Les bibliothèques plus fortes que le remaniement ?

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Aurélie Filippetti a sauvé son maroquin culturel lors du dernier remaniement.

Depuis cette annonce, le monde de la musique soigne son blues à grand renfort de Barbara. Un gage d’efficacité paradoxal, alors que, pour les acteurs de l’audiovisuel public, ce retour semble pire que celui de la mire ou de Danièle Gilbert le midi. Les intermittents du spectacle, quant à eux, en ont grincé des dents. Le mardi 8 avril, ils sont allés jusqu’à peupler de pancartes le plateau du pauvre David Pujadas, petit homme pris en otage au milieu d’une forêt de revendications, pour signifier à force de slogans, comme « Pas de culture sans droits sociaux », leur opposition à l’action ministérielle.

Malgré cette vague de mécontentements, la ministre de la Culture a donc conservé son portefeuille, et il y a tout de même des raisons de s’en réjouir. Au dernier Salon du livre, Aurélie Filippetti voulait faire de 2014 l’année des bibliothèques. Elle aura donc les moyens de mettre son projet en œuvre.

Mais dans ce contexte de remaniement, Filippetti aurait pu tout aussi bien être reléguée dans l’enfer de notre plus célèbre bibliothèque : la BNF. Elle aurait ainsi fini ses jours de ministre déchue entre La Rhétorique des putains ou La fameuse maquerelle, ouvrage imité de l’italien, commis en 1794 par un auteur resté anonyme, et le non moins célèbre Bordel Apostolique, institué par Pie VI, sorti en 1790 des presses de l’imprimerie de l’Abbé Grosier, « ci-devant soi-disant jésuite ».

42_Thomas_aurelie-filippetti_421567_510x255D’aucuns auraient trouvé cette relégation normale, pour reprendre un adjectif passé de mode en politique. En effet, du bilan de l’actuelle pensionnaire de la rue de Valois, que retient-on vraiment, si ce n’est le passage érotique de son deuxième roman, Un homme dans la poche :

« Toi sous moi, dans une chambre volée, ta tête entre mes cuisses et ta langue glissant en moi, lapant ma vulve, accélérant ton rythme avec l’expérience de tes années passées, mais peut-être était-ce déjà un adieu, tant pis, il était bon, tu me léchais et je fondais longuement dans ta bouche (…) »

La phrase n’en finissant plus, sorte de Proust qui aurait découvert le vibromasseur. Les amateurs de ce Fifty Shades of Grey ministériel pardonneront la coupe, et iront assouvir leurs envies de mauvaise littérature érotique en achetant l’opuscule édité chez Stock.

Mais revenons à nos moutons de bibliothèques. Puisque Aurélie Filippetti reste ministre de la Culture, elle devrait pouvoir s’occuper des bibliothèques françaises qui, plus que jamais, ont besoin d’un soutien de l’État. La synthèse 2012 de l’activité des bibliothèques municipales en France, rendue publique au mois de mars dernier, s’est fait l’écho de carences alarmantes.

Celles-ci sont d’abord budgétaires : sur cinq ans, le montant moyen d’investissement pour 100 habitants a ainsi chuté de 42 %, passant de 660 euros environ en 2007, à moins de 400 euros en 2012. Le seul point positif est la reprise des dépenses documentaires, continue depuis 2009, même si le niveau de 2007 n’a pas encore été recouvré.

Les carences des bibliothèques françaises renvoient en outre à leur usage du numérique : si 86% des bibliothèques publiques sont informatisées, et 73% offrent un accès internet, seulement 42% disposent d’un catalogue en ligne. Pire, seulement 23% des bibliothèques municipales et départementales offraient en 2013 des ressources numériques. Même dans les médiathèques les plus en pointes, les lecteurs utilisent relativement peu ces ressources.

De gros progrès sont donc à faire, alors même que les bibliothèques semblent être à un tournant de leur rôle social du fait d’un curieux double mouvement de hausse de leur fréquentation et de baisse de leurs inscrits. En clair, aujourd’hui, c’est plutôt sur place qu’à emporter, mais une chose demeure : l’interdiction du Bic Mac dans les allées.

Thomas Lacomme

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Le Comte Ory : quand l’érotisme fait danser les mots à l’opéra

oryDu 21 février au 5 mars 2014, à l’opéra de Lyon, se jouait Le Comte Ory, de Gioacchino Rossini, dirigé par Stefano Montanari et mis en scène par Laurent Pelly. Cet opéra français de 1828 se jouera en juillet au Teatro de la Scala de Milan, preuve de la qualité de cette distribution.

Un décor spectaculaire

Laurent Pelly, directeur du Théâtre National de Toulouse aime se frotter à l’opéra mais à condition d’en réaliser un spectaculaire. En effet, pour ces dernières mises en scène à l’opéra de Lyon, il n’avait pas hésité, en 2010, à changer la maison de pain d’épice d’Hansel et Gretel en un laboratoire aux murs qui se déplacent et construits à partir de rayonnage de grande surface. En 2011, pour la reprise de la Vie Parisienne (montée en 2007 pour la première fois), toujours à l’opéra de Lyon, il n’avait pas hésité à faire venir des voitures sur scènes ainsi qu’un nombre considérable de danseurs et chanteurs. Pour son retour à Lyon, Laurent Pelly nous en a encore mis plein la vue avec sur scène de nouveau une voiture et une cinquantaine de chanteurs entonnant au même moment quatre textes différents pour clore l’acte I. Il nous propose ensuite pour l’acte II un décor de quatre plateaux mis les uns à côté des autres, tellement grands que deux suffisent pour remplir l’espace scénique. Ainsi, le décor coulisse d’un côté à un autre pour dévoiler la cuisine, l’antichambre, la chambre et la salle de bain : plutôt que de perdre du temps entre chaque scène avec des techniciens qui devraient changer le décor coupant ainsi la belle musique, cette idée est vraiment prodigieuse.

« Rossini ne nous donne jamais ni paix ni trêve ; on peut s’impatienter à ses opéras mais certes l’on n’y dort pas. C’est toujours un plaisir qui succède au plaisir. » Stendhal

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Un vaudeville à l’opéra

Le Comte Ory est un personnage qui s’ennuie dans sa vie et donc passe son temps à inventer des stratagèmes pour séduire de nouvelles conquêtes. Le dernier en date étant de s’enduire de peinture marron et de se faire passer pour un ermite qui « donne l’opulence, / Le savoir et des époux ». C’est ainsi qu’il prédit aux uns et surtout aux unes qu’elles trouveront un mari, qu’il reviendra de la Croisade, etc. Puis, à la fin de son intervention, il invite les femmes de l’assemblée à le rejoindre dans son appartement et elles en reviennent comblées… L’autre ruse qu’il emploiera dans la pièce est une empruntée à son page Isolier, rival en amour, qui pour séduire la Comtesse Adèle pensait à se déguiser en pèlerine pour qu’elle lui offre l’hospitalité et le laisse ainsi rentrer dans son castel où les hommes sont interdits. Finalement, avec ses quatorze amis, il se déguise en pèlerine et demande l’hospitalité à cette Comtesse qui souffre d’ennui et de manque d’amour depuis que son mari est parti en Croisade.

WEB_OperaLeComteOry_C__Bertrand_Stofleth--672x359Ces trois personnages et le mari absent composent les protagonistes de cette histoire. Comme dans tout vaudeville qui se respecte, il y a un mari absent dont la femme est courtisée, ici par deux amants. Le page a ses faveurs mais pas le Comte Ory, victime de sa réputation de Don Juan. Le premier acte sert à présenter les personnages et la démesure qui habite le Comte Ory tandis que dans le deuxième la comédie amoureuse commence vraiment à s’installer. Le Comte s’introduit dans la maison en se faisant passer pour une pèlerine. Isolier, voulant avertir la Comtesse que son mari revient de Croisade à minuit, découvre le plan de son maître et veut l’en empêcher pour lui-même jouir de l’intimité de la Comtesse qui se désespère en apprenant que le Comte est présent et que son mari revient si promptement. Isolier prévient la Comtesse qu’il ne laissera pas le Comte lui ôter sa vertu et se dévêt pour se coucher auprès d’elle, pour la « protéger » contre le Comte. À la faveur de la nuit, le Comte s’introduit dans la chambre, se déshabille et se glisse dans le lit dans lequel Isolier fait barrage entre le Comte et son amante. Plutôt que de se dévoiler au Comte, Isolier se laisse caresser par le Comte puis de fil en aiguille ils finissent tous trois au lit pour un moment partagé d’intense folie… Tout va bien à l’opéra de Lyon ! Et vaudeville oblige, tout est découvert, le Comte est outré de s’être fait piéger, Isolier est béat d’avoir réussi à ôter la vertu de la Comtesse, celle-ci se désespère et les presse de s’en aller car son mari arrive. Comme il n’y a pas de placards assez grands pour accueillir toutes les fausses pèlerines, elles les fait tous passer par la fenêtre pour qu’ils s’enfuient. Tous sortent, le mari arrive, il retrouve sa femme et l’honneur est sauf ! Ouf !

« Si vous vouliez me promettre le secret, je dirai que le style de Rossini est un peu comme le Français de Paris, vain et vif plutôt que gai ; jamais passionné, toujours spirituel, rarement ennuyeux, plus rarement sublime. » Stendhal

Le « bel canto » pour faire chanter les mots

Extraits de l’opéra : http://www.youtube.com/watch?list=UUqokSEcSXvZN-sl2_NOUwOw&v=j7axymwzOM0#t=70

Après la mise en scène, il convient de rendre hommage non pas à la musique, belle comme dans tout opéra, bien que largement voire exactement reprise à un opéra précédent de Rossini, Le Voyage à Reims, mais au livret. On ne parle pas assez des livrets à l’opéra alors qu’ils sont fondamentaux, la musique ne va pas sans les paroles. Ce livret écrit par Eugène Scribe et Charles-Gaspard Delestre-Poirson est parfaitement adapté au style musical que pratique Rossini. Cela prouve que les co-auteurs connaissaient très bien la musique de Rossini, ce qui n’était pas toujours le cas.

OperaLeComteOry04-e1393458321275Rossini était un adepte du « bel canto », une technique de chant, fondée sur la recherche du timbre, mêlant virtuosité vocale et utilisation d’ornements, de nuances et de vocalises sur une tessiture la plus étendue. Pour les non musiciens, le « bel canto » a pour but de déformer les mots en étirant la prononciation de voyelles au sein d’un mot : un « camion » pourrait ainsi devenir un « caaaaAaaAaAmiiiiIiiiiIiion » ce qui renforce le côté humoristique de l’opéra. Le « bel canto » du XIXe siècle a éprouvé certaines difficultés à bien sonner dans un opéra français et Le Comte Ory en est sûrement le plus bel exemple, justement parce que les librettistes connaissaient la musique et savaient le but de Rossini dans cet opéra : divertir en jouant sur les mots et sonorités.

L’originalité de cet opéra est que Rossini a réussi à dépasser le cadre du « bel canto », souvent jugé trop déclamatoire, en proposant de s’en servir dans un opéra complètement fou. Ce vaudeville avant l’heure enchante par l’énergie qui se dégage des chanteurs et par la justesse technique de l’orchestre de l’opéra de Lyon dirigé cette fois-ci non pas par Kasushi Ono (le chef d’orchestre résident) mais par le jeune Stefano Montanari, qui commence à se faire une jolie renommée en Europe.

Jérémy Engler