La Mort du roi Tsongor : tragique Afrique

« Le deuil enveloppa Massaba d’un coup. La nouvelle de la mort du roi Tsongor se répandit dans toutes les rues, tous les quartiers, tous les faubourgs. […] D’un coup, alors, tout cessa. Cette journée changea de visage. Les robes et les apprêts de mariage disparurent et firent place aux tuniques de deuil et à leurs grimaces. »

000770540Quel père et souverain décide, acculé au dilemme de deux prétendants désirant sa fille, de se donner la mort ? Le roi Tsongor, monarque d’un empire immense, se tue le jour du mariage de Samilia, car il est confronté à deux promesses, l’une encore jeune, l’autre plus ancienne, appartenant à un jeune adolescent.

Laurent Gaudé plonge son lecteur dans une antiquité africaine imaginaire, dans l’empire immense de Massaba, dont le souverain, Tsongor, marie sa fille Samilia au prince Kouame des terres de sel. Mais un second prétendant, Sango Kerim – qui a grandi avec les cinq enfants du roi – se manifeste, réclamant ainsi la promesse de mariage que Samilia et lui ont faite durant leur enfance. Sa venue provoque une guerre furieuse entre les deux partis, d’une ampleur troyenne, et dans laquelle la fratrie princière se déchire. Indécis et perdu, le roi Tsongor décide de se tuer ; mais le trépassé ne peut être apaisé dans une cité détruite. Son plus jeune fils, Souba, se voit donc envoyé à travers le pays, avec la mission de faire ériger sept tombeaux dans sept villes différentes, à l’image du souverain défunt, conquérant terrible, afin qu’il repose enfin en paix.

Lecteurs avides de lyrisme épique, de voyages révélateurs ou de batailles fabuleuses – oui, tout cela est possible dans un même roman – on ne saurait que trop vous conseiller de lire du Gaudé. Auteur salué par la critique, récompensé d’un prix Goncourt des lycéens en 2002 pour ce roman et du prix Goncourt en 2004 pour Le Soleil des Scorta, il narre avec une poésie sincère des récits justes et dramatiques.

Tragédie dans le roman

Le dramaturge semble vouloir se cacher sous le romancier, mais les interstices sont là, la mise en scène se révèle parfois, les acteurs sont présents. Le récit est troyen : une femme convoitée par deux hommes, des héros qui meurent, des défunts qui défilent sur scènes pour punir un roi vaniteux, l’errance d’un fils… Le roman, digne d’une tragédie antique, en connaîtra un dénouement similaire.
Ne nous trompons pas : il ne s’agit pas d’une pièce de théâtre, mais bien d’un roman ; certes un roman à la sauce théâtrale et dramatique, mais un roman tout de même. Laurent Gaudé est un conteur incontesté ; il saisit le mot exact, approprié, précis, il le place dans son récit, qui se transforme en une épopée antique, à base de héros et de souveraines fortes, de soldats et de morts, de bravoures et de défaites.

L’étendard de la famille Tsongor c’est la fierté et le courage ; mais si l’on écoute l’oracle que Souba va consulter, c’est la honte aussi. La honte d’une famille dont le père a massacré des peuples entiers pour sa gloire, ignoré des villes perdues.

Parler aux morts

En accord avec des récits antiques ou tragédies classiques, Gaudé permet à ses personnages de se confronter à la mort, en leur offrant l’accès au dialogue avec le « pays des morts ». Katabolonga, le vieux et fidèle serviteur du roi Tsongor, sait parler aux défunts. Il sait écouter l’inaudible. Il répond au monarque décédé, affligé de la guerre entre ses enfants, qui ont chacun rejoint un camp. Tsongor est toujours présent en son corps, et il voit défiler la foule sinistre des tués de la guerre : « Je n’ai rien réussi, Katabolonga. C’est ma punition qui vient maintenant. Chaque jour. Chaque jour je verrai venir à moi les guerriers tombés sur le champ de bataille. Je les contemplerai pour essayer de les reconnaître. Je les compterai. Ce sera mon châtiment. Ils défileront tous ici. Et je resterai là, horrifié par ces cohortes qui, jour après jour, viendront peupler le pays des morts. »

Sa crainte maintenant, depuis sa propre mort, c’est de voir passer devant lui ses enfants, vers le domaine des macchabées, des tués à la guerre, des sacrifiés pour sa défaite.

L’errance qui sauve

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Laurent Gaudé

Souba est le fils qui part loin de la destruction et du tumulte, pour trouver la dernière demeure de son père. Au commencement de son voyage, il rencontre des peuples qu’il salue comme le roi le faisait. La foule comprend et pleure son souverain. Le Roi est mort, vive le Roi ! Mais avec la construction des sept tombeaux, le fils voit alors le père tel que le peuple le voyait, il réalise son héritage et devient un homme : « Souba poursuivait son chemin à travers le royaume. Et ces moments d’errance qui, au début, lui faisaient peur, il apprenait à les aimer de plus en plus. […] Il parcourait les routes, allant d’un point à un autre dans l’indifférence du monde et cette indifférence lui faisait du bien. Il n’avait plus ni nom ni histoire. Il vivait en silence. Pour ceux qu’il croisait il n’était qu’un voyageur. […] Heureux de n’avoir rien d’autre à faire, dans ces instants, que de contempler le monde et se laisser envahir par sa lumière. »
Souba, c’est le fils devenu homme, le fils épargné ; peut-être aussi le fils sauvé ?

Le roman de Laurent Gaudé narre l’apprentissage d’une aventure de l’homme – comme on en trouve de nombreuses dans la littérature – mais cette fois-ci c’est un récit double. L’un se penche sur la défaite de la conquête égoïste face à un engagement du passé ; l’autre choisit de suivre un jeune homme dans sa quête du dernier repos de son père. Les uns réitèrent le schéma paternel et royal, d’autres s’en détachent. En particulier Souba, qui s’éloigne physiquement de la cité du roi-père, mais s’en éloigne également spirituellement ; il part, sans le savoir encore, à sa propre découverte, vers lui-même et vers, peut-être, un nouveau monarque.

Mathilde Voïta

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Les haïkus de Kerouac : de simples riens dont l’éclat irradie sans trêve

L’éclatante errance : la genèse

 

48_Anh-Minh_Jack-KerouacKerouac n’aura de cesse d’arpenter les États-Unis, à la recherche d’une Amérique mythique. À un rythme frénétique, il expérimente de nouvelles formes d’expression. Nous sommes en 1955, année de la naissance de la Beat generation. Il choisit l’errance pour fuir le malaise social. Par l’écriture, il fuit ce sentiment d’inquiétude intense, ce sentiment qui nous fait croire que le pire est encore à venir.

Son écriture est philosophique. Elle cherche à élucider l’origine de la souffrance, de la mort. Elle vient palper les contours du bien et du mal (Visions de Gerard, Big Sur). Ce mal moral, naturel et inévitable selon lui. Elle cherche à surmonter la souffrance en la solutionnant par la mort (Sur la route), passage mystique qui vient combler le sentiment de perte que ressent l’homme depuis sa chute du jardin d’Eden.

 

Mais c’est par le bouddhisme qu’il trouve un nouveau sens à la souffrance (Clochards célestes, Anges vagabonds, Tristessa). La vie ne serait que souffrance, marquée par le cycle de la vie et de la mort, par l’impermanence. La vie est comme un rêve déjà terminé (« a dream already ended »). Seul le détachement conduit à la libération spirituelle et existentielle. La voie vers la sagesse est longue, difficile. La poésie lui sert de repère, lui ouvre la voie.

 

L’éclat de la spontanéité

 

Le haïku est une forme poétique qui éclot et s’épanouit dans un souffle. Sa beauté réside dans un travail de patience, de précision. Les mots sont pesés, mesurés. Le cisèlement de la langue ne recherche pas la pure perfection stylistique. Il faut parvenir à révéler la spontanéité de la vie. La simplicité n’est qu’une habile construction. Ce souci d’économie, d’épuration doit disparaître pour donner l’illusion de la nature même. Le haïku n’est pas une création, une recréation du monde. Il est une révélation. Il cherche à capter doucement le bruissement de la vie, son silence. Il ne transforme pas pour embellir, il fait sourdre l’invisible. Il intensifie la présence du monde qui nous entoure. Selon Bashô un poème achevé doit lier l’immuable, l’éternité (fueki) à l’éphémère, le fugitif (ryûko).

 

Le haïku est un souffle, une respiration dans l’œuvre poétique de Kerouac, qui imite les grands maîtres japonais. Ses haïkus sont structurés autour de l’une des quatre saisons (kigo) et d’une césure (kiregi). L’observation de la nature est au fondement de la poétique des haïkus, qui est ensuite retravaillée pour tendre vers l’épuration lexicale. On met à nu afin de signifier la beauté et la préciosité de l’instant. Pour lui, cette « phrase courte et douce avec un saut de pensée soudain est une sorte de haiku ; il y a là beaucoup de liberté et d’amusement à s’y laisser surprendre soi-même, à laisser l’esprit sauter de la branche à l’oiseau. »

 

L’éclat du vide et du silence

 

The sound of silence Le son du silence

Is all the instruction est toute l’instruction

You’ll get Que tu recevras

 

noir et blanc

La véritable intelligence ne révèle que le silence. La force de la vie ne réside que dans la méditation et la contemplation. Seul le haïku peut révéler soudainement, sans brusquerie l’intensité du silence et du vide.

 

Cette expérience contemplative est spirituelle. Le silence que l’on fait en soi, cette attention aux bruissements de la nature, cette vie qui scintille discrètement fait que l’être tout entier prend conscience de sa position. Le lien intime tissé entre l’homme et le monde se fait par le silence de la poésie qui suspend l’instant fulgurant le rendant éternel.

 

Aurora Borealis Aurore boréale

Over Hozomeen Sur l’Hozomeen

The void is stiller Le vide est encore plus calme

 

Le silence est l’origine des choses. Le vide est leur essence, mais cette essence, cette matière est subtile. L’aurore boréale contraste par son intangibilité à la montagne, solide roc. Tous deux sont issus du vide, du Néant, et la montagne tend même à devenir de moins en moins perceptible. Enroulée dans le manteau de la nature, elle devient plus impalpable.

 

L’éclat du sacré

Listening to birds using Ecoutant les oiseaux utiliser

Different voices, losing Différentes voix,

My perspective of History Je perds ma perspective de l’histoire

 

48_Anh-Minh_491382__japan-temple-sakura_pL’expérience du vide permet de faire silence en soi. L’homme est alors tout entier pénétré par l’intensité de la nature qui l’entoure. Cette nature est elle même l’origine. L’homme prend conscience de cette intimité : il fait partie intégrante d’elle, du cosmos, de l’univers. Sa perspective de l’histoire, son identité, son statut social, ses repères… Tout disparaît. Il ne reste plus que lui, son être intime qui en s’oubliant lui-même se fond en toute chose, se transforme en chant d’oiseau. Il fait corps avec la nature. Le temps, l’espace, la raison, plus rien n’existe. L’intensité de la perception est tel que l’on s’oublie soi-même, une première fois avant de se retrouver, de ressurgir du vide et du néant.

 

Cette union intime, cette recherche d’une osmose avec la nature révèle une intensité spirituelle où la perception sensorielle est brouillée et illimitée. Sons, images s’entremêlent. L’infiniment petit, l’insecte, la cloche, le monde des hommes…Tout appartient au même monde.

Churchbells ringing in town Les cloches sonnent en ville

The caterpillar – La chenille

In the grass Dans l’herbe

 

L’éclat de la vie : liberté et surprise

 

Kerouac laisse le flot de la vie l’immerger, venir à lui. Il ne résiste pas, se laissant conduire par ses seules perceptions, par son besoin de liberté, par les petites surprises de la vie. Le haïku se joue totalement de la raison discursive qui nous sert de repère.

 

Blackbird Merle,

No, blubird ! Non, oiseau bleu !

Branch still jumping La branche bouge encore

How that butterfly’ll wake up Comme il va se réveiller ce papillon

When someone Quand quelqu’un

Bongs that bell ! Sonnera cette cloche !

 

48_Anh-Minh_54450940La fugacité de l’instant, la brièveté de son intensité est clairement palpable tout comme le processus d’identification de l’homme qui fait corps avec la nature. La vivacité de la vie et son mouvement nous émerveille par tant de simplicité. L’homme devient l’oiseau, puis le papillon. Sommes-nous en train de rêver ? C’est la question que s’est posé Tchouang-tseu. Il s’est rêvé papillon. À son réveil, il se demande : « suis-je un papillon rêvant qu’il est un homme ? ». La raison nous pousse toujours à vouloir séparer le monde en identités distinctes. Et si ce n’était qu’une illusion ?

 

All day long wearing Toute la journée

A hat that wasn’t J’ai porté un chapeau

On my head Qui n’était pas sur ma tête

 

L’éclat de la beauté

Frozen Gelée

In the birdpath Sur le sentier des oiseaux

An Automn leaf Une feuille d’automne

 

Le « sabi » est un concept prôné par Bashô qui définit la beauté comme ce qui est isolé. Beauté et solitude sont indissociables. La beauté n’est pas sans rappeler un sentiment diffus de nostalgie. La solitude et la mélancolie correspond à ce vif sentiment lorsque nous prenons conscience du vaste univers qui nous entoure, lorsque le vide nous étreint, lorsque nous sommes renvoyés à la brièveté de notre existence.

 

L’éclat de l’humilité

 

Grain elevators on Le samedi les silos à grains

Saturday waiting for Attendent que

The farmers to come home Les fermiers retournent chez eux

 

La structure brève, le choix de thèmes simples mettent en valeur le principe taoïste de la modestie. C’est en diminuant que l’on augmente la portée d’une chose. Le banal, le commun, le vulgaire sont la matière du haïku, sa raison d’être la plus profonde.

 

On the sidewalk Sur le trottoir

A dead baby bird Un oisillon mort

For the ants Pour les fourmis

 

La mort est banalisée. Elle est dite simplement. Cette simplicité, éloignée de tout pathos peut surprendre et dérouter. Le poème nous laisse face à l’angoisse, la peur du vide et l’absence. Le bien et le mal n’existent pas. Aucun point de vue n’est défendu, pas d’ironie mordante, de double-sens ingénieux. Tout est dit. Ce regard détaché sur le monde est apaisant de par sa stabilité. Il ne peut en être autrement, il faut accepter le monde tel qu’il est. La légèreté apporte paix de l’esprit. La mort est dédramatisée selon le principe de « kakumi ». Dans le zen, il correspond à « l’expression artistique du non-attachement, le résultat de la calme prise de conscience de vérités profondément ressenties. »

 

L’éclatante errance : la finalité

 

48_Anh-Minh_medium_bcb27271f86b4e1e9af4b97107d8a9e8La pratique poétique de Kerouac correspond à la volonté de se détacher du pouvoir des mots afin de montrer une attitude de détachement et de non agir (wu-wei). Le haïku est une errance, un voyage vers les profondeurs de l’Etre. Il correspond à une marche sacrée et spirituelle.

 

Le haïku surgit du silence et du vide, et se déguste lentement. Ce ravissement soudain et imprévisible nous touche par la tendresse et la bienveillance du regard de l’auteur envers ce monde, qui est aussi le nôtre. Nous pouvons alors réajuster notre regard sur le monde. Désapprendre ce que nous avons appris et nous laisser guider par une poésie de la spontanéité. Laisser derrière nous toutes considérations affectives et intellectuelles afin de contempler l’essence du monde.

 

Why’d I open my eyes ? Pourquoi ai-je ouvert les yeux ?

Because Parce que

I wanted to Je le voulais

 

Anh-Minh Lemoigne