Nous aboierons tous au clair de Lune

36_public 2Le premier prix Nobel remit à une femme fut attribué en 1909, à une suédoise, Selma Lagerlöf, à qui l’on doit plusieurs chefs-d’œuvre comme Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson, ou le recueil de nouvelles L’Anneau du pêcheur. C’est dans ce dernier ouvrage que l’on trouve la citation suivante : « La nuit, toute chose prend sa forme et son vrai aspect. De même qu’on ne distingue que la nuit les étoiles du ciel, on aperçoit alors sur la terre bien des choses qu’on ne voit pas le jour. » C’est peut-être grâce à ce mystérieux pouvoir nocturne que le poète étudiant Camille Fremeau a écrit son poème « Chien de nuit », qu’il a lu à la dernière Veillée Poétique organisée par Le Cercle des Poètes Apparus. Son sens de la musicalité et sa brièveté ont marqué l’auditoire ainsi que les membres du Cercles, qui ont décidé de sélectionner ses vers pour apparaître ici. Sans plus tarder, place au poète :

Chien de nuit
~
J’étais l’autre soir à la fenêtre perché
Alors qu’enceinte musique m’accompagnait
Ronde était la lune, mais point de ventre ici
Juste un enfant de plume, par l’instant grossie
~
S’il m’était arrivé de me prendre à l’ennui
Il bruissait ce soir-là quelque chose à minuit
Et le vent, mélodie, accueillait sympathie
Dedans l’expression finie de celle d’ici
~
Moi, tandis que l’air est noir, la fumée solide
D’un bâton dans ma bouche de berger intrépide
Huais ceux qui dirent ce qui doit en sortir
~
C’est alors, tout parfait dans son cruel message
Qu’un chien pleura sa détresse en un cri sans âge
Lui qui enviait la nuit qui n’avait rien à dire
~

Nous avons demandé à Camille Fremeau de nous dire ce qui l’avait inspiré pour écrire ce poème : « C’était un moment comme tant d’autres, j’étais chez mon père, dans la campagne profonde et légèrement montagneuse du Jura, et dans ma chambre plus précisément. J’étais assis à ma fenêtre, le vent était puissant, j’écoutais de la musique avec des enceintes posées juste à côté de moi, et je fumais. Tout à coup, le chien du voisin se met à pleurer. C’est un voisin de la vieille école, tracteur, foin, moutons et tout le reste, il n’est pas tendre du tout avec ses deux chiens, qui passent la plupart du temps enfermés dans leur enclos grillagé.
» C’est cet instant précis où le chien s’est mis à pleurer qui m’a poussé, je crois, à écrire ce poème.
36-public 1» C’est ma démarche la plus habituelle lorsque j’écris, certains moments m’inspirent, dans l’harmonie qui les habitent ou par la saillance d’une émotion forte. Et c’est pour ça, je pense, que de nombreux thèmes qui me sont chers apparaissent presque naturellement pour moi dans mon écriture : ici c’est la nuit, la détresse, mais aussi l’harmonie entre le vent et la musique, la fécondité que j’associe à la lune et à l’écriture, et la question même de l’expression et de tout ce qui peut l’entraver.
» Au niveau de la forme, j’ai eu envie de m’essayer au sonnet. Le principal pour moi était de joindre l’alexandrin à la rime, je n’avais jamais fait ça avant et je voulais tenter l’expérience de la contrainte formelle pour voir ce qu’il en sortirait, et je dois dire que j’ai pris beaucoup de plaisir dans cet exercice.
» J’affectionne particulièrement les formes courtes, j’essaye toujours d’écrire quelque chose de saisissant en peu de lignes, et c’est sûrement pour cela que le sonnet m’a paru tout de suite le choix le plus judicieux pour exprimer à la fois toute la fulgurance et la brièveté de ce moment qui m’avait marqué. »

Retrouvez tout de suite la captation de cette lecture, et des couronnants applaudissements qui la conclurent, ci-dessous :

[captation vidéo]

Poétiquement vôtre,

Le Cercle des Poètes Apparus

Orwell : le frivole et l’éternel

« Ce qui me pousse au travail, c’est le sentiment d’une injustice et l’idée qu’il faut prendre parti, car même si nous ne pouvons rien empêcher, il faut tenter quelque chose pour s’y opposer. »

george-orwell1Le plus grand écrivain politique du XXe siècle détestait la politique. L’homme aux mots simples et au regard innocent n’était pas avare en paradoxes, lui qui se définissait par provocation comme anarchiste conservateur tout en précisant que « la vraie distinction n’est pas entre conservateurs et révolutionnaires mais entre les partisans de l’autorité et les partisans de la liberté. » (Lettre à Malcom Muggeridge, 1948). Partisan de la liberté, il l’était assurément, ne cessant de mettre en garde contre la politique qui, « par sa nature même, implique violence et mensonge. » Mais sa méfiance se portait contre tous ceux persuadés de détenir la vérité et forçant les autres à s’y soumettre.

Il semble impossible, au regard de sa biographie et des évolutions historiques de son époque, de dissocier sa production littéraire du parcours de sa vie et de l’évolution de sa prise de conscience politique. Inventeur du roman-sans-fiction, il recrée la vérité par son talent d’ « imagination sociologique » comme le note pertinemment Simon Leys : « Ce que l’art invisible et si efficace d’Orwell illustre, c’est que la “vérité des faits“ ne saurait exister à l’état pur. Les faits par eux-mêmes ne forment jamais qu’un chaos dénué de sens : seule la création artistique peut les investir de signification, en leur conférant forme et rythme. L’imagination n’a pas seulement une fonction esthétique, mais aussi éthique. Littéralement, il faut inventer la vérité. »

Chacune de ses œuvres a pour origine son propre vécu (Dans la dèche à Paris et à Londres raconte son expérience de clochard à la fin des années 1920, Une histoire birmane s’inspire de son expérience d’ancien fonctionnaire britannique en Birmanie, Hommage à la Catalogne narre son engagement à la guerre d’Espagne, etc.). Au fur et à mesure de ses expériences, Orwell devient un écrivain de plus en plus engagé. Si les premières publications relèvent principalement de l’autobiographie et de la confidence personnelle, il opte, dès la publication du Quai de Wigan en 1936, pour une écriture plus politique et abordant des sujets plus généraux. Il affirme ainsi en 1946, dans Pourquoi j’écris : « Tout ce que j’ai écrit d’important depuis 1936, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement contre le totalitarisme et pour le socialisme tel que je le conçois. » Le socialisme dont il parle est un socialisme démocratique et antistalinien. Un engagement irréductible né dans le nord industriel et pauvre de l’Angleterre, doublé d’un dégoût de la politique durant le tournant de la guerre d’Espagne (1936-1937).

animal-farm-cover-2Cette guerre va le marquer durablement dans sa chair, comme une brûlure indélébile : « La guerre est le plus puissant de tous les facteurs de transformation. Elle accélère tous les processus, elle efface les différences secondaires, elle est révélatrice de la réalité. Et en premier lieu, elle amène les individus à prendre conscience qu’ils ne sont pas entièrement des individus. » C’est lors de son engagement en Espagne dans la milice du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste), alors qu’il lutte contre la dictature de Franco, qu’il fait l’amère expérience de la trahison des soviétiques qui, loin de soutenir la révolution espagnole contre Franco, ne servent que leurs intérêts propres. En mai 1937, à Barcelone, les communistes montent un coup de force contre les anarchistes et les trotskistes qui conduit, quelques semaines plus tard, à l’interdiction et la liquidation du POUM, ainsi qu’à l’emprisonnement à la torture et à l’exécution de nombre de ses militants. Dès lors, Orwell prend en haine la politique de Staline et ne cesse de dénoncer les trahisons du socialisme soviétique, symbole du totalitarisme, tout en militant pour un socialisme véritablement démocratique : « À mon avis, rien n’a plus contribué à corrompre l’idéal originel du socialisme que cette croyance que la Russie serait un pays socialiste et que chaque initiative de ses dirigeants devrait être excusée, sinon imitée. Je suis convaincu que la destruction du mythe soviétique est essentielle si nous voulons relancer le mouvement socialiste. » Blessé par les fascistes, trahis par les communistes, dégouté par l’idéologie et rejeté par la gauche bien-pensante de l’époque, il assène : « Ce que j’ai vu en Espagne, et ce que j’ai découvert depuis, concernant les opérations internes des partis politiques de gauche, m’ont donné l’horreur de la politique. »

Orwell critiquait durement son propre camp, attaquant à coup de sabre les progressistes imbéciles et les pacifistes irresponsables : « On a quelque fois l’impression que les seuls mots de “socialisme“ et de “communisme“ attirent à eux avec la force d’un aimant tous les buveurs-de-jus-de-fruits, les nudistes, les mystiques en sandales, les pervers sexuels, les Quakers, les charlatans homéopathes, les pacifistes et les féministes d’Angleterre ». Il ne bascula pourtant jamais à droite, restant fidèle à ses convictions socialistes toute sa vie, n’en déplaise à ses récupérateurs néoconservateurs. Car, la simplicité de ces mots n’avait d’égal que son franc-parler : la vérité avant tout, quitte à choquer ! Nul doute que de tristes plumitifs actuels le traiterait de populiste. Et pourtant, « l’argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités, car cela “ferait le jeu de“ telle ou telle force sinistre est malhonnête, en ce sens que les gens n’y ont recours que lorsque cela leur convient personnellement […]. Sous-jacent à cet argument, se trouve habituellement le désir de faire de la propagande pour quelque intérêt partisan, et de museler les critiques en les accusant d’être “objectivement“ réactionnaire. C’est une manœuvre tentante, et je l’ai moi-même utilisé plus d’une fois, mais c’est malhonnête. Je crois qu’on serait moins tenté d’y avoir recours si on se rappelait que les avantages d’un mensonge sont toujours éphémères. Supprimer ou colorer la vérité semble si souvent un devoir positif ! Et cependant tout progrès authentique ne peut survenir que grâce à un accroissement de l’information, ce qui requiert une constante destruction des mythes. »

Il veut restituer aux mots toute leur force et toute leur vérité, à une époque où le langage est devenu un outil à la solde des dictateurs, où il est perverti au service de la trahison : « Les relations qu’il y a entre les habitudes de pensée totalitaires et la corruption du langage constituent une question importante qui n’a pas été suffisamment étudiée ». Alors que les intellectuels sont de plus en plus passifs, voire complices de ce qui se passe à Moscou, Orwell a voulu dénoncer avec La ferme des animaux, « la facilité [avec laquelle] la propagande totalitaire pouvait contrôler l’opinion d’individus éclairés dans les pays démocratiques » (mars 1947), dans un style et une écriture abordable par tout un chacun. Pour être efficace la littérature doit toucher le plus grand lectorat possible et ne pas être le pré-carré des intellectuels et des gens de lettres. Ces derniers étant le plus enclin au totalitarisme.

Animal_Farm_George_OrwellSi Orwell ne cesse de dénoncer la langue de bois des marxistes et les crimes du stalinisme, il combat plus généralement toute forme d’idéologie qui asservit l’individu tout en se présentant comme un modèle absolu d’humanité. Son combat permanant contre la misère en témoigne : « Le premier effet de la pauvreté est de tuer la pensée […]. On n’échappe pas à l’argent du simple fait qu’on est sans argent. »

Ainsi, il fustige les théories qui présentent le capitalisme et la loi du marché comme les rouages d’une société idéale. Il considère qu’une société régie par la seule logique économique ne garantit pas des conditions de vie décentes aux individus qui la composent. Faisant la recension de l’ouvrage de Friedrich Hayek, La route de la servitude, le 9 avril 1944 pour The Observer, Orwell affirme que le capitalisme libéral mène à des tyrannies privées par la constitution de monopoles. Il déplore qu’Hayek, qui prône un retour au capitalisme du « laisser faire, laisser aller », ne voit pas qu’ « un retour à la “libre“ concurrence signifie pour la plus grande masse des gens une tyrannie sans doute pire encore – parce que plus irresponsable – que celle de l’État. L’ennui avec la concurrence, c’est qu’il y a toujours un gagnant. Le professeur Hayek nie que le capitalisme libéral mène nécessairement au monopole, mais dans la pratique c’est bien là que ce système a mené ». Il ajoute, en 1946, dans le Manchester Evening News, toujours en réponse aux attaques d’Hayek contre l’État-providence et le socialisme, que « La défense compétence du capitalisme par Hayek est un travail inutile puisque rares sont les gens qui voudraient retourner au capitalisme d’autrefois. Confrontés à un choix entre le servage et l’insécurité économique, les masses, dans tous les pays, choisiraient sans doute carrément le servage, en tout cas si on lui attribuait un autre nom ».

Sa haine bouillonnante envers les totalitarismes est corrélée à son attachement à une inflexible honnêteté intellectuelle. Malgré son attachement aux valeurs éthiques de la religion, cet athée tranquille et catégorique ne pardonne pas facilement aux zélateurs de la domination : « Rappelez-vous que la malhonnêteté et la lâcheté doivent toujours se payer. Ne vous imaginez pas que vous pouvez vous faire pendant des années le propagandiste lèche-bottes du régime soviétique ou de n’importe quel autre régime, et puis tout à coup retrouver un état de décence mental. Putain un jour, putain toujours. »

Comme le synthétise son biographe Bernard Crick : « Si Orwell plaidait pour qu’on accorde la priorité au politique, c’était seulement afin de mieux protéger les valeurs non politiques. » Cet enseignement demeure aussi vivace qu’immédiat. Tenant droit face au vent mauvais des calomnies, des simplifications et des récupérations en tout genre. Et si l’on cherche une philosophie pratique à l’issue de ses œuvres, elle pourrait se résumer à une vie simple et intègre : se tenir à bonne distance du tumulte des villes, de la bêtise des intellectuels et du bruit de la politique pour se consacrer, entouré de ses proches, à l’écriture et au jardinage.

Sylvain Métafiot

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Habibi, un conte cruel

Couverture Habibi

Craig Thompson passe systématiquement plusieurs années à préparer chaque nouvel album ; il en résulte des bandes dessinées monumentales, au graphisme poétique et soigné. Habibi, pavé de 672 pages paru en 2011, est le dernier livre de ce dessinateur perfectionniste, originaire du Wisconsin. L’histoire de ce conte aussi onirique que cruel se déroule dans une région arabe fantasmée, et dans une atmosphère orientale proche de celle des Mille et Une Nuits.

Très jeune, Dodola est vendue par ses parents et mariée de force à un scribe, qui lui apprend à lire et à écrire. Enlevée par des voleurs qui assassinent son mari, elle s’échappe du marché aux esclaves et trouve refuge dans un bateau échoué dans le désert. Elle y élève Zam, l’enfant qu’elle a sauvé parmi les esclaves, durant six années. Lorsque la jeune fille est enlevée par les sbires d’un sultan à l’appétit sexuel inassouvissable, Dodola et Zam sont séparés. Dans le palais, prison dorée peuplée de personnages grotesques, Dodola subit les assiduités du sultan et pense à Zam. Le sort s’acharne sur les deux personnages, dont les tribulations sont ponctuées par leurs souvenirs, et par les contes de Dodola qui convoquent les mythologies de l’islam.

D’une grande érudition dans l’usage de la calligraphie arabe et des mythes, Habibi mêle la magie des Mille et Une Nuits à une vision crue d’un monde moderne, gangrené par la pollution et l’exploitation des ressources. La ville engloutie par les déchets où Zam et Dodola finissent par se retrouver offre le tableau d’un monde au bord de l’anéantissement, qui contraste avec l’éden conté par Dodola. L’œuvre peut provoquer un malaise, tant les personnages, auxquels on s’attache vite, sont accablés par le malheur, affectés notamment par la violation et la mutilation des corps, un thème qui parcourt tout le livre. Habibi est d’ailleurs placé, comme l’auteur l’a fait remarquer lui-même, sous le signe de la privation : privation d’eau, de nourriture, d’enfant, et surtout privation sexuelle provoquent toutes les souffrances.

Fruit d’un travail graphique gigantesque, le livre charme par l’entrelacement des décors, entre rêve et réalité, par la douceur des traits des personnages, et par son œcuménisme fascinant de la part d’un auteur élevé dans une famille catholique conservatrice. Les mythes fondamentaux de l’islam y prennent une résonance universelle, et l’érudition de l’ensemble nous éclaire sur des croyances peu connues (la vision de la naissance de Jésus dans le Coran, ou encore Bahuchara Mata, le dieu des eunuques). L’importance symboliques des chiffres et de l’écriture dans l’histoire laisse l’impression mystérieuse d’un monde rempli de signes. Le sujet central d’Habibi est bien la tension entre manifestation divine et abandon des hommes par Dieu, tension qui ne se résorbe que dans l’amour.

Entamé en 2012, le prochain album de Craig Thompson, dont l’action se déroule dans l’espace, s’intitulera Space Dumplins et sera non plus en noir et blanc mais colorisé, grâce à la collaboration de Dave Stewart. « Encore 154 pages pour finir Space dumplins– mon grand objectif pour 2014 », écrit le dessinateur sur son blog. Un passage à la couleur qu’on peut espérer symbolique : les premiers dessins mis en ligne laissent deviner une aussi grande maîtrise, en même temps qu’une histoire plus légère, au lecteur que la noirceur d’Habibi aura laissé songeur.

Johanna Tasset

THOMPSON Craig, Habibi, traduit de l’américain par Laëtitia & Frédéric Vivien, Anne-Julia & Walter Appel, Paul Pichaureau, Éditions Casterman.

Le tracé expressif de l’écriture

« La peinture est une poésie qui se voit au lieu de se sentir et la poésie est une peinture qui se sent au lieu de se voir. » Léonard DE VINCI (Traité de  peinture)

Le pouvoir de la peinture, sa beauté, son émotion nous touchent directement telle  « une fête » pour nos yeux.  Elle déroule devant nous un espace magique,  crée ce moment de contemplation où « l’œil écoute », attentif au moindre mouvement, au moindre signe de vie, caressant un ciel toujours changeant, fuyant un regard insistant, embrassant l’inconnu… Qu’en est-il de la poésie ?

Quand l’écriture se fait peinture vivante, peinture magique peinture parlée…

« Laissez-vous donc surprendre par ceci qui n’est pas un livre, mais un dit, un appel, une évocation, un spectacle. Et vous conviendrez bientôt que voir, comme il en est question ici, c’est participer au geste dessinant du Peintre ; c’est se mouvoir dans l’espace dépeint ; c’est assumer chacun des actes peints. »

La poésie peut-elle rivaliser avec la peinture ? Le poète et archéologue brestois Segalen, dans son recueil Peintures (1916), souhaite peindre la vie et signifier par l’écriture un monde de perfection esthétique et de rêves, qui capture notre regard comme une peinture, qui séduit et illusionne l’esprit.

« Je vous convie donc à voir seulement. Je vous prie de tout oublier à l’entour ; de ne rien espérer d’autre ; de ne regretter rien de plus. »

Segalen nous invite dans ce recueil à une véritable aventure, où la contemplation poétique ne peut pas être seulement un doux moment de rêverie, reposant pour l’esprit qui paresse enlacé par une douce torpeur proche de la béatitude. Ouvrez grand vos yeux et vos oreilles… Soyez prêts, vifs, alertes ! On nous demande, l’auteur nous réclame de participer à cette transmutation, cette métamorphose de l’écriture en peinture, peinture parlée, peinture littéraire. Le spectacle peut commencer.

peinture imaginaire, peinture littéraire

5_Anh-Minh_Image couvertureUn voyage dans le temps et l’histoire s’impose. Rien de moins que quatre mille années « bien comptées » de Chroniques chinoises ! Rien de plus qu’un voyage à travers l’espace poétique, au cœur même du poème, donc de la peinture. L’action est omniprésente à chacun de nos pas. L’émotion, la beauté, à chaque détour. Soyez-prêts à être jeté sur scène. 

D’emblée, nous voilà parez à chevaucher des oies célestes à travers une peinture Magique et regarder de là-haut l’éclat de la vie, tremblotante et fragile. Les « Peintures Magiques » figurant dans la première partie du recueil sont les plus mystérieuses et les plus révélatrices. Le poète souhaite marquer l’influence de la religion taoïste sur l’art pictural chinois, qui la modèle par son mouvement, sa fluidité (« Cinq Génies aveugles », « Flamme amante ») ; ou au contraire par sa fixité froide (« Peintes sur porcelaine »). Tout devient spectacle impalpable, tout devient tableau.

Cette vie humaine est peinture de l’Esprit, « tout s’exprime donc par l’Esprit ». Le génie humain vibre sous le pinceau du peintre. « Néoménies des saisons » tranchent avec les peintures précédentes qui n’étaient que surface imaginaire, produit du travail humain. Ici, c’est le ciel, le réel lui-même qui se confond avec cette surface imaginaire et mouvante. Segalen nous montre que le monde tout entier peut être le support à l’Imaginaire.

Chaque mot, comme une touche de peinture, joue de ses potentialités signifiantes et symboliques afin de capter notre regard, de l’absorber. La poésie exige de nous que nous peignons la scène sur le vif, sans en faire une simple représentation par l’esprit. Car rien ne peut être omis. La poésie exige que nous surmontions notre aveuglement, ce moment où épuisé, notre regard se trouble, devient vide ; où nos yeux deviennent lourds et secs, incapables de voir une peinture littéraire qui n’est pas figurative, ni même descriptive. Sur le modèle esthétique de la peinture chinoise, l’écriture poétique de Segalen ne repose aucunement sur la représentation exacte et mimétique de la réalité. L’écriture naît de cette transfiguration du monde, qui ne peut être expliquée, rendue visible seulement si elle parvient à capter la vie, l’essence même des choses. L’image des choses, leur forme, leur matérialité, leur réalisme importent moins que l’émotion vive, la sensation fugace. 

« … Vous n’êtes pas déçus ? Réellement, vous n’attendiez pas une représentation d’objets ? Derrière les mots que je vais dire, il y eut parfois des objets ; parfois des symboles ; souvent des fantômes historiques… N’est-ce pas assez pour vous plaire ? Et si même on ne découvrait point d’images vraiment peintes là-dessous… tant mieux, les mots feraient image, plus librement ! »

A chaque poème, le peintre, l’écrivain nous invective à participer à la création. Elle ne peut se faire sans nous. Nous devons agir, composer, esquisser une silhouette à l’aide d’un éventail (Éventail Volant), ou alors nous pouvons la faire disparaître, d’un claquement de doigts. Allumer la vie, l’éteindre, par la volonté d’un geste, par le détournement d’un regard.

Mais parfois, on ne peut agir, on ne peut que regarder impuissant la flamme de la vie se tordre de douleur jusqu’à s’anéantir. Le poème « Peinture vivante » dramatise parfaitement le tragique de la vie, sa fatalité. Notre regard est envoûté, ensorcelé par la beauté d’un vêtement de soie miroitante, un vêtement chatoyant de vie qui semble ne vivre qu’en se nourrissant de la force vitale de la Princesse Impériale qui le porte. Contrainte, dans ses gestes, dans ses mouvements, c’est-à-dire dans la vie même, « elle veut vivre et elle ne peut pas… ». Cette tension intérieure par laquelle la vie palpite est détruite par la cruauté du geste pictural qui la conduit à son destin funeste ; geste implacable qui la fixe, l’isole, l’exile dans sa soif d’échapper à cette prison soyeuse. La peinture est sans fin et ne peut connaître de dénouement que celui d’agoniser sans fin. Et au peintre de s’écrier, épouvanté « Oh ! tuez-la plutôt ! Tuez cette image agonisant depuis si longtemps. — Mais tuez-la donc ! Elle souffre sans espoir d’autre secours humain que le feu… Jetez-la au feu… ». Le poème est pétri par des effets rythmiques et oratoires, traversé par le caractère fulgurant et éclatant de la vie, cherchant à esquisser l’itinéraire, le tracé d’un pèlerinage pour une âme en quête de joie.

Les « Peintures magiques » sont l’inspiration qui commande tout le recueil. La « substitution » de la peinture en poésie est terminée. S’offre encore à celui qui sait voir et écouter, une véritable épopée poétique, une fresque saisissante et éloquente où la poésie de Segalen se déroule dans une gestuelle expressive, une dynamique fougueuse, parfois furieuse qui absorbe l’être tout entier.

Anh-Minh Le Moigne