Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?

« Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique ;
on se laisse tellement influencer. »
Oscar Wilde

Pierre Bayard

Pierre Bayard

« Noli me ligere », « ne me lis pas ». Ce sont quelques mots que le livre adresserait à son auteur selon le critique littéraire Maurice Blanchot. S’il veut devenir une œuvre, le livre doit irrémédiablement se détacher de l’écrivain pour partir à la rencontre de ses lecteurs. Au travers de la lecture, donc ? Pierre Bayard, dans son ouvrage éminemment provocateur, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, nous démontre que non, pas forcément, pas toujours, peut-être même jamais. Et si « il était tout à fait possible d’avoir un échange passionnant à propos d’un livre que l’on a pas lu, y compris, et peut-être surtout, avec quelqu’un qui ne l’a pas lu non plus » ? D’une manière très ludique, Pierre Bayard remet en branle toutes nos certitudes sur l’acte de lire, sur notre approche face aux œuvres et sur notre aptitude à en parler. Le lecteur convaincu est amené à s’interroger sur la sempiternelle question : à quoi bon lire ?

Les premères lignes intriguent par leur portée scandaleuse. Pierre Bayard, critique littéraire et professeur de littérature à l’Université, affirme ne pas aimer lire et ne pas s’adonner à cette activité bien trop chronophage. Il prône les bienfaits de la non-lecture et place son lecteur (quel paradoxe!) dans une situation incommodante : lecteurs, vous qui affirmez porter un intérêt à la littérature, comment supportez-vous de ne vous concentrez que sur une œuvre seule, et de prendre le risque inévitable de négliger l’ensemble des autres ? Si le bibliothécaire de Robert Musil (L’Homme sans qualité) est dans la capacité de connaître tous ses livres, c’est parce qu’il s’évertue à ne se constituer qu’une « vue d’ensemble » au travers des catalogues. Un savant en littérature se présente alors bien plus comme un navigateur, habile dans son espace, que comme celui qui ne cesse de plonger et qui finalement n’aperçoit plus grand chose. Paul Valéry, écrivain et fervent prôneur de la non-lecture, est capable, en 1923, d’écrire un vibrant hommage à Proust et à ses écrits dans la Nouvelle Revue Française, sans avoir lu aucune de ses œuvres. Il ne s’en cache pas, il le revendique, il suffit de feuilleter Proust pour saisir l’essence de son écriture, il suffit de lire quelques articles pour en connaître les histoires.

Comment parler des livres que l'on a pas lus 1Pierre Bayard, de manière cynique, met implicitement au défi son lecteur de lui citer un seul livre qu’il ait jamais lu. Qui peut prétendre avoir déjà lu un livre, puisqu’ « alors même que je suis en train de lire , je commence à oublier ce que j’ai lu » ? « Ce processus est inéluctable, il se prolonge jusqu’au moment où tout se passe comme si je n’avais pas lu le livre et où je rejoins le non-lecteur que j’aurais pu rester si j’avais été mieux avisé ». Il est difficile, peut-être impossible, de restituer l’histoire de notre premier livre. Bien plus que cela, on pourrait s’évertuer à le lire une seconde fois, pour autant, les mots n’auraient pas la même saveur ni la même portée. La signification et la valeur que l’on attribue à un texte est aussi mobile et éclectique que nous le sommes, que le sont les sociétés au regard de l’histoire. Ainsi, si tel auteur ou tel genre ont autrefois été décriés (Rousseau pour les Confessions par exemple), on en souligne aujourd’hui le potentiel, ou inversement (L’Astrée d’Honoré d’Urfé est bien loin de connaître le succès de ses jours passés) parce que notre rapport aux œuvres change perpétuellement. Lorsque l’on parle d’un livre, on parle de soi, de la relation qu’on entretien avec lui. L’imaginaire interprète sans cesse, si bien que l’on se crée notre propre « livre intérieur », qui inhibe, déjoue et enraye toute discussion possible portant sur un ouvrage, notre culture personnelle faisant barrière avec le livre physique et avec un potentiel autre lecteur. Un lecteur ne lit pas une œuvre, il se lit lui même, il ne parle pas d’un livre, il parle de lui. Pierre Bayard tente de nous convaincre qu’il est inutile de perdre son temps, puisqu’on ne parviendra jamais à accéder à l’œuvre. Lorsque la tribu des Tiv d’Afrique de l’Ouest parle d’Hamlet de Shakespeare, elle ne parle pas de la pièce, mais de sa propre culture, notamment lorsqu’elle s’interroge sur la présence des fantômes qui leur sont étrangers, sur certains liens familiaux qui lui semble d’une importance primordiale, mais qui ne revêtent aucune importance pour les sociétés occidentales. Les interprétations s’affrontent. Alors à quoi bon lire s’il s’agit d’une activité stérile qui ne participerait qu’au développement d’un certain ego-centrisme ?

Bayard 2Les mots de Pierre Bayard résonnent, dérangent, et si l’on sourit souvent, on s’interroge surtout, on se remet en cause, parfois même on pourrait se résigner. Les démonstrations semblent sans faille, et si l’idée même d’abandonner notre lecture s’immisce dans notre esprit, les mots pourtant défilent sous nos yeux, on manque d’envie, on manque de courage, on ne peut pas vraiment expliquer ce qui nous retient là… Pierre Bayard nous invite enfin à repenser les objectifs que l’on attribue et impose à la lecture. Oscar Wilde affirmait qu’il suffit de six minutes montre en main pour lire un ouvrage, ce qui semblait suffisant pour saisir l’essence d’une œuvre, et assez pour ne pas se perdre dans le livre. Parler d’un livre que l’on a fait qu’effleurer, avec lequel on a gardé des distances, c’est penser autrement, se découvrir, se plonger dans les tréfonds de son imagination. C’est créer quelque chose de nouveau. Il ne s’agit sûrement pas de ne plus lire, mais d’apprendre à s’approprier pleinement une œuvre. Le lecteur, « se libérant enfin du poids de la paroles des autres, trouve en soi la force d’inventer son propre texte et de devenir écrivain ». En prenant ses distances, il s’adonne à la rédaction d’un texte, d’un livre, d’une critique, et pourquoi pas d’un article. Le lecteur saisit alors sa plume, et couche sur du papier les secrets de sa bibliothèque intérieure.

Pauline Fricot

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Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?

pierre bayardUn titre paradoxal s’il en est, et pourtant si révélateur. Enfin quelqu’un qui ose mettre des mots sur un phénomène mondain pour le moins ridicule ! Qui ne s’est jamais retrouvé dans cette situation inconfortable de devoir parler d’un livre qu’il ne connaît pas, parfois seulement de nom ? Ne serait-ce qu’en cours, tous et toutes avons déjà été soumis au regard inquisiteur d’un professeur de lettres cherchant vicieusement à savoir ce que nous avons pensé de « La Recherche », comme ils disent. Pierre Bayard, avoue que l’inverse est aussi vrai :

« Enseignant la littérature à l’université, je ne peux en effet échapper à cette obligation de commenter des livres que, pour la plupart du temps, je n’ai pas ouverts. Il est vrai que c’est aussi le cas de la majorité des étudiants qui m’écoutent, mais il suffit qu’un seul ait eu l’occasion de lire le texte dont je parle pour que mon cours en soit affecté et que je risque à tout moment de me trouver dans l’embarras. »

Comment parler des livres que l’on n’a pas lu ? De Pierre Bayard est donc un livre qui remonte certainement le moral en cette fin de vacance. Tout n’est pas perdu pour nous !

Obligation et hypocrisie sociale

Il est rare en effet de voir des textes qui vantent la non-lecture. Selon Pierre Bayard, cette pratique se heurte à plusieurs contraintes intériorisées qui nous interdisent de parler des œuvres que l’on a pas lues. Ces contraintes sont au nombre de trois. Tout d’abord, il y a cette « obligation de lire ». Dans notre société, la lecture fait l’objet d’une forme de sacralisation qui porte sur un certain nombre de textes canoniques dont la liste varie selon les milieux, et gare à ceux qui ne se plient pas à cette règle. Cette contrainte recoupe l’ « obligation de tout lire ». Il nous est alors formellement interdit d’avouer que l’on a seulement parcouru le dit livre. Ainsi, même dans le milieu universitaire, il paraît impensable pour Pierre Bayard qu’un professeur reconnaisse qu’il n’a fait que feuilleter l’œuvre impressionnante de Proust (encore et toujours). S’ériger en tant qu’autorité d’un savoir littéraire est un travail (mensonge ?) constant. Enfin le dernier poncif exige que nous ayons lu un livre de bout en bout pour être autorisé à en parler, et avec précision si possible.

Une fois de plus Pierre Bayard nous déculpabilise en soulignant que d’après son expérience, rien n’est forcé et obligatoire, et qu’il est même parfois souhaitable, pour bien parler d’un livre, de ne pas l’avoir lu en entier et de fixer son attention sur quelques passages clés et emblématiques.

« Ce système contraignant d’obligations et d’interdits a pour conséquence de générer une hypocrisie générale sur les livres effectivement lus. Je connais peu de domaines de la vie privée, à l’exception de ceux de l’argent et de la sexualité, pour lesquels il est aussi difficile d’obtenir les informations sûres que pour celui des livres. »

Ce mensonges est en premier lieu un mensonge envers soi. Un sentiment de honte s’empare de nous et nous faisons retour avec malaise sur nos pratiques de lectures, sur les œuvres canoniques que nous devrions avoir lues. Mais d’où vient cette angoisse ? Il n’est pas question dans le livre de trouver une réponse aussi personnelle et l’auteur préfère donner des clés de compréhension quant au processus de lecture. Cette démarche franche et naturelle nous est à la fois agréable et si elle nous rassure, elle contribue même à nous redonner espoir, motivation pour enfin lire les œuvres reniées.

Des différentes manières de lire

etudiant-terroristeMais de quoi est-il question lorsque l’on prétend ne pas avoir lu un livre ? Comment définir la non-lecture ? L’auteur fait la tentative de montrer les relations qui sous-tendent les deux pratiques de lecture et de non-lecture. On peut feuilleter, survoler, lire vautré sur son lit en écoutant de la musique ou bien assis à un bureau dans le silence. De plus, entre lire un livre avec attention et parler d’un livre qu’on n’a jamais eu entre les mains, il existe une infinité de modes de lecture. N’est-il pas vrai que certains livres que nous n’avons jamais lus exercent des effets sensibles sur nous, ne serait-ce que par les échos qui nous en parviennent ?

Pierre Bayard pose une réflexion sur les différents modes de fréquentation des livres. Il commence par détailler les grands types de non-lecture qui ne se réduisent pas « au simple fait de garder un livre fermé ». D’autres questions sont alors soulevées : que faire des livres dont on nous a parlé, des livres qu’on a oubliés ? Toutes ces « non-lectures » sont à prendre en compte et il s’en porte le garant lorsqu’il analyse des situations concrètes dans lesquelles nous pouvons être amenés à parler de ces ouvrages quasi-inconnus. Enfin, dans un troisième moment, qu’il considère comme le plus important puisqu’il a motivé cet essai, Pierre Bayard nous livre une série de conseils simples pour aider les non-lecteurs à faire face à des situations jugées embarrassantes.

« Montrer [aux étudiants] qu’un livre se réinvente à chaque lecture, c’est leur donner les moyens de se sortir sans dommages, et même avec profit, d’une multitude de situation difficiles. Car savoir parler avec finesse de ce que l’on ne connaît pas vaut bien au-delà de l’univers des livres. L’ensemble de la culture s’ouvre à ceux qui témoignent de leur capacité, illustrée par de nombreux écrivains, à couper les liens entre le discours et son objet, et à parler de soi. […] Tout enseignement devrait tendre à aider ceux qui le reçoivent à acquérir suffisamment de liberté par rapport aux œuvres pour devenir eux-mêmes des écrivains ou des artistes. »

Un seul mot d’ordre : débarrassons-nous donc de toute ces interdits qui nous oppressent et nous éloignent toujours plus de l’œuvre même. Que chacun cultive sa propre relation personnelle au livre. En effet, le texte littéraire est un objet mobile, qui se lit dans la discontinuité, qui s’échange et se débat autour de conversations. L’auteur interroge la subjectivité des lecteurs pour qu’ils puissent finalement parler de ces livres parcourus et qu’ils puissent ainsi révéler certains aspects du texte. Il est évident que si certaines lectures ne révolutionne pas la compréhension de l’ouvrage, ils ont le mérite de soulever des aspects du texte moins évidents a priori. Ce que l’on peut retenir de l’ouvrage ce sont sans cesse les encouragements de l’auteur qui pousse le lecteur à devenir co-créateur du texte qu’il lit. Celui-ci doit juste prendre garde à ne pas s’enfermer dans un rôle de lecteur passif d’une œuvre que l’opinion aurait sacralisée et dont il faudrait boire l’encre sans jamais se poser plus de questions.

Margot Delarue