Le combat de Memed le Mince ou le rêve d’une société plus juste

Yaşar Kemal

Yaşar Kemal

Yaşar Kemal s’est éteint l’hiver dernier, à l’âge de 92 ans. À l’enterrement de ce maître de la littérature turque, la tristesse était palpable dans la foule hétéroclite qui se pressait devant la mosquée de Teşvikiye, situé dans un quartier bourgeois sur la rive européenne d’Istanbul. Des hommes politiques et des figures éminentes du monde du livre étaient présentes aux côtés de simples citoyens émus par la mort de l’auteur des textes de leur enfance.
Yaşar Kemal a écrit plus de plus de vingt romans, mais c’est son troisième, Memed le Mince (1955), qui reste le plus célèbre. L’histoire se déroule dans le village fictif de Dèyirmènolouk, où un agha (mot turc signifiant « maître », « seigneur ») prénommé Abdi, égoïste et vil, règne sans partage sur quatre villages et exploite les paysans sur leur propres terres. Construit comme un conte, où la naïveté de ton contraste avec l’horreur décrite, ce roman peut aussi être considéré comme une critique de la domination de l’argent et des abus qui en découlent.

Conte-moi la rudesse et la beauté de l’Anatolie

51QpQaIzynL._SX301_BO1,204,203,200_Pourquoi Memed le Mince peut-il faire penser à un conte ? C’est une histoire qui plonge le lecteur dans un univers quelque peu naïf, où le paysage prédomine. Les mots de Kemal donne la sensation de ressentir les odeurs de la montagne et de la terre, de vivre les saisons, d’être baigné par la lumière si particulière des hauts plateaux anatoliens : « De temps en temps, avant le point du jour, bien avant l’aurore, une zone de ciel, vers le levant, prend une teinte de henné. Peu après, les nuages, de ce côté, ont des franges ocrées. Puis l’aube point. Memed regarda vers l’orient : c’était un jour comme cela ». Au début du roman, Memed s’enfuit chez son oncle, dans un village voisin. Esclave d’Abdi agha, il travaillait des heures durant au soleil, dans des champs envahis par les chardons qui lui lacéraient les mollets : « Il me battait à mort. Et il me faisait labourer nu-pieds dans les chardons. Et par un froid glacial. Il me tuait », raconte Memed lors de sa première fuite chez son oncle. Berger quelque temps, il finit par rentrer pour retrouver son village et Deuné, sa mère. Pour le punir de sa fuite, le agha leur coupe les vivres, cruellement, à l’approche de l’hiver. L’univers du conte est exacerbé par cet enchaînement de malheurs qui accablent les plus pauvres. Comme dans une fable, le lecteur attend un retournement de situation, une moralité qui donnerait raison à l’innocent sur l’oppresseur.

Memed le Mince, le justicier des sans-terres

Contraint de s’isoler dans la montagne après une fuite raté avec celle qu’il aime, Hatché, Memed devient justicier, à la fois craint et adulé par les villageois. La belle Hatché, qui était promise au neveu d’Abdi agha, est quant à elle jeté en prison. Sa mère lui donne des nouvelles de Memed, qui ne sont que des rumeurs : « Après avoir tiré sur eux, Memed est allé se joindre à la bande de Dourdou le fou. Il paraît qu’il en fait voir de toutes les couleurs au monde entier ». En réalité, Memed refuse de tuer des innocents et d’utiliser les méthodes barbares des autres bandits qui détroussent les vagabonds jusqu’à leurs sous-vêtement. La volonté de Memed de redonner le pouvoir aux paysans qui se tuent à la tâche sans récolter le fruit de leur travail ressemble fort à une critique de la bourgeoisie. De même, l’histoire d’amour refusée, à nouveau par celui qui détient le pouvoir, peut se lire comme une critique du patriarcat, comme un rejet de la domination des hommes sur les femmes, ou en tout cas comme une dénonciation du sacrifice constant dont elle sont victimes. Memed le Mince s’inspire des traditions orales turkmènes tout en nourrissant son récit des thématiques actuelles, résolument modernes. Par ce décalage temporel, l’auteur a réussi à associer l’essence des terres de son enfance et les légendes anatoliennes à une histoire qui contient une critique sociale acerbe. « Il tient à la fois du roman paysan, du roman prolétarien, du roman d’aventures et même du roman picaresque. C’est aussi, bien entendu, un roman social et, comme on dit aujourd’hui, une « prise de conscience » qui met en cause le sort fait aux hommes de la terre anatolienne », souligne Yves Gandon dans la préface de l’ouvrage (éditions Mondiales, 1961).

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Memed le Mince est un roman aux multiples facettes qui donne envie de prendre la route vers ces monts du Taurus, introduits par ces mots d’un douceurs infinies : « Les contreforts montagneux du Taurus commencent dès les bords de la Méditerranée. À partir des rivages battus de blanche écume, ils s’élèvent peu à peu vers les cimes. Des balles de flocons blancs flottent toujours au-dessus de la mer. Les rives de glaise sont unies et luisantes. La terre argileuse vit comme une chair . Des heures durant, vers l’intérieur, on sent la mer, le sel : odeur prenante. »

Adèle Binaisse

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Les Contes d’Amadou Koumba de Birago Diop : une inquiétante étrangeté ?

Si les Contes des Milles-et-une-Nuit nous évoquent d’emblée les richesses et les merveilles d’un Orient exotique et mystérieux, où notre désir d’ailleurs se satisfait d’aventures épiques, il peut se heurter à certaines résistances inconscientes face à l’Afrique. Des résistances qui peuvent s’expliquer par le malaise face à l’inconnu. L’Afrique, dans nos représentations, serait peut être cette terre lointaine, marquée par une diversité culturelle qui nous déstabilise. L’ignorance et l’impossibilité même de créer, de recréer une image tangible dans notre esprit peut soit encourager notre curiosité naturelle, soit la décourager. Choisir de lire Les Contes d’Amadou Koumba relève de cette tentative de vouloir surpasser et s’affranchir de notre horizon d’attente personnel.

Les origines du conte : une genèse personnelle

Birago-Diop-dans-son-bureau1-293x300Les Contes d’Amadou Koumba sont écrits dans un but précis que l’auteur revendique dès l’introduction : « Si je n’ai pu mettre dans ce que je rapporte l’ambiance où baignaient l’auditeur que je fus et ceux que je vis, attentifs, frémissants ou recueillis, c’est que je suis devenu homme, donc, un enfant incomplet, et partant, incapable de recréer du merveilleux. C’est que surtout il me manque la voix, la verve et la mimique de mon vieux griot. Dans la trame solide de ses contes et de ses sentences, me servant de ses lices sans bavures, j’ai voulu, tisserand malhabile, avec une navette hésitante, confectionner quelques bandes pour coudre un pagne sur lequel grand-mère, si elle revenait, aurait retrouvé le coton qu’elle fila la première ; et où Amadou Koumba reconnaîtra, beaucoup moins vifs sans doute les coloris des belles étoffes qu’il tissa pour moi naguère. »

La rhétorique voudrait que l’acte même de se nier, permettrait de renforcer le propos. Or, la maladresse honnêtement avouée, inquiète. Si le conte nait du plaisir que l’on a à l’écouter, qu’en est-il de sa retranscription écrite ? Ne pourrait-on pas y voir simplement le besoin d’un écrivain qui cherche à se remémorer les moments les plus délicieux de son enfance ? Sans doute. « Ce retour fugitif dans le passé récent tempérait l’exil, adoucissant un instant la nostalgie tenace et ramenait les heures claires et chaudes que l’on n’apprend à apprécier qu’une fois que l’on est loin. » La douceur de la nostalgie nous laisse espérer que le plaisir qu’il a ressenti pourrait nous toucher. Peut être parce qu’il s’agit de contes, nous postulons d’emblée une sorte d’universalité du goût. Nous avons tous enfants, été émus devant le merveilleux, sensibles aux beautés de l’imagination.

La connaissance de la vie de Birago Diop qui séjourne en 1958 à Paris, en tant que ambassadeur du Sénégal avant de repartir à Dakar, sa terre natale, explique ce besoin de revenir aux sources. Le déracinement lors d’un exil quel qu’il soit rend l’adulte avide de son enfance, et des sensations merveilleuses qu’il a éprouvé. Le retour aux sources est un mouvement de retour à soi, où l’on cherche parfois désespérément le moment où l’on s’est senti comme étant « complet ». L’histoire est toujours la même. Le temps qui passe, les vicissitudes de l’existence tendent à épuiser l’individu qui voit son existence s’éloigner, s’éparpiller, se fragmenter, se morceler, se déchirer…Alors, le seul moyen de faire face, c’est par le travail du souvenir et de la mémoire. Le conte ne serait donc avant tout qu’un moyen pour l’aider à se reconstruire, à trouver une solution face à l’inquiétude de n’être qu’« un homme, donc, un enfant incomplet. »

La puissance de l’oralité

83930995Nos habitudes de lecture font que nous opterons pour une lecture silencieuse et linéaire des contes afin d’essayer de dégager du recueil une organisation logique, une structure nette et cohérente. Cet habitus fait que l’on peine à se frayer un chemin dans cet univers. D’ailleurs, l’ancrage « réaliste » des contes est vu comme une légitimation de la spécificité culturelle de cette contrée africaine de Dakar. Le réalisme constitue même un obstacle à la compréhension. Nous sommes en effet envahis par une pléthore de noms propres (les noms des personnages mais aussi ceux des animaux. Ceux-ci, contrairement aux fables de La Fontaine, sont identifiés par un nom ; les noms des lieux ; l’importance de la religion dans certains contes comme Le Jugement). De plus, la précision des descriptions empêchent parfois l’imagination de vagabonder même si ces renseignements sont précieux pour tout lecteur curieux de cette culture.

S’il est dans un premier temps malaisé de s’y retrouver dans cet univers si riche c’est parce qu’une lecture silencieuse, sans voix, n’offre réellement, que peu d’attraits. On oublie souvent que la dimension orale d’un conte est primordiale car elle promet d’exprimer une plus grande variété de sens et d’émotions. Elle seule peut rendre compte de ce théâtre d’animaux et d’hommes, de cette étrange cosmogonie qui ne peut exister que par la force de l’imagination et de la pensée. En effet, ce ne sont pas les images et les représentations symboliques qui priment, c’est notre façon de réagir face à l’action qui nous est contée. Le corps, plus que notre héritage culturel et moral nous sert de guide. Rappelons que la parole s’incarne avant tout dans le corps. « Esclave de la tête, la bouche commande au reste du monde, parle et crie en son nom, souvent à tort, parfois avec raison, sans demander leur avis ni au ventre, qui mangerait encore alors qu’elle se déclare rassasiée, ni aux jambes, qui voudraient ne plus marcher quand elle se dit capable d’aller plus loin. La bouche prit tout le pouvoir du corps le jour où elle se sut indispensable. Elle sauve l’homme quelquefois et plus souvent le mène à sa perte, car il lui est difficile de se contenter de : « Je ne sais pas. » »

La parole est ainsi conquérante et dominatrice puisqu’elle peut tromper les sens et la raison. Ambivalente, elle est toujours à la fois Vérité et Mensonge. Ce conte éponyme (Vérité et Mensonge) met en scène Fène-le-Mensonge et Deug-la-Vérité. La seconde est aimée de Dieu, la première aimée et préférée des hommes. Ce conte est la démonstration éclatante de la spécificité du recueil qui est l’absence de toute parole moralisatrice. Les contes ne relèvent pas d’un didactisme forcé, construit précisément selon des archétypes propres aux contes de fées : adjuvant, opposant, récit initiatique…Ces artifices font que le conte est porteur d’un sens symbolique : il est sursignifiant. Les Contes d’Amadou Koumba ne peuvent ni être qualifiés d’exemple ou de contre-exemples. Ils ne représentent rien, ne symbolisent rien. Il montre simplement les choses comme elles sont. Ainsi, si les hommes se laissent plus facilement convaincre par les mensonges, c’est parce que la parole est habile flatteuse, intelligente séductrice. Elle sait s’adapter au monde des hommes, lire dans les conventions sociales et les préceptes, elle sait jouer contrairement à la parole de Vérité qui est nue, crue, étrangère à la complexité sociale, à la nature profonde de l’être humain qui fait qu’elle ne peut être reçue, comprise et assimilée par celui qui l’écoute.

Une parole qui n’est jamais moralisatrice

peintures_rupestres_sahara_1Aucun flamboyant héros dans ces contes, pas de grandes actions, d’exaltation, de bonnes actions, de pureté morale, d’innocence. Si la violence est omniprésente dans tous les contes, les mise à morts, les châtiments, les roueries et autres fourberies (l’ensemble des contes intitulés Les mauvaises compagnies) ne nous font pas réagir, du moins, pas comme nous l’entendons. Puisque notre corps est notre seul guide, nous pouvons nous fier à nos sensations et constater que la simplicité de la narration dénuée d’affect, d’adjectifs, de modalisation permet de produire un effet de distanciation parfait. Il nous est difficile de ressentir de l’indignation, de la compassion et de prendre parti. Nous suivons porté par la parole. Observateur curieux et attentif, notre plaisir réside dans l’écoute même et moins dans les multiples interprétations que s’empresse de chercher un intellect avide de sens compliqués et cachés.

Cette volonté d’accueillir est proche de la capacité de l’enfant à s’étonner de tout, et s’étonner de rien à la fois. Contrairement à l’adulte, cet « enfant incomplet » qui ne peut voir le monde sans le prisme de ses valeurs et de son histoire personnelle, l’enfant se construit et accepte sans trier tout ce qu’on lui soumet. Pour lui, Mensonge et Vérité, Bien et Mal ne sont jamais réellement opposés et fonctionnent ensemble. C’est l’ordre naturel des choses et la morale est impuissante. Dès lors, cette expérience de lecture se joue habilement de nous. La parole nous attire sans cesse vers l’enfance, elle nous force à nous réapprendre à accueillir et accepter l’ordre naturel de l’univers. Cette entreprise n’est jamais aisée car nos résistances sont fortes et nous sommes forcés de nous sentir mal à l’aise face à des contes amoraux où la mort et la violence surviennent soudainement, aussi brutales qu’elles sont incompréhensibles.

De nombreux contes n’enseignent rien, et c’est ce qui nous déçoit, nous adultes bien pensants pétris de bonne morale judéo-chrétienne. Le Bien ne triomphe pas. D’ailleurs, selon la sagesse populaire de ces contes il n’existe pas. Tout est question d’habilité et d’intelligence. Qui sera le plus fin pour tromper l’autre ? Seul celui qui ne se fera pas attraper triomphe. La loi du plus habile est toujours la meilleure. La désillusion et la déception liées à l’absence de symbolisation  sont le moteur essentiel et le ressort de ces contes. N’oublions pas donc, que l’existence du conte populaire réside dans l’acceptation de l’ordre du monde. Rarement subversif il vise simplement à renforcer la cohésion d’une communauté face à ce qui peut la menacer et lui faire peur : le marginal, le laid, le monstrueux, le chaotique, la nature… C’est ainsi que cet anthropomorphisme largement présent ne doit pas être considéré comme un didactisme mais comme le médium qui permet de faire face à l’état de sauvagerie, celle des hommes et celle du monde extérieur. La vie est absurde, incompréhensible, inexplicable. La parole du conteur, celle de l’écrivain sont conscientes de cet échec, mais l’action même d’écrire et de parler permet d’en assumer la charge.

Anh-Minh Le Moigne

Conte-nous une histoire

« Le conte est difficile à croire ; Mais tant que dans le monde on aura des enfants,

Des mères et des mères grands, On en gardera la mémoire. »

Charles Perrault

Il était une fois… des histoires magnifiques et mystérieuses, enfouies dans la mémoire : mémoire des contes de l’enfance, de la découverte du récit, de la lecture et de l’apprentissage de la vie.

41_Margaux_Le_petit_chaperon_rougeLe conte est une forme littéraire particulière. Il doit sa représentation aux travaux de retranscription qui transforment le récit oral original en œuvre écrite. Il s’agit donc d’un genre à part qui se différencie de la nouvelle par la création d’un imaginaire – comme l’usage courant de la métamorphose et du théâtre par le récit d’actions racontées et non représentées.

  Le conte prend la forme d’un récit court, mais emplie de magie, de fantastique, où la vision de l’espérance prédomine. Tout ce qui est imaginaire est alors rendu possible et à la portée de toutes et tous. Les émotions envahissent le lecteur, le spectateur, petit et grand, comme s’il appartenait lui-même à l’histoire.

Le conte est historique. Depuis la nuit des temps, les récits sont échangés, narrés, dépeints avec passion. C’est au XIVème siècle que l’on doit la naissance sur papier du conte dit « classique », d’auteurs du monde entier, tels que Boccace avec le Décaméron ou encore Les contes de Canterbéry de Geoffrey Chaucer. L’inspiration va se poursuivre tout au long du XVIIème siècle, qui voit apparaître des auteurs immémorialement connus comme Charles Perrault. Puis c’est au tour des contes orientaux de refaire surface avec la première version traduite des Mille et une nuits par Antoine Gallandentre 1704 et 1717.

Que le conte soit issu de récits merveilleux, extraordinaires, d’épopées ou de traditions populaires, de traditions grecques ou latines, il reconnaît ses auteurs dans le monde entier : de Boccace à Chaucer, en passant par Dickens et Shakespeare, l’Italie et l’Angleterre disposent d’une importante culture des contes. L’Allemagne compte également de nombreux et talentueux auteurs comme Hans Sachsou encore Hoffmann. Les conteurs espagnols sont cependant plus rares : l’on retrouve Pierre Alphonse, ou encore Juan Manuel avec le Comte Lucanor et Cervantesavec ses Novelas ejemplares. N’oublions pas cependant les conteurs arabes et persans, anonymes, mais pères et créateurs du genre.

Le conte fait partie de notre apprentissage. Il stimule notre imagination toute au long de notre évolution. Il s’agit bien d’un savoir, d’une initiation au monde qui nous a été transmis de vive voix par une nourrice attentionnée, une mère aimante, un père impatient de nous apprendre la vie (ou de nous voir dormir), ou encore, qui sait ?, d’un griot africain.

41_Margaux_Conteurs_arabesQu’est ce qui caractérise ce genre littéraire ? L’universalité du conte réside dans la transmission du sentiment d’un espoir meilleur, d’un futur « magique » et merveilleux. Bien que tous les contes ne soient pas fantastiques ou merveilleux, on retrouve également cette notion de l’espoir – moins implicite – dans les contes dit réalistes. Comme dans certains contes de Christian Andersen comme La petite fille aux allumettes, inspiré de l’histoire de sa grand-mère, ou dans Le vilain petit canard, un récit autobiographique.

Le conte se détache ainsi de la forme classique du récit, part la forme ludique de la narration et part la morale issue de l’espérance.

Les caractéristiques du conte

Au delà de ces trois formes que peut prendre le conte – fantastique, merveilleux et réaliste – Vladimir Propp1 a formulé un système en trois principes :

  • Les éléments constants, permanents du conte, sont les fonctions des personnages ;
  • Le nombre de fonctions est illimité ;
  • La succession des fonctions est toujours identique.

Il va jusqu’à déterminer trente-et-une fonctions qui se retrouvent au moins dans tous les contes : dans les séquences préparatoires avec l’absence, l’interdiction, la transgression ; la première séquence avec le manque ou le méfait, le départ du héros ; ou encore dans la deuxième séquence avec la réparation du méfait, le retour du héros, ou encore le mariage ou l’ascension au trône.

Ce qui rend le conte si particulier réside également dans la présence d’éléments fantastiques et en particulier d’animaux et parfois la métamorphose de certains personnages en animaux ; ou plus simplement, la naissance d’objet comme Pinocchio de Carlo Lorenzini ou le petit ramoneur dans La bergère et le ramoneur de Hans Christian Andersen.

41_Margaux_Amour_PsychéCes derniers se retrouvent dans toutes les civilisations et à toutes les époques. Ils ont un pouvoir supérieur à ceux des humains, dans le but d’inhiber leurs peurs et leurs émotions. Ils sont nés du chaos primitif, représentations de reptiles, le plus souvent de grande taille, venant de la puissance infernale du sous-sol.

Ces animaux peuvent également être ceux de lieux dangereux et mystérieux, présents pour défendre ces espaces magiques et fantastiques. Dans La Belle au Bois Dormant, nous pouvons retrouver ces deux aspects : la cruelle Maléfique se métamorphose ainsi en dragon pour barrer le passage au prince charmant.

Les animaux ne sont cependant pas toujours des éléments de terreur, ils incarnent aussi le rêve et l’imaginaire, et encore une fois, l’espoir, comme dans Peau d’âne de Charles Perrault ou dans Les Contes de ma mère l’Oye2. Les animaux peuvent également représenter les messagers au transport des dieux, le passage à des lieux célestes, et sont alors synonyme de bonheur et de félicité : dans Deux Frères de Grimm, chacun avait deux lions, deux loups, deux renards et deux lièvres ; adjuvants qui les escortaient et les servaient.

Les fées sont également des personnages récurrents de l’univers des contes. Nées au Moyen-Age comme divinités païennes secondaires, elles ont survécu au paganisme et sont maintenant mêlées aux croyances chrétiennes, comme survivance de la mythologie latine, celtique et germanique. On les retrouve dans les récits du monde entier : les romans d’Arthur et de La Table ronde, dans les Contes de Perrault, mais également dans les merveilles de Shakespeare avec Songe d’un nuit d’été.

Des Métamorphoses d’Ovide, en passant par les contes de Charles Perrault et des Frères Grimm, nous pouvons avancer – sans crainte – que les contes sont au cœur de notre apprentissage littéraire et de notre apprentissage de la vie de par les nombreuses thématiques qu’ils abordent (philosophie, religion, amour). Le conte de Psyché dans Les Métamorphoses d’Apulée en est un exemple flagrant : l’histoire d’Amour et de Psyché joue un rôle dans la genèse des contes de fées européens et nous pouvons nous permettre de lui appliquer cette définition de l’amour présente dans le Banquet de Platon (citée par Diotime) :

« Comme il est à mi-chemin des uns et des autres, il contribue à remplir l’intervalle, de manière que le tout soit lié à lui-même ».

Et bien sûr : « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ».

Margaux Cannaméla

1Analyste des Contes merveilleux russes. Auteur de « Morphologie du conte » publié en 1928 en Russie.

2Histoire inspirée de L’Âne d’Or d’Apulée

Si derrière toute barbe il y avait de la sagesse, les chèvres seraient toutes prophètes

(proverbe arménien)

Quel est le point commun entre Jacques Offenbach, Pina Bausch, Edward Dmytryk et Anatole France ? Le compositeur, la chorégraphe, le cinéaste et l’écrivain se sont, parmi d’autres, inspirés du personnage de La Barbe bleue. Avec, certes, plus ou moins de succès, même si les petits récits d’Anatole France sont une bonne porte d’entrée pour l’étude de la réécriture au collège ou au lycée. La Barbe bleue connaît, depuis la fin du dix-neuvième siècle, un succès très fort : pas moins d’une trentaine d’adaptations qui utilisent le mot « barbe » et/ou « bleue », avec quoi il faut ajouter les diverses mises en scènes pour les différentes pièces qui existent. Le conte de Perrault, peut-être un peu oublié, un conte en mal de Disney et qui a ce curieux malaise de ne pas être aussi moral que les autres, est progressivement phagocyté par différents artistes.

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Palsambleu, morbleu, ventrebleu, jarnibleu !

L’histoire est simple à résumer : un grand monsieur très bizarre épouse une jouvencelle naïve, et c’est sa huitième femme. Il décide de partir en voyage, lui permet d’aller partout sauf dans ce petit cabinet. Elle s’empresse d’y aller. Il revient, veut la tuer, mais comme toute jouvencelle a l’incroyable capacité à pousser des cris ultrasoniques, les frères arrivent à temps pour la sauver et tuer le grand monsieur très bizarre.

Ce qui est embêtant dans cette histoire, c’est la fin. Si la jeune fille était tuée par la Barbe bleue, il y aurait une morale claire : ne violez pas la vie privée de votre conjoint. Et puis, une analogie avec la chute de Paradis serait tout à fait faisable : après avoir croqué la pomme, Adam et Ève deviennent mortels. Mais non, ici, celui qui pourrait faire figure de Bleu est tué par les frères prodiges, la jouvencelle qui a transgressé l’interdit est sauve. Celle qui est condamnable jouit d’un non-lieu, et le grand monsieur très bizarre trépasse.

40_Willem_BarbebleueCe qui est embêtant dans cette histoire, c’est le début. Perrault ne nous explique pas clairement pourquoi la Barbe bleue est un veuf compulsif. On sait qu’il veut épouser la jouvencelle parce qu’il la trouve fort jolie. On sait que la jouvencelle le trouve « fort honnête homme ». Et pour cause : « La Barbe bleue, pour faire connaissance, les mena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n’étaient que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations : on ne dormait point et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres ; enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que le maître du logis n’avait plus la barbe si bleue, et que c’était un fort honnête homme. »

Dès lors, les artistes n’eurent de cesse de réhabiliter ce personnage injustement caricaturé en monstre croqueur de femme, en sociopathe sanguinaire. Anatole France en fait un incurable romantique, un maudit que le sort poursuit. Un homme constamment meurtrit par ses amours ratées, un homme qui perd toutes ses femmes pour une raison qui dépasse l’entendement. Un personnage positif, en somme, contre qui le destin s’acharne.

Ce qui est embêtant dans cette histoire, c’est l’élément perturbateur. Pourquoi donner la clé d’une pièce où l’on interdit d’entrer ? C’est comme planter un magnifique pommier doré au centre du Paradis avec un grand panneau : « C’EST ICI ». C’est tenter le diable. Comme l’a très joliment formulé J.K. Rowling dans Harry Potter et l’Ordre du Phénix, il suffit d’interdire une chose pour que tout le monde en ait envie. Interdire un magazine, c’est le rendre indispensable. Interdire une pièce, c’est la rendre désirable.

Dès lors, les artistes n’eurent de cesse de fantasmer ce lieu. De quoi est-il le symbole ? S’agit-il d’une métaphore de la vie privée ? Pourquoi le sang n’est-il pas sec, pourquoi les cadavres n’ont pas cette horrible odeur des cadavres qui attire les charognards deux kilomètres à la ronde ? Pourquoi n’y reste-t-il pas que des os et pourquoi cette pièce est-elle dans la demeure principale de la Barbe bleue ?

Questions rhétoriques

Et pourquoi sa barbe est-elle bleue ? L’excellent ouvrage de Michel Pastoureau : Bleu, Histoire d’une couleur (oui, les livres d’histoire peuvent être intéressants) montre avec brio que le bleu, couleur « nouvelle » au onzième siècle, a des connotations positives : « Couleur iconographique de la Vierge, couleur emblématique du roi de France et du roi Arthur, couleur symbolique de la dignité royale, couleur à la mode et désormais de plus en plus fréquemment associée par les textes littéraires à l’idée de joie, d’amour, de loyauté, de paix et de réconfort, le bleu devient à la fin du Moyen-Âge, pour certains auteurs, la plus belle et la plus noble des couleurs. » (p. 67-68 de la version poche).

40_Willem_affiche-La-Huitieme-femme-de-Barbe-Bleue-Bluebeard-s-eighth-wife-1938-3Le bleu de cette barbe est inexplicable. Sauf, peut-être, si l’on considère qu’en lieu de barbe, elle est totalement incongrue. Pour Perrault, on avait la barbe bleue comme aujourd’hui on a la peau verte. Symbole de l’inquiétante étrangeté, de l’altérité indéchiffrable, et en bon homme de son temps, Perrault la liquida.

Une des adaptations les plus récentes de Barbe bleue est la version d’Amélie Nothomb, sortie en 2012. Et le fait le plus intéressant de ce roman est la disparition de la barbe, bleue ou non. Don Elemirio Nibal y Milcar n’a pas de barbe. Comment ? Ce symbole de l’étrange, de l’inquiétant, ce fétiche qui attire tous les regards ? Envolé. Voilà une preuve, s’il en faut encore, qu’Amélie Nothomb est une fine romancière. La barbe métaphorique reste métaphorique : l’esthète espagnol exilé et reclus est suffisamment bizarre pour n’avoir besoin d’être affublé de bouclettes bleues.

Et l’héroïne, Saturnine, est une femme de son époque. Ce n’est pas une naïve jouvencelle décérébrée, elle est tonique, ne se laisse pas marcher sur les pieds, elle fait des études et – bonheur – résiste au piège de la pièce secrète. Elle respecte la vie privée de son colocataire. Elle respecte le secret, le droit au secret. Elle respecte l’autre et son inquiétante altérité.

La métaphore filée de l’alchimie lie l’ensemble dans une cohérence à en faire pâlir les adorateurs de Proust. Amélie Nothomb arrive à mener de front et en même temps trois discours : métaphore du couple, alchimie, droit au secret ; sans jamais se perdre. C’est un roman délicieux comme une flûte de champagne, et qui va au fond du mythe. Il ne s’agit pas d’explorer superficiellement le mythe de la Barbe, il s’agit de le parcourir en profondeur, ce qu’il peut révéler de ce qu’on nomme parfois l’âme humaine, en un temps bombardé de téléréalité, en cet âge post-1984 qui ne sait plus ce qui est privé et ce qui ne l’est plus.

Le retour de Barbe bleue sur la scène culturelle et littéraire n’est pas dû au hasard. Le vingtième siècle démarre une grande interrogation sur le secret et le droit au secret. Interrogation qui n’est que renforcée par les trois guerres, et la découverte des services de renseignement, du fichage et du flicage. Interrogation qui n’est que renforcée par l’entrée dans un nouveau millénaire ultra-connecté, où hacker est presque synonyme de violer. Le « privé » a besoin d’une nouvelle définition. Barbe bleue est là pour nous aider à la formuler.

Willem Hardouin