste chose. Quoi ! Pas un cœur pour y verser vos peines. On dit cependant qu’à deux la misère elle-même est supportable encore ! » Jules Verne, Le tour du monde en 80 jours.

Cette citation ne vous dit sans doute rien mais le titre de l’ouvrage ainsi que son auteur doivent sûrement vous dire quelque chose.

En effet, qui n’a jamais entendu parler de Jules Verne, cet écrivain français du 19è siècle connu pour ses romans d’aventures et de science-fiction. Avant de parler de ses œuvres et de leurs nombreuses adaptations cinématographiques, parlons un peu de ce grand homme.

Jules Verne

De son vrai nom Jules-Gabriel Verne, il est né en 1828 et est mort en 1905. Son premier roman, Cinq semaines en ballon, paraît en 1863 ; Verne débute ainsi sa collection des voyages extraordinaires qui se caractérise par des intrigues où aventures et rebondissements sont nombreux tout comme les descriptions techniques, géographiques et historiques. Ce premier roman connaît un si grand succès en France et à l’étranger que Verne travaillera pendant 40 ans sur les romans de cette collection. Les intrigues de ses romans se déroulent généralement durant la deuxième moitié du 19è siècle, elles sont toujours très documentées (Verne passe du temps sur ses recherches) et prennent en compte les technologies disponibles à l’époque de la narration. Verne est passionné par la science et cela se ressent dans ses œuvres car on peut découvrir certaines machines qui sont en avance sur leur temps comme le fameux Nautilus de Vingt mille lieues sous les mers ; cela donne un certain coté fantastique à ses œuvres.

L’œuvre de Jules Verne est populaire dans le monde entier, avec un total de 4 702 traductions, il vient au deuxième rang des auteurs les plus traduits en langue étrangère après Agatha Christie. Il est ainsi en 2011 l’auteur de langue française le plus traduit dans le monde. L’année 2005 a été déclarée « année Jules Verne », à l’occasion du centenaire de la mort de l’écrivain. Ce qui nous montre que l’œuvre d’un auteur peut perdurer longtemps après sa mort, Jules Verne en est un exemple parfait !

Ses œuvres et leurs adaptations

Les romans de Jules Verne sont beaucoup trop nombreux pour que l’on puisse parler de tous dans cet article (62 romans et 18 nouvelles), nous nous contenterons donc de présenter les plus connus, qui ont d’ailleurs eu droit à leur adaptation cinématographique plus ou moins récente.

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Commençons notre voyage au bord du Nautilus avec le capitaine Nemo. Vingt mille lieues sous les mers est paru en 1869 et permet l’exploration d’un endroit encore peu connu à l’époque : les fonds marins. En effet, dans ce roman que l’on peut présenter comme étant un roman initiatique, les héros pénètrent au cœur de l’inconnu à la recherche d’un prétendu monstre marin qui n’est autre que le vaisseau sous-marin plus connu sous le nom de Nautilus. Jules Verne s’appuie sur les connaissances scientifiques de son époque pour décrire au mieux le milieu marin dans lequel sont plongés ses personnages. Verne surprend par son imagination foisonnante et par l’anticipation technologique dont il fait preuve dans cette œuvre, notamment en imaginant la possibilité de descendre aussi profondément dans les mers et les océans avec ce sous-marin.

C’est en 1907 que ce roman connaît sa première adaptation cinématographique avec un film muet de Georges Méliès (Le Voyage dans la lune) et fut adaptés 6 autres fois par la suite. La plus connue de ces adaptations est cependant le film américain réalisé en 1954 par Richard Fleischer pour Walt Disney Production où l’on peut notamment voir Kirk Douglas dans le rôle de Ned Land et James Mason dans celui du capitaine Nemo.

Après avoir vogué sous la mer, partons en direction du centre de la Terre avec la prochaine œuvre de Jules Verne intitulé : Voyage au centre de la Terre. Ce roman d’aventures sorti en 1864 nous emmène à la découverte des profondeurs terrestres en compagnie du professeur Lidenbrock et de son neveu Axel. Ce roman mêle le scientifique à l’aventure et nous présente des sciences encore peu connues comme la paléontologie et la géologie.

Son adaptation cinéma la plus connue est sans doute celle de 2008 avec notamment en acteur principal Brendan Fraser (vu dans la Momie) et Josh Hutcherson (Hunger Games) qui raconte non pas le voyage de Lidenbrock et son neveu mais celui d’un professeur d’université et de son neveu Sean partis en quête de réponses sur la mort du père de ce dernier. Ils suivent néanmoins l’itinéraire emprunté par les personnages du livre. Ce film connait une suite en 2012 mais le centre de la Terre ayant déjà été visité lors du précédent film, c’est sur l’île mystérieuse que Sean ainsi que son beau-père Hank (alias Dwayne Johnson) atterrissent pour vivre l’une des plus folles aventures qu’ils aient jamais vécu.

Le fameux tour !

Nous finirons notre voyage au côté des personnages de Jules Vernes avec un petit tour du monde.

24329Le tour du Monde en 80 jours est publié en 1872 et, à l’inverse de l’ouvrage précédent où les événements se déroulent dans un endroit impossible, dans ce roman les personnages entreprennent un tour du monde qu’ils devront finir en 80 jours sous peine d’une sanction de la part du ministère des sciences d’Angleterre. Ce tour du monde est rendu possible par la révolution des transports qui marque au 19è siècle : la révolution industrielle, qui amène de nouveaux moyens tels que le bateau à vapeur et les chemins de fer. Cela raccourcit les distances ou plutôt le temps qu’il faut pour les parcourir. Ce voyage est effectué par Phileas Fogg accompagné de son valet chambre Passepartout.

Son adaptation cinématographique la plus célèbre est sans doute celle réalisée en 2004 avec dans le rôle de Passepartout le fameux Jackie Chan et Steeve Coogan dans celui de Phileas Fogg. Cette adaptation est bien sûr à visée comique mais reste tout de même fidèle à l’œuvre de Verne, même si on peut se douter que des combats d’arts martiaux seront au rendez-vous.

C’est ici que se termine notre voyage dans les œuvres de Jules Verne. En espérant que vous, lecteurs, serez curieux et irez voir ces films et chercherez ces autres adaptations quelques peu inattendues qui n’ont malheureusement pas pu être traitées ici !

Léonore Boissy

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L’histoire éternelle : la véritable histoire de la Belle et la Bête

Des histoires qui font rêver, qu’elles soient racontées le soir avant d’aller se coucher ou visionnées à la télé au chaud sur le canapé. Les contes sont une fascination pour les plus petits et une nostalgie pour les plus grands. Ces histoires ont rythmé notre enfance et on a plaisir à les écouter encore aujourd’hui. La belle et la Bête est un classique, un conte magique se déclinant dans une multitude de formats, aussi bien au cinéma qu’au théâtre en passant par les livres. C’est l’histoire d’une jeune fille qui se rend otage d’une bête afin de sauver son père, puis qui finit par aimer cette dernière, brisant par la même occasion le charme de la bête et faisant d’elle un prince charmant.

Une œuvre aux origines lointaine

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Gabrielle de Villeneuve

C’est en 1555 qu’est publiée la première version de « La Belle et la Bête » dans le recueil de contes Les nuits facétieuses ; ce livre rassemble 74 histoires dont « Le chat botté », par Straparola. Les connaissances sur ce mystérieux écrivain se limitent à la préface de son recueil où il révèle son identité : il s’agit de Giovanni Francesco, un écrivain né en Italie au 16e siècle qui est entre autres l’auteur d’Opéra Nova, un recueil de poèmes.

C’est de cette histoire que s’est inspirée Gabrielle de Villeneuve pour écrire sa version. Une femme de chambre lui aurait conté cette histoire dans le bateau lors de son voyage vers l’Amérique. Écrivaine tardive, Gabrielle de Villeneuve écrit la première version moderne de « La Belle et la Bête » en 1740 dans son recueil La jeune américaine et les contes marins. Sa version est certainement la plus riche et la plus complète de toutes en termes d’éléments fantastiques mais aussi au niveau de la durée de l’histoire : elle commence à l’enfance de la Belle et se termine bien après la transformation de la Bête. Ici, les parents de la Belle sont une fée et un roi, il y a des animaux qui parlent, des objets magiques, et bien plus encore… Malgré son impact (en termes d’adaptation postérieure), le recueil de contes ne remportera pas immédiatement un franc succès, ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard que le conte sera véritablement connu dans une version reprise et abrégée de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont.

Les œuvres postérieures

De nombreuses versions ont connu un succès notable assurant la pérennité de ce conte, chacune d’elles donnant une touche différente à l’histoire.

Le film de Cocteau (1946) qui est resté fidèle à la version de Villeneuve à quelques détails près (bien que le film se termine tout de suite après la transformation de la Bête) a une atmosphère sombre et poétique due aux effets spéciaux artisanaux et au fait que le film est en noir et blanc. Le film fut nommé au festival de Cannes et récompensé du prix Louis Delluc.

Le long métrage animé de Disney a eu également un succès planétaire. Car bien que l’histoire de fond de Disney soit très différente, et que le contenu soit simplifié au maximum, ce dessin animé reste magique et incroyable, car la production a misé sur le coté dynamique, simple et magique si représentatif du style Disney.

            Enfin les adaptations sont nombreuses, et apportent chacune une touche différente à ce conte, parmi elles on peut compter :

  • La fleur écarlate de Lev Atamanov en 1952 (dessin animé)
  • Les entretiens de la Belle et la Bête de Maurice Ravel (pièce pour piano)
  • La Belle et la Bête de Ron Koslow en 1987 (série télévisée)
  • La Belle et la Bête de Christophe Gans (film)

Les contes plaisent et les adaptations sont si nombreuses qu’il est peu probable de les oublier ou de s’en lasser. La prochaine adaptation sera une version cinématographique de La Belle et la Bête par Disney en 2017, un rendez-vous à ne pas manquer pour les épris de l’histoire éternelle.

Noémie Bounsavath

Juste la fin du monde

Juste la fin du monde, le nouveau film de Xavier Dolan ayant reçu le Grand Prix du festival de Cannes vient de sortir dans au cinéma. Certainement, la petite note nous rappelle que c’est l’adaptation de la pièce éponyme de Jean-Luc Lagarce, écrite à Berlin en 1990. Mais qui était Jean-Luc Lagarce ? Quelle place son œuvre prend-t-elle dans le film ? Qu’est ce que cette adaptation cinématographique y apporte ?

L’étranger

lagarceQuand on parle du théâtre du XXe siècle les premiers noms nous viennent à l’esprit sont ceux de Ionesco et de Beckett. Chacun déconstruit le théâtre à sa façon en voulant montrer l’absurdité du monde. Sans oublier Koltès qui les rejoint par les thèmes, omniprésents dans ses œuvres, de la solitude et de la mort. Lagarce, né en 1957, les rattrape dès le plus jeune âge tout en innovant en faisant de son théâtre quelque chose de simple et de poignant. Dès ses huit ans, il se réveille au milieu de la nuit pour écrire une ligne, ce qui lui passe par la tête. À dix-sept ans, avec ses amis, il fonde une troupe et propose de jouer des « scénettes » qu’il avait écrit. À dix-neuf ans, il vient voir un éditeur pour lui montrer ses textes. L’éditeur révèle qu’il s’ennuie au fil de l’œuvre mais la fin le touche. Il voit un talent à exploiter. Le titre qu’il choisit pour ses œuvres attire d’autant plus : Les règles du savoir-vivre dans la société moderne, Dernier remords avant l’oubli, J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Nous les héros, (évidemment) Juste la fin du monde et Le Pays lointain (une sorte de réécriture de Juste la fin du monde) demeurent parmi les plus connus.

On le sait déjà pour les personnes qui ont vu le film de Dolan ou juste le trailer : c’est l’histoire de Louis qui souhaite revoir sa famille pour leur annoncer sa mort prochaine. Sa famille qui se compose de La Mère, Suzanne (sa sœur), Antoine (son frère) et Catherine (la femme de son frère qu’il ne connait pas). Lagarce prend le lecteur/spectateur pour témoin du secret de Louis dans ses monologues. Au fil de toute l’œuvre on vit une tension forte quand l’incompréhension règne dans la maison. Chacun essaie de s’exprimer : maladroitement la plupart du temps. On ne sait pas quoi dire, quoi faire, révéler ses pensées comme Suzanne ou essayer de rester calme et d’empêcher les autres de parler comme Antoine. Le règlement de comptes semble être au rendez-vous. Ils lui demandent pourquoi il est venu. Mais ils ne veulent pas l’entendre. Ils posent des questions pour continuer à parler, à expliquer pourquoi ils posent la question. Peut-être le devinent-ils. À chacun son interprétation. Et Louis est comme mit à l’écart, ainsi proche du lecteur/spectateur. Le personnage de Louis (lui ?) rappelle l’étranger de Camus : on l’accuse de son indifférence, qu’il n’a rien à dire, mais cette fois on a accès à ses pensées.

« Je suis un étranger. Je me protège. J’ai les mines de circonstance.
Il aurait fallu me voir, avec mon secret, dans la salle
d’attente des aéroports, j’étais convaincant ! » (Première partie Scène 10).

Cette œuvre a évidemment une forte dimension autobiographique : Lagarce malade du sida écrit cette œuvre au crépuscule de sa vie. Son personnage voyage pour fuir la mort. Il écrit à la fin de la pièce « Berlin. 1990 » comme si c’était une lettre, un journal, un rappel à lui-même. Il est parti également de Besançon pour se plonger dans le souffle de la vie parisienne. Toutefois il n’avait pas une relation aussi éloignée avec sa famille. Sa plume exprime avec des mots simples, ne remplissant pas toute la ligne et par la répétition fait songer à un poème où un combat entre pulsion et maitrise des personnages se dévoile.

« Vois doigts se la repassent en prenant garde de ne pas la salir
Ou d’y laisser de coupables empreintes.
« Il était exactement ainsi »
et c’est tellement faux,
Si vous réfléchissez un instant vous pourriez l’admettre,
c’était tellement faux,
je faisais juste mine de. » (Première partie, Scène 10)

La contrefaçon

14527585_1307568362628022_916988284_nOn ne peut ignorer le succès qu’ont les films du cinéaste canadien ces dernières années. Se focalisant toujours sur le monde intérieur du personnage, une situation qu’il vit au quotidien, qu’il montre à peu de gens mais qui se trahit par son attitude. C’est ce qu’on retrouve dans Juste la fin du monde. Ce déchirement intérieur apparait comme chez Lagarce : elle prend le spectateur à part. Celui-ci assiste à toutes les scènes et ne peut s’empêcher de ressentir d’empathie pour le personnage. Le film se focalise sur les gros plans des visages des personnages, des regards qu’ils s’adressent : craintifs, ironiques, surpris.

Le personnage de la Mère est très important dans les films de Dolan : J’ai tué ma mère, Mommy. La mère ici est une sorte d’arbitre : elle assiste à tout, elle essaie de comprendre ses enfants, de comprendre Louis. Son regard est important. Elle essaie de le guider en lui indiquant quoi dire même si ce n’est pas vrai. La parole remporte ce combat, mais la parole inutile, la parole de comme si de rien n’était se fracasse contre Louis. Dolan utilise la liberté que le genre cinématographique lui permet : Catherine tombe sur Louis dans un couloir de la maison, Antoine et Louis parlent dans le cadre d’une voiture. Le spectateur a l’impression d’être à l’arrière avec eux. Les grandes lignes de l’histoire sont sans doute respectées même si les personnages différent un peu du livre : Antoine est plus violent, Catherine est plus naïve, Suzanne semble être révoltée d’une manière adolescente, La Mère a l’air d’être plus préoccupée d’elle-même qu’elle l’est chez Lagarce. Serait-ce la vision de Dolan ou un moyen de rendre les personnages plus visibles, plus facile à cerner, plus stéréotypés ? Car les protagonistes de Lagarce ne sont pas du tout faciles à saisir. Le réalisateur rajoute des scènes grâce à des chansons qui forment des mini-clips : le chemin vers la maison, l’enfance, la jeunesse, le désespoir, le départ. Bref, une contrefaçon de Lagarce.

« et je marche seul dans la nuit,
à égale distance du ciel et de la terre. » (Epilogue)

On espère que le film de Dolan poussera le monde à lire Lagarce pour s’imprégner de toutes les nuances et de tous les tons de cette histoire émouvante qui peut être vécue comme quelque chose de personnel.

Maria Chernenko

Les Gangues du monde moderne

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Ah ouais ? J’ai dans le crâne un abattoir ; le chocolat chaud passe mal ; l’académie me les casse ; c’est l’heure où les bruits de pisse résonnent dans les couloirs des immeubles. Le chocolat descendu, je tire une latte et deviens aviateur : dans mon avion Gayot, je mitraille des bouchons sur les anges qui chutent, je plane au-dessus de ton septième Art, la gueule tordue à la façon d’une Bugatti. Depuis les sphères éthérées le soleil me crame l’échine et ses rayons glacés me fendent les cernes, ce cachot tuméfié. Mon crâne exsude des catacombes de vie, un caveau dégueulasse où durant les entractes je gerbe sur l’exil des hommes à en teindre mon froc. J’entends le festival meurtri, le zoo libéré, une girafe s’y fait enculer par son mâle que la propriétaire a rebaptisé Nid d’Espions. Drôle de nom. Je me gratte lupanar dans des rues jonchées d’Irish Pubs. Ma tête éclate Jimmy, la Mallow Malcone’s, elle me butte le crâne. Cette merde vient de Jamaïque. Putain, dès que je le revois ce perroquet bleu, j’te promets que je lui refais les fesses, d’un coup je le lèse. Il traîne devant les pubs avec son daron Nelson ; le point de mire de ce mec c’est sa chambre, une vraie saloperie de hipster qui prêche la révolution. Ils auraient dirigé une rhumerie dans le temps, ils écoutaient du jazz. Maintenant, c’est de la pop. Avec sa meuf à Stras’ ils écoutaient Waikiki s’branler dans son saxo avec son velvet glove légendaire, fap fap ; le bar c’était le Warning, la zone, rempli de boys délétères. La lune noire, des nuits farouches, les amoureux jouaient au monte-Carl ; en gros, sa meuf se faisait tringler sous ses yeux et lui comme un ange ou un écureuil se finissait seul sur des rythmes de java. Une vraie salamandre, la langue bien pendue. Blanche Neige aurait vite su comment la lui coller, sa langue sur son cabaret, l’aiglon rigide, ce mec se serait liquéfié sans que ses couilles n’ait le temps de claquer une seule fois son cul. Les embruns du désir mettaient son corps en branle, à l’abri de la brune dans la brume il se branlait et s’écoulaient la bruine. Cette meuf a la Lido en feu, un doigt dans le cul, deux dans la chatte, et Marie Marengo. Le Valvert sale, Marignan et ses râles, Michèle et son milord dans le piaf, tous à gueuler dans leur patelin qu’ils souffrent, s’aiment et sèment enfin des sèmes assis, tranquilles à la terrasse des esprits cassés. Ce soir ils seront douze à Trappes, sur leurs pc, tous branchés sur les artifices. Les apôtres à leur chope, les culs en rond à s’enfiler du Grant’s par la rosette, à refaire le monde ; Mike Brant qui chante depuis le poste de radio. La dégénérescence de Brooglie et Italia génère des cerveaux en grève ; eux ont sous les bras des kilos de colombienne en giclant sur leurs toiles des tonnes de peinture. Brooglie a le pinceau pubescent le moins brossé de Paname. À Montmartre, c’est dans les ateliers des odeurs d’eaux qui dorment. Au pieu, c’est l’opéra, milles eaux jaillissent en Milona ; c’est avec son Michel vibrant dans la chatte qu’elle jouit devant Snatch tandis que Brooglie fait de son balle un rouleau spumescent.

Au loin, c’est Nelson qui bouffe avec ses baguettes chinoises son gros kilo de merde.

Demain ma belle, on roulera dans une caisse le shit qu’on m’a vendu dans ces gangues de désespoir du monde moderne. Fini l’avion, fini le ciel, demain je trace sur des rails le galbe de ton corps. Qui sait, et si le train passait ?

Alexandre Boutard

Pasolini : le chant de l’abyme

« Scandaliser est un droit. Être scandalisé est un plaisir. Et le refus d’être scandalisé est une attitude moraliste. » Devant le journaliste français qui l’interroge, Pier Paolo Pasolini ne mâche pas ses mots. Il ne l’a jamais fait. Il vient de terminer Salo ou les 120 journées de Sodome. Le lendemain, il sera mort. C’est ainsi que débute le beau film qu’Abel Ferrara a consacré à cet homme qui paya de sa vie son droit sacré au blasphème moderne.

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Pasolini par Ferrara

Rassurons d’emblée ceux que les biopics convenus lassent ou exaspèrent : le film de Ferrara n’a pas l’ambition, ni la volonté, d’embrasser toute la vie du poète italien de façon linéaire. Son récit se concentre sur les derniers jours de sa vie, comme si ces ultimes instants recelaient en eux-mêmes toute sa puissance tragique et artistique.

Alternant les scènes de vie familiale avec les interviews politiques, Ferrara s’aventure également, à la manière des récits en cascade des Mille et une nuits, dans le champ de l’imaginaire en illustrant son roman inachevé Pétrole et les premières esquisses du film Porno-Teo-Kolossal racontant le voyage d’Epifanio et de son serviteur Nunzio à travers l’Italie à la recherche du Paradis, guidés par une comète divine. Enchâssant la fiction dans la réalité (et même la fiction dans la fiction), Ferrara trace une ligne de vie viscérale entre Pasolini et ses œuvres : « Pasolini n’était pas un esthète, mais un avant-gardiste non inscrit, affirme Hervé Joubert-Laurencin. Il n’a pas vécu sa vie comme un art mais l’art comme une vie, il n’était pas « décadentiste » mais « réaliste », il n’a pas « esthétisé la politique » mais « politisé l’art ». »

Et sa voix politique, frontale mais toujours respectueuse, a eu un retentissement phénoménal dans les années 1960/1970 en Italie et en Europe, en se heurtant au conservatisme politique et au puritanisme moral. La beauté de son cinéma politique résidait dans le regard cru qu’il portait sur les choses, notamment les plus triviales. Devant sa caméra elles ne se transformaient pas en verbiage théorique. Les choses restaient des choses, d’un réel trop éclatant, trop beau, trop vrai : « Je n’ai pas honte de mon « sentiment du beau ». Un intellectuel ne saurait être qu’extrêmement en avance ou extrêmement en retard (ou même les deux choses à la fois, ce qui est mon cas). C’est donc lui qu’il faut écouter : car la réalité dans son actualité, dans son devenir immédiat, c’est-à-dire dans son présent, ne possède que le langage des choses et ne peut être que vécue. » (Lettres luthériennes)

Vent debout face à la houle

9782020359382Pasolini était un homme du refus. Mais pas circonstancié et tiède : « Pour être efficace, le refus ne peut être qu’énorme et non mesquin, total et non partiel, absurde et non rationnel. » (Nous sommes tous en danger) C’est tout ou rien. Pasolini était CONTRE. Contre la droite cléricale-fasciste et démocrate-chrétienne mais aussi contre les illusions de son propre camp, celui du gauchisme (cette « maladie verbale du marxisme ») et de ses petit-bourgeois d’enfants.

Il était contre les belles promesses du Progrès qui font s’agenouiller les dévots de la modernité triomphante, ces intellos bourgeois marchant fièrement dans un « sens de l’Histoire » qu’ils supposent inéluctable et forcément bénéfique. « La plupart des intellectuels laïcs et démocratiques italiens se donnent de grands airs, parce qu’ils se sentent virilement « dans » l’histoire. Ils acceptent, dans un esprit réaliste, les transformations qu’elle opère sur les réalités et les hommes, car ils croient fermement que cette « acceptation réaliste » découle de l’usage de la raison. […] Je ne crois pas en cette histoire et en ce progrès. Il n’est pas vrai que, de toute façon, l’on avance. Bien souvent l’individu, tout comme les sociétés, régresse ou se détériore. Dans ce cas, la transformation ne doit pas être acceptée : son « acceptation réaliste » n’est en réalité qu’une manœuvre coupable pour tranquilliser sa conscience et continuer son chemin. C’est donc tout le contraire d’un raisonnement, bien que souvent, linguistiquement, cela en ait l’air. […] Il faut avoir la force de la critique totale, du refus, de la dénonciation désespérée et inutile. » (Lettres luthériennes)

C’est aussi son rejet de la nouvelle langue technique qui aplatit tout sur son passage, écrasant les particularismes culturels et linguistiques, réduisant en poussière le discours humaniste et faisant du slogan le nouveau port-étendard d’un monde mort sur lequel l’individu narcissique danse jusqu’à l’épuisement. Et la gauche, qui ne veut pas rester hors-jeu, s’engouffre dans cette brèche en prêtant allégeance à la civilisation technologique, croyant, de façon arrogante, qu’elle apportera Salut et Renouveau sans percevoir qu’elle détruit tout sentiment et toute fierté chez l’homme. Les regrets pointent : « L’individu moyen de l’époque de Leopardi pouvait encore intérioriser la nature et l’humanité dans la pureté idéale objectivement contenue en elles ; l’individu moyen d’aujourd’hui peut intérioriser une Fiat 600 ou un réfrigérateur, ou même un week-end à Ostie. » (Écrits corsaires)

Si Pasolini était épris de cette belle passion triste qu’est la nostalgie, c’était non pas celle, réactionnaire, d’un Âge d’or fantasmé, mais celle d’une époque où le peuple avait le sens de la mesure, la dignité chevillée au corps et le ventre plein. Celle d’une Italie créatrice et glorieuse. Quand les petites gens n’avaient pas la pauvre ambition de devenir les puissants qu’ils combattaient : « J’ai simplement la nostalgie des gens pauvres et vrais, qui se battaient pour renverser ce patron, mais sans vouloir pour autant prendre sa place ! Puisqu’ils étaient exclus de tout, personne ne les avait même colonisés. […] Dis-moi, maintenant, si le malade qui songe à sa santé passée est un nostalgique, fût-il idiot ou misérable avant d’être atteint ? » (Nous sommes tous en danger) Quelque chose d’humain semble fini et Pasolini pleure un monde en ruine.

L’abrutissement de masse du monde bourgeois

Ferrara filme Pasolini comme le dernier homme d’une Terre dévastée, cette Italie tant aimée et tant haïe. L’ultime représentant d’une Humanité désormais asservie par l’aliénation de la mentalité bourgeoise qui dépasse le cadre de la classe sociale. « Par bourgeoisie, je n’entends pas tant une classe sociale qu’une pure et simple maladie. Une maladie très contagieuse ; c’est si vrai qu’elle a contaminé presque tous ceux qui la combattent, des ouvriers du Nord aux ouvriers immigrés du Sud, en passant par les bourgeois d’opposition, et les « solitaires » (comme moi). Le bourgeois – disons-le par un mot d’esprit – est un vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui. » (Contre la télévision)

Porno-Teo-Kolossal

Porno-Teo-Kolossal

La télévision étant, pour lui, le bras armé de cette aliénation de masse. « La télévision, loin de diffuser des notions fragmentaires et privées d’une vision cohérente de la vie et du monde, est un puissant moyen de diffusion idéologique, et justement de l’idéologie consacrée de la classe dominante. » (Contre la télévision) Pasolini découvre, horrifié, la propagande moderne du divertissement de masse dont la bêtise n’a d’égale que la vulgarité, sous couvert d’un manichéisme moral mis au goût du jour : «  Il émane de la télévision quelque chose d’épouvantable. Quelque chose de pire que la terreur que devait inspirer, en d’autres siècles, la seule idée des tribunaux spéciaux de l’Inquisition. Il y a, au tréfonds de ladite « télé », quelque chose de semblable, précisément, à l’esprit de l’Inquisition : une division nette, radicale, taillée à la serpe, entre ceux qui peuvent passer et ceux qui ne peuvent pas passer. […] Et c’est en cela que la télévision accomplit la discrimination néo-capitaliste entre les bons et les méchants. Là réside la honte qu’elle doit cacher, en dressant un rideau de faux « réalismes ». » (Contre la télévision)

Mais cet avilissement général est aussi de la responsabilité des hommes politiques qui acceptent tacitement de voir leur parole simplifiée, leur image dégradée, leur rôle discrédité. « L’écran de télévision est la terrible cage de l’Opinion publique – servilement servie pour obtenir un asservissement total – qui tient prisonnière toute la classe dirigeante italienne : la mèche blanche d’Aldo Moro, la jambe courte de Fanfani, le nez retroussé de Rumor, les glandes sébacées de Colombo, sont un spectacle représentatif qui tend à spoiler l’humanité de toute humanité. » (Contre la télévision)

C’était vrai du temps de Pasolini, ça l’est encore plus de nos jours. Un simple coup d’œil sur la prodigieuse machine consensuelle à fabriquer du bouffon qu’est Le Grand Journal de Canal + suffit à s’en convaincre. Un bref regard sur un quelconque programme de télé-réalité dont le but, toujours le même, est d’humilier les participants en flattant le spectateur suscite le dégoût.

Pour le romancier italien, seule une prise du conscience des téléspectateurs, un sursaut salvateur du peuple, contre cet instrument mesquin et vulgaire permettra de sortir le pays de sa torpeur générale. Il ne se faisait pourtant guère d’illusion : « Quand les ouvriers de Turin et de Milan commenceront à lutter aussi pour une réelle démocratisation de cet appareil fasciste qu’est la télé, on pourra réellement commencer à espérer. Mais tant que tous, bourgeois et ouvriers, s’amasseront devant leur téléviseur pour se laisser humilier de cette façon, il ne nous restera que l’impuissance du désespoir. » (Contre la télévision)

Le fascisme au carré de la société de consommation

pier-paolo-pasoliniSi le fascisme avait détruit la liberté des hommes, il n’avait pas dévasté les racines culturelles de l’Italie. Réussissant le tour de force de combiner l’asservissement aux modes et aux objets à la destruction de la culture ancestrale de son pays, le consumérisme lui apparut comme, pire que le fascisme, le véritable mal moderne à combattre. Un mal qui s’est immiscé dans le comportement de tous les Italiens avec une rapidité folle : en l’espace de quelques années, l’uniformisation était telle qu’il était désormais impossible de distinguer, par exemple, un fasciste d’un anti-fasciste. Il n’y a plus que des bourgeois bêtes et vulgaires dans un pays dégradé et stérile.

La longue plainte de Pasolini est celle d’un homme qui assiste, impuissant, au génocide culturel de son pays : « Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la « tolérance » de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine. » (Écrits corsaires)

L’injonction hédoniste et la fausse tolérance ont également souillé la naïveté des cœurs tendres. Les hommes et les femmes sont devenus des machines se fracassant les unes contre les autres. « Le consumérisme a définitivement humilié la femme en créant d’elle un mythe terroriste. Les jeunes garçons qui marchent presque religieusement dans la rue en tenant, d’un air protecteur, une main sur l’épaule de la jeune fille, ou en lui serrant romantiquement la main, font rire ou bien serrent le cœur. Rien n’est plus insincère qu’un tel rapport réalisé concrètement par le couple de la société de consommation. » (Lettres luthériennes) La fausse libération sexuelle est en réalité une obligation sociale, créant un désarroi chez ceux qui ne se conforment pas à la panoplie du parfait petit consommateur de corps. Le couple est désormais maudit.

Pasolini refuse ce bonheur factice dont l’unique cause est la satisfaction immédiate des besoins matériels, l’achat compulsif et jovial dans une société au bord du gouffre, la grande fête des magasins accueillants : « Tout le monde est malin et, par conséquent, tout le monde a sa bonne tête de malheureux. Être malin est le premier commandement du pouvoir de la société de consommation : être malin pour être heureux (hédonisme du consommateur). Résultat : le bonheur est entièrement et totalement faux, alors que se répand de plus en plus un malheur immédiat. » (Lettres luthériennes)

Le crépuscule d’un homme haï par tous

ecrits_corsaires-23880« Je suis complètement seul. Et, de plus, entre les mains du premier qui voudra me frapper. Je suis vulnérable. Soumis à tous les chantages. Je bénéficie peut-être, c’est vrai, d’une certaine solidarité, mais elle est purement virtuelle. Elle ne peut m’être d’aucune aide dans les faits. » (Contre la télévision) Prophète de sa propre destinée, Pasolini a succombé à la haine de ses contemporains.

Il fut assassiné la nuit du 1er au 2 novembre 1975 sur la plage d’Ostie, près de Rome, par une bande de misérables lâches, ces « ragazzi di vita », héros de ses romans et de ses films, qu’il côtoyait régulièrement. Assassiné par ceux qu’il aimait. Ferrara, qui a toujours été fasciné par la chute des figures mythiques, ne nous épargne pas la cruauté de ces derniers instants d’horreur. Ceux d’un homme battu à mort parce que porteur de la marque infamante du scandale. Il avait 53 ans.

À la suite de cette ignominie, certains n’hésitèrent pas à brandir cette justification puante selon laquelle « il l’avait bien cherché, ce sale PD ». Une excuse d’assassins que, sous couvert d’un puritanisme moral, on entend encore de nos jours pour justifier les pires crimes (viols, lynchages ou attentats). Pour légitimer la violence physique des bourreaux, il faut commencer par accuser « la violence symbolique » et « oppressante » des victimes. Soit la barbarie qui considère, in fine, le meurtre comme une réponse appropriée à un poème, un film ou un dessin. Une perte de sens de la mesure ahurissante. Une logique proprement fasciste.

Profondément pessimiste, Pasolini était descendu en Enfer, au-delà de l’horizon, et nous avait mis en garde : « Je ne crois pas que l’homme puisse être libre. Il ne faut jamais rien espérer : l’espérance est une chose horrible que les partis ont inventée pour garder leurs militants. » Mais il a paradoxalement chanté le plus beau des conseils à Gennariello dans ses Lettres luthériennes, celui qui mérite notre attention en tout lieu et en tout temps, celui qui fait danser la grâce avec la rage : « Ne te laisse pas tenter par les champions du malheur, de la hargne stupide, du sérieux joint à l’ignorance. Sois joyeux. »

Sylvain Métafiot

Article initialement publié sur Le Comptoir

On ne désinsectise pas son appartement à coup de Nietzsche

32_Willem_roman capitalismSa valeur marchande est dérisoire. Madame Bovary au même prix que Marc Lévy, La Nostalgie heureuse à côté de Gilles Deleuze, il y a même du Murakami au Franprix. Il n’est pas question, ici, de lancer un débat sur ce qui serait de la littérature, et ce qui n’en serait pas. Pour une fois, l’économie a raison : Flaubert a autant de valeur que Le Premier Jour. Il ne faut pas être snob au point d’ériger ses goûts pour des dogmes. Pour cet article, tout livre est de l’art potentiel. Mais de quel art parle-t-on ?

Inutile socio-économique

Sa valeur marchande est dérisoire. À tel point que la hausse de la TVA sur les livres n’intéresse aucun journaliste. Cela se comprend : en Librio vous trouvez du Racine pour deux euros. Deux euros, l’Athalie, la Phèdre, l’Andromaque ! Ce n’est pas avec cela que l’on va relancer l’économie. Surtout qu’il paraît qu’aujourd’hui « plus personne ne lit ». (Ah, si apprendre la lecture à tout le monde réduit le nombre de lecteurs, autant réserver ce savoir à une petite élite). Les musées proposent des tarifs avantageux (jusqu’à la gratuité) pour les étudiants et les seniors, et les adultes « n’ont pas le temps » d’aller voir Mona Lisa ou quelques tableaux de Nicolas De Staël. La musique se télécharge « illégalement », « on ne vend plus de CD », c’est la crise ma bonne dame. Le cinéma périclite, on ne fait plus que des blockbusters aujourd’hui, d’où l’art est exclus (il faut oublier que les dialogues de Matrix sont un copié-collé depuis Platon).

diapo1Bref, l’art ne remplit les caisses d’aucun état, c’est un accessoire, à peine aussi utile à la finance que les pacs de six barrettes mauve-fushia-rouge à Simply ou le SUPER GRATOR ULTRA-COMPACT qui vous permet de faire la vaisselle tout en vous écorchant la main.

Sa valeur sociale est dérisoire. À la pause-thé, personne ne parle d’art. Bah non, tout le monde parle de Julie Gayet, mais pas à propos des dizaines de films où elle apparaît. Ou alors de l’Amour est dans le pré, de Topchef, de Mika (ou de The Voice)… Bref, les gens ne parlent pas des « sujets sérieux qui touchent à la nature humaine » (c’est-à-dire : la mort – la crise – la décadence humaine – ah comme c’était mieux avant ; au choix). Non, bizarrement les gens évoquent autre chose, ce mot fameux qui commence par un C.

La culture

Les rapports de l’art à la culture sont trop compliqués pour les évoquer simplement. L’art se nourrit de la culture, la culture de l’art, bref, c’est comme entre les Atlantes et leur cristal dans le Disney consacré : trop flou pour être une facilité scénaristique.

Mais la culture ça ne sert à rien, même pas à briller en société, car tout le monde connaît l’adage : moins on en a, plus on l’étale (déclinable à toutes les sauces : confiture, courage, performances sexuelles). Lire Baudelaire ne vous aidera pas à trouver un boulot, écouter Tchaïkovski ne vous aidera pas à trouver un logement, pas plus que Marc Lévy vous aidera à trouver l’âme-sœur ou Rihanna à remplacer cette @#% d’ampoule qui a encore grillé.

32_Willem_a clockwork romanceOn ne désinsectise pas son appartement à coup de Nietzsche, on ne mange pas grâce à Peter Pan, on n’apprend pas comment se sortir d’embarras avec Barthes. L’art, c’est aussi inutile qu’un lever de soleil, qu’une journée de neige, qu’un baiser sous la pluie. La culture ne sert à rien, comme une poignée de main, comme les jeux, comme les émotions. L’utile ne fait jamais pleurer de joie, ne change pas la vie, ne nous renforce pas – l’utile rend la vie rentable. « Et le bonheur dans tout ça ? / On lui préférait le confort. » (Le Saut du requin, Romain Monnery, p. 239). L’art échoue à être capitaliste, car l’art est partage, empathie, sourire. S’il y a bien quelque chose d’inutile, c’est l’art.

Mais sa valeur marchande est dérisoire face à sa valeur vitale.

Willem Hardouin