L’étoile et le fouet de Frank Herbert : l’extrême limite de la communication

Gamin aux étoiles plein les yeuxRencontre avec l’Autre absolu

 Frank Herbert n’aime pas se répéter. On peut bien voir un fil directeur dans ses œuvres : l’exploration des limites de l’homme. Mais chacun de ces livres explore une idée nouvelle. Bien loin de l’univers et du style de Dune, L’étoile et le fouet explore les limites de notre capacité à communiquer avec l’Autre absolu. Cet Autre est une espèce nommé Caliban : on ne peut ni les voir ni les toucher, mais tout juste les sentir comme un regard posé sur soi. Devant l’échec des sens et des sciences, le seul outil permettant de les décrire est la poésie : ces êtres sont « comme des fenêtres aux volets clos ouvrant sur l’éternité. »

Un polar sans suspens remplis d’une insoutenable tension

La forme d’écriture est celle d’un polar : nous suivons l’enquête d’un détective bureaucratique, dans un univers unifié par la possibilité de transports instantanés. Mais le titre contient toute l’intrigue et après trois pages, l’assassin, la victime et le mode opératoire sont connus. À la façon d’un Tarantino, c’est par sa façon de raconter l’histoire que Frank Herbert hypnotise le lecteur. On comprend petit à petit que l’enjeu n’est pas de trouver le coupable, mais de parvenir à communiquer avec la victime. Un échec conduirait à l’extinction de la race humaine. 

Éducation par la frustration

exemple de pure abnégation, dans le passage avec la calibane faite de pure énergie / émotion / amour

Abnégation

Des milliers d’années auparavant, lors des balbutiements de la colonisation spatiale, les Calibans avaient offert à l’humanité la possibilité de voyage instantané, sans rien demander en retour. Petit à petit, ils disparurent. Aujourd’hui, la victime n’est autre que le dernier Caliban. Au travers de pages remplies de dialogue de sourd, la discussion s’installe entre l’enquêteur et cet être, mais n’aboutit à rien. Le héros comme le lecteur sont obligés de fournir un énorme effort pour surmonter cette frustration, afin de parvenir à imaginer de nouvelles façon de communiquer. Tout y passe : abstraction mathématique, poésie, interminables définitions académiques, digressions sémantiques, incursion dans le domaine de la spéculation physique, empathie, sympathie, dissection, analyse scientifique, etc. Rien n’y fait. Mais toute cette frustration pousse à réfléchir à la limite de nos possibilités, dans l’unique but de comprendre autrui.

Réflexions finales (spoiler)

 Au fil de multiples tentatives, à défaut de comprendre le Caliban, on en fait le tour. Il s’agit d’une créature omnipotente, mais ni omnisciente, ni immortel. Un être de pure énergie, capable de voir l’univers des possibles et l’intrication entre chaque chose. Un être qui fabrique des émotions à partir d’énergie et qui, dans notre plan d’existence, tire son énergie d’une étoile. Un être qui rend amour pour amour et amour pour haine. Un dieu mortel et infiniment bon en somme. À chaque coup de fouet haineux qu’elle recevait de son tortionnaire, elle rendait de l’amour pure, et donc de l’énergie. À force de tant de haine, l’étoile ce meurt.

fireVéritable allégorie de Dieu, le Caliban est purement réflexif. Il nous renvoie à nos limites, à nos défauts, à nos folies. Il est dépendant de notre amour, et n’a rien d’autre à offrir que la sienne en retour. Mais cet amour, bien que transcendant toute considération d’espèce, ne suffit pas à établir une communication. Il doit encore être supportée par toutes les ressources d’un être, notamment sa raison, ces émotions, ces instincts.
Frank Herbet nous enseigne une nouvelle fois comment être un homme total.

Pierre Alhammoud

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Le ragoût est l’inventeur du cuisinier

THEATRE OUVERT ICALES -Arno Bertina est cet écrivain à l’ongle démesuré qui fait la couverture du Matricule des Anges n° 78. Mais ça, c’était en 2006 pour son livre Anima Motrix, applaudi par la critique. Non content de ce succès, Arno Bertina récidiva en 2012 avec un surprenant morceau : Je suis une aventure (éditions Verticales). Après de courts textes de 2007 à 2009, de nombreuses interventions et autres résidences, un silence s’est fait. Le calme avant la tempête, qui a pris la curieuse forme d’une petite cinq-centaine de pages. Si pour Queneau « la littérature (profane – c’est-à-dire la vraie) commence avec Homère (déjà grand sceptique) et toute grande œuvre est soit une Iliade soit une Odyssée, les odyssées étant beaucoup plus nombreuses que les iliades : le Satyricon, La Divine Comédie, Pantagruel, (…) sont des odyssées, c’est-à-dire des récits de temps pleins », l’on ne peut s’empêcher d’ajouter aux œuvres de Pétrone, Dante et Rabelais celle d’Arno Bertina.

Une aventure

Mais que se passe-t-il dans ce livre ? Eh bien « Je », intermittent du narratif, décide en sa (fausse) qualité de journaliste sportif de se lancer à la poursuite de Rodgeur Fédérère. Vous avez bien lu, il n’y a pas de faute de frappe : c’est Rodgeur Fédérère, comme ça se prononce. Pourquoi chercher à rencontrer ce grand tennisman ? Eh bien parce que Rodgeur commence à perdre ses matches. Oui, lui, la « légende », le « génie », le « demi-dieu », commence à perdre ; et les vautours s’amassent : il a perdu la Grâce, il vieillit, la retraite approche. À peine trente ans et l’on sonne déjà son glas : le plus suisse des amateurs de raquettes est déjà placé parmi le compost. Je, persuadé que quelque chose d’autre se trame, veut interviewer Rodgeur, et se retrouve à voler Madame Tussaud, puis à rencontrer un fanatique de Bamako, à danser avec une prostituée qui se reconvertit en coiffeuse, à discuter avec Thoreau et Pirsig.

Je suis une aventure est une hésitation permanente. Il est possible que Je soit un fou complet dont la vie chaotique est envahie d’hallucinations ; mais il est plus pertinent de voir en Je une représentation de toi. Toi, lecteur, qui est obligé de dire « Je » pour parler de ce livre. La vie n’est pas qu’un vague ensemble de faits reliés par une instance qui dirait arbitrairement « moi ». La vie est sans cesse interrompue par des rêveries, des impressions, des pensées qui jaillissent, pleines de vie, dans la prose bertinéenne.

« Après avoir utilisé la forme informe pour éponger son maillot de bain, qui, bonne pâte, ne moufte pas, Rodgeur enfile son short et monte se changer. Il ne dit pas s’il redescendra dans la foulée. Mais moi je dois continuer alors j’essore la forme informe et l’installe en face de moi. — Il faut aller plus loin, c’est ce que je suis en train de comprendre. Voir le vif, c’est déjà créer en fait, ces deux temps-là ne sont pas vraiment séparables. » (p.283) : passer du trivial au spirituel, du frugal au spiritueux, c’est tout l’art de cette prose qui se propose de suivre la vie. Comme si, fils ou disciple de Scarron, Arno faisait la troisième partie du Roman Comique, en ce style qui réunit le haut et le bas.

On pourrait justement reprendre les paroles de Claudine Nédelec dans son Introduction au livre de Scarron dans la collection Classiques Garnier Poche, en disant qu’Arno « feint ici et là de mener sa narration comme un cheval qu’on laisse aller la bride sur le col (…) En réalité, il semble bien que cette négligence et ce « laisser-aller » (…) ne sont qu’une attitude galante, servant à masquer à demi, à la fois une excellente connaissance des formes possibles du roman (des possibles narratifs), et une structure narrative concertée, mais restée « ouverte » par son inachèvement, ce qui n’a pu que renforcer l’embarras critique, mais aussi séduire ceux que passionne l’interrogation sur les voix – et les voies – de la fiction. » (p.17).

Je suis

Dans Je suis une aventure, Arno reprend l’enquête lancée avec son précédent pavé (Anima motrix) : un rapport mobile à sa propre identité. Mais cette fois-ci, plus d’ancien ministre macédonien, plus de jeune adolescent pakistanais, plus de Béninois caché dans le train d’atterrissage d’un avion. Ici, il s’agit de secourir Rodgeur, prisonnier d’une salle pleine de trophées, prisonnier de l’image qu’on lui impose, prisonnier de ces noms qu’on utilise imprudemment : « légende », « génie », « demi-dieu ». Comment, lorsque l’on nous impose un rôle, continuer à vivre ?

1_Willem_Entrevoir du possibleArno Bertina a la décence de ne pas livrer de « manuel d’évasion ». Ici, des pistes sont explorées, et le lecteur est invité à réfléchir de lui-même. Être hors des cases, c’est un problème personnel, et y répondre par un livre serait encore s’enfermer. Vivre, c’est trahir. « Ne pas être fidèle aussi. Penser contre soi, et contre sa famille d’écriture. Être où l’on ne s’attendrait pas – comme le chat qui veut attraper sa propre queue, tenter de se déborder. Ne pas répondre à la demande » (p.78, La Déconfite Gigantale du Sérieux, Pietro di Vaglio, traduction et notes d’Arno Bertina, éditions Léo Scheer).

Se dépasser, en somme, outrepasser les (ses) contradictions, ne plus entendre le fantôme de Thoreau l’acariâtre, lui répliquer que « la vie aime la vie », et que « cette forme que je donne à la vie ce n’est pas une boîte où l’enfermer, c’est quelque chose de moins géométrique, de plus lâche, de plus mobile », pour découvrir que « rien ne va plus vite que la vie » (p.284). Je suis une aventure cherche à déboutonner nos vies policées. Il ne s’agit pas de mener une révolution mais de cesser d’aspirer à la mort ou tout ce qui se rapproche de ce froid, de cet immobilisme, de ce conservatisme. Tout ce qui s’arrête meurt.

D’où une nouvelle idée de la grâce, loin de celle qu’invoquent des médias trop pressés. Au fur et à mesure de ces pages, l’on ne voit plus une moto cassée comme un objet inutile mais comme un fabuleux potentiel de réparation et de création. Le lecteur va suivre Je et découvrir qu’« il existe un chemin, facile, révélant qu’une certaine grâce est sans rapport avec celle des Vierges montant au ciel, dont parlait Rodgeur, et sans rapport non plus avec ces tableaux pompiers du dix-neuvième (une aurore aux doigts de rose, immatérielle et virginale), mais une façon d’être présent à l’énergie (…). La grâce c’est le présent – mais j’écris ça et immédiatement les seins de cette fille s’envolent » (oui parce que Je suis une aventure laisse une grande place à la sensualité, au corps, gare aux prudes !) « Toute la lourdeur fixée par ce verbe être… « La grâce = le présent » – mais le rapport n’est pas d’égalité, non il ne s’agit pas de ça… « La grâce : le présent » ou, mieux, « la grâce/le présent », ou mieux encore, parce que l’une n’est pas le revers de l’autre, « la grâce le présent », ou mieux, parce que ces deux-là font corps (la grâce engrosse le présent) : « le grâsent » ? Mais le mot n’est pas gracieux… Il grésille un peu trop, sent le graillon… Qu’est-ce que j’ai fait des plumes, de ce duvet ? Il me faut un mot qui ait les seins de cette fille, et leur insouciance. » (p.299-300).

*

Définitivement, la relève des dieux est faite par les pitres. Je suis une aventure n’est pas compliqué. Si l’agencement des différentes unités textuelles est subtil, la prose est légère, il en émerge une brillance incroyable. Quant à la philosophie, elle ne se construit pas en réaction (Voltaire contre Rousseau contre Hobbes contre Locke contre Platon), c’est une façon de penser le monde, de penser la grâce, de penser la vie. L’on voyage dans le monde (Londres, Suisse, Bamako, mais aussi le désert, la route, le ciel), et l’on rencontre des paysages inouïs. Une sorte d’abandon. « Et parce que personne n’a jamais vu l’océan depuis cette falaise-ci, j’en serais le découvreur, l’inventeur ? C’est grotesque ! Quand je vois le bien que ça procure, je me dis qu’on pourrait décrire ce bienfait en affirmant que le ragoût est l’inventeur du cuisinier » (p.464). D’où Je suis une aventure est l’inventeur de ma vie.

Willem Hardouin