Ernest Hemingway : masculiniste ?

S’il a été l’un des auteurs les moins contestés de son temps, notre époque aurait plutôt tendance à lui vouer une haine idéologique, ses « histoires d’hommes » aidant les intellectuels rattachés aux gender studies à penser la misogynie dans son œuvre comme un renfoncement systématique. C’est pourtant faire abstraction de la complexité de celle-ci et, plus avant, faire abstraction d’éléments biographiques objectifs (dont les savoureuses lignes du journal de Mary, sa quatrième femme, lors de leur safari africain ne manqueront pas de réjouir l’appétit réflexif des plus curieux).

Je me suis repenché, au crépuscule des récentes vacances, sur « La Capitale du monde », une nouvelle d’abord parue dans Esquire en 1936 sous le titre de « Horns of the Bulls » et qui nous parvenait, peuple de France, en 1958, dans le recueil Les Neiges du Kilimandjaro. La nouvelle fait état de la vie prolétaire morbide qui grouille dans la Luarca, hôtel dépouillé de Madrid, où s’entassent les rêves morts de picadors, de bandilleros et de matadors blessés, malades et déchus, entourés des personnels de l’hôtel.

Un univers clos et des esprits moribonds

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La Luarca est un hôtel où se réunissent des toréadors de seconde zone. Si les éléments qui existent dans et autour de la corrida (combats et reconnaissance publique) n’ont laissé que des brèches dans la vie de ces hommes, on peut déduire que leur déclin moral provient de la défaillance d’un élément de masculinité : ils sont incapables de mener à bien une lutte armée. De là leur désœuvrement, de là leur ivresse sans fin, de là leurs maladies. Au milieu, pourtant, il y a Paco, l’un des personnels, dont le rêve est de devenir ce grand torero que les pensionnaires ne sont pas parvenus à devenir.

Un soir, alors qu’il range la salle de repas, l’un des aide-serviteurs, Enrique, le provoque en lui opposant qu’il serait effrayé, comme n’importe quel homme, devant la fureur du taureau. Paco, piqué, lui demande alors d’attacher des couteaux aux pieds d’une chaise et de charger. Enrique, affolé par l’idée, tentera en vain de le raisonner. L’expérience est tragique et Paco finit, seul tandis qu’Enrique court chercher un médecin, par répandre son sang sur le sol de la pièce.

Mais alors quoi ?

Paco est un type dont les caractéristiques et le rôle sont androgynes et dont la construction toute entière est en contradiction avec le microcosme clos de la narration : il est jeune et mourra jeune, dans l’ignorance des joies et des plaisirs mais aussi des désillusions de l’existence humaine ; et cet élément narratif n’est pas sans conséquences sur les réceptions possibles de la nouvelle. Paco est une figure du décloisonnement et de l’expansion tandis que les autres personnages sont des personnages contraints, par l’échec, à se satisfaire médiocrement des espaces qu’ils remplissent déjà.

On assiste donc à l’évolution de ce personnage-tension dans un espace où l’entrechoc des différents éléments narratifs n’a pas de sens ; il reste à noter tout de même que c’est cette fidélité stylistique au manque régulier de cohérence des interactions du réel qui valut à Hemingway son prix Nobel en 1954, pour lequel on parlera de « style puissant et nouveau par lequel il maîtrise l’art de la narration moderne ». Il est d’ailleurs intrigant d’observer le choix qu’il produit quant à son protagoniste. Il lui préfère la mort à la fixité et au confort d’une condition, son caractère définitif ne lui donnant que plus de contraste avec la vie qui reste, morte aux rêves et morte à la vie. N’y verrait-on pas quelques échos féconds avec la philosophie de vie de l’auteur ?

Des éléments amisogynes

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Pour brièvement émettre des pistes de réflexion sur l’amisogynie d’Hemingway, on notera que les caractéristiques androgynes de Paco sont également observables chez ses sœurs — sans lesquelles il ne serait, par ailleurs, jamais parvenu jusqu’à Madrid. En toute cohérence et par équivalence de caractères, les deux femmes sont aussi des figures de « fuite vers l’ailleurs », définitivement désintéressées par l’immobilisme, menant des vies indépendantes, financièrement et culturellement irriguées par des forces qu’elles déploient d’elles-mêmes : elles s’engageront finalement, sans que la nouvelle ne rapporte leur retour à l’hôtel, vers un lieu de culture (un cinéma). Quant à ce qu’elles feront en apprenant la mort de leur frère, nous n’en saurons rien. Peut-être une autre manière de marquer la fuite.

Dernier fait notable : aucun jugement n’est jamais porté sur un personnage vivant. Le style très blanc d’Hemingway ne s’accorde à décrire des réalités que par des focalisations objectives. Ainsi nous aurons, pour finir, cette allégorie sublime de la vie motivée qui fuit la vie morbide, dont l’élan rappellera peut-être à quelques-un.e.s des traits contemporains :

« Une pute est une femme, tout comme une autre, mais je ne suis pas une pute.

— Tu en seras une.

— Pas par votre faute, en tout cas.

— Laisse-moi, dit le matador qui, éconduit et rabroué, sentait maintenant sa frousse lui revenir dans toute sa nudité.

— Vous laisser ? Qu’est-ce qui ne vous a pas laissé ? dit la sœur. Vous ne voulez pas que je refasse votre lit ? Je suis payée pour ça.

— Laisse-moi, dit le matador, son large visage de bellâtre crispé comme s’il allait pleurer. Espèce de pute ! Espèce de sale petite pute !

— Matador, dit-elle en refermant la porte. Mon matador. »

Alexandre Boutard

 

Il n’y a pas que Rimbaud qui fugue

photo recueilC’est avec plaisir que l’on parcourt les Nouvelles fugues, second recueil de nouvelles de l’association Le Littérarium, qui promeut la littérature estudiantine. Dans cette optique, Le Littérarium organise divers événements : le Quizarium, un quiz mensuel pour développer votre culture littéraire dans la bonne humeur, avec de nombreux livres à gagner ; et des veillées poétiques avec le Cercle des Poètes Apparus, qui met en avant la poésie estudiantine. Une seule idée : les étudiants ont eux aussi leur mot à dire dans la littérature, et c’est dans cette optique qu’a été créé Le Gazettarium, un journal littéraire étudiant en ligne, et qu’est organisé le concours de nouvelles du Littérarium. Six créations étudiantes sont sélectionnées parmi plus de soixante-dix nouvelles par un jury prestigieux et renouvelé à chaque concours.

Un jury prestigieux

Pour Nouvelles fugues, le jury était composé de Sophie Coste, professeure de Lettres Modernes à l’université Lumière Lyon 2 ; Brigitte Giraud, conseillère littéraire à la Fête du Livre de Bron, auteure publiée et directrice de collection chez Stock, Catherine Goffaux, bibliothécaire à la Bibliothèque Municipale de Lyon, Perrine Gérard, lauréate du premier concours d’écriture du Litterarium et présidente d’honneur du jury, Césinaldo Poignand, directeur de la librairie Ouvrir l’Oeil, Guillaume Rouvière, ancien président et membre fondateur du Litterarium, Yann Baracat, libraire et membre fondateur du Litterarium et Clément Extier, professeur de FLE et membre fondateur du Litterarium. Ils ont choisi six nouvelles qui représentent la diversité culturelle de l’université. Même si le concours est à thème libre, on remarque qu’une matière est particulièrement exploitée : la « fugue. »

La littérature est un voyage de l’esprit et la nouvelle met particulièrement en lumière l’intensité du plus petit mouvement. Presque toutes les nouvelles utilisent une narration à la première personne du singulier : une façon de mieux s’immerger dans les textes ?

De « nouvelles fugues »

Annabelle Coassy a écrit « Cher papa », un texte réflexif qui s’intéresse à un personnage qui a presque tout du fils prodigue. On lit une tension évidente entre imitation et création, qui est symbolisée par une rivalité entre un fils et un père pour poser cette grande question : comment échapper aux modèles ? La deuxième nouvelle nous emporte en Slovénie, sous la plume de Bérangère Abric. Dans « En Fuite », un personnage s’assoit à un café et nous raconte « le voyage le plus lointain [qu’il ait] entrepris ». Panama, Bruxelles, Kiev, Crimée, Lvov, Varsovie, Belgrade et Ljubljana, une grande errance dans le monde, ponctuée d’amours qui durent le temps d’une page. Denis Cheynet nous offre « Un bateau dans le Pacifique », récit rocambolesque d’un monsieur tout-le-monde qui se retrouve emporté au large d’Hawaï pour concevoir quelques objets informatiques complexes. Laure Lapierre livre « Solange », un récit qui déroule une réflexion sur la mort.

On atteint l’ordre du sublime à travers « Dakchya » de Marie Montalescot. Recherche formelle et stylistique, jeu avec la langue, toute une poésie s’y déploie. Le lecteur est intrigué et dérouté à chaque ligne. Cette langue est un mur d’escalade qui possède les harmonies d’arpenteur chères à Julien Gracq. Surface verticale, certes, mais creusée de reliefs, de nuances magiques. Une petite pépite littéraire qu’il serait dommage de rater.
On arrive ensuite « Sur la route » de Nicolas Raulin, qui développe une autre réflexion sur la mort. Un memento mori qui interrompt un recueil qu’on a hâte de rouvrir.

Le recueil pourra être commandé sur le site Internet du Litterarium et sera disponible lors de la soirée de lancement qui aura lieu fin jeudi 9 octobre à la librairie Ouvrir L’Oeil à Lyon à 19h. Si vous êtes intéressés par la production littéraire estudiantine, nous vous conseillons également Lampe de Rancement, le premier recueil de nouvelles du Littérarium ainsi que le prochain recueil de nouvelles qui paraîtra au 1er semestre 2015. Par ailleurs, le Litterarium organise cette année encore son concours d’écriture et vous invite à envoyer vos textes, si vous êtes étudiants de l’Université Lumière Lyon, à l’adresse suivante : concours.lelitterarium@gmail.com.

Willem Hardouin

Article initialement paru dans le premier numéro de L’Envolée Culturelle

Nouvelles Orientales de Marguerite Yourcenar : Une cruelle rhapsodie

 

« Le désir t’a appris l’inanité du désir ; le regret t’enseigne l’inutilité de regretter. Prends patience, ô Erreur dont nous sommes tous une part, ô Imparfaite grâce à qui la perfection prend conscience d’elle-même, ô Fureur qui n’est pas nécessairement immortelle… »

57_Anh-Minh_1Oriental. Un seul mot et aussitôt les images chatoyantes de couleurs vives se mettent à danser dans notre esprit et d’infinies variations musicales s’imposent à notre imaginaire avide d’un ailleurs mystérieux. Marguerite Yourcenar succombe à cette tentation de l’Orient dans ses nouvelles parues en 1938. Son recueil est semblable à un écrin de perles brutes dont l’étoffe stylistique s’enivre de sa beauté. Son écriture réinvente les légendes anciennes, redessine les contours des fables, apologues et autres mythes. Elle saisit en vol l’émotion, et par touches, la déploie sur elle-même en la faisant vibrer sur des accords nouveaux. La brièveté formelle de la nouvelle concorde parfaitement à un art narratif visant la pure dramaturgie. Cet art dramatique harmonise le tragique de l’existence humaine. L’auteur dénude les sentiments qui apparaissent dans leur éclat naturel, un éclat vif et flamboyant. Pas ou peu de demi-mesures, de contrastes et de nuances. Pas d’émotions timides et délicates, les sentiments qui nous sont dévoilés nous frappent de leur brillante intensité. Tour à tour l’amertume d’une tristesse inconsolée, l’aigreur d’une rancune refoulée, l’acidité du désir forment le diapason de ces contes terribles et cruels qui racontent tous la même histoire : celle de l’amour et du désir, celle de la quête insatiable du plaisir.

L’incompréhensible et effroyable désir

57_Anh-Minh_3L’écriture rend visible la beauté, qui dans sa recherche de perfection se rapproche de l’horreur. La nouvelle « Kâli décapitée » témoigne de l’ambivalence de la séduction féminine. Les rondeurs de son corps attisent le désir des hommes, dans lequel se mêle l’effroi. « Sa bouche est chaude comme la vie ; ses yeux profonds comme la mort. »Elle nous fait part de son incompréhensible tristesse à travers une mélodie grinçante. Le rythme est saccadé et précipité, et la nouvelle scande froidement l’impureté de ses actes qui jamais n’entache l’inquiétante perfection, la pureté jalousée. Or, le désir est absent de ce corps qu’elle déshonore dans la débauche. Ce n’est pas l’ivresse des sens qui la guide et la tourmente. Aucune once d’envie et de vie ne viennent justifier ce froid sacrifice. Elle est perdue dans sa douleur et seule la tentation de la mort et de la destruction peut la faire revivre. Retranscrivant l’inépuisable mythe hindou, la nouvelle esquisse brutalement le tragique d’une existence où l’âme est sans cesse déchirée par son imperfection et sa nécessaire incomplétude. « Nous sommes tous incomplets, dit le Sage. Nous sommes tous partagés, fragments, ombres, fantômes sans consistance. Nous avons tous cru pleurer et cru jouir depuis des séquelles de siècles. » La chute de cette avant-dernière nouvelle résonne sur une note d’espoir et de bienveillance sereine qui vient contredire l’agitation et le trouble qui s’emparent de nous à la lecture de cette légende revisitée. La puissance du plaisir littéraire réside lui-même dans ce jeu d’oppositions et de contradictions. Cette angoisse et cette cruelle tristesse sont délicieuses et douces. L’auteur déploie audacieusement une gamme de sentiments si justement dosés et si tendrement humains qu’ils nous procurent tout autant de plaisir que d’inconfort.

« Les vraies passions sont égoïstes. » (Le rouge et le noir, Stendhal)

La douleur que l’on étouffe par le meurtre ou le mensonge est aussi un acte d’amour. Seulement, c’est une forme d’amour éphémère, fragile et vaine que la nouvelle ne parvient pas à figer. C’est bien cet amour, ou plutôt son souvenir, que recherche la Dame-du-village-des-fleurs-qui-tombent lorsqu’elle se déguise et change d’identité afin de se faire aimer de Genghi le Resplendissant. Car c’est à ce moment que la vie décline peu à peu, que l’on commence enfin à vivre et à aimer. L’amour passé embelli par le souvenir ressurgit avec force. Elle s’accroche à lui pour se rappeler qu’elle a été aimée, qu’elle a existé aux yeux des autres. Jusqu’au dernier instant, elle cherche à raviver les flammes d’un amour déjà consumé. Le doute s’empare d’elle, insidieux. Que vaut vraiment une existence sans amour ? « Le Dernier Amour du prince Genghi » emprunte son décor et son raffinement à une légende littéraire japonaise, le Genghi-Monogatari, écrit au XIe siècle par Mourasaki Shikibu. Marguerite Yourcenar reprend les personnages de la nouvelle et les fait revivre en créant un épisode absent du roman, celui de la mort de Genghi. La nouvelle ne prétend pas combler cette « lacune », mais souhaite « faire rêver » en proposant une fin. Ce désir d’achèvement fait écho à la quête de la maîtresse amoureuse, qui veille le mourant dans son dernier sommeil. Avec sa mort, elle souhaite elle-même donner sens à son amour, achever une page de son existence. Ce désir de reconnaissance est troublant parce qu’il nous apparait légitime. L’amour est désacralisé. Même devant la mort de celui qu’elle aime, elle pense d’abord à elle, à la souffrance que lui causera sa perte. L’égoïsme et la tromperie perdurent jusqu’à la fin, mais on ne peut les condamner définitivement parce que nous sommes doués de cette compréhension instinctive des peines d’autrui qui sont aussi les nôtres. La nouvelle se joue de nos sentiments, qui oscillent entre compassion et lassitude. Pourquoi donc faire tant d’efforts alors que le mensonge n’engendre jamais que du mensonge, et que l’on est puni pour avoir préféré le fantasme à la réalité ? Parce que la réalité est toujours décevante, toutes les femmes de ce recueil ne cherchent qu’à fuir le « long châtiment d’être un jour une vieille femme qui n’est plus aimée. »

 

Le refus de l’idéal féminin

 57_Anh-Minh_2L’arôme de cette nouvelle évoque l’amertume des feuilles de thé vert. La tristesse est longue, sans fin, désagréable, elle laisse toujours un arrière-goût étrange. Toute en retenue et en élégance, elle n’est jamais clairement avouée, peut-être parce qu’il serait honteux de s’aimer soi-même avant tout. Une femme ne peut s’abandonner à son désir. Pour elle désirer revient à côtoyer le mal. La déesse et prostituée Kâli le paie de sa vie, tout comme la veuve Aphrodissia (« La veuve Aphrodissia ») attirée par la mort et le sang laissés dans le sillage de son amant Kostis. L’image des Néréides (« L’homme qui a aimé les Néréides ») ces « beaux démons de midi qui rôdent en quête d’amour » condamne le désir naissant de l’émerveillement de la beauté et des apparences. La femme parée de son pouvoir séducteur constitue pour le jeune homme, curieux et ignorant, un continent inconnu et mystérieux. Elles lui ouvrent l’accès « à un monde féminin », lui apportent « l’enivrement de l’inconnu, l’épuisement du miracle, les malignités étincelantes du bonheur. » Il est si facile de succomber à ce reflet d’un amour merveilleux et parfait. Or, c’est l’amour pur et désintéressé d’une mère qui fait la grandeur d’une femme. On admire davantage le sacrifice d’une mère à son enfant que les vains efforts d’une veuve éplorée ou d’une jeune amoureuse éperdue. La nouvelle « Le lait de la mort » formule la possibilité de rachat dans la recherche d’un idéal maternel éloigné du seul plaisir sensuel. L’auteur joue toujours sur les oppositions et rappelle qu’un idéal reste un idéal, qu’une légende ou un mythe exemplaire ne suffit pas à changer la réalité. « Il y a mères et mères. » Celle qui pense à ses enfants, celle qui le martyrise pour en faire « son gagne-pain assuré, et pour toute la vie. »

L’inlassable quête de sens

 

« C’est ça. Vous êtes comme nous tous. Quand je pense que des idiots prétendent que notre époque manque de poésie, comme si elle n’avait pas ses surréalistes, ses prophètes, ses stars de cinéma et ses dictateurs. Croyez-moi, Philip, ce dont nous manquons, c’est de réalités. La soie est artificielle, les nourritures détestablement synthétiques ressemblent à ces doubles d’aliments dont on gave les momies, et les femmes stérilisées contre le malheur et la vieillesse ont cessé d’exister. Ce n’est plus que dans les légendes des pays à demi-barbares qu’on rencontre encore ces créatures riches de lait et de larmes dont serait fier d’être l’enfant… »

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Tout est dit. Ces Nouvelles Orientales ne sont pas qu’une rhapsodie sur le thème de l’amour et du désir. Elles ne sont pas qu’un kaléidoscope hypnotique de maux, un tourbillon de mots et d’images. Elles ont pour ambition de dénoncer la perte de sens et de symboles délaissés face aux turpitudes du quotidien. La création littéraire rend hommage aux légendes et autres mythes. Nous sommes emportés au-delà du réel, bercés par les émotions primitives, ballotés par les peurs ancestrales. Ce voyage débute et termine dans un éloge de l’art par un autre art. L’éloge de l’écriture qui rivalise avec la peinture. La puissance des mots face à la force d’évocation des images. La beauté de la première nouvelle « Comment Wang-Fô fut sauvé »repose sur l’écriture qui se fonde dans de petites touches picturales. Les mots deviennent le pinceau qui esquisse la fenêtre sur un nouveau monde où l’illusion, les apparences et le mensonge s’entremêlent pour former un tableau fascinant et dérangeant. L’espoir en l’être humain est symbolisé par l’attitude courageuse du vieux peintre, qui, faisant confiance à son art, fait face à son destin, aux difficultés que la vie lui réserve et met en œuvre son talent afin de peindre la vie qu’il souhaite mener. Cette nouvelle reflète peut-être un hommage à l’écriture dont la maîtrise constitue le salut de l’écrivain et sa victoire sur la vie. Mais cette victoire n’est jamais acquise, et ne dure qu’un court instant. Tout le recueil porte le poids d’une tristesse insondable et menaçante. Cette tristesse ressentie par Cornélius Berg dans la dernière nouvelle qui achève le voyage en Orient. « La tristesse de Cornélius Berg » évoque la grisaille de notre quotidien et convoque de nouveau cette peur teintée de lassitude. « Dieu est le peintre de l’univers. »Succomber au malheur, vivre sa vie passivement est facile dans un monde où nous ne croyons plus en rien. « Gloire à Dieu qui a voulu, pour des raisons que nous ne connaissons pas, que la méchanceté et la bêtise conduisent l’univers ! » Ces paroles écrites par Gobineau dans ses Nouvelles Asiatiques font écho à l’ambition des Nouvelles Orientales, cette injonction à s’inspirer de ces fables anciennes pour accepter sans regret, les imperfections de la réalité et de notre existence.

Anh-Minh Le Moigne

L’ombre du vent et le Cimetière des livres oubliés

« Rien ne marque autant un lecteur que le premier livre qui ouvre vraiment un chemin jusqu’à notre cœur. Ces premières images, l’écho de ces premiers mots que nous croyons avoir laissés derrière nous, nous accompagnent toute notre vie et sculptent dans notre mémoire un palais ou tôt ou tard – et peu importe le nombre de livres que nous lisons, combien d’univers nous découvrons-, nous reviendrons un jour. »

54_Clement_1. Première imagePublié initialement en mai 2001 à Barcelone, L‘ombre du vent a connu lors de sa sortie un succès phénoménal, tant en France que dans le reste du monde. Traduit dans plus de 36 langues, il a été vendu à plus de 12 millions d’exemplaires. Ce quatrième roman de Carlos Ruiz Zafón a aussi été largement acclamé par la critique : il a reçu de nombreux prix, et notamment le prix du meilleur roman étranger, en 2004.

Le livre en lui-même raconte l’histoire du livre, ou plutôt d’un livre : L’ombre du vent d’un certain Julian Carax, mystérieux écrivain disparu lors de la Guerre d’Espagne. Cohabitent alors le livre que nous lisons et le livre à l’origine de la quête du héros. Ce dernier constitue le fil narratif reliant les personnages du roman, qui n’est pas raconté d’une seule voix mais par différentes voix, ce qu’on appelle dans la jargon la polyphonie narrative. Néanmoins les premières pages par lesquelles se dévoile le roman font place à une scène que l’on pourrait, sans se tromper, qualifier d’intimiste : celle d’un jeune garçon et son père marchant ensemble dans les rues de Barcelone.

« – Je veux te montrer quelque chose.
– Maintenant, à cinq heures du matin ?
– Il y a des choses que l’on ne peut voir que dans le noir »

Le pouvoir des livres

Comment caractériser au mieux ce roman, si ce n’est en le qualifiant de véritable labyrinthe ? Car il perd ses lecteurs dès les premières pages, pour son plus grand plaisir. La multiplicité des récits effectués par différents protagonistes, dans des lieux et époques variés, s’enchâssent dans la quête du narrateur principal : Daniel Sempere, qui au début du récit, en 1945, n’est âgé que d’une dizaine d’années. L’élément majeur autour duquel alternent passé et présent est celui de la guerre civile et du franquisme. Un lieu demeure central : Barcelone. Provoquant une certaine gêne chez le lecteur, ces récits que l’on pourrait tout aussi bien qualifier d’annexes, car constituant une rupture dans la chronologique des événements présents, emportent le lecteur passionné dans ce qui fait toute la saveur du roman : son épais manteau de mystères.

Pas d’animaux parlants, ni mages, ni magies : s’il y a des fantômes, c’est qu’ils sont réels. Le fantastique a cela de fabuleux qu’il ne peut surgir que dans un monde réel. Dans un univers réaliste qui ébranle ainsi les sentiments du réel des lecteurs et des personnages, et les saisissent du doute et de l’incompréhension face à des phénomènes qu’ils ne peuvent expliquer. À l’image de Le Horla, qui mêle ombres et vents, lueurs et bruissement.

Orphelin de mère, Daniel Sempere vit avec son père, veuf inconsolable, au-dessus de la librairie familiale. Un soir, son père décide de l’emmener au Cimetière des livres oubliés, lieu magique et labyrinthique qui regorge de livres précieux et poussiéreux ne demandant qu’à sortir de leur oubli. Comme son père avant lui, Daniel doit choisir un de ces livres parmi les milliers et jurer de le garder toute sa vie. Il repart avec L’ombre du vent d’un certain Julian Carax, auteur méconnu décédé plusieurs années auparavant. Ce livre va changer sa vie et le mener à enquêter sur Carax, un écrivain mystérieux qui le fascine, d’autant plus qu’un homme s’acharne à détruire par le feu tous les exemplaires de ses romans. Daniel va alors se passionner pour ce livre et son mystérieux auteur, arpentant Barcelone et suivant ses pas pendant plus de 500 pages, au cœur de cette Espagne franquiste et violente où certaines vérités ne devraient pas être découvertes. Au cours ses recherches il se fera un terrible ennemi : l’inspecteur Fumero, qui sème mort et terreur sur son passage. Mais il pourra aussi compter sur des figures aussi étranges qu’incroyables pour le soutenir.

« L’un des pièges de l’enfance est qu’il n’est pas nécessaire de comprendre quelque chose pour le sentir. Et quand la raison devient capable de saisir ce qui se passe autour d’elle, les blessures du cœur sont déjà trop profondes. »

Labyrinthe et littérature

54_Clement_2. Deuxième imageLe « Cimetière des livres oubliés » est un lieu qui a une résonance tout à fait spéciale et primordiale dans le monde de la littérature. Le livre tient ici une place de l’ordre du sacré. Déjà le terme de cimetière semble inattendu, accolé aux livres alors que justement le livre est un objet sacré, puissant et maléfique. Le livre devient le récit total et totalitaire du monde, et avec lui, le lieu qui contient le monde entier, puisqu’il contient tous les livres. Plus encore que mémoire ou sanctuaire, la bibliothèque est labyrinthe. La demeure du livre est tellement vaste qu’elle ne peut pas laisser l’esprit s’échapper, car elle contient toute les connaissances qu’il soit possible à l’esprit d’appréhender. Dès lors, on ne peut plus sortir du labyrinthe ni de la littérature.

Dans ce roman, le labyrinthe peut être identifié comme le Cimetière des livres oubliés et nous pouvons reconnaître dans ce terme, non seulement l’annonce de l’histoire qui va s’écrire sous les couleurs de la mort – car il s’agit tout de même d’un cimetière, d’un endroit où meurent les livres – mais aussi une théorie qu’un livre oublié, c’est-à-dire non lu, n’a pas d’existence. Seul l’acte de lecture donne vie au livre et lui donne un sens chaque fois qu’un nouveau le lecteur le saisit entre ses mains. On le voit, le véritable héros de L’Ombre du vent n’est autre que le livre. Il suffit de l’ouvrir et ce qu’il dit donne vie, ici, non pas au texte mais à son lecteur, par un procédé d’inversion.

« Chaque livre a une âme. L’âme de celui qui l’a écrit, et l’âme de ceux qui l’ont lu, ont vécu et rêvé avec lui. »

Le jeune Daniel, en lisant L’ombre du vent, lit sa vie et ce qui lui adviendra. Il s’agit sans doute du phénomène constituant l’élément le plus fantastique du livre, mais peut-être aussi le plus romanesque. Daniel revit ce que son double a vécu. Son double, il s’agit de Julien Carax. Mais par là même il est amené à répéter les événements qui ont conduit à la mort de celui-ci, et ce faisant à la sienne dorénavant. Dans la littérature fantastique, le thème du double revient régulièrement. Ici, il se double aussi d’une apparition d’un personnage de fiction : Lain Courbet, le diable qui guette Daniel au coin de la rue, comme celui du Maître et Marguerite de l’écrivain russe Mikhaïl Boulgakov, œuvre dont on peut par ailleurs noter de nombreuses inspirations dans le roman.

« Le destin attend toujours au coin de la rue. Comme un voyou, une pute ou un vendeur de loterie : ses trois incarnations favorites. Mais il ne vient pas vous démarcher à domicile. Il faut aller à sa rencontre. »

L’histoire de fiction devient réelle. C’est ce nœud qui donne le pouvoir magique au roman, entraînant le lecteur dans le labyrinthe des similitudes. Ce faisant, Daniel refait le même itinéraire que faisait Julian Carax pour vivre sa propre histoire d’amour. Indiscutablement, le parallèle s’établit. Le lecteur ne sait plus dès lors s’il lit l’histoire passée de Carax ou celle en train de se faire.

« [Elle] dit que l’art de lire est en train de mourir lentement, que c’est un rituel intime et que le livre est un miroir et que nous pouvons seulement y trouver ce que nous portons déjà en nous, que nous mettons dans la lecture l’esprit et l’âme et que ce sont des choses chaque jour plus rares. »

54_Clement_4. Quatrième image

« Nous nous taisons tous, en essayant de nous convaincre que ce que nous avons vu, ce que nous avons fait, ce que nous avons appris de nous-mêmes et des autres est une illusion, un cauchemar passager. Les guerres sont sans mémoire, et nul n’a le courage de les dénoncer, jusqu’au jour où il ne reste plus de voix pour dire la vérité, jusqu’au moment où l’on s’aperçoit qu’elles sont de retour, avec un autre visage et sous un autre nom, pour dévorer ceux qu’elles avaient laissés derrière elles. »

Clément Morand

Dans la peau d’une fourmi

52_Juliette_fourmis roman« Les Fourmis ? Y-a vraiment un gars qui a écrit un roman entier sur les fourmis ?! Bon, pourquoi pas. »

Les Fourmis de Bernard Werber, premier volet d’une saga de trois bouquins, est un peu magique. On l’ouvre et POUF ! On a rétrécit. Drôle de sensation que de se retrouver dans un corps minuscule d’à peine quelques centimètres de long. Dans la peau d’une fourmi donc, ces petits êtres qui grouillent dans nos jardins, qui envahissent nos maisons et que l’on prend un malin plaisir à écrabouiller. Pourtant, dès les premières lignes monsieur Werber nous donne l’occasion d’explorer, de découvrir un monde qu’on ne peut voir du haut de nos deux jambes dressées face à cette terre, où demeure une société en tout point similaire à la notre.

Prenez-en de la graine !

Car si le livre tend à nous démontrer que la société fourmi fonctionne de manière semblable à la société des hommes, il faut reconnaître qu’elle fonctionne même mieux ! C’est dans une parfaite harmonie et une complète compréhension que les fourmis vivent, travaillent et évoluent grâce à une forme singulière de communication : la communication absolue. Il ne nous est plus possible de mépriser ces insectes que l’on pensait insignifiants. Plus que de les respecter, certains sont allés jusqu’à penser qu’il faudrait en prendre l’exemple. En nous exposant leur mode de vie, allant de l’exécution parfaite de la tâche qu’on leur à confié bien avant qu’elles ne naissent jusqu’au sacrifice de leur personne pour la sainte nation et leur Mère, l’auteur nous montre l’existence d’une vie en communauté sans faille. De quoi rendre jaloux nous autres individus.

Un fabuleux mélange des genres

52_Juliette_ homme fourmiEn s’appuyant sur de vrais propos scientifiques, Bernard Werber (journaliste scientifique avant d’être écrivain) donne une profondeur et une légitimité cruciale à son roman. Ainsi se mêlent jovialement la science et le fantastique ! Le discernement entre les deux n’est d’ailleurs pas toujours évident, puisque tout à l’air indéniablement réel.

À cela s’ajoute de véritables intrigues policières. Dans le monde des hommes, de mystérieuses disparitions ont lieu dans la cave de la famille Wells : la famille elle-même mais aussi les policiers chargés de l’enquête et les pompiers venus sauver le tout. Dans le monde des fourmis, une petite équipe cherche à percer le secret d’une énigmatique arme secrète dont disposerait une nation fourmi ennemie. Bien plus qu’un simple roman animalier, les intrigues de ce livre vous saisissent et vous mènent dans une course frénétique vers la recherche de la vérité.

Aimons nos semblables !

Au fil de la lecture, on se surprend à affectionner ces petites bestioles, qui, dans le roman, parlent français (ou coréen, si vous lisez la traduction coréenne), éprouvent des sentiments tels que la frustration, la haine, l’amour (n’avons-nous pas tous appris en cours de philo qu’aimer était une capacité humaine ?), ce qui en somme les rapproche irrémédiablement de nous. Mais s’il est un sentiment délicieux que de se sentir proches d’êtres infiniment plus petits que nous, vient l’effroi lorsque l’on prend conscience du nombre faramineux de fourmis que l’on a tué et que l’on tuera par mégarde pendant notre vie ! Triste fatalité.

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Fascinant, enrichissant, déstabilisant, ludique, Les Fourmis ne vous laissera pas indifférent quant à la vie qui se passe sous vos pieds. Prenez donc garde où vous les posez.

Juliette Descubes

Le lecteur de mangas est-il un dangereux psychopathe ?

cowboy-bebopVoilà une question à laquelle il est intéressant de répondre, car si le lecteur de mangas souffre d’une véritable addiction pour ces petites bandes dessinées japonaises (et cela peut aller plus loin, jusqu’à se métamorphoser en personnage de ces BD lors de mystérieuses conventions dédiées à la culture japonaise), il reste toutefois, la plupart du temps, inoffensif. En effet, la lecture de mangas peut déclencher chez lui la création d’un imaginaire dépassant les frontières de notre triste et morne réalité, il se trouve ainsi comme enfermé dans une bulle hermétique où ses rêves d’évasion deviendraient presque palpables. Il n’est donc pas rare de croiser quelques sujets, intimement convaincus qu’ils deviendront un jour des pirates, naviguant avec bravoure sur la route de tous les périls, ou d’intrépides ninjas se battant avec courage pour défendre le village sacré de Konoha.

 

De ce fait, nous pouvons affirmer que la lecture de manga n’est pas sans risques. Mais elle présente aussi de nombreux points positifs.

 

Est-il vrai que lire des mangas accentue la pousse des poils nasaux ?

Mes amis, ne nous laissons pas distraire par de scandaleuses légendes urbaines. Certes, le manga est fréquemment défini comme une lecture illégitime, destiné à une classe d’adolescents déficients, pour qui « la grande Littérature » (terme définitivement discutable) n’est autre qu’une indéchiffrable suite de mots incompréhensibles. Et c’est un grand débat que voilà ! La question de la légitimité de la lecture étant un gouffre dans lequel ni vous ni moi n’avons envie de s’enfoncer, souvenons nous seulement de ce qu’a écrit notre cher Sartre dans son roman autobiographique Les mots : la lecture de romans « divertissants », en plus d’apporter au lecteur du plaisir, un moyen d’évasion, une compagnie, permet de créer chez lui une habitude de lecture qui le formera par la suite en tant que lecteur. Ces lectures, et notamment celles de mangas, sont donc légitimes dans le sens où elles forment à la lecture et constituent un véritable vecteur de développement de l’imagination et du goût.

 

Et il y en a pour tous les goûts !

46_fruits_basketQuelle bonne nouvelle ! Mais, avant de se pencher sur les différents genres que présente le manga, rappelons cependant que sa lecture nécessite un premier apprentissage. Le néophyte se lançant tête baissée dans la lecture d’un manga se cogne généralement au robuste mur – pour nous occidentaux – de la lecture de droite à gauche. Cette première étape constitue le premier pas vers l’acceptation de la particularité, et c’est ainsi que s’ouvre devant vous, devenu depuis peu lecteur ambidextre, une infinité d’ouvrages tous uniques par leurs histoires plus ou moins farfelues, mais pouvant se catégoriser en au moins trois catégories.

 

Amour, passion et petits chatons

Si vous êtes sensible aux histoires à l’eau de rose d’adolescentes en fleur, vous serez probablement attirés par le shōjo manga. Outre le caractère romantique très prononcé de ce genre, il peut s’agir parfois de réels voyages initiatiques, et le lecteur peut alors facilement s’identifier aux protagonistes.Prenons comme exemple le shōjo Fruits Basket de Natsuki Takaya, qui relate en 23 volumes l’histoire de la jeune Tohru Honda. Cette dernière est une lycéenne de 16 ans, orpheline, recueillie par les membres d’une famille maudite qui se transforment chacun en l’un des douze animaux du zodiaque chinois. Au fil de la série, l’adolescente est confrontée à des obstacles qui, derrière des aspects fantastiques, reflètent en vérité les questionnements que tout adolescent peut se poser. Le shōjo a donc une qualité incroyable : celle de créer une véritable catharsis chez le lecteur.

 

Aventures, bagarres et testostérone

46_Juliette_One-PieceSi vous préférez l’action, les combats ou encore les histoires de force et de dépassement de soi, vous serez probablement attirés par le shōnen manga, autrement dit le « manga pour jeune garçon ». Ce genre présente couramment l’histoire d’un jeune héros emplit de rêves et d’ambition, comme le fougueux Monkey D. Luffy, jeune pirate héros de la saga One Piece, qui doit se battre pour obtenir ce qu’il désire le plus au monde : le titre de roi des pirates ! Tout comme One Piece, les shōnen mangas sont souvent porteurs de morales et de principes que les personnages s’approprient au cours de leurs multiples et incessantes aventures. Ainsi, si l’on croit en le rôle de modèles que peuvent avoir ces personnages (notamment chez les jeunes lecteurs), il ne serait pas fou de dire, que, OUI, le manga peut être vu comme une sorte d’apologue qui nous rendrait vertueux ! Et nous voulons y croire.

 

Violence, marre de sang et boobs à foison

Si vous préférez le trash, le gore et le sexe (et non vous n’aurez pas d’illustrations pour cela), penchez-vous alors sur le seinen manga (et ce n’est qu’à peine exagéré). En effet, le seinen manga étant destiné à un public masculin et adulte, il n’est pas inhabituel, lorsque vous entre-ouvrez un livre au hasard dans le rayon seinen d’une librairie, de tomber sur des scènes à caractère sexuel +++ ou sur de véritables boucheries et autres marres de sang. L’excellent Battle Royale (tiré du roman du même nom)de Masayuki Taguchi et Koushun Takami, décrit l’histoire d’une quarantaine d’élèves, dans un pays totalitaire appelé « République de l’Est », envoyés sur une île dans le but de jouer à un « jeu » : s’entre-tuer et ne laisser qu’un seul survivant. Si le roman était déjà poignant, l’apport des images du manga brise l’aspect in-figurable d’un tel scénario, et nous met sous les yeux l’horreur du massacre juvénile. Malheureusement, le Gazettarium n’a pas pu tester pour vous les seinens dit érotiques (pardonnez).

 

Mais il existe bien d’autres sagas qui ont des thèmes plus particuliers. Un exemple, vous êtes fan de rock ? Beck (Harold Sakuishi) saura combler votre désir de rock’n’roll ! Vous n’avez donc plus aucune excuse pour ne pas vous y mettre.

 

Votre nez pisse le sang quand vous apercevez une culotte ?

46_battle_royale_01C’est que vous en avez déjà trop lu ! Les mangas regorgent de codes et de symboles qui leurs sont propres, et c’est à chaque fois un plaisir de les retrouver. L’expression exagérée des sentiments fait partie de ce que l’on retrouve très régulièrement dans un manga, et la retranscription en l’image entraîne de ce fait chez le lecteur une émotion accrue. On remarquera d’ailleurs que l’expression extrême du sentiment est à l’inverse de ce que l’on peut retrouver dans les mœurs japonaises ou dans les films (attendre 2h le baiser pour qu’il n’arrive finalement jamais…). Ainsi, l’écriture et l’illustration du manga se révèlent être de véritables licences pour les auteurs (mangaka), et c’est peut-être pourquoi certains scénarios nous semblent parfois si déjantés.

 

Alors, même s’il faudra attendre encore un peu avant de pouvoir placer les références de nos mangas préférés dans nos dissertations, lisez des mangas, c’est bon pour la santé ! Et s’il y a encore quelques réticents parmi vous, sachez qu’il existe des mangas occidentaux qui se lisent de gauche à droite (Pink Diary – Jenny).

Le lecteur de mangas n’est pas un dangereux psychopathe.

 

Juliette Descubes

 

Écrire la simplicité et le tragique de l’existence

44_Anh-Minh_La fille de l'ascenseurLa littérature chinoise contemporaine est facilement accessible. Le recueil de nouvelles de Ye Mang, auteur à succès en Chine, nous ouvre les portes d’une société où les individus sont confrontés aux mêmes tourments, aux mêmes questionnements : pourquoi vivons-nous ainsi ? L’avenir sera-t-il différent d’aujourd’hui, sera-t-il meilleur ? Les trois nouvelles du recueil La Fille de l’ascenseur sont marquantes par leur simplicité. Trois nouvelles différentes, trois moments de la vie de personnes ordinaires. Trop ordinaires. La première nouvelle narre les déboires d’une pauvre femme trompée par son mari ; la seconde nouvelle nous fait suivre la journée harassante d’une mère qui travaille dans une usine, chargée de l’étiquetage des boîtes de conserves ; la dernière nouvelle nous fait intervenir dans la routine quotidienne de jeunes écoliers chinois. Une simplicité des faits appréciable, pour une œuvre qui ne peut être seulement qualifiée de « réaliste » ou même de « satire de la société », étiquettes faciles qui restreignent la visée et la force d’une œuvre.

La Liftière

Le récit de cette femme dont le quotidien s’écroule au moment où elle apprend que son mari la trompe, ce n’est pas un scénario bien original de nos jours… S’agissant d’une nouvelle, on s’attend à un dénouement aussi soudain, cruel et violent que ceux des nouvelles de Yu Hua (Un monde évanoui) où la mort plane sur chacun, angoissante et oppressante. On s’attendrait donc à ce qu’elle reprenne les rennes de sa vie, couteau en main, pour venir ensuite assassiner un mari coupable en plein ébat avec son amante. Puis qu’elle refasse sa vie, après avoir disparu dans la nature, ni vu ni connu. Curieusement, le dénouement est plus surprenant. La mort survient, inattendue, implacable et injuste. Cette soudaineté déroutante nous laisse amers, presque dégoûtés. La mort est un événement indescriptible, banal, personne ne s’en étonne. Elle fait partie du quotidien, de la routine des jours qui passent défilant toujours de la même manière. Elle n’émeut personne, on s’en retourne à ses activités, à son morne quotidien, et on attend son heure sans profiter du fait d’être en vie. La fin est d’autant plus cruelle et pessimiste qu’elle pointe l’indifférence des hommes qui peuvent fréquenter tous les jours les mêmes personnes, leur parler, mais ne pas se souvenir de leur nom, ni même de leur existence une fois mort.

44_Anh-Minh_015372-pecheur-aux-cormorans

C’est le récit de cette invisible qui nous est conté. Invisible physiquement, par sa maigreur. Invisible, parce qu’elle est une femme trompée, humiliée par le fait qu’elle s’occupe elle-même de monter l’ascenseur dans lequel se trouve sa rivale. Le plus triste est que devant la misère de son quotidien, elle n’éprouve même pas la force ni même le courage de retrouver sa dignité. Elle ne peut donner d’enfants à son mari qui ne l’aime pas, n’éprouvant au mieux, que pitié à son égard. Un mari qui se charge de la défendre contre les insultes de sa maîtresse parce qu’elle n’est pas capable de le faire elle-même. Pourtant, ce n’est pas la pitié ou l’agacement qui nous étreint à la lecture. Elle n’a pas d’autre choix, et ne peut vivre sa vie autrement. Elle est dans une impasse, et ne peut changer son quotidien, car son destin semble tout tracé. Elle s’englue toujours plus dans la misère, une misère d’autant plus cruelle qu’elle en est parfaitement consciente, lucide. Son quotidien s’organise et se rythme autour de l’organisation de son même repas, un peu de riz bouilli. Mais quel moment magnifique lorsqu’elle part à la recherche de son cousin, pour se venger, lui faire payer. On respire, peut-être son destin va-t-il changer finalement…

Tout s’écroule lorsqu’il lui demande de le pardonner. Devant tant de gentillesse, d’attention, elle comprend finalement que certains sont faits pour être heureux, mais qu’elle n’aura pas cette chance dans cette vie. « Les choses les plus étranges arrivent souvent par hasard. » Le ton pessimiste de cette nouvelle a le pouvoir de nous faire réfléchir sur la banalité d’une vie, marquée par tant de souffrances étouffées qu’elles nous rongent, nous usent et nous épuisent ; et sans que l’on comprenne pourquoi ni comment, tout se finit soudainement. On ne s’est rendu compte de rien, le temps passe si vite, qu’il est déjà trop tard pour changer. Ce n’est pas tant la vie de cette femme malheureuse qui nous bouleverse que l’absurdité d’un monde où parfois, le choix, les opportunités sont inexistantes. Il est étonnant de voir jusqu’à quel point, malgré nos efforts, on est privé de ces petits moments de joie qui rendent la vie plus douce et supportable.

Une journée harassante

44_Anh-Minh_ecriture_chinoise_grLe récit le plus court du recueil développe une brièveté paradoxale et nous détaille les actions quotidiennes et mécaniques d’une mère de famille qui en vient à régler son quotidien sur la cadence de son travail à l’usine. Du réveil à la préparation minutée du petit déjeuner, jusqu’au coucher, rien ne nous est épargné. Le rythme lent rend la lecture un peu pénible, parfois ennuyeuse. Cet ennui est nécessaire. Nous aussi nous éprouvons la pénibilité d’une routine aliénante : « C’est tous les jours la même chose. » « Ainsi s’achève une journée de travail pareille à toutes les autres. » Seulement, jamais l’angoisse ne vient étreindre douloureusement le cœur de cette femme, parce qu’elle ne connaît pas autre chose que les trajets harassants dans des bus surchargés, les plaisanteries grivoises de ses collègues, les repas frugaux. Elle ne peut laisser libre court à des états d’âme plus profonds mais l’on sent aussi qu’une routine parfaitement équilibrée et mécanique permet d’oublier cette lassitude indescriptible. L’auteur pointe très subtilement cet état d’inertie, sans sombrer dans la satire féroce, ni dans le pathos révolté. Un jour leur fille Lili leur demande « comment s’écrit le caractère fatigué, s’il te plaît ? Ba Xiukun aurait voulu le lui apprendre sans avoir à quitter sa chambre, mais comme la composition de ce caractère était trop complexe pour lui expliquer en quelque mots, elle dut aller la rejoindre pour le lui tracer de sa main. Elle trouva alors Lili en train de travailler à une rédaction ayant pour sujet :  « Une journée avec nous ». Elle avait laissé trois blancs dans sa dernière phrase où elle disait : « Mon père est très…Ma mère est très…, et je suis très… ». »

Un extrait des plus éloquents. Le blanc nous laisse deviner que le caractère chinois fatigué, par la complexité de sa réalisation, ne peut signifier entièrement le ressenti, l’émotion exacte. « Fatigué », terme assez simple qui peut être utilisé n’importe quand, pour dire n’importe quoi, est incapable d’exprimer le sentiment de personnes qui tentent seulement de faire taire leurs états d’âme en se laissant porter par une vie morne, répétitive et futile.

L’Initiation

44_Anh-Minh_chineOù nous suivons les journées de jeunes écoliers chinois, leurs difficultés d’insertion. Le rejet qu’ils subissent sont l’œuvre de leur jeune institutrice. Dynamique et particulièrement dévouée à son travail, elle ne peut s’empêcher d’avoir des préférés, ceux évidemment qui ont la chance d’avoir des parents ayant une situation sociale élevée. Les enfants de ceux-ci ne paieront pas les frais de cantines, ne seront pas humiliés gratuitement devant leurs petits camarades. Et les parents dans tout ça ? Deux attitudes : la soumission ou la révolte. On ne peut aller contre l’ordre établi, l’école est une institution toute puissante. D’ailleurs, le rejet de certains élèves par la maîtresse passe inaperçu. Très habilement, elle manipule les élèves et leur fait perdre toute conscience du bien et du mal. Elle dicte ses propres règles, fait ce qu’il lui plaît. Le sentiment de vertige s’empare de nous, lorsque les parents s’effacent, perdent leur bon sens. Il n’est pas bon de se révolter contre l’école sous risque d’opprobre sociale. C’est ce que le vieux fou, répétant sans cesse les paroles inquiétantes « Il faut sauver les enfants. Il faut sauver les enfants. », apprendra à ses dépends en le payant de sa vie. Non, il n’est pas bon de se rebeller, il est plus facile et plus agréable de rester tranquille pour le bien de tous. Mais vous savez ce qu’on dit sur les fous…

« Je lui ai donné un coup de pied, qu’y a-t-il de mal à cela ? Je ne te cache pas que je meurs d’envie de lui régler son compte ! C’est un voyou ce type, la preuve, il a le culot de se promener les fesses à l’air ! En plus c’est un vrai réactionnaire avec ses « Sauvons les enfants ! » comme si vous étiez en train de vous noyer ! » Tout est parfait dans le meilleur des mondes.

La force de l’écrivain réside dans l’absence de moralisation. Il se contente de peindre des faits, qui surprennent par la douce violence qui imprègne les récits. Douce et cruelle parce qu’elle semble, latente, presque étouffée et inaperçue, mais d’autant plus oppressante qu’elle menace d’éclater à tout moment et de tout détruire sur son passage. L’inertie qui touche ces êtres est déroutante, ils ne sont ni aveugles ni insensibles, mais ils sont empêchés par une force qui les aliène et les contraints : la société. Rivalités, représentations sociales… Personne ne peut en échapper et aucune justice, fictive ou même divine, ne peut sauver ces laissés-pour-compte.

Cette société où l’homme est exploité par son semblable paraît parfois enfantine. La bêtise, la naïveté, l’envie semblent être les seuls et derniers remparts pour se protéger d’une existence tragique. Le bien et le mal, l’esprit critique, sont totalement annihilés. Finalement, c’est cette « banalité du mal » qui les conduit à leur propre échec. Mais il faut bien vivre. Comment continuer à vivre ? Peut-on vivre ainsi ? Cette question fondamentale et naturelle. Ils l’ont oublié. En perdant cette capacité à s’interroger, c’est bien l’humanité, ce qui fait de nous des êtres humains, qui est ainsi remis en question. La fille de l’ascenseur : vivre c’est perdre le sentiment que l’on a de sa propre existence, de sa propre condition humaine.

Anh-Minh Le Moigne

Britannicus de Racine : une mise en scène intelligente et joyeuse !

jaq-britannicusDepuis le 21 février 2014 et jusqu’au 2 mars 2014, Jean-Louis Martinelli met en scène, au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, l’une des pièces les plus connues de Racine : Britannicus. Depuis son succès retentissant au Théâtre Nanterre-Amandiers l’an dernier, la pièce se produit dans toute la France. Et après Le Roi Lear de Shakespeare, dans la grande salle, le TNP nous offre la chance d’assister à la renaissance d’une des plus belles tragédies raciniennes.

Britannicus qui est-ce ?

Pour ceux qui ne connaissent pas cette tragédie racinienne, en voici un court résumé. Britannicus est le fils légitime de l’empereur Claude. Après la mort de la mère de Britannicus, Claude se remarie avec Agrippine qui a un fils appelé Néron. Elle manipule si bien l’empereur qu’il nomme Néron héritier à la place de Britannicus avant d’empoisonner son mari. Une fois sur le trône, Néron obéit à sa mère et se comporte comme un bon roi jusqu’au moment où il tombe amoureux de Junie, elle-même amoureuse de Britannicus. Jaloux de cet amour et voulant s’affranchir de l’autorité maternelle, il essaie de contrarier son demi-frère dans ses amours alors qu’Agrippine y est favorable. Finalement, il échoue et décide de faire assassiner Britannicus en l’empoisonnant, commettant ainsi son premier forfait.

Des acteurs qui transcendent les codes tragiques

Avant de commenter la mise en scène, il revient de rendre hommage aux acteurs qui déclament parfaitement les alexandrins raciniens et leurs donnent corps. On sent que les acteurs vivent et ressentent sincèrement les vers qu’ils disent.

On a souvent accusé les metteurs en scène de trop vouloir représenter le furor (déchaînement des passions) sur scène, tombant ainsi dans l’hyperbole et l’exagération à outrance ; ou alors de vouloir monter la pièce dans un style très classique, donnant un côté trop déclamatoire à la pièce avec des personnages figés se contentant de réciter des alexandrins.

Jean-Louis Martinelli a réussi à trouver un juste équilibre entre les deux. Il respecte les codes tragiques en proposant une mise en scène a priori figée. Les acteurs se déplaçant finalement assez peu lorsqu’ils parlent, la mise en scène paraît uniquement déclamatoire, et pourtant les acteurs se déplacent. Chacun occupe un espace qui lui est propre. Agrippine est placée surtout à gauche de la scène, symbole d’un passé dont Néron veut s’affranchir. Junie est surtout à droite de la scène, comme semblant symboliser la chute en avant de Néron. Cette dernière se retrouve d’ailleurs souvent acculée contre le mur, accentuant son statut de victime. Plus il avance vers elle et plus il s’éloigne de son passé glorieux et se dirige vers la folie. D’ailleurs, Junie n’est qu’une seule fois sur le côté gauche de la scène: lorsqu’elle fuit Néron qui lui avoue son amour. Elle franchit le petit impluvium (bassin d’eau au centre d’un atrium, pièce centrale d’une maison dont le toit est ouvert en son centre) au milieu de la scène comme pour se laver et se purifier de l’aveu de Néron et essayer de marquer une distance entre elle et lui. La distance est telle que l’empereur mettra du temps avant de se rendre de l’autre côté de la scène. Néron, cerné entre ces deux femmes qui représentent pour lui son passé (sa mère qui avait le contrôle) et son avenir (l’amour pour Junie qui lui permet de quitter l’emprise de sa mère) circule sur toute la scène comme tiraillé entre son envie de rester vertueux (le passé) et sa volonté de succomber à ses passions nouvelles (avenir).

BRITANNICUS (Jean Louis MARTINELLI) 2012

Cette tension scénique entre son passé vertueux et ce possible avenir monstrueux est surtout visible à l’acte IV. Depuis la fin de la scène d’exposition dans laquelle Agrippine annonce son déclin et les futures folies de l’empereur, le plateau central de la scène tourne très lentement dans le sens des aiguilles d’une montre, semblant marquer le début de la descente aux enfers de Néron. La « machine infernale » chère à Cocteau est mise en route, mais très discrètement, sans que cela n’affecte le jeu des acteurs. Puis arrive l’acte IV, celui-là même qui achève la transformation de Néron et qui précipite le dénouement de la pièce que cette rotation prend toute son ampleur.

Lors de l’entretien entre Agrippine et Néron (IV,2), le trône de Néron est à droite sur le plateau tournant. A ce moment là, Néron refuse d’écouter sa mère, puis la chaise se dirige petit à petit vers la gauche au fur et à mesure que le discours d’Agrippine convainc Néron de renoncer à son projet. Cette scène marque l’apogée de la puissance d’Agrippine qui domine son fils assis sur le trône. Par ses discours, elle l’attire à elle avant de prendre elle-même place sur le trône et l’assujettir a priori définitivement, comme elle s’en vante à l’acte suivant.

Ainsi, les acteurs se déplacent entre leurs tirades, occupant un espace qui les symbolisent. Les symboles sont d’ailleurs très présents tout au long de la pièce, comme le fait que Junie soit le seul personnage vêtu d’un blanc rappelant sa pureté et son innocence ou le mur en briques au fond de la scène dont les briques se démembrent quelque peu au début de l’acte III pour annoncer la début de la fin d’un règne serein. D’ailleurs, au dernier acte Néron siègera sur son trône, juste devant ce mur, semblant s’affirmer et être prêt à régner seul et prendre ses propres décisions dans un monde qui s’effiloche sous ses coupables actions.

Jean-Louis Martinelli glisse subtilement des clés pour mieux comprendre la pièce, ce qui ne l’empêche pas pour autant de livrer sa propre interprétation de la pièce que les comédiens s’approprient.

Une véritable appropriation de la pièce

BRITANNICUS (Jean Louis MARTINELLI) 2012Les acteurs, bien qu’excellents, sont pour la plupart trop vieux pour leur rôle. Néron, Britannicus et Junie sont censés être de jeunes adolescents de moins de vingt ans alors que là, chaque acteur a au moins trente ans. On s’accommode assez facilement de ce décalage déroutant au départ mais le jeu d’Anne Suarez en Junie dénote un peu. Du haut de ses trente-six ans et de sa voix grave et assurée, elle campe mal une Junie jeune et effrayée devant Néron. Jean-Louis Martinelli, en prenant des acteurs plus vieux a décidé de mettre de côté l’aspect frêle et hésitant des jeunes amoureux. Ils apparaissent beaucoup plus sûrs d’eux et de leurs choix, ce qui les rend plus tragiques que pathétiques. Ils semblent plus assumer leurs choix qu’en être victimes, rendant ainsi le public moins compatissant, ce qui nous paraît dommageable. En revanche, Grégoire Oestermann joue un Narcisse un peu dandy – il est celui qui porte les vêtements les plus modernes – et qui dans sa démarche même inspire la nonchalance qui lui fait préférer le désordre à l’ordre. Il semble errer dans cette pièce comme un trublion discret, on ne sait jamais ce qu’il pense sinon qu’il est content de lui et de ses manigances, notamment au moment où il se regarde dans l’eau de l’impluvium (ce qui interpelle le spectateur érudit qui pense immédiatement au Narcisse amoureux de son reflet, sauf que bien qu’ayant le même nom, il s’agit de deux personnages différents, cette confusion dérange quelque peu selon nous).

L’une des thématiques évidentes de la pièce est le lien ambigu qu’entretient Agrippine avec son fils. Elle veut qu’il règne mais qu’il lui obéisse, elle veut qu’il n’aime qu’elle et qu’il n’écoute qu’elle. Elle souhaite garder son emprise sur un Néron, présenté par Jean-Louis Martinelli, comme un empereur infantilisé. Dans la pièce, peu de choses sont dites sur le rapport de Néron à sa mère, sinon qu’il cherche à s’affranchir de son autorité. Ainsi, le metteur en scène a décidé d’accentuer ce côté adolescent rebelle pour faire de Néron, un personnage comique par sa relation avec sa mère. Eh oui, Martinelli réussit à nous faire rire devant Racine avec une mise en scène tout à fait sérieuse et cela est une vraie prouesse ! Cet adolescent rebelle boude sa mère et fait la moue pour ne pas l’écouter, lui tourne le dos de manière très grossière quand elle le réprimande et finit par lui sauter sur les genoux lorsqu’ils se réconcilient, etc. Cette idée de faire de Néron un adolescent rebelle est absolument remarquable et pleine d’audace dans une tragédie que les metteurs en scène ont souvent trop peur de dénaturer de peur de s’attirer les foudres des puristes. Son pari audacieux est donc réussi, car les gens rient ou sourient de bon cœur sans que cela pose problème. La mise en scène est plutôt bien dosée pour ne pas être caricaturale, d’autant plus que cette lecture est pertinente.

Cette pièce continue sa tournée en France et nous vous conseillons vivement d’aller la voir au TNP, si ce n’est pas déjà fait, avant qu’elle ne quitte notre région ou de vous y rendre dans une autre ville car vous en ressortirez bluffés et admiratifs, comme nous.

Rémy Glérenje

L’amour si beau e(s)t pourtant si cruel au TNP !

IMG_2536.CR2IMG_2536.JPGIMG_2537.CR2IMG_2537.JPGIMG_2538.CR2IMG_Qui dit Saint-Valentin dit article sur l’amour ! Mais quel amour ? Sur l’amour au théâtre ! Depuis le 29 janvier et jusqu’au 21 février, au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, l’amour est à l’honneur. Dans la salle Jean Bouise au petit théâtre, se joue Le triomphe de l’amour de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, mis en scène par Michel Raskine.

Une fable atemporelle et cruelle

« Puisse l’amour favoriser mon artifice ! »

Jouée pour la première fois le 12 mars 1732 au théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, la pièce fut très décriée au soir de la première à cause de son histoire invraisemblable. Marivaux situe l’action à l’époque de la Grèce antique, mettant en scène une princesse spartiate – ce qui n’est pas trop choquant – mais qui se déguise pour séduire. Or, cela n’est pas considéré comme vraisemblable par la société de l’époque. Pourtant, les autres soirs, la pièce connaît un grand succès, une fois l’a priori de l’invraisemblance laissé de côté. La pièce est d’ailleurs si drôle qu’elle est aujourd’hui l’une des pièces les plus jouées de Marivaux. Alors pourquoi tant de succès ?

L’intemporalité de la pièce en fait sa force. Une histoire d’amour qui a peu de chance de réussir a toujours eu du succès, et en aura toujours… En effet, Léonide, princesse de Sparte, est amoureuse d’Agis qui n’est autre que l’héritier légitime du trône qu’elle occupe et que son grand-père s’était chargé d’usurper. Infortuné et recueilli par le philosophe Hermocrate et sa sœur Léontine, il est élevé dans la haine de la princesse. Elle décide donc de se déguiser en homme pour prendre des leçons auprès d’Hermocrate et s’infiltrer dans sa maison pour se rapprocher d’Agis. Évidemment, le philosophe et sa sœur, qui vivent dans une retraite presque totale, ne voient pas d’un très bon œil l’arrivée d’un jeune homme dans leur maison. Léonide, déguisée en homme sous le nom de Phocion, entreprend de séduire Léontine qui jusque-là se refusait à l’amour. Elle/il lui explique donc qu’elle/il l’aime d’un amour vertueux et qu’elle/il n’attend de sa bien aimée qu’un moyen de l’aider à faire disparaître cette passion coupable née au nom de la vertu. Par ce subterfuge, elle brise la résistance de la vieille acariâtre avant de rencontrer son frère et de le piéger grâce au même stratagème. Dissimulant de nouveau sa véritable identité, elle lui avoue être une femme et s’appeler Aspasie. On s’y perdrait presque ! Bref, Léonide/Phocion/Aspasie soudoie ensuite les serviteurs du philosophe pour qu’ils l’aident à séduire tout le monde.

Elle réussit dans son entreprise et leur promet à tous trois le mariage ! Mais ils découvrent la supercherie. Elle est obligée de se dévoiler, d’expliquer que si elle les a tous trompés c’était pour rendre son trône à Agis en en faisant son époux afin qu’ils règnent ensemble.

IMG_2536.CR2IMG_2536.JPGIMG_2537.CR2IMG_2537.JPGIMG_2538.CR2IMG_« C’est pour vous que j’ai trompé tout le monde ! »

Le thème de la manipulation amoureuse rend cette pièce intemporelle. De tout temps les manipulations amoureuses ont excité les curiosités, et dans un monde où tout se joue de plus en plus sur les réseaux sociaux, la manipulation est devenue reine. On choisit ce qu’on « partage », ce qu’on montre, ce qu’on ne montre pas, à qui on le montre ou non. On peut plus facilement mentir sur son âge, son physique, ses qualités ou ses intentions, notamment sur les sites de rencontres.

Seulement cette manipulation est dangereuse. Et dans cette pièce elle est particulièrement cruelle. Dangereuse, car si l’identité de Léonide est découverte, ou si Agis la refuse une fois qu’elle lui aura dit qui elle est, alors c’est la mort qui l’attend. Elle joue un jeu dangereux qui, s’il réussit, sera d’une cruauté infinie pour ses victimes. Hermocrate qui refusait l’amour et ne voulait pas en entendre parler se retrouve piégé et sera humilié par Léonide à qui il aura offert son cœur. Elle triomphera de lui dans sa propre maison en le gratifiant d’un cruel : « Au reste, vous n’êtes point à plaindre, Hermocrate ; je laisse votre cœur entre les mains de votre raison. » Lui qui avait enfin arrêté de privilégier la raison s’y retrouve renvoyé. Pour Léontine, le mal est encore pire puisqu’elle découvre qu’elle est tombée amoureuse, non pas d’un homme, mais d’une femme, ce qui représente le comble de l’horreur pour elle comme le lui fait remarquer Léonide avec beaucoup de mépris dans cette mise en scène : « Pour vous, Léontine, mon sexe doit avoir déjà dissipé tous les sentiments que vous avait inspirés mon artifice. » Michel Raskine ne mise pas sur les réseaux sociaux pour moderniser sa pièce. Le côté cruel de la comédie est très bien représenté et explicité par des choix de mise en scène bien réfléchis.

« C’est qu’il se passe des choses émerveillables »

Une mise en scène moderne très audacieuse et intelligente, car libre !

Le Triomphe de l’amour de Marivaux, mise en scène Michel RaskAvant de parler de la modernité de la mise en scène, il faut revenir au texte de Marivaux qui ne comporte quasiment aucune didascalie. Il est intéressant de noter que dans cette pièce en trois actes, il n’y a aucune indication spatiale, il est juste précisé dans l’avant texte que « la scène est dans la maison d’Hermocrate », alors que la première réplique de la pièce commence par : « Nous voici, je pense, dans les jardins du philosophe Hermocrate. » Puisqu’il n’y a plus aucune précision sur l’endroit où se déroule la pièce ensuite, Michel Raskine décide de prendre une première liberté de mise en scène en alternant les lieux d’action. Tantôt la scène se situe dans les jardins d’Hermocrate, tantôt dans la maison et dans différentes pièces selon les personnages. Le décor est composé de trois éléments : un mur qui pivote, et qui selon le côté qu’il présente nous situe dans la maison ou dans les jardins, un escalier et un rideau, qui permet de distinguer les pièces et surtout les moments d’entretiens privés. La pièce est écrite de telle façon que le personnage de Léonide/Phocion/Aspasie est le seul des quatre protagonistes à se retrouver seul en scène avec Hermocrate, Agis, et Léontine jusqu’à la fin de l’acte II. Et seules trois scènes au dernier acte font se rencontrer les personnages seuls sans la princesse de Sparte. Chacun des trois personnages se retrouve dans cette mise en scène avec un espace qui lui est propre :

Agis rencontre toujours Phocion/Aspasie (il ne découvrira qu’à la fin qu’il s’agit de la princesse) dans les jardins, reprenant ainsi le topos littéraire des jeunes amants qui vivent leur amour dans la nature.

Léontine rencontre Phocion dans les jardins puis s’entretient en privé avec lui ; c’est à ce moment là que Phocion lui dévoile son amour. Les entretiens suivants se feront toujours dans la maison, c’est-à-dire dans un lieu qui n’est pas vraiment intime. En effet, les gens viennent interrompre leur discours comme si l’espace privée de Léontine était la maison, mais une maison qui ne lui offre pas d’intimité et donc peu de liberté au final. Si bien qu’à la fin, elle doit quitter la maison pour vivre son amour, comme si la maison empêchait l’amour d’évoluer.

Il en est de même pour Hermocrate, qui est lui aussi associé à la maison, mais qui dispose d’une plus grande intimité. Les entretiens qu’il a avec Phocion/Aspasie s’arrêtent quand il décide lui-même d’y mettre un terme, et non pas à cause d’une interruption. Il isole même Phocion/Aspasie à l’intérieur de la maison en tirant un rideau, donnant ainsi l’impression qu’il s’entretient avec lui dans une sorte de bureau qui représenterait la retraite austère de ce philosophe. Il ne se rend pas compte qu’en agissant ainsi il invite le piège de l’amour dans son repère philosophique, et que c’est grâce à une habile manipulation de la vertu philosophique que Phocion/Aspasie réussit à le piéger.

Le Triomphe de lÕamour de Marivaux, mise en scne Michel Raskine

La mise en scène de Michel Raskine est intéressante, car en donnant un espace bien particulier à chaque personnage il fait de la maison un lieu essentiel des relations – rejoignant ainsi l’idée de Marivaux qui faisait se dérouler la pièce dans la maison uniquement – dont les murs ne cessant de bouger tombent petit à petit, à chaque entretien avec Phocion/Aspasie. Ce décor mouvant se déconstruit petit à petit et est de moins en moins imposant à mesure que l’amour s’insinue dans cette maison. À mesure que l’amour grandit chez les personnages, ceux-ci sortent du lieu auquel ils sont rattachés. Ainsi, les derniers entretiens entre Phocion/Aspasie et Hermocrate et Léontine se font dans les jardins, lieux propices à l’amour. En les déplaçant et en repoussant les murs, la princesse de Sparte réussit à les faire chavirer et même à les persuader de quitter définitivement la maison pour se marier. La maison, symbole d’austérité et d’annihilation des passions disparaît progressivement pour ne revenir qu’à la fin de l’acte III et devenir finalement le lieu de la fin de l’artifice et du triomphe de Léonide. Elle obtient Agis et humilie le philosophe et sa sœur dans leur propre maison.

L’intelligence de la mise en scène se ressent aussi dans d’autres éléments que le décor. Les personnages évoluent sur scène mais aussi sur les côtés de la salle, voire en hauteur et parfois même derrière les spectateurs, plongeant le public dans une immersion totale. L’immersion est prolongée par le jeu des deux acteurs qui jouent Dimas, le jardinier, et Arlequin, le valet d’Hermocrate. Tous deux, par leurs mimiques et leurs déplacements – une fois encore tirés de l’esprit espiègle de Michel Raskine – donnent un côté fou-fou à la pièce qui n’en manque déjà pas, notamment quand ils imitent les animaux dont ils parlent ou quand ils commencent à mimer des relations suggestives auprès de Phocion/Aspasie ou de sa servante Corine. Le jardinier – présenté comme un rustre qui multiplie les fautes de langage comme lorsqu’il veut faire chanter la princesse Léonide et Corine pour garder le secret sur leurs identités : « Alles n’osont approcher, dites-leur que je sis savant sur leus parsonnes. » – s’adresse au public pour lui dire la « fin de l’ak 1 » ou « Entrak ». De même, la télévision allumée pendant l’entracte avec Dimas, qui reste en scène pour la regarder ou les costumes très modernes, austères et noirs au début, et qui deviennent colorés (apparition de la couleur de la passion, le rouge) une fois les trois habitants de la maison tombés dans le piège de l’amour, participent à entretenir une proximité avec le public rendant la pièce drôle et sympathique.

photo-d-rLes lycéens – qui souvent font la moue quand leur professeur les oblige à aller au théâtre – riaient de bon cœur et semblaient convaincus par cette mise en scène et la prestation. Et ce malgré la fin très solennelle et triste donnée à la pièce par la sortie des acteurs rajoutée par Michel Raskine. Marivaux conclut son texte sans donner d’ordre de sortie ni préciser aucune attitude. La pièce pourrait se terminer sur les paroles de Léonide, mais Michel Raskine a décidé de faire sortir les personnages tous réunis sur scène pour la première fois. Une fois que Léonide a rendu le cœur d’Hermocrate à sa raison, il la fixe plein de rage puis s’en va d’un pas lent, sans dire mot et bouillonnant d’une rage qu’il ne peut montrer s’il veut conserver encore un peu de sa dignité de philosophe. Elle s’adresse ensuite à Léontine avec mépris, puis prend par la main Agis et sort avec lui le présenter à ses futurs sujets. Dimas et Arlequin sortent sans prononcer aucune parole mais en effectuant une petite pirouette qui dédramatise légèrement la scène. Puis c’est Léontine qui, toujours debout, seule au milieu de la scène, enlève ses gants, l’air grave et sévère, puis se dirige lentement désabusée vers une porte au fond de la scène, l’ouvre. De la lumière jaillit, elle hésite et finalement sort. Et enfin, c’est Corine qui, témoin de tout l’artifice de sa maîtresse, clôt ce « triomphe de l’amour » sur la raison et la haine laissant meurtris deux personnes qui après avoir méprisés l’amour s’y étaient abandonnés et qui n’y croiront malheureusement plus jamais !

En ce 14 février 2014, le Gazettarium vous souhaite une bonne Saint-Valentin et vous invite à ne pas vous laisser tromper par des feinteurs et à continuer de croire en l’amour, même s’il s’est déjà montré cruel par le passé.

Rémy Glérenje

Mort d’un commis voyageur : la mort du père dans un monde en crise

AfficheDu 10 au 22 janvier 2014, le théâtre des Célestins à Lyon accueillait Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller, mis en scène par Claudia Stavisky. La pièce, déjà présentée en 2012, faisait une nouvelle halte aux Célestins avant de partir en tournée dans toute la France.

Un décor puissant bien qu’épuré

Après Chatte sur un toit brûlant de Tenesse Williams en septembre, Claudia Stavisky montre une nouvelle fois qu’elle affectionne le théâtre américain qui met en scène des familles qui volent en éclats. Willy Loman, commis voyageur assez âgé vit sur des illusions, il est payé aux commissions sur les ventes qu’il réalise mais il n’en fait plus assez pour vivre décemment et emprunte de l’argent à un ami pour ne pas que sa famille le remarque. Puis il est licencié, alors qu’il vient de retrouver son fils qu’il n’avait plus vu depuis plusieurs années et avec qui il était brouillé. Fatigué par la vie, Willy Loman se raccroche à l’espoir que ses deux fils, Biff et Happy, réussissent à faire quelque chose de leur vie, ce qui n’est guère évident dans l’Amérique en crise des années 50… Pourtant, ils essaient de monter un projet commun pour faire plaisir à leur père. Mais devant l’impossibilité de le concrétiser, les masques tombent petit à petit, les illusions se défont et la famille se déchire de plus en plus.

Il n’y a pas que la famille qui éclate dans cette pièce puisque le décor, très épuré, se décompose entre chaque scène. Plutôt que de représenter une maison complète, ce sont des barres de fer qui dessinent une demeure et délimitent chaque pièce de façon apparente. Les murs de cette maison, tout comme la famille, ne semblent plus reposer que sur du vide… Un vide oppressant que les personnages essaient de combler à coups de mensonges qui condamnent finalement la famille à vivre dans une prison bâtie sur des illusions. Les personnages sont prisonniers du rôle qu’ils doivent jouer et tout explose lorsque le fils aîné, Biff, décide de ne plus jouer la comédie et d’affronter la réalité.

Une mise en scène audacieuse

25_Jeremy_6577t201210031mc2694-6bk8Claudia Stavisky a avoué avoir rencontré des difficultés concernant la mise en scène, car Arthur Miller explique les relations actuelles entre les personnages à travers des flashbacks qui se confondent avec la réalité pour le père de famille. Pour Willy Loman, la fuite de son fils l’a plongé dans un monde de remords et de regrets. Il vit dans une réalité qui ne lui convient pas et ressasse un passé plus heureux et glorieux. Ce passé et son sentiment de culpabilité sont si profondément ancrés en lui que son esprit semble confondre les deux. Afin de nous faire ressentir ce que vit le personnage, Stavisky recrée cette confusion sur scène. Les scènes de flashbacks et de réalité s’enchaînent sans prévenir et d’une façon si naturelle que le public s’en retrouve tout aussi déconcerté que Willy. Jusqu’à l’entrée en scène des autres personnages plus jeunes, on a du mal à comprendre s’il rêve à ce passé ou s’il est encore avec nous. Les acteurs principaux réalisent d’ailleurs une grande prouesse car ils doivent changer de costume, de voix, de coupe de cheveux en un temps record et revenir sur scène dans la peau d’un personnage différent. Le pari est réussi car le public se laisse vraiment entraîner dans ce monde rêvé et mélancolique.

Claudia Stavisky, soucieuse de respecter la pensée d’Arthur Miller, avait pris le parti de proposer une nouvelle traduction de la pièce, actualisée, pour mieux inscrire la pièce dans notre époque. Mais il est intéressant de noter qu’elle change la fin de la pièce. Arthur Miller a reconnu que ses producteurs, trouvant la fin de la pièce trop rude, lui avaient demandé de la changer pour la rendre moins brutale. Malgré le prix Pulitzer obtenu en 1949 récompensant le texte original, il a accepté de réécrire la fin et de ne plus finir sur la mort de Willy mais sur son enterrement : on se rend alors compte que seule sa famille est présente et que, malgré la volonté de se faire aimer de tous, il finit tristement seul. Le plus horrible étant qu’en se suicidant il espérait maquiller sa mort en accident afin que sa famille puisse toucher la prime de l’assurance-vie. Mais même ce dernier plan échoue.

Réalités de crises

« On passe sa vie à se payer une maison et personne ne vit dedans. »

Cette phrase prononcée par Willy Loman, joué par un François Marthouret magistral, résume très bien la mentalité du personnage qui ne se rendait pas compte de l’absurdité de sa vie. Il reconnaît lui-même que sa vie n’a pas d’accomplissement. Soixante ans après, cette pièce est toujours d’actualité. Dans une société en crise où de plus en plus de gens ont peur de l’avenir et avancent sans but dans l’existence, cette pièce permet de réfléchir sur le sens à donner à sa vie. Que privilégier ? Sa famille ? Sa carrière ? Ou entretenir l’illusion d’être quelqu’un ?

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« Faites ce qu’il faut pour vous faire aimer et toutes les portes s’ouvriront. »

Telle est la devise de ce patriarche qui, ayant cherché toute sa vie à se faire aimer, n’a fait que s’isoler, perdu sur les routes de ses voyages. Après s’être fait licencier, il fait un bilan sur sa vie et se rend compte qu’il n’a pas vraiment d’amis, que même les gens qu’il démarche depuis plusieurs années ne se souviennent plus de lui. Victime d’une société qui va de plus en plus vite, il reste sur le côté et plutôt que d’affronter avec lucidité le désastre de sa vie il essaie de garder la face devant sa famille pour la préserver du malheur qui l’accable. Arthur Miller réussit à sublimer la lâcheté en en faisant une forme de courage. Willy ravale sa fierté en allant quémander de l’argent à un voisin qu’il jalouse depuis toujours. Lui, si fier, supplie son patron de ne pas le licencier. Courageux dans sa lâcheté il est « comme un petit bateau qui cherche un port où s’accrocher ». Il n’a plus que ses enfants à qui il souhaite une meilleure vie que la sienne. Seulement, ceux-ci avancent sans but dans la vie et semblent prendre le même chemin que lui. Biff, l’aîné, enchaîne les petits boulots et Happy se voit plus important qu’il ne l’est dans son travail et passe d’une fille à l’autre pour se prouver qu’il est quelqu’un. Tel est le message de la pièce : à vouloir être quelqu’un d’autre, on finit par se perdre et passer à côté de ce qui est essentiel pour finalement se retrouver seul dans une maison sans vie.

25_Jeremy_Mort_d_un_commis_voyageur_001_image_article_detailleLe dénouement de la pièce intervient grâce à la prise de conscience de Biff, qui comprend que pour avancer dans ce monde en crise il faut s’accepter tel qu’on est et ne pas chercher à fuir la réalité ni à faire semblant. Il ne vivra pas la vie rêvée par son père. Il vivra la sienne, en accord avec ce qu’il est. Il trimera mais restera fidèle à lui-même. C’est cette force qui lui permettra de pardonner à son père d’avoir détruit son monde à la sortie du lycée. C’est à ce moment-là que Willy comprend quel était le but de sa vie : ses enfants ! Il vivait pour eux jusqu’à la rupture avec son fils aîné et, au fond de lui, il a toujours espéré ce pardon.

Cette pièce, bien que sombre, est un message d’espoir en temps de crise. Elle nous rappelle que la vie ce n’est pas vouloir « être quelqu’un » mais préserver sa famille, car au bout du compte on ne peut compter que sur elle.

Rémy Glérenje