Concilier journalisme et littérature ? L’exemple de Tokyo Vice

couvtokyoviceokAu XIXème siècle, il n’était pas rare que les écrivains publient leurs textes en premier lieu dans des gazettes. Parmi tant d’autres, Honoré de Balzac publia dès 1830 des articles, des contes, ou même des extraits de ses livres, dans la presse parisienne. Mais Balzac était romancier avant d’être journaliste. Au début du XXème siècle, un nouveau genre de journalisme mêle enquête et style littéraire, avec Jack London, Joseph Kessel ou encore Albert Londres. En France, les enquêtes au long cours sont rarement éditées en livre. Bien qu’on trouve quelques exceptions, comme l’ouvrage d’Annick Cojean sur le harem de Mouammar Khadafi (Les Proies, Grasset, 2012) ou celui de Florence Aubenas sur les femmes de ménages intérimaires (Quai de Ouistreham, Éditions de l’olivier, 2010), les enquêtes long format trouvent surtout leur places dans les revues comme XXI ou sur des sites Internet comme Ijsberg et Le Quatre heures. Une jeune maison d’édition a permis ce mois-ci la publication et la traduction de Tokyo Vice, une enquête de plus de 400 pages sur le fonctionnement de la mafia japonaise. Alors, journalisme ou littérature ?

« Basés sur des faits réels »

Dans Tokyo Vice, la première personne utilisée est celle du narrateur et de l’auteur, Jake Adelstein, qui raconte son parcours en tant que journaliste étranger intégré dans le plus grand quotidien nippon, le Yomiuri Shinbun, qui tire à plus de dix millions d’exemplaires quotidien. À la fois roman et enquête, immersion dans la vie d’un homme et plongée dans un univers méconnu, Tokyo Vice n’est pas une autobiographie, mais ce n’est pas non plus une simple enquête journalistique. On y découvre des morceaux de vie, des regrets, des moments honteux comme d’autres plus glorieux. En filigrane, entre deux enquêtes au goût âpre du crime, Jake Adelstein livre les concessions qu’il a dû faire pour mener à bien ses enquêtes dans les bas-fonds tokyoïtes. Des trafics d’êtres humains, avec des étrangères contraintes à la prostitution, aux crimes entre gangs, Jake aura été témoin du pire. Ici, la première personne nuance l’objectivité de l’article journalistique. À la fin du livre, un article publié dans le Washington Post en 2008 résume les enquêtes et le combat pour la vérité de Jake Adelstein. Mais dans son livre, l’auteur-héros livre les détails, ainsi que son parcours de journaliste. C’est un peu les coulisses et les ficelles du métier qu’il décrit, dans un style enlevé et travaillé.

Manuel de journalisme et parcours initiatique

Jake Adelstein

Jake Adelstein

Au-delà du style, parfois très familier, les anecdotes choisies sont prenantes. Le lecteur, qui passe du choc à l’émotion, ne ressort pas indemne d’une telle lecture. L’auteur questionne également son métier et les limites qu’il a franchies pour obtenir ce qu’il recherchait, se décrivant d’ailleurs comme une véritable « pute de l’info ». Les conseils, prodigués par ses amis flics ou par ses pairs, sont d’une grande clairvoyance. La plupart de ces bons mots sont certainement vrais pour n’importe quel journaliste, d’autres sont propres au Japon. « Tu dois te montrer amical envers les gens que tu n’apprécies ni politiquement, ni socialement, ni moralement. Tu dois respecter les journalistes qui sont tes aînés. Tu ne dois pas juger les gens mais apprendre à juger la qualités des informations qu’ils te donnent », lui lance un de ses collègues, alors que Jake fait ses premiers pas au Yomiuri, à 24 ans. Tout en découvrant le métier, Jake apprend aussi à se prémunir de l’émotion, à devenir aussi solide qu’un roc. « J’étais devenu très cynique. J’étais devenu un peu froid. Et dès qu’un journaliste commence à se refroidir, il est très difficile de le ranimer. Nous nous entourons tous d’une carapace psychologique pour pouvoir affronter nos émotions, garder le contrôle de nous-mêmes et répondre aux multiples deadlines ». Au plus fort de sa carrière, il voit à peine grandir ses deux enfants et passe rarement une journée entière en famille. Tout ces sacrifices pour un seul but, une seule obsession : la quête de vérité. Et si son obstination paye, elle lui vaut aussi des menaces de mort, prises au sérieux par le FBI qui le protège ainsi que sa famille, de retour aux États-Unis. Après avoir quitté le journal, il ne restera pas bien longtemps loin de ses enquêtes, malgré tout. L’appel de l’information est plus fort que celle de la sécurité. Il s’implique de plus en plus dans ses recherches, au point d’aider les victimes du trafic d’êtres humains à s’en sortir, en leur payant des billets d’avion, en les aidants à avorter. Et surtout, en se battant pour que justice soit rendue. S’il évoque ses réussites, il n’omet pas de décrire ses erreurs et de parler de ses faiblesses.

Ce livre au genre hybride semble bien difficile à classer. En tenant pour acquis que la sacro-sainte objectivité journalistique est un leurre, on pourrait dire que Tokyo Vice est à la fois « une enquête engagée » et un « roman non-fictionnel », des associations antithétiques au premier abord. Jake Adelstein dévoile l’envers du Japon, les arcanes de la police, les dessous de la corruption. Tout cela sans détour, mais avec une flopée de détails, si bien que le lecteur est parfois déboussolé. Et un livre qui vous déboussole, qu’il soit fictionnel ou non, c’est déjà la marque d’un bon écrivain.

Adèle Binaisse

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La Grande course de Flanagan, de Tom McNab

L’année débute avec son lot de bonnes résolutions. En première place du top, l’éternelle résolution post-fêtes à retrouver la ligne avant l’été. Combien d’entre-nous ont repris le chemin de la salle de sport et rechaussé ses vieilles baskets ? Combien resterons fidèles à cette courageuse décision ? Bien peu, hélas… Mais pour ceux qui auraient simplement besoin d’un petit regain de motivation, pour ceux qui préfèrent les marathons littéraires à la course à pieds, voici votre chance : 630 pages (édition J’AI LU) à parcourir, un voyage de 5 063 km à travers les États-Unis des années 1929. Cadence rythmée exigée.

Un voyage de 5 0063 km à travers les États-Unis des années 1929

course5 063km en trois mois, à raison de 80 km par jour, de Los Angeles à New-York, c’est le défi fou lancé par Charles C. Flanagan, sorte d’homme d’affaire opportuniste et audacieux. Plus de 2000 participants venus des quatre coins de la planète se réunissent sur la ligne de départ. Des hommes, de 17 à 70 ans, expérimentés ou débutants, issus pour la plupart des classes sociales les plus basses, tentent leur chance dans l’espoir de repartir avec la centaine de milliers de dollars promis à l’arrivée. Pour beaucoup cette course est leur unique et dernière chance de survivre à cette période de crise. Des hommes, mais aussi des femmes (cent vingt et une pour être précis) qui devront souffrir des remarques sexistes des organisateurs, des participants et des journalistes. Des athlètes pleins de rêves donc, qui croient s’affronter les uns les autres avant de recevoir, étapes après étapes, de grandes leçons sur le sport qui leur apprendront que chacun n’est mis en compétition qu’avec deux choses : soi-même et la nature qui freinera souvent leur avancée à travers les États-Unis.

600 pages pour parlez de pauvres gars en train de courir, n’est-ce pas un peu trop ?

Un peu long et répétitif ? Queneni ! Tom McNab a signé avec la publication de ce livre celle d’un véritable best-seller traduit en une quinzaine de langues. Cette course retrace les destins croisés des participants. Leurs luttes, leurs doutes sont ponctués d’aventures aux tonalités burlesques. Dès le départ de la course, le scepticisme des journalistes est manifeste, notamment celui d’un certain Carl Liebnitz qui doute très sérieusement des « aptitudes [de Flanagan] à mener une entreprise aussi complexe » qu’il décrit comme un assemblage « hétéroclite » comprenant « certains des meilleurs coureurs de fond du monde, […] un fakir hindou, seize aveugles, trois manchots, vingt grands-pères, [ainsi que ] soixante et un végétariens ». Un scepticisme partagé par les scientifiques peu convaincus à l’idée que des hommes, qui plus est des hommes pauvres et sous alimentés, puissent parcourir une si grande distance. Cette course manque de crédit aux yeux des individus « sérieux » en raison de la mise en scène quelque peu douteuse de Flanagan qui cru bon de joindre à ses coureurs un cirque composé de « Mme La Zonga, de Fritz l’âne parlant, d’une équipe de base-ball composée de chimpanzés » ainsi qu’un groupe de nains montés sur des poneys…

De magouilles en rebondissement, un scénario hollywoodien

marathonEnfin, si Flanagan respire la magouille (un parcours personnel des plus intrigants, une affection particulière pour les jeux d’argent et le whisky) il ne représente pas la plus grande figure de la corruption présente dans l’ouvrage. Puis, non contents de voir leur route mue en véritable parcours du combattant due à l’intervention de personnalités haut placées et bien décidées à faire arrêter la course, les athlètes devront composer avec la présence du FBI et du truand Al Capone sur leur talons.

Pourtant, en dépit de l’ambiance de foire de cette fabuleuse ménagerie, ne doutez pas de trouver dans ces pages les plus beaux témoignages d’esprit sportif ainsi que de grandes histoires d’amitié. Ce livre est, malgré sa longueur qui pourrait essouffler les meilleurs lecteurs, une véritable bouffée d’air frais, une ode à l’espoir, à l’effort, à l’humilité et à l’entraide. Des valeurs qui, par les temps que nous traversons méritent d’être soulignées. C’est donc avec un sens du rythme digne du film Gatsby le Magnifique que l’écrivain Tom McNab nous propulse à travers l’espace et le temps pour nous guider sur le tortueux parcours qui pour des raisons profondes nous poussent, non à lire, à avaler les pages comme d’autres qui courent et avalent les kilomètres.

Céleste Chevrier