Si derrière toute barbe il y avait de la sagesse, les chèvres seraient toutes prophètes

(proverbe arménien)

Quel est le point commun entre Jacques Offenbach, Pina Bausch, Edward Dmytryk et Anatole France ? Le compositeur, la chorégraphe, le cinéaste et l’écrivain se sont, parmi d’autres, inspirés du personnage de La Barbe bleue. Avec, certes, plus ou moins de succès, même si les petits récits d’Anatole France sont une bonne porte d’entrée pour l’étude de la réécriture au collège ou au lycée. La Barbe bleue connaît, depuis la fin du dix-neuvième siècle, un succès très fort : pas moins d’une trentaine d’adaptations qui utilisent le mot « barbe » et/ou « bleue », avec quoi il faut ajouter les diverses mises en scènes pour les différentes pièces qui existent. Le conte de Perrault, peut-être un peu oublié, un conte en mal de Disney et qui a ce curieux malaise de ne pas être aussi moral que les autres, est progressivement phagocyté par différents artistes.

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Palsambleu, morbleu, ventrebleu, jarnibleu !

L’histoire est simple à résumer : un grand monsieur très bizarre épouse une jouvencelle naïve, et c’est sa huitième femme. Il décide de partir en voyage, lui permet d’aller partout sauf dans ce petit cabinet. Elle s’empresse d’y aller. Il revient, veut la tuer, mais comme toute jouvencelle a l’incroyable capacité à pousser des cris ultrasoniques, les frères arrivent à temps pour la sauver et tuer le grand monsieur très bizarre.

Ce qui est embêtant dans cette histoire, c’est la fin. Si la jeune fille était tuée par la Barbe bleue, il y aurait une morale claire : ne violez pas la vie privée de votre conjoint. Et puis, une analogie avec la chute de Paradis serait tout à fait faisable : après avoir croqué la pomme, Adam et Ève deviennent mortels. Mais non, ici, celui qui pourrait faire figure de Bleu est tué par les frères prodiges, la jouvencelle qui a transgressé l’interdit est sauve. Celle qui est condamnable jouit d’un non-lieu, et le grand monsieur très bizarre trépasse.

40_Willem_BarbebleueCe qui est embêtant dans cette histoire, c’est le début. Perrault ne nous explique pas clairement pourquoi la Barbe bleue est un veuf compulsif. On sait qu’il veut épouser la jouvencelle parce qu’il la trouve fort jolie. On sait que la jouvencelle le trouve « fort honnête homme ». Et pour cause : « La Barbe bleue, pour faire connaissance, les mena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n’étaient que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations : on ne dormait point et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres ; enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que le maître du logis n’avait plus la barbe si bleue, et que c’était un fort honnête homme. »

Dès lors, les artistes n’eurent de cesse de réhabiliter ce personnage injustement caricaturé en monstre croqueur de femme, en sociopathe sanguinaire. Anatole France en fait un incurable romantique, un maudit que le sort poursuit. Un homme constamment meurtrit par ses amours ratées, un homme qui perd toutes ses femmes pour une raison qui dépasse l’entendement. Un personnage positif, en somme, contre qui le destin s’acharne.

Ce qui est embêtant dans cette histoire, c’est l’élément perturbateur. Pourquoi donner la clé d’une pièce où l’on interdit d’entrer ? C’est comme planter un magnifique pommier doré au centre du Paradis avec un grand panneau : « C’EST ICI ». C’est tenter le diable. Comme l’a très joliment formulé J.K. Rowling dans Harry Potter et l’Ordre du Phénix, il suffit d’interdire une chose pour que tout le monde en ait envie. Interdire un magazine, c’est le rendre indispensable. Interdire une pièce, c’est la rendre désirable.

Dès lors, les artistes n’eurent de cesse de fantasmer ce lieu. De quoi est-il le symbole ? S’agit-il d’une métaphore de la vie privée ? Pourquoi le sang n’est-il pas sec, pourquoi les cadavres n’ont pas cette horrible odeur des cadavres qui attire les charognards deux kilomètres à la ronde ? Pourquoi n’y reste-t-il pas que des os et pourquoi cette pièce est-elle dans la demeure principale de la Barbe bleue ?

Questions rhétoriques

Et pourquoi sa barbe est-elle bleue ? L’excellent ouvrage de Michel Pastoureau : Bleu, Histoire d’une couleur (oui, les livres d’histoire peuvent être intéressants) montre avec brio que le bleu, couleur « nouvelle » au onzième siècle, a des connotations positives : « Couleur iconographique de la Vierge, couleur emblématique du roi de France et du roi Arthur, couleur symbolique de la dignité royale, couleur à la mode et désormais de plus en plus fréquemment associée par les textes littéraires à l’idée de joie, d’amour, de loyauté, de paix et de réconfort, le bleu devient à la fin du Moyen-Âge, pour certains auteurs, la plus belle et la plus noble des couleurs. » (p. 67-68 de la version poche).

40_Willem_affiche-La-Huitieme-femme-de-Barbe-Bleue-Bluebeard-s-eighth-wife-1938-3Le bleu de cette barbe est inexplicable. Sauf, peut-être, si l’on considère qu’en lieu de barbe, elle est totalement incongrue. Pour Perrault, on avait la barbe bleue comme aujourd’hui on a la peau verte. Symbole de l’inquiétante étrangeté, de l’altérité indéchiffrable, et en bon homme de son temps, Perrault la liquida.

Une des adaptations les plus récentes de Barbe bleue est la version d’Amélie Nothomb, sortie en 2012. Et le fait le plus intéressant de ce roman est la disparition de la barbe, bleue ou non. Don Elemirio Nibal y Milcar n’a pas de barbe. Comment ? Ce symbole de l’étrange, de l’inquiétant, ce fétiche qui attire tous les regards ? Envolé. Voilà une preuve, s’il en faut encore, qu’Amélie Nothomb est une fine romancière. La barbe métaphorique reste métaphorique : l’esthète espagnol exilé et reclus est suffisamment bizarre pour n’avoir besoin d’être affublé de bouclettes bleues.

Et l’héroïne, Saturnine, est une femme de son époque. Ce n’est pas une naïve jouvencelle décérébrée, elle est tonique, ne se laisse pas marcher sur les pieds, elle fait des études et – bonheur – résiste au piège de la pièce secrète. Elle respecte la vie privée de son colocataire. Elle respecte le secret, le droit au secret. Elle respecte l’autre et son inquiétante altérité.

La métaphore filée de l’alchimie lie l’ensemble dans une cohérence à en faire pâlir les adorateurs de Proust. Amélie Nothomb arrive à mener de front et en même temps trois discours : métaphore du couple, alchimie, droit au secret ; sans jamais se perdre. C’est un roman délicieux comme une flûte de champagne, et qui va au fond du mythe. Il ne s’agit pas d’explorer superficiellement le mythe de la Barbe, il s’agit de le parcourir en profondeur, ce qu’il peut révéler de ce qu’on nomme parfois l’âme humaine, en un temps bombardé de téléréalité, en cet âge post-1984 qui ne sait plus ce qui est privé et ce qui ne l’est plus.

Le retour de Barbe bleue sur la scène culturelle et littéraire n’est pas dû au hasard. Le vingtième siècle démarre une grande interrogation sur le secret et le droit au secret. Interrogation qui n’est que renforcée par les trois guerres, et la découverte des services de renseignement, du fichage et du flicage. Interrogation qui n’est que renforcée par l’entrée dans un nouveau millénaire ultra-connecté, où hacker est presque synonyme de violer. Le « privé » a besoin d’une nouvelle définition. Barbe bleue est là pour nous aider à la formuler.

Willem Hardouin

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Hakanaï, une leçon de vie au festival Micro Mondes

Hakanai 1Pour sa deuxième édition, le festival Micro Mondes (festival de spectacles et de multimédias, dédié aux arts immersifs) convie le spectateur au cœur d’univers intimistes et sensoriels. À travers cinq lieux, le Centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape, Les Célestins, Les Subsistances, le quartier de la Part-Dieu et le Square Louis Braille de Saint Priest, la future métropole lyonnaise fait la part belle aux arts immersifs notamment avec le Sacre du printemps monté par Roger Bernat ou Hakanaï de la Compagnie Adrien M / Claire B qui mêle le numérique à la danse.

La compagnie Adrien M / Claire B

La compagnie est dirigée par Adrien Mondot, artiste pluridisciplinaire informaticien, jongleur et Claire Bardainne plasticienne, scénographe et designer graphique. Créée en 2004 et lauréate de plusieurs prix, elle compte dix-sept performances et est installée sur la presqu’île lyonnaise où elle occupe un atelier de recherche et de création. En parallèle de leur spectacle, ils présentent jusqu’au 19 janvier, l’exposition XYZT : les paysages abstraits au Planétarium de Vaul-en-Velin. Pour tous ceux qui n’ont pas eu la chance de voir Hakanaï, n’hésitez pas à vous rendre sur place pour découvrir le travail impressionnant de ces artistes.

Pour voir une vidéo de présentation du spectacle, cliquez-ici.

Hakanaï, l’essence des arts numériques en spectacle

En japonais, Hakanaï – en conjuguant deux éléments, celui qui désigne l’homme et celui qui désigne le songe – signifie ce qui est impermanent et ne dure pas. Ce qui est fragile, évanescent, transitoire. Une matière insaisissable. Les spectacles construits autour des arts numériques ont la particularité d’être évanescents, ils se concentrent sur le moment de la représentation et s’évanouissent ensuite. Ils ne sont jamais fixes, soit ce sont les acteurs ou danseurs qui les contrôlent soit ce sont eux qui dirigent le ou les danseurs. Le spectacle est perpétuellement en mouvement, les images projetées sont rarement immobiles et les projections d’arrière plan ne sont presque jamais figées. Les images se mélangent à la musique et interagissent avec les spectateurs et la danseuse.

Des arts numériques aux arts immersifs

Hakanai 2 TissuL’action se déroule à l’intérieur d’un cube de tissu qui permet de refléter les images projetées à l’aide de quatre projecteurs. Grâce à la matière du cube, l’image apparaît non pas comme projetée sur un mur mais comme étant le mur. Les projections et les distorsions des images ne déforment pas le cube mais nous font oublier sa présence matérielle. Le public est installé en carré tout près du cube. Les rangées, faisant pour la plupart la longueur des faces du cube, permettent ainsi la projection des images à travers le tissu et donc sur le public. Cette proximité avec l’espace scénique et la projection des images sur le public favorise une immersion totale du public et probablement une communion avec la danseuse au milieu du cube qui doit vraisemblablement assimiler le public au décor. Les spectateurs ont la possibilité à la fin de la représentation d’entrer dans le cube et pour les premiers à voir la salle de l’intérieur. Il est ainsi possible de ressentir et de voir ce qu’éprouve la danseuse face au public. Le public n’est plus visible, il est perdu dans la masse des images, et emportée par la musique elle évolue dans son monde, un monde auquel appartient le public confondu avec les projections.

Une double performance remarquable

Afin d’appréhender correctement la pièce, il faut savoir que la danseuse s’est blessée deux jours avant la première et que sa remplaçante a appris la chorégraphie en un temps record sans qu’il n’y ait quasiment aucun décalage. Car la difficulté d’une telle pièce est bien la synchronisation.

Apprendre une chorégraphie, un danseur correct peut le faire, danser sur une musique aussi, mais danser sans musique en fonction d’une image, ça c’est une performance ! Ce spectacle est très complet car il regroupe de la danse seulement sur la musique, de la danse sur de la musique et dont les mouvements contrôlent les distorsions de l’image, une danse stimulée et contrôlée par l’image et une danse sans musique, tout cela en l’espace de 45 minutes.

La double performance vient du fait qu’Adrien Mondot, qui est aux sons et lumières, doit lui aussi s’adapter aux mouvements de la danseuse. C’est un travail qui demande une grande complicité et quand on sait qu’ils ont répété seulement deux jours, on peut leur tirer un grand coup de chapeau. Tout comme à Claire Bardainne qui a réussi à adapter son spectacle à sa nouvelle danseuse qui évolue parfois avec grâce et parfois avec violence dans cet univers virtuel.

Au-delà de la performance

Après avoir souligné la performance de Francesca, il faut évoquer l’histoire sans parole qu’elle raconte avec son corps.

Hakanai 3En attendant l’arrivée de la danseuse, des lettres et des chiffres dansent et virevoltent sur les faces du cube. La danseuse entre en scène, contourne le cube avec légèreté, entre dans le cube et le temps d’arriver au centre toutes les lettres tombent. La parole disparaît et la musique reprend ses droits. À la place des lettres, un grillage recouvre le cube donnant l’impression que la danseuse évolue dans une prison. Elle danse sur un tout petit espace d’abord comme emprisonnée puis ses mouvements font se détendre la cage et le grillage devient alors un filet qu’elle étire par ces mouvements avant qu’il ne prenne le dessus et que les mouvements du filet de lumière ne la pousse dans tous les sens. La danse s’effectue au son de la musique et dans le sens de la lumière. Puis elle ôte ensuite peu à peu le grillage pour laisser place à un ciel bleu dont les nuages flottent autour d’elle. Elle semble perdue dans cet univers, sans repère, elle lutte contre une force invisible qui régit la distorsion de son environnement, puis les lumières dessinent comme un ring autour du cube au milieu duquel tantôt elle se bat, tantôt elle joue avec les lignes, le tout sur une musique oppressante. Puis le ring disparaît et la mer apaise tout, elle s’endort au milieu de la scène. Puis se relève à l’apparition des lettres du début qui fusent dans le sens contraire au sien. On sent qu’elle essaie de lutter contre les mots, ces mots qui véhiculent des idées, la danseuse invite-t-elle à aller contre courant ?

Elle semble ensuite évoluer au sein d’une toile de constellations dont elle est maître, la toile réagissant à ses mouvements. S’en suit une danse très gracieuse avant que ne retentisse l’orage et qu’une pluie de lumière ne tombe sur elle. Le réalisme est poussé à l’extrême car les faisceaux de lumière qui tombe en pointillés allongés sur son visage glissent sur elle en épousant les formes de son visage comme de vraies gouttes de pluie. Une grande tristesse se dégage d’elle avant qu’elle ne se livre à une danse brutale, sauvage, sans musique, faisant éclater le cube. Cette destruction semble la fasciner, des débris volent lentement autour d’elle et elle semble voler au milieu des décombres et son ombre se reflète sur le cube comme si elle entrait enfin en osmose avec le monde qu’elle combattait précédemment. Une fois son cube détruit, elle en sort lentement et quitte la scène…

Cette pièce alterne les moments de douceur et les moments de combats, comme si le cube qui symbolise son monde ne lui convenait que partiellement. Nous sentons une complaisance dans sa façon d’interagir avec lui à partir du moment où c’est elle qui le domine mais dès qu’on lui impose un chemin, ou un environnement, elle lutte contre. Cette pièce, au-delà de la prouesse technique et chorégraphique, nous invite à réfléchir à ce qui compose notre monde et à comment s’affranchir de ses barrières pour enfin goûter à une liberté qui n’est qu’éphémère puisqu’à chaque moment d’apaisement suit une tempête qui sera elle aussi suivie d’un moment d’apaisement. Finalement, la liberté n’est-elle pas de lutter contre ce qui nous dérange pour ensuite évoluer dans l’environnement qui nous convient ? Sachant que tout est éphémère, les bons comme les mauvais moments, le but de la vie ne serait-il pas justement de s’en accommoder et de réussir à les surmonter et à les apprécier ?

Rémy Glérenje