La Mort du roi Tsongor : tragique Afrique

« Le deuil enveloppa Massaba d’un coup. La nouvelle de la mort du roi Tsongor se répandit dans toutes les rues, tous les quartiers, tous les faubourgs. […] D’un coup, alors, tout cessa. Cette journée changea de visage. Les robes et les apprêts de mariage disparurent et firent place aux tuniques de deuil et à leurs grimaces. »

000770540Quel père et souverain décide, acculé au dilemme de deux prétendants désirant sa fille, de se donner la mort ? Le roi Tsongor, monarque d’un empire immense, se tue le jour du mariage de Samilia, car il est confronté à deux promesses, l’une encore jeune, l’autre plus ancienne, appartenant à un jeune adolescent.

Laurent Gaudé plonge son lecteur dans une antiquité africaine imaginaire, dans l’empire immense de Massaba, dont le souverain, Tsongor, marie sa fille Samilia au prince Kouame des terres de sel. Mais un second prétendant, Sango Kerim – qui a grandi avec les cinq enfants du roi – se manifeste, réclamant ainsi la promesse de mariage que Samilia et lui ont faite durant leur enfance. Sa venue provoque une guerre furieuse entre les deux partis, d’une ampleur troyenne, et dans laquelle la fratrie princière se déchire. Indécis et perdu, le roi Tsongor décide de se tuer ; mais le trépassé ne peut être apaisé dans une cité détruite. Son plus jeune fils, Souba, se voit donc envoyé à travers le pays, avec la mission de faire ériger sept tombeaux dans sept villes différentes, à l’image du souverain défunt, conquérant terrible, afin qu’il repose enfin en paix.

Lecteurs avides de lyrisme épique, de voyages révélateurs ou de batailles fabuleuses – oui, tout cela est possible dans un même roman – on ne saurait que trop vous conseiller de lire du Gaudé. Auteur salué par la critique, récompensé d’un prix Goncourt des lycéens en 2002 pour ce roman et du prix Goncourt en 2004 pour Le Soleil des Scorta, il narre avec une poésie sincère des récits justes et dramatiques.

Tragédie dans le roman

Le dramaturge semble vouloir se cacher sous le romancier, mais les interstices sont là, la mise en scène se révèle parfois, les acteurs sont présents. Le récit est troyen : une femme convoitée par deux hommes, des héros qui meurent, des défunts qui défilent sur scènes pour punir un roi vaniteux, l’errance d’un fils… Le roman, digne d’une tragédie antique, en connaîtra un dénouement similaire.
Ne nous trompons pas : il ne s’agit pas d’une pièce de théâtre, mais bien d’un roman ; certes un roman à la sauce théâtrale et dramatique, mais un roman tout de même. Laurent Gaudé est un conteur incontesté ; il saisit le mot exact, approprié, précis, il le place dans son récit, qui se transforme en une épopée antique, à base de héros et de souveraines fortes, de soldats et de morts, de bravoures et de défaites.

L’étendard de la famille Tsongor c’est la fierté et le courage ; mais si l’on écoute l’oracle que Souba va consulter, c’est la honte aussi. La honte d’une famille dont le père a massacré des peuples entiers pour sa gloire, ignoré des villes perdues.

Parler aux morts

En accord avec des récits antiques ou tragédies classiques, Gaudé permet à ses personnages de se confronter à la mort, en leur offrant l’accès au dialogue avec le « pays des morts ». Katabolonga, le vieux et fidèle serviteur du roi Tsongor, sait parler aux défunts. Il sait écouter l’inaudible. Il répond au monarque décédé, affligé de la guerre entre ses enfants, qui ont chacun rejoint un camp. Tsongor est toujours présent en son corps, et il voit défiler la foule sinistre des tués de la guerre : « Je n’ai rien réussi, Katabolonga. C’est ma punition qui vient maintenant. Chaque jour. Chaque jour je verrai venir à moi les guerriers tombés sur le champ de bataille. Je les contemplerai pour essayer de les reconnaître. Je les compterai. Ce sera mon châtiment. Ils défileront tous ici. Et je resterai là, horrifié par ces cohortes qui, jour après jour, viendront peupler le pays des morts. »

Sa crainte maintenant, depuis sa propre mort, c’est de voir passer devant lui ses enfants, vers le domaine des macchabées, des tués à la guerre, des sacrifiés pour sa défaite.

L’errance qui sauve

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Laurent Gaudé

Souba est le fils qui part loin de la destruction et du tumulte, pour trouver la dernière demeure de son père. Au commencement de son voyage, il rencontre des peuples qu’il salue comme le roi le faisait. La foule comprend et pleure son souverain. Le Roi est mort, vive le Roi ! Mais avec la construction des sept tombeaux, le fils voit alors le père tel que le peuple le voyait, il réalise son héritage et devient un homme : « Souba poursuivait son chemin à travers le royaume. Et ces moments d’errance qui, au début, lui faisaient peur, il apprenait à les aimer de plus en plus. […] Il parcourait les routes, allant d’un point à un autre dans l’indifférence du monde et cette indifférence lui faisait du bien. Il n’avait plus ni nom ni histoire. Il vivait en silence. Pour ceux qu’il croisait il n’était qu’un voyageur. […] Heureux de n’avoir rien d’autre à faire, dans ces instants, que de contempler le monde et se laisser envahir par sa lumière. »
Souba, c’est le fils devenu homme, le fils épargné ; peut-être aussi le fils sauvé ?

Le roman de Laurent Gaudé narre l’apprentissage d’une aventure de l’homme – comme on en trouve de nombreuses dans la littérature – mais cette fois-ci c’est un récit double. L’un se penche sur la défaite de la conquête égoïste face à un engagement du passé ; l’autre choisit de suivre un jeune homme dans sa quête du dernier repos de son père. Les uns réitèrent le schéma paternel et royal, d’autres s’en détachent. En particulier Souba, qui s’éloigne physiquement de la cité du roi-père, mais s’en éloigne également spirituellement ; il part, sans le savoir encore, à sa propre découverte, vers lui-même et vers, peut-être, un nouveau monarque.

Mathilde Voïta

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Requiem des innocents : la nostalgie du malheur

« Seigneur, Jésus-Christ, Roi de gloire, délivrez les âmes de tous les fidèles défunts des peines de l’enfer et de l’abîme sans fond : délivrez-les de la gueule du lion, afin que le gouffre horrible ne les engloutisse pas et qu’elles ne tombent pas dans le lieu des ténèbres. » ( Requiem de Mozart, Domine Jesu )requiem-des-innocents-25094

1952, publication du premier livre de Louis Calaferte. Ce Requiem des innocents est salué comme une révélation dit-on. Vif succès. Pour preuve ? Une quatrième de couverture, déterminée et frondeuse, brandit fièrement de belles expressions pour étiqueter une œuvre qui « garde aujourd’hui encore toute sa virulence », mais surtout qui « demeure un des grands cris de révolte contre la misère et l’injustice moderne »… Que voulez-vous. Il faut être moderne, être d’actualité, vivre avec son temps… Il faut crier, hurler, taper du point, exprimer son mécontentement, son dégoût. Tarir d’éloges une œuvre presque inconnue, discrètement oubliée est l’occasion rêvée. Profitons-en. Dépoussiérées par un ton grandiloquent, la monstrueuse misère nous est offerte, l’honteuse injustice nous est dévoilée. Pour nous, lecteurs curieux et impatients, pas question d’en louper une seule miette. Silence. Le spectacle « commence au bout du monde ». De ce bout de terre lyonnaise, ce bout de mémoire et de souvenirs s’élèvent les premières notes inquiétantes et provocantes : « Il me semble encore entendre Lédernacht, le Juif allemand, soutenir que Christ n’avait pas été crucifié, mais bel et bien écrabouillé, à coup de talons et qu’ainsi toute résurrection était fort improbable. »

Le romanesque magique

« Je n’ignore point que ces pages n’ont de valeur qu’en vertu de l’émotion qui, si toutefois j’y réussis, doit sourdre de cette succession de scènes, de faits, tous réels que j’ai dépeints. » Cette implication de l’auteur est revendiquée à travers ces récits, ces souvenirs épars et morcelés qui s’amoncellent et s’entremêlent dans un ordre chaotique. Les impressions fugaces, les scènes cocasses et terribles se succèdent sans temps morts. Réfutons encore cette quatrième de couverture qui veut nier l’évidence, et parer l’œuvre de l’aura séduisante d’un témoignage, d’une simple et froide dénonciation de l’injustice. Le romanesque affleure à chaque mot, emplissant l’espace et exprimant la colère et la fierté, tout autant que le dégoût, le désespoir. Avec rage, haine mais aussi douceur et compassion, l’auteur parvient magnifiquement à allier l’âpreté réalisme des descriptions à un imaginaire fantasmatique.

L’exagération, les envolées lyriques sonnent étrangement à nos oreilles. Silence. On en vient même, dans un sentiment de malaise et de plaisir contradictoires, à contempler ces scènes de la violence ordinaire. La maîtrise remarquable du langage la déguise du costume de l’exagération et du fantastique. Le glauque, le malsain ne nous est pas révélé dans son affreuse nudité. La misère est magnifiée, esthétisée autant qu’elle est rejetée et abhorrée. Elle nous attire toujours, irrésistible. Les mots chantent, résonnent et s’entrechoquent dans une cadence faite d’alternances et de répétitions. Au martèlement des malheurs se succèdent des moments d’épiphanie d’une beauté subversive.

L’enfance meurtrie

photoLe récit de cette enfance volée nous est jeté abruptement au visage. L’absence marquée de chronologie et de « structure logique » nous entraîne dans un hors-monde où se confrontent simultanément les différents niveaux de temporalité. Le récit s’ouvre au présent, puis, peu à peu, le lyrisme s’efface devant la force du souvenir pour revenir plus puissant. Le je parsème malicieusement le récit et signe l’abandon progressif de l’auteur à la nostalgie et la pitié. Tout entier, il se laisse envahir par les chaotiques fluctuations du temps. Les nombreux retours en arrière l’engloutissent et dessinent une ambiance particulière, sombre et épique.

Le lyrisme finit toutefois par s’imposer au fil du récit. Les souvenirs ne s’apparentent plus à de simples scènes de la vie quotidienne. L’émotion ressentie par le narrateur les rend plus vivants et marquants. Le style et la tonalité changent du tout au tout. Le début du récit d’enfance est marqué par un ton joyeusement provocant et virulent. Tout est fait pour choquer, pour nous pousser au-delà de nos limites, et l’humour désabusé et sarcastique rend plus supportable les évocations des jeux cruels auxquels s’adonnent des enfants épris de violence. Même les bassesses des adultes en deviennent touchantes de ridicule. Devant leur monstruosité naturelle et spontanée, notre esprit critique est totalement réduit à néant. Nous sommes dépourvus de nos valeurs, de notre précieuse moralité. Seul persiste le malaise, la nausée nous étreint. La musique est insoutenable, brutale et saccadée, hachée par de  courtes phrases incisives elle s’emballe dans l’accumulation de verbes, joue sur les répétitions, ressasse et brasse un vocabulaire argotique qui s’insère poétiquement dans des phrases ciselées par des imparfaits du subjonctif. Les pointes de violence se manifestent par les insultes dirigées contre le « couple épique », les parents de l’auteur / narrateur. Ce déchaînement de fureur légitime vient rompre l’harmonie du requiem.

Le triste et sale bonheur

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Puis, le calme, le silence inquiétant après la tempête. Le récit se transforme et atteint une apogée où l’écriture s’apaise, devient compatissante. Non plus violente, elle devient simplement triste. Elle porte en elle les regrets mais aussi l’espoir. S’élève alors la « complainte des mal-nés » qui saisit l’émouvante humanité de ces « hommes déchus, anges terribles, crasseux, sales, malades, ivrognes, fainéant, répugnants, indifférents, étrangers ». Tous sont égaux dans la misère et le malheur, et tous sont touchés par «le délabrement moral ». Tous vivent dans le même enfer et c’est avec un plaisir presque inespéré que l’on assiste aux « instants de paix fugitifs », aux « quelques matins de frêle bonheur », autant de moments rares et précieux.

Le bonheur a l’apparence d’un homme, Lobe, Le Juste, celui qui débarbouille la criminalité  des visages  de ces petites teignes. Celui qui exalte en eux la volonté de s’en sortir, celui qui s’offre même, avec un amusement obstiné, à leurs poings timides et respectueux. Victime sacrificielle, tel le Christ il porte la croix pour alléger leur fardeau. Les coups pleuvent sur son corps grotesque. Il parle enfin le même langage que ces incompris. La tristesse s’envole des cœurs, remplacée par l’amitié, la toute-simple. Mais ce chant d’espoir ne survit pas longtemps au désespoir incrédule, qui colle à la peau, noire comme la crasse. Le passage le plus marquant du récit est un appel au secours. Le viol d’une fillette sur un tas de charbon constitue le prélude à l’horreur : le meurtre d’un chien. L’insistance de l’auteur sur le regard plus qu’humain de l’animal provoque le malaise. Nous sommes plus émus par le sort réservé à la bête, que par celui d’une fillette dont la résignation viendrait presque adoucir le crime. Eux-aussi sont des victimes sacrificielles et nécessaires. Sans elles, pas de rachat ni de rédemption. La prière du requiem s’élève enfin.

Le chemin de croix  

Requiem des innocents est un chemin de croix. Le chemin de la condition humaine aspirant à la rédemption. Puisque personne n’est innocent, puisqu’ils sont tous « honteux et fous d’orgueil », tous coupables, ils martèlent furieusement leur droit à l’existence. Cette humanité déchue n’est jamais dépeinte dans sa dignité et dans sa grandeur. Elle est rabaissée à l’ordinaire, donc à la bestialité la plus pure, la plus innocente. À coup de crayon, à coup de burin, on esquisse les personnages. Flous, indéterminés, ce ne sont que des bouts de corps et de chair qui mènent leur petit train-train cruel. Ils se mélangent, s’assemblent, ne formant plus qu’un tumulte de taches sombres et crasseuses. La voilà, l’humanité. Qu’elle est belle et sublime ! Les alcooliques, les victimes, les estropiés, les souffre-douleur, les tarés, les consanguins, les laids, les pauvres… Ils s’emparent éperdument d’un morceau de récit et jouent leur partition. Alors, les échos de leur vie et de leurs soupirs parviennent enfin à nos oreilles, jusqu’à hurler dans des contrepoints expressifs, la douleur lancinante de vivre une telle vie, de subir une telle misère… La beauté expressionniste et flamboyante de ce requiem naît de l’harmonie entre le dégoût et la compassion que suscite la condition humaine. Il en appelle, par sa brutalité imprécatrice, au repos de l’âme, et l’on se souviendra longtemps de cette prière pour le salut de ces innocents.

Anh-Minh Le Moigne

Si derrière toute barbe il y avait de la sagesse, les chèvres seraient toutes prophètes

(proverbe arménien)

Quel est le point commun entre Jacques Offenbach, Pina Bausch, Edward Dmytryk et Anatole France ? Le compositeur, la chorégraphe, le cinéaste et l’écrivain se sont, parmi d’autres, inspirés du personnage de La Barbe bleue. Avec, certes, plus ou moins de succès, même si les petits récits d’Anatole France sont une bonne porte d’entrée pour l’étude de la réécriture au collège ou au lycée. La Barbe bleue connaît, depuis la fin du dix-neuvième siècle, un succès très fort : pas moins d’une trentaine d’adaptations qui utilisent le mot « barbe » et/ou « bleue », avec quoi il faut ajouter les diverses mises en scènes pour les différentes pièces qui existent. Le conte de Perrault, peut-être un peu oublié, un conte en mal de Disney et qui a ce curieux malaise de ne pas être aussi moral que les autres, est progressivement phagocyté par différents artistes.

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Palsambleu, morbleu, ventrebleu, jarnibleu !

L’histoire est simple à résumer : un grand monsieur très bizarre épouse une jouvencelle naïve, et c’est sa huitième femme. Il décide de partir en voyage, lui permet d’aller partout sauf dans ce petit cabinet. Elle s’empresse d’y aller. Il revient, veut la tuer, mais comme toute jouvencelle a l’incroyable capacité à pousser des cris ultrasoniques, les frères arrivent à temps pour la sauver et tuer le grand monsieur très bizarre.

Ce qui est embêtant dans cette histoire, c’est la fin. Si la jeune fille était tuée par la Barbe bleue, il y aurait une morale claire : ne violez pas la vie privée de votre conjoint. Et puis, une analogie avec la chute de Paradis serait tout à fait faisable : après avoir croqué la pomme, Adam et Ève deviennent mortels. Mais non, ici, celui qui pourrait faire figure de Bleu est tué par les frères prodiges, la jouvencelle qui a transgressé l’interdit est sauve. Celle qui est condamnable jouit d’un non-lieu, et le grand monsieur très bizarre trépasse.

40_Willem_BarbebleueCe qui est embêtant dans cette histoire, c’est le début. Perrault ne nous explique pas clairement pourquoi la Barbe bleue est un veuf compulsif. On sait qu’il veut épouser la jouvencelle parce qu’il la trouve fort jolie. On sait que la jouvencelle le trouve « fort honnête homme ». Et pour cause : « La Barbe bleue, pour faire connaissance, les mena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n’étaient que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations : on ne dormait point et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres ; enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que le maître du logis n’avait plus la barbe si bleue, et que c’était un fort honnête homme. »

Dès lors, les artistes n’eurent de cesse de réhabiliter ce personnage injustement caricaturé en monstre croqueur de femme, en sociopathe sanguinaire. Anatole France en fait un incurable romantique, un maudit que le sort poursuit. Un homme constamment meurtrit par ses amours ratées, un homme qui perd toutes ses femmes pour une raison qui dépasse l’entendement. Un personnage positif, en somme, contre qui le destin s’acharne.

Ce qui est embêtant dans cette histoire, c’est l’élément perturbateur. Pourquoi donner la clé d’une pièce où l’on interdit d’entrer ? C’est comme planter un magnifique pommier doré au centre du Paradis avec un grand panneau : « C’EST ICI ». C’est tenter le diable. Comme l’a très joliment formulé J.K. Rowling dans Harry Potter et l’Ordre du Phénix, il suffit d’interdire une chose pour que tout le monde en ait envie. Interdire un magazine, c’est le rendre indispensable. Interdire une pièce, c’est la rendre désirable.

Dès lors, les artistes n’eurent de cesse de fantasmer ce lieu. De quoi est-il le symbole ? S’agit-il d’une métaphore de la vie privée ? Pourquoi le sang n’est-il pas sec, pourquoi les cadavres n’ont pas cette horrible odeur des cadavres qui attire les charognards deux kilomètres à la ronde ? Pourquoi n’y reste-t-il pas que des os et pourquoi cette pièce est-elle dans la demeure principale de la Barbe bleue ?

Questions rhétoriques

Et pourquoi sa barbe est-elle bleue ? L’excellent ouvrage de Michel Pastoureau : Bleu, Histoire d’une couleur (oui, les livres d’histoire peuvent être intéressants) montre avec brio que le bleu, couleur « nouvelle » au onzième siècle, a des connotations positives : « Couleur iconographique de la Vierge, couleur emblématique du roi de France et du roi Arthur, couleur symbolique de la dignité royale, couleur à la mode et désormais de plus en plus fréquemment associée par les textes littéraires à l’idée de joie, d’amour, de loyauté, de paix et de réconfort, le bleu devient à la fin du Moyen-Âge, pour certains auteurs, la plus belle et la plus noble des couleurs. » (p. 67-68 de la version poche).

40_Willem_affiche-La-Huitieme-femme-de-Barbe-Bleue-Bluebeard-s-eighth-wife-1938-3Le bleu de cette barbe est inexplicable. Sauf, peut-être, si l’on considère qu’en lieu de barbe, elle est totalement incongrue. Pour Perrault, on avait la barbe bleue comme aujourd’hui on a la peau verte. Symbole de l’inquiétante étrangeté, de l’altérité indéchiffrable, et en bon homme de son temps, Perrault la liquida.

Une des adaptations les plus récentes de Barbe bleue est la version d’Amélie Nothomb, sortie en 2012. Et le fait le plus intéressant de ce roman est la disparition de la barbe, bleue ou non. Don Elemirio Nibal y Milcar n’a pas de barbe. Comment ? Ce symbole de l’étrange, de l’inquiétant, ce fétiche qui attire tous les regards ? Envolé. Voilà une preuve, s’il en faut encore, qu’Amélie Nothomb est une fine romancière. La barbe métaphorique reste métaphorique : l’esthète espagnol exilé et reclus est suffisamment bizarre pour n’avoir besoin d’être affublé de bouclettes bleues.

Et l’héroïne, Saturnine, est une femme de son époque. Ce n’est pas une naïve jouvencelle décérébrée, elle est tonique, ne se laisse pas marcher sur les pieds, elle fait des études et – bonheur – résiste au piège de la pièce secrète. Elle respecte la vie privée de son colocataire. Elle respecte le secret, le droit au secret. Elle respecte l’autre et son inquiétante altérité.

La métaphore filée de l’alchimie lie l’ensemble dans une cohérence à en faire pâlir les adorateurs de Proust. Amélie Nothomb arrive à mener de front et en même temps trois discours : métaphore du couple, alchimie, droit au secret ; sans jamais se perdre. C’est un roman délicieux comme une flûte de champagne, et qui va au fond du mythe. Il ne s’agit pas d’explorer superficiellement le mythe de la Barbe, il s’agit de le parcourir en profondeur, ce qu’il peut révéler de ce qu’on nomme parfois l’âme humaine, en un temps bombardé de téléréalité, en cet âge post-1984 qui ne sait plus ce qui est privé et ce qui ne l’est plus.

Le retour de Barbe bleue sur la scène culturelle et littéraire n’est pas dû au hasard. Le vingtième siècle démarre une grande interrogation sur le secret et le droit au secret. Interrogation qui n’est que renforcée par les trois guerres, et la découverte des services de renseignement, du fichage et du flicage. Interrogation qui n’est que renforcée par l’entrée dans un nouveau millénaire ultra-connecté, où hacker est presque synonyme de violer. Le « privé » a besoin d’une nouvelle définition. Barbe bleue est là pour nous aider à la formuler.

Willem Hardouin

Quand le cinéma s’invite au théâtre

Premiere image

Un soir de décembre 2013, une foule de spectateurs chanceux découvrent The Animals and Children took to the streets, conte musical complètement déjanté joué par la compagnie 1927 au Théâtre de la Renaissance, à Oullins. On nous avait promis de nous emmener « dans un univers onirique, ludique et fantastique entre Buster Keaton et Tim Burton », et à peine assis sur nos sièges, on comprend de quoi il s’agit. En deux mots (plutôt cinq) : on vous met dans l’ambiance. La lumière s’éteint et le film commence.

Le décor est un simple écran, seule une voix-off en anglais rompt le silence de la salle, on lève la tête et on lit les surtitres, on se croirait au cinéma. Les comédiens arrivent sur la scène et AAAH ! Les visages blancs, grimaçants, effrayants. Plus qu’un simple jeu entre acteurs, ils s’amusent avec les images qui leurs répondent.

Les premières notes du piano annoncent le début de notre voyage spatio-temporel : on se retrouve 80 ans en arrière, dans un immeuble du Bayou, miteuse banlieue délabrée aux habitants plus bizarres et insolites les uns que les autres.

Une ambiance « creepy » et des dialogues chantés qui nous rappelle le Sweeney Todd du grand Burton.

Deuxieme imageC’est dans cet univers, où l’humour noir règne en maître, que se dessine au fil du spectacle un scénario mélangeant à la fois les caractéristiques d’un film des années trente et d’une pièce tragique à l’ancienne. Le personnage principal est un concierge à la mine maussade, qui n’ouvre jamais la bouche, véritable antihéros, accablé par son triste destin, fatalement condamné à rester coincé dans son pauvre immeuble du Bayou.

Si tu nais dans le Bayou, tu meurs dans le Bayou.

Toute la morale de la pièce se trouve dans cette phrase. Le Bayou est un quartier maudit dont personne ne peut s’échapper, complètement délaissé par un maire, cliché du méchant par excellence. Personnage sans visage, caressant machiavéliquement son chat, tentant désespérément de faire taire les voix contestataires qui s’élèvent dans les rues de la misérable banlieue. Car si la majorité des personnages a abandonné l’idée de changer les choses, d’autres luttent et résistent en secret. Et ces résistants, aussi inattendus soient-ils, sont les enfants.

The Children took to the streets.

Troisieme imageUne armée d’enfants qui n’a trouvé qu’une solution pour s’exprimer : la destruction et le chaos. Mais leur cause est juste : qu’on les entende une bonne fois pour toute ! Une situation des plus actuelles. La banlieue s’agite, solution radicale : on drogue les insurgés. Victoire des autorités, les révoltés deviennent zombies : l’espoir d’un quelconque changement est anéanti, les enfants ont perdu leurs voix à jamais. Satisfaction générale ! Le maire a gagné, les habitants sont soulagés.

Une fin dramatique qui nous est imposée après nous avoir laissés penser que l’on avait le choix. Car on nous propose une fin alternative : fin idéale ou fin réaliste? Alors tout le public crie pour une fin idéale. Eh non ! Dans le Bayou, rien n’est idéal.

Finalement, après soixante-dix minutes de plaisir, pour nos yeux et nos oreilles, on sort de la salle et l’on se dit « j’achèterais bien le DVD. »

Juliette Descubes

 Pour avoir un aperçu de la pièce :  http://www.youtube.com/watch?v=xlgHQZAdWsE