Abd Al Malik, les mots qui lient

Rappeur, slameur, écrivain, cinéaste, philosophe, il est difficile de catégoriser l’artiste Abd Al Malik, qui ne se définit ni par un vécu, ni par un style. D’une diction articulée et accrocheuse, le ton humble et lucide, il narre, sur fond musical sobre mais percutant, des petites histoires. Des histoires tragiques, des histoires politiques, des histoires anecdotiques. Mais qui, toujours, nous apprennent des choses et ne laissent pas indifférents.

abd-al-malik-a-fait-ses-premiers-pas-dansLe chanteur n’a pas besoin de charger ses textes de figures de style et de sous-entendus. Les mots sont simples, pragmatiques, légers. Et pourtant d’une telle justesse, qu’ils nous saisissent parfois de plein fouet, nous touchant en plein cœur. Ainsi en est-il lorsqu’on écoute Soldat de Plomb, Ces Gens-là, Il se rêve debout, L’Alchimiste, Saigne…, pour ne citer que quelques unes.

« C’est juste une métaphore qui pourrait être biblique comme le Veau d’or parce que notre époque est d’accord dans le désaccord.

 On est déchiré par l’absence et le vide.

 En prise avec nos paradoxes, le besoin d’amour complique.

 Il s’appelle Roméo, elle s’appelle Juliette. Roméo et Juliette. » 

(Roméo et Juliette, 2008)

Varier les styles

Pour lui, le rap ne devrait pas se cantonner à des codes et au superficiel, comme trop souvent aujourd’hui. Il montre que ce style musical permet, au contraire, une grande diversité.

scarificationsDu jazz à l’orchestre symphonique, il emprunte également au rock et aux sonorités africaines, ou encore à la musique électronique (en particulier dans son dernier album co-réalisé par Laurent Garnier, Scarifications, 2015). Il signe également une collaboration avec Gerard Jouannest, le pianiste de Jacques Brel, dans son album Château Rouge (2012).

On peut tout de même reprocher à certaines chansons d’être un peu plates, d’autres difficiles à apprécier aux premières écoutes. Ceux qui le trouvaient trop « politiquement correct », voire moralisateur dans les albums Gibraltar (2006) ou Dante (2008), trouveront peut-être leur compte dans Scarifications (2015), plus sombre, plus colérique. Mais on y regrettera cependant la légèreté des anciennes chansons, dont manque cruellement cet album : la techno de Garnier rend le texte quasiment inaudible.

Il y en a finalement pour tous les goûts et Abd Al Malik montre ainsi que son talent ne se résume pas à une seule forme d’art.

Faire le lien

Au-delà d’une valeur artistique indéniable, les productions de l’artiste ont également une vocation pédagogique.

Affiche_du_filmDans son livre et son film autobiographiques Qu’Allah bénisse la France, il raconte sa jeunesse passée dans une banlieue strasbourgeoise. Il y a connu la délinquance, et a vu plusieurs de ses proches succomber à la suite d’overdoses. Enfant d’une famille d’immigrés, il a également connu le fait de grandir entre deux cultures, et de se voir parfois stigmatisé. Il aurait pu se cantonner à des stéréotypes et se définir vis-à-vis eux. Mais le rappeur, tout en assumant son  histoire, parvient à transcender sa condition et transmettre des messages à vocation universelle. Il montre que nous vivons tous les mêmes choses : la tristesse, la colère, l’amour, la joie…

Il se fait ainsi le porte-parole de ces jeunes vivant en banlieues dites difficiles – sujet récurrent dans ses chansons (Dynamo, Château rouge…) – à qui il sert d’exemple, et souhaite favoriser le lien entre les milieux sociaux. Intellectuel depuis l’enfance, élève brillant, il se nourrit de philosophie et de littérature, et souhaite décloisonner les styles en s’inspirant de Jacques Brel dont il donne, par ailleurs, sa version de Ces gens-là et du Port d’Amsterdam dans la magnifique chanson Gibraltar, qui symbolise le lien. Il s’inspire également de Juliette Greco et de Claude Nougaro, montrant qu’il n’y a pas de réelles barrières.

« Derrière le statut, le vêtement, la couleur de peau

 N’est-ce pas qu’on est semblables, tous ?

 Les mêmes préoccupations

 Qui suis-je, où vais-je, que n’ai-je, m’aime-t-il, m’aime-t-elle ? »

(saigne, 2006)

Abd Al Malik n’hésite pas non plus à parler de politique ou encore de la religion musulmane (qu’il a préférée au catholicisme qui se pratiquait dans sa famille) et à débattre de la laïcité en France. Il a d’ailleurs fait récemment l’objet d’une polémique à ce sujet. Mais penser que le chanteur puisse troubler l’ordre public, c’est ne pas comprendre son message. Car, s’il fut dans sa jeunesse passé par une phase de radicalisation avant de se convertir au soufisme (branche de l’islam plus axée sur l’aspect spirituel), il affirme, à travers ses textes, que la religion musulmane n’est qu’une parmi d’autres, que le but profond des religions, au-delà du dogme, est de faire ressortir ce qui est universel chez l’être humain.

« Dans un jardin les fleurs sont multiples mais l’eau est unique »

(Ode à l’amour, 2004)

Ainsi dans L’Alchimiste, Ode à l’amour, ou encore 21 septembre 2001, il nous rappelle qu’avant de diviser, la religion peut aussi apporter du lien entre les Hommes.

« J’étais mort et tu m’as ramené à la vie.

 Je disais « j’ai, ou je n’ai pas »; tu m’as appris à dire « je suis ».

 Tu m’as dit: « le noir, l’arabe, le blanc ou le juif sont à l’homme ce que les fleurs sont à l’eau. »

(L’Achimiste, 2006)

À travers ses chansons, son livre et son film, Abd al Malik fait de sa propre histoire un support pour véhiculer des messages à vocation universelle. Quel que soit notre vécu, nos origines ou nos croyances, l’artiste nous rappelle que nous sommes avant tout des Hommes.

Eléonore Di Maria

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Les leçons de l’Alchimiste

L’œuvre de Paulo Coelho ne laisse pas indifférent. Soit nous restons de marbre face à ce récit à l’écriture parfois qualifiée de simpliste ; ou bien on est sensible à ce message, et ses livres, comme L’Alchimiste, peuvent transformer notre façon de voir notre propre existence. Le but de cet article est de réfléchir sur quelques enseignements principaux à tirer de la philosophie de Paulo Coelho ou, du moins, d’en proposer une interprétation, car chacun peut lire différemment ce livre truffé de métaphores aux nombreux niveaux de lecture. En effet, outre un récit de voyage dépaysant, il s’agit d’une réelle quête initiatique que mène le personnage de Santiago qui, par la force des choses se retrouve sur le chemin de sa Légende Personnelle.

imagesL’Alchimiste, c’est l’histoire de Santiago, qui a choisi d’être berger plutôt que prêtre, parce qu’il voulait voyager. Il mène ainsi une vie paisible en compagnie de ses moutons, vivant au rythme de ceux-ci. Mais deux nuits de suite, il fait le même rêve, celui qu’un trésor l’attend près des pyramides d’Égypte. Il décide d’aller consulter une voyante qui l’incite à poursuive ce rêve, aussi hypothétique qu’il puisse paraître, et de se rendre en Égypte. Commence alors un long voyage parsemé de rencontres, celle du roi Melchisedec notamment, dont les sages paroles le suivront tout au long de son aventure ; ou celle du marchand de cristaux, faisant ce métier car il « était trop tard » pour en changer, lui qui n’avait jamais rien connu d’autre et était animé par le rêve de se rendre un jour à la Mecque. Un rêve qui lui permettait de supporter son existence, donc un rêve irréalisable. Après avoir travaillé presque un an dans son magasin, parvenant à le faire largement fructifier, Santiago entreprend la traversée du désert à l’aide d’un chamelier, ancien fermier à la vie paisible et dont le destin a basculé lorsqu’une crue du Nil a dévasté son exploitation, l’obligeant à se remettre en question. Il fait également la connaissance d’un Anglais à la recherche d’un alchimiste, passant sa vie à apprendre cette discipline dans les livres sans jamais en saisir le vrai sens faute d’expérimentations. Il rencontre enfin l’amour, incarné par Fatima, puis le fameux alchimiste qui l’amène jusqu’au bord du terme de sa quête.

Tout au long de ce voyage, dans un récit simple et efficace mais surtout rempli de sagesse, le personnage évoluera, nous livrant de précieux enseignements de vie. Voici donc quelques-unes des leçons de vie spirituelles dont la profondeur se creuse à mesure que le récit avance, nous donnant peut-être les clés du bonheur.

Le choix nous appartient

« Il devait se décider, choisir entre quelque chose à quoi il s’était habitué et quelque chose qu’il aimerait bien avoir. »
Dans notre vie, nous sommes parfois confrontés à des crises ou à des prises de conscience. Se pose alors cette effrayante question : faut-il rester dans le confort d’une vie connue, sécurisante, en répétant inlassablement le passé aussi insatisfaisant soit-il, ou bien prendre le risque de tout perde jusqu’au dernier moyen, de se confronter à l’inconnu, afin d’écouter cette petite voix intérieur qui crie que nous passons peut-être à côté de l’essentiel ?

C’est cette deuxième alternative que le berger choisira de suivre, contrairement au marchand de cristaux qui, prétendant se satisfaire de ce qu’il a, se plaint souvent et a des rêves de voyages. En réalité, il a très peur de découvrir qu’il pourrait avoir une vie bien plus riche, car cela lui créerait un conflit intérieur, l’obligeant à remettre en question sa « paresse ». Mais le berger parvient malgré tout à le faire changer un peu car « certaines fois, il est impossible de contenir le fleuve de la vie » : personne, et cela sera souvent répété dans le récit, ne peut faire taire longtemps la voix de son cœur.

Il n’y a aucun malheur, que des expériences qui nous permettent d’avancer dans la connaissance de soi

sans-titre (1)« Il eut soudain le sentiment qu’il pouvait regarder le monde soit comme la malheureuse victime d’un voleur, soit comme un aventurier en quête d’un trésor »
Doit-on nécessairement subir les épreuves, des imprévus qui tombent sur notre route et qui changent le cours de ce que l’on avait prévu à l’origine ? S’il est bien plus facile de s’apitoyer sur son sort, à regretter que les choses n’aillent pas dans notre sens, l’auteur, lui, nous propose de considérer que ces épreuves peuvent aussi être interprétées comme des signes de changement, d’enrichissement, d’évolution. C’est cela même qui donne, au final, un sens à notre existence.

C’est ainsi, grâce aux épreuves parfois fort désagréables, que Santiago va pouvoir évoluer et se rapprocher de sa « Légende Personnelle ». Il n’y aurait donc jamais de malheurs, mais uniquement des occasions de s’enrichir.

C’est lorsqu’on n’a plus rien que tout peut se manifester

Tout au long de son voyage, le personnage principal – mais aussi les autres protagonistes qui ont suivi leur « Légende Personnelle » – a dû renoncer à une grande partie de ses biens. Il abandonne ainsi ses moutons, ses biens les plus précieux, pour pouvoir se donner les moyens de vivre ses rêves. De son côté, le chamelier s’est ouvert à la spiritualité lorsqu’il a tout perdu subitement.

Pourquoi est-ce important ? Parce que les personnages, en renonçant à tout cela, n’ont plus rien à perdre, et peuvent se concentrer sur leur essence. Ils n’ont, dès lors, plus d’autre choix que d’écouter leur instinct.
C’est d’ailleurs dans les moments de découragement – comme lorsque le berger se fait voler tout son argent le premier jour de son voyage alors qu’il est totalement seul, loin de tout – qu’apparaissent des ressources enfouies permettant d’avancer. Ainsi réalise-t-il que ses moutons, ses livres ou encore le roi lui ont tous apporté des enseignements dont il n’avait jusqu’alors pas pris conscience.
C‘est, en fait, la peur de perdre qui empêche les hommes d’accomplir leur destinée. La possession matérielle est un frein à notre quête personnelle.

« Tout est une seule et unique chose »

Cette phrase redondante s’explique au fur et à mesure que le récit avance.
L’auteur veut nous introduire au langage universel. Il s’agit des lois qui muent chacun des éléments et des individus qui composent l’univers, et qui agissent sur eux comme une structure sous-jacente, donnant une âme et un sens à toute chose.
L’Âme du Monde serait donc l’essence du monde, cette chose pure qui nous relie tous, qui tient sur une table d’émeraude, et qui lie les éléments, les animaux, les phénomènes, etc. dans un dessein commun. Le réel but de chacun serait de servir à une œuvre commune, aussi appelée « Grand Œuvre ».

D’après Coelho, ce langage semble être biaisé, détourné par les vices que les humains ont mis devant : les tentations, l’ego, la vanité, le matériel. On pourrait le rapporter à nos existences d’aujourd’hui, en considérant, par exemple, que l’impatience et le désir, nous éloignent du langage universel et nous rendent malheureux. Ainsi, nous nous voilons la face, remplissant notre temps par des addictions, un travail intense ou par un flot de divertissements abrutissants, nous persuadant que cela nous suffit. Mais ces lois sont derrière tout et régissent toute chose. Et tant que l’on ne s’aligne pas sur ces lois – qui nous apparaissent par les signes qui se mettent sur notre chemin – on ne pourra se sentir entier.
Les alchimistes auraient accès à ce langage universel.

Suivre son cœur pour accomplir sa Légende Personnelle

sans-titreCe qui nous connecte à l’Âme du monde est l’amour. Le berger l’apprend aussitôt qu’il rencontre Fatima, la femme de sa vie. L’amour est ce qui nous motive à suivre notre légende personnelle. C’est pour ça que c’est aussi bon que déstabilisant.
Si on le voit souvent comme une menace, comme un élément perturbateur dans notre vie, il faut écouter son cœur car c’est l’élément présent en chacun de nous qui nous relie à l’Âme du monde. Aussi mystérieux soit-il « l’univers n’a besoin d’aucune explication pour continuer sa route dans l’espace infini ». Ainsi, on n’a pas besoin de comprendre la « force mystérieuse » qui vient du cœur, que l’on pourrait plus couramment nommer « intuition ». Elle s’explique en elle-même. Elle est là, c’est tout, derrière toute chose. Elle les muent. C’est l’origine inhérente à toute chose de l’univers. Il ne faudrait plus chercher à façonner sa vie, mais se laisser façonner par elle.

Seul le chemin compte

À la fin du récit, Santiago a évolué. Peu à peu, nous découvrons que le trésor à l’origine de son voyage n’est qu’un prétexte pour suivre le chemin de sa Légende Personnelle. En termes familiers, le trésor représente ce que l’on pourrait appeler le destin, « mekhtoub » en arabe.
Paulo Coelho nous fait comprendre que l’important est le chemin, que le destin est fait pour être changé, et que le futur nous permet uniquement de savoir comment agir dans le présent. Ainsi l’exprime très bien le devin que Santiago rencontre alors qu’il est dans le désert : « si tu améliores le présent, ce qui viendra ensuite sera également meilleur ». Seul le présent existe.

Ainsi, dès lors qu’on accomplit sa légende personnelle, on peut mourir en paix. On n’a plus peur du temps ni de la mort, puisque ce qui compte, le but ultime de l’existence, c’est le chemin que l’on suit au présent.

En conclusion, Paulo Coelho nous livre des leçons fondamentales sur l’existence, qui parleront sans doute à ceux qui se questionnent sur le sens de la vie. Pour Coelho, il faut vivre au service de notre intuition/cœur/Légende Personnelle pour servir à l’âme du monde, seul moyen pour être heureux. Le tout est de bien comprendre les signes qui se présentent sur notre chemin.

Eléonore Di Maria

La ferme des animaux : la fable utopiste de George Orwell

la-ferme-des-animaux-986742Avant d’écrire la dystopie 1984 et son célèbre « Big Brother », George Orwell avait déjà, trois ans plus tôt, prouvé sa préoccupation pour les régimes totalitaire dans La ferme des animaux. Dans cet apologue, publié entre la fin des dictatures européennes et l’aube de la guerre froide, c’est la dictature bolchévique de 1917 qu’Orwell image, même si cela n’est pour lui qu’un exemple d’une histoire qui se répète.  

Comme Jean de La Fontaine l’avait fait avant lui, George Orwell personnifie les animaux afin de critiquer la société de son époque. Les animaux de la ferme, on les aime bien. Ils sont braves, serviables, attendrissants, on allait les voir quand on était petit, on montait sur le cheval, on nourrissait les cochons. Quel choc de les voir devenir l’objet de la terreur, de la perversion humaine ! On reconnaîtra ainsi, à travers les cochons et les poules, la figure de Karl Marx, de Trotski, ou encore de Lénine. Dans cette dictature des animaux, Orwell prend le soin d’incorporer les ingrédients du cheminement idéologique conduisant au totalitarisme. Un discours démagogique d’extrême-gauche, utopiste, suivi du culte de la personnalité, la disparition progressive des libertés, l’endoctrinement, l’exclusion des marginaux, ou encore la répression militaire du peuple.

Du décalage entre les beaux discours idéalistes et les dérives de la réalité, c’est le pessimisme d’un Orwell marqué par son temps qui transparaît.

« Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. »

Quelque part, dans La ferme des animaux, c’est aussi la paresse du peuple qui est critiquée. Parce qu’il est plus facile de ne rien faire que de se confronter au système, les animaux, buvant les discours mensongers, acceptent sans broncher de voir leurs libertés peu à peu bafouées. Refusant d’apprendre à lire, ils n’ont pas les moyens de vérifier que les textes sont réinterprétés, et les règles modifiées. Ils ne peuvent que se raviser, faute d’arguments, lors que quelque chose leur paraît louche. Ne remettant alors pas vraiment les choses en question, ils tombent finalement de haut lorsqu’ils réalisent qu’il est déjà trop tard. Ceux qui sont au pouvoir sont ceux qui sont instruits. L’auteur nous invite ainsi, implicitement, à nous méfier de l’ignorance qui nous conduit à accepter l’inacceptable.

George-Orwell-001Plus encore qu’une satire de son époque, Orwell nous met en garde contre les dérives du pouvoir. Tout comme dans 1984, il parodie à l’extrême les formes que peuvent prendre le pouvoir, s’il n’est pas limité. Pour lui, dès lors qu’il est accepté par le peuple, le pouvoir est voué à s’étendre peu à peu, bien au-delà des attentes du départ. Invisible, plus fort que tout, il pervertit alors l’esprit et les valeurs des individus, telle une force sombre supérieure, à l’image de l’anneau de Gigès (ou du Seigneur des Anneaux, ça marche aussi). Il échappe non seulement au peuple, mais également au tyran, qui, sous son emprise, embarqué dans une spirale infernale, ne contrôle plus vraiment ce qu’il fait.

« Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traitres n’est pas une victime ! Il est complice. »

Cette fable est finalement une leçon intemporelle, que l’on peut replacer à notre époque. Nous soucions-nous assez du pouvoir, et des chemins qu’il prend ? Regardons-nous toujours la réalité en face, même lorsqu’elle dérange, lorsqu’elle menace notre confort ? Affirmons-nous suffisamment nos convictions, nos valeurs et nos libertés face aux formes de pouvoir qui nous entourent et nous menacent en permanence ?

En quelques pages d’un récit ludique, captivant et attendrissant, l’auteur parvient à nous faire prendre conscience de tout le mécanisme des dictatures totalitaires, et nous amène à une profonde réflexion sur la force incommensurable que peut exercer le pouvoir sur les hommes.

Eléonore Di Maria

Lire aussi : Orwell : le frivole et l’éternel

Trilogie New-yorkaise : la quête existentielle de Paul Auster

Pour ma première contribution à ce glorieux Gazettarium, j’ai choisi de vous parler d’une triple œuvre de littérature américaine qui m’a délicieusement embarqué dans les tréfonds de l’esprit qui se cherche : la trilogie New-Yorkaise de Paul Auster. Refusée par dix-sept maisons d’éditions avant d’être publiée entre 1985 et 1986, elle n’en n’est pas moins une véritable œuvre d’art unique en son genre, aussi farfelue que mystérieuse, teintée de surréalisme et de philosophie, tout en restant incroyablement réaliste.

51Hf3MjkayL._SX310_BO1,204,203,200_Dans Cité de Verre, le personnage principal, Quinn, écrivain connu sous le pseudonyme de William Wallace, ne vit plus qu’à travers son personnage, Tom Work, depuis qu’il a perdu tragiquement sa famille. Parce qu’il a été pris pour un célèbre détective du nom de Paul Auster, il se met à enquêter sur un certain Peter Stillman, vieillard sortant de prison qui avait pour habitude de séquestrer son fils. Quinn erre ainsi dans les rues de New-York, à la poursuite, sans fin, de cet homme, qui s’avère être en train de créer un nouveau langage afin de sauver le monde.

Dans le second livre, Revenants, un véritable détective cette fois, Bleu, est chargé par Noir d’enquêter sur Blanc. On ne sait ni ce qu’il recherche, ni pourquoi, et Blanc ne fait rien de ses journées à part lire à sa fenêtre. Bleu, envahit par l’ennui, passe alors ses journées à surveiller Blanc à sa fenêtre en écrivant dans un cahier. Au fur et à mesure, s’instaure une sorte de jeu de miroir, semant la confusion entre les deux protagonistes, renforcée par une narration qui passe de la troisième personne à la première, à la fin du récit

Enfin, dans La Chambre dérobée, un journaliste dont on ignore le nom se retrouve à devoir fouiller dans la vie de son meilleur ami, Fanshawe, un écrivain qui vient de décéder. Petit à petit, il s’approprie sa vie, à en oublier la sienne.

Le génie de Paul Auster réside tant dans sa légèreté à compter le désespoir, que dans sa lucidité sur le sens de la vie. Au fil d’une promenade New-yorkaise, il décrit, à la manière d’un conte philosophique, les histoires de personnages visiblement en souffrance psychique, désespérés au point de s’annihiler elles-mêmes, sans que l’on ressente, pour autant, la moindre pitié, ni une quelconque mélancolie. Dénué de tout sentimentalisme et de toute mentalisation, le récit parvient pourtant à nous plonger à l’intérieur de ces esprits dépités, comme si nous y étions, et nous nous surprenons à rire de l’absurdité de l’existence.

56-190631-city-66262-640Indescriptiblement captivés, en spectateurs impuissants, nous observons les évènements se dérouler sans vouloir les interrompre. Malgré le mal-être qui ressort de ces individus, le lecteur est bercé par une sorte de sérénité, tant les personnages ne savent pas pourquoi ils agissent comme ils le font. Ils agissent, tout simplement, sans s’interroger. Sans lutter, chaque personnage se prend à son propre délire, embarqué dans une lubie qui devient le centre de sa vie, sa raison de vivre, à en oublier la faim et le sommeil.

Cette trilogie nous invite ainsi à abandonner notre sens du jugement, notre système du communément admis comme raisonnable, pour nous perdre dans les abîmes de l’esprit de ces personnages, qui semblent obéir à une force transcendantale totalement absurde. Le lecteur se retrouve, au fil de ces itinéraires rocambolesques, déconcerté tant il n’y a rien à chercher de logique à ce qu’il se passe. Le personnage avance, déterminé, dans un nulle part très précis, dans un rien du tout indispensable. Petit à petit, on comprend alors que le sens profond de l’œuvre n’est pas tant dans les faits, que dans l’absurdité même de ceux-ci.

Par ailleurs, nous sommes déstabilisés par la confusion des identités qui s’imbriquent et fusionnent, comme si chaque personnage était à la fois tous les autres et personne. D’un personnage à l’autre, d’un roman à l’autre, l’auteur s’amuse à semer le trouble, insérant de nombreux doubles sens, métaphores de la quête identitaire que mènent finalement les personnages dont on ne comprend pas les limites, comme s’ils n’étaient qu’une masse molle, malléable, qui peut se fusionner à une autre.

N’y aurait-il pas, quelque part, une part de l’auteur lui-même qui se chercherait au fil de ces pages ?

Une quête existentielle

18848047-8794-4965-9473-0086ed11e9a3Pourquoi Quinn s’embarque-t-il, corps et âme, à la poursuite de ce vieillard, le suivant encore même lorsqu’il sait que cette enquête n’a plus lieu d’être ? Pourquoi Peter Stillman consacre-t-il l’entièreté de son temps à créer un nouveau langage, alors que cela nous paraîtrait complètement insensé ? Pourquoi, enfin, Bleu s’obstine-t-il à suivre Blanc, alors qu’il sait bien que cela ne le mène nulle part ? Inutile de chercher, car ils ne le savent pas plus que nous. Ils ne se posent plus la question. Ces individus ont perdu tous ceux qu’ils avaient aimés, ou, pour certains, n’ont jamais été aimés. Ils ont, en fait, tellement souffert, qu’ils n’ont désormais plus aucune attente envers la vie. C’est tout ce qu’ils ont. Ces quêtes absurdes sont, en quelque sorte, devenu un sens de substitution à ces vies dénuées de consistance.

« Si vous arrachez le tissu du parapluie, reste-t-il un parapluie ? Vous déployez les baleines, les mettez au-dessus de votre tête, vous allez sous la pluie et vous voilà trempé. Est-il possible de continuer à appeler cet objet un parapluie ? » Stillman père, Cité de Verre.

Lorsque l’on n’a plus rien ni personne pour nous retenir dans un semblant d’existence, qu’est-ce qui nous définit alors ? Si même notre nom, notre identité, n’a plus d’importance, sommes-nous encore quelqu’un ?

Dans le labyrinthe anonyme des rues de New-York, Paul Auster nous embarque, avec génie, dans les méandres de l’absurdité de la vie, dans le vide d’une existence attachée à rien du tout. C’est à l’essence même de ce qui fait que l’on est, que l’auteur nous invite, enfin, à méditer.

Eléonore Di Maria