Bernanos et l’illusion de la liberté

« La Machinerie est-elle une étape ou le symptôme d’une crise, d’une rupture d’équilibre, d’une défaillance des hautes facultés désintéressées de l’homme, au bénéfice de ses appétits ? Voilà une question que personne n’aime encore à se poser. »

bernanos

Bernanos

Georges Bernanos aimait le peuple. Cet amour transpire dans ses romans. Et c’est à la faveur des humbles contre les puissants que sa férocité pris corps. C’est pour défendre ce peuple modeste contre la barbarie de la technique, de l’argent et de la production illimitée que ses pamphlets virent le jour.

Si trois de ses œuvres romanesques furent adaptées au cinéma (Journal d’un curé de campagne de Robert Bresson en 1951, Mouchette du même Bresson en 1967, et le scandaleux Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat en 1987), la déclinaison théâtrale fut plus rare.

Grâce soit donc rendue à Jacques Allaire pour l’audace de mettre en scène, au théâtre de la Croix-Rousse, deux essais trop méconnus de l’écrivain afin de « réveiller l’inquiétude » de nos contemporains : La liberté, pour quoi faire ? et La France contre les robots. Des textes politiques qui frappent à la gorge par leurs interrogations perçantes sur la société moderne. Bernanos nous heurte par ses remises en questions sur notre mode de vie effréné qui a détruit toute vie intérieure donc toute liberté. Son style flamboyant ne pouvait être déclamé que lors du bien nommé festival Les Grandes Gueules.

Contre la civilisation des machines

Bernanos est une flamme de colère contre les imbéciles de son temps. C’est de la nuit noire de la folie des hommes qu’il surgit, pareil à un vieux fou déambulant dans la rue ténébreuse pour vous indiquer la direction du soleil. Jacques Allaire et Jean-Pierre Baro apparaissent donc en pleine obscurité, munis de lampes torches, se moquant du pessimisme (« l’imbécile triste ») et de son envers, l’optimisme (« l’imbécile heureux »). La musique est minimaliste, sombre, l’inquiétude commence à nous parcourir l’échine. On perçoit le malaise de la loi du Progrès devenue loi de la Nature. Nos égarements et nos illusions nous rattrapent : « Bien avant d’être au service de l’Humanité, [les machines] serviront les vendeurs et les revendeurs d’or, c’est-à-dire les spéculateurs, elles seront des instruments de spéculation. Or, il est beaucoup moins avantageux de spéculer sur les besoins de l’homme que sur ses vices, et, parmi ces vices, la cupidité n’est-elle pas le plus impitoyable ? »

Jean-Pierre Baro et Jacques Allaire

Jean-Pierre Baro et Jacques Allaire

Lorsque les lumières jaillissent le ton devient moqueur, le rythme s’accélère, la sueur commence à perler aux tempes, le texte bondit et donne des coups, le combat est en marche. On rit de la lucidité éclatante de Bernanos. La liberté ? La démocratie ? Ha ha ha ! On rit de notre propre bêtise que nos ascendants n’ont pas pu minimiser faute d’avoir lu le maître et de nous en avoir enseigné les sagesses mordantes. Mais qui aurait bien pu prêter attention aux délires anti-progressistes en pleine France des Trente glorieuses ? Et qui serait assez inconséquent pour écouter sans ricaner les mises en gardes contre l’envahissement technologique à l’époque des smartphones ? Personne ! Bénie soit cette époque sur-informée et stupide : « Être informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre tel est le sort des imbéciles. » Bénie soit cette époque ! Au nom du Père Apple, du Fils Google et du saint Esprit Facebook, amen.

Mais la fête du Progrès est vite calmée par le cri de rage d’un fou qui, du haut d’un mat, met violemment en garde les joyeux festifs que nous sommes contre la folie de la vitesse des hommes. Cette vitesse exponentielle, sans freins ni cerveau, accélérant la dévastation du monde sous les hourrah des vertueux satisfaits. C’est la vitesse de la mort qui déferle : « L’expérience de 1914 ne vous a pas suffi ? Celle de 1940 ne vous servira d’ailleurs pas davantage. Oh ! ce n’est pas pour vous, non ce n’est pas pour vous que je parle ! Trente, soixante, cent millions de morts ne vous détourneraient pas de votre idée fixe : “Aller plus vite, par n’importe quel moyen.“ Aller vite ? Mais aller où ? Comme cela vous importe peu, imbéciles ! […] Oh ! dans la prochaine inévitable guerre, les tanks lance-flammes pourront cracher leur jet à deux mille mètres au lieu de cinquante, le visage de vos fils bouillir instantanément et leurs yeux sauter hors de l’orbite, chiens que vous êtes ! La paix venue vous recommencerez à vous féliciter du progrès mécanique. “Paris-Marseille en un quart d’heure, c’est formidable !“ Car vos fils et vos filles peuvent crever : le grand problème à résoudre sera toujours de transporter vos viandes à la vitesse de l’éclair. Que fuyez-vous donc ainsi, imbéciles ? Hélas ! c’est vous que vous fuyez, vous-mêmes – chacun de vous se fuit soi-même, comme s’il espérait courir assez vite pour sortir enfin de sa gaine de peau… On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas ! la liberté n’est pourtant qu’en vous, imbéciles ! »

Contre cette folie, Le Mal de Rimbaud (la boucherie de la guerre franco-prussienne de 1870) nous revient en mémoire :
Tandis qu’une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… –

Le patriotisme face à l’impérialisme

La liberté pour quoi faireLe spectre de la Révolution de 1789 hante la scène comme il hantait l’esprit de Bernanos : la liberté est inconditionnelle ou n’est pas ! Mais garde ! Bernanos n’est pas réactionnaire, il déjoue le piège du passéisme et du modernisme : « Je ne suis nullement “passéiste“, je déteste toutes les espèces de bigoteries superstitieuses qui trahissent l’Esprit pour la Lettre. Il est vrai que j’aime profondément le passé, mais parce qu’il me permet de mieux comprendre le présent – de mieux le comprendre, c’est-à-dire de mieux l’aimer, de l’aimer plus utilement, de l’aimer en dépit de ses contradictions et de ses bêtises qui, vues à travers l’Histoire, ont presque toujours une signification émouvante, qui désarment la colère ou le mépris, nous animent d’une compassion fraternelle. Bref, j’aime le passé précisément pour ne pas être un “passéiste“. » Aimer le passé pour aimer le présent et s’élancer dans l’avenir, voila une sagesse inaudible pour les adeptes de la religion du Présent perpétuel.

Dépossédés consciemment de leur liberté par les machines, les hommes ne sont que des coquilles vides, des êtres sans consistances se payant de mots et de principes pour contenir fraiche la croyance en leur volonté propre. Mais, pareil à des chaises vides, les yeux dans le vague, ils ne tiennent debout que pour un usage utilitaire, industriel, rationnel, logique. L’amour de la technique a remplacé l’amitié du prochain et la vulgarité audio-visuelle dispense désormais de toute activité spirituelle. La simplicité scénique laisse le temps à la puissance des mots de bouillonner en nous. Le débordement est salutaire en ces temps de tiède médiocrité.

Florissantes filiations

8d88fde6631904b8f2bc20191007fe56Nul doute que la prose pamphlétaire de Bernanos eut des répercussions intellectuelles chez les penseurs radicaux de la société techno-industrielle. Ainsi, comme un écho distant de plusieurs décennies, la rage des contempteurs de la servitude technologique résonne dans nos cervelles molles. Difficile de prêter l’oreille aux critiques émises par Theodore Kaczynski, théoricien terroriste de la société industrielle, pourtant l’urgence ne semble pas ailleurs : « Alors que le progrès technologique dans son ensemble restreint continuellement notre liberté, chaque nouvelle avancée technologique considérée séparément semble désirable. Que peut-on reprocher à l’électricité, à l’eau courante, au téléphone ou à n’importe laquelle des innombrables avancées technologiques, qu’a effectuées la société moderne ? Il aurait absurde de s’opposer à l’introduction du téléphone : il offrait de nombreux avantages, et aucun inconvénient. Pourtant […] tous ces progrès technologiques pris dans leur ensemble ont crée un monde où le sort de l’homme de la rue ne dépend plus de lui-même, ni de ses voisins et de ses amis, mais des politiciens, des cadres d’entreprise, des techniciens anonymes et des bureaucrates sur lesquels il n’a aucun pouvoir. Ce processus va se poursuivre. Prenons la génétique : peu de gens s’opposeront à l’introduction d’une technique génétique éliminant une maladie héréditaire. Cela ne cause aucun tort apparent et évite beaucoup de souffrances. Pourtant, la génétique prise dans son ensemble fera de l’espèce humaine un produit manufacturé au lieu d’une création libre du hasard – ou de Dieu, ou autre, selon les croyances. » (La société industrielle et son avenir, 1998)

De la nuit noire les hommes vinrent, ils crurent dompter le feu mais embrasèrent leur âme, et s’éteignirent en pleurs dans les ténèbres. Mais la destinée peut-être changée ! Sans retourner dans le passé, mais sans l’occulter, il faut se souvenir que le chant de l’homme libre n’est pas le rot du marchant, ni le grésillement de la machine : c’est la musique des rêves, du courage, de la foi.

Sylvain Métafiot

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Gharraa Mehanna : « La révolution égyptienne a été annoncée par les écrivains »

inattendu_programme-4Ancienne étudiante de Lyon 2, Gharraa Mehanna est professeur émérite à l’université du Caire au département de français de la faculté des lettres, spécialiste de littérature maghrébine d’expression française et de jeunesse. Elle est actuellement conseillère du ministre pour l’UFE (Université française d’Égypte). À côté de son travail académique, elle écrit des contes pour enfants. Elle a notamment publié cinq recueils en arabe classique et plus d’une soixantaine d’articles ayant trait à la littérature arabe en Thaïlande, aux États-Unis, en Belgique, en France, au Maroc, en Égypte et au Liban.

Entretien sur le témoignage romanesque de la révolution égyptienne.

Êtes-vous une témoin directe de la révolution égyptienne ?
Bien sûr. J’ai présenté, il y a deux ans à Rouen, dans le cadre des travaux de l’ACLJE (Association des Chercheurs de la Littérature de Jeunesse) dont je suis vice-présidente pour le monde arabe, un atelier sur la révolution, avec une classe préparatoire dans un lycée, dont le titre était « Place Tahrir, lieu imaginaire ou réel ? ». J’ai divisé les élèves en deux groupes : ceux qui ont vus les événements de la place Tahrir et ceux qui ont vu cela à travers les médias. J’ai ainsi essayé d’analyser leurs dessins, leurs écritures et j’ai remarqué que ceux qui n’avaient pas vus de leurs propres yeux la place Tahrir écrivaient tout ce que les médias avaient dit, ce qui était très différent de la réalité.

Cette révolution est sans pareil. Du jamais vu. Pour plusieurs raisons. C’est une révolution spontanée, improvisée. C’est un soulèvement qui, par pur hasard, se transforma en révolution. C’est une révolution faite par les étudiants et les éternels chômeurs. Facebook et Twitter ont joué un rôle important dans le cours des événements. C’est une révolution faite en famille, des grands-parents aux petits enfants. C’est une révolution de toutes les langues : les pancartes, les affiches, les slogans étaient de toutes les langues (français, arabe, anglais). C’est une révolution de toutes les couleurs : il y avait des danses, des chants, des pièces de théâtre, même des mariages en pleine place Tahrir. C’était une révolution dans l’humour. Les déclarations des dirigeants ont été détournés en anecdotes drôles : par exemples, le « Je vous comprends » de Ben Ali, le « Je vous ai écouté » de Moubarak, le « Je vous aime tous » de Morsi. Lorsqu’on a demandé à Moubarak de faire son discours d’adieu au peuple égyptien il a répondu : « Pourquoi ? Le peuple va-t-il partir ? ». C’est une révolution dans l’humour malgré le drame, le sang… Je crois que l’atmosphère a changé par la suite. Désormais, les gens ont un humour noir.

Mohamed Salmawy

Mohamed Salmawy

Dans quelle mesure cette révolution était-elle prévisible ? Ou imprévisible ?
Je pense que cette révolution a été annoncée dans les écritures des écrivains maghrébins en général et égyptiens en particulier. Par exemple, Les Ailes du Papillon de Mohamed Salmawy, qui date de 2011, annonçait cette révolution du peuple et le soutien de l’armée qui refuse de combattre les citoyens révoltés. Il y a aussi La Porte de sortie d’Ezzedine Choukri Fishere, écrit en 2012, qui raconte tout ce qui c’est passé, ce qui se passe et se passera en Égypte jusqu’à 2020. on voit ainsi une identité totale entre la fiction et la réalité. Il a, par exemple, parlé de la fin du pouvoir des Frères musulmans avec des détails étonnants. Quand il a été interviewé dans une émission télévisé il a répondu qu’il avait observé, analysé, compris et put, en quelque sorte, prédire les événements à venir.
On est en plein dans la prophétie et la voyance de l’écrivain visionnaire. Il y a aussi le livre d’Amal Ali Hassan, La Chute du silence, qui prédit la fin du pouvoir des Frères musulmans. Sur la 4e de couverture on peut lire : « Ceci n’est pas un roman sur la révolution mais c’est une révolution sous la forme d’un roman. » Toutes les œuvres qui ont été écrites sous la révolution sont des œuvres de témoignage permettant d’expliquer et d’interpréter les événements. Même quand l’on trouve le titre « Roman » sur la couverture ! Par exemple, la vie d’une égyptienne et de sa famille dans leur vie quotidienne jusqu’au renoncement de Moubarak au pouvoir. Le livre de Radwa Achour, Plus lourde que Radwa [Radwa désigne le nom de l’auteur et une montagne en Arabie Saoudite], est à la fois un journal et une autobiographie. Elle raconte sa maladie et les manifestations dans les rues du Caire. Elle raconte la révolution et des aspects de sa vie privée. Il y avait, pour certains, un besoin thérapeutique de témoigner, pour ne pas sombrer dans la folie.

Radwa Achour

Radwa Achour

La plupart des romans de la révolution mentionnent le poème du tunisien Abou el Kacem Chebbi. Il a été traduit et répété de mille façons différentes. On le trouve quasiment dans toutes les œuvres sur la révolution. Il fait partie de l’hymne national tunisien mais les manifestants égyptiens chantaient aussi ses vers dans les rues du Caire. El-Ghazi, un poète égyptien a pris quelques vers du poème de Chebbi comme refrain qui scande les rythmes de son poème Le Retour de l’âme. Il y a une sorte de continuité dans les romans qui ont annoncé la révolution, qui ont dénoncé la torture.
Mais il y a une rupture dans le fait que la langue a changé. La langue est celle de l’époque de Facebook, de Twitter. Par exemple, le poème d’un jeune poète égyptien qui se nomme Revolution spacy. Quand il dit « nous les jeunes six », le mot « six » désigne l’appellation donnée ces jeunes égyptiens qui manquent de sérieux et de responsabilité. En un sens, ce sont ces jeunes « six » qui ont fait la révolution. Parfois, dans les poèmes, le vulgaire gagne son élégance, on évoque les proverbes, les dictions, etc. C’est une langue de l’époque compréhensible à tous.

Abou el Kacem Chebbi

Abou el Kacem Chebbi

Les romanciers et les intellectuels ont-ils pris part concrètement, d’une façon ou d’une autre, à la révolution égyptienne, outre le fait d’avoir rédigé des romans et essais « prophétiques » ?
Ils étaient place Tahrir et ont participé à tous les événements. Mais après le départ de Morsi, je ne sais pas où ils sont allés. Ils ne sont pas présents comme avant. Leur présence n’est pas vraiment remarquable. Il y a beaucoup de points d’interrogations, une absence de vérité.

Quel est, à vos yeux, l’essai ou le roman qui parle le mieux de la révolution égyptienne ?
Il y a toute une liste de romans, de témoignages et de journaux qui rendent compte de la révolution. Par exemple, Le Journal de la révolution ou L’Agenda de la révolution. Ce sont des jeunes qui ont ressentis le besoin de rédiger, la plupart du temps de façon collective, tout ce qui se rapportait à la révolution. L’ouvrage Yeux qui ont vus la révolution regroupe 44 écrivains, journalistes, hommes d’affaires, politiciens, etc. qui racontent la révolution de leur point de vue.

Cela dit, je crois que le roman à la hauteur de cette révolution n’a pas encore été écrit.

Sylvain Métafiot

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Solange Bied-Charreton : « L’individu contemporain est un enfant gâté insupportable. »

Dans son premier roman, Solange Bied-Charreton fait un compte-rendu acide de l’inconsistance d’une génération post-moderne qu’elle juge composée d’individus gâtés, égocentriques et insupportables, éblouissant d’une lumière noire les illusions de cette société désœuvrée et narcissique. Elle est donc une auteure qui semble faire sienne l’exigence nietzschéenne de « vaincre son temps et donc de soutenir le plus rude combat avec ce par quoi [elle] est l’enfant de son temps ».

Enjoy brosse le portrait de Charles, jeune bourgeois calquant son existence par rapport au réseau social ShowYou, un mélange entre Facebook et YouTube. Pour vous, exister socialement, est-ce désormais exister sur Internet ?

enjoy-718372Non, je ne pense pas. Mais je possède et maintiens mes comptes Facebook et Twitter pour des questions professionnelles. Je fais de ces réseaux sociaux un usage de promotion, de manière complètement cynique. J’ai parfois la tentation de supprimer mon compte Facebook mais quand je vois ma liste d’amis, je fais marche arrière en me disant que c’est tout de même utile pour diffuser des liens. Cela dit, il y a très peu de données sur ma vie privée. J’ai écrit Enjoy parce que j’ai commencé à avoir cette envie de faire disparaître ma vie intime sur Internet. J’étais effarée de voir les autres étaler leurs photos de vacances, leur vie de famille, leur vie amicale, etc. et j’y ai puisé une source romanesque incroyable. Il fallait que j’écrive là-dessus. Le roman doit rendre compte de la réalité, c’est un compte-rendu sociologique. Il se doit de soulever le problème de la modernité. Il faut écrire dessus. Il faut dire le rien, dire qu’il ne se passe rien.

Une tâche ô combien difficile, d’écrire sur le rien.

Il faut procéder par élimination, se poser la question mallarméenne de la poésie de l’objet. Étudier ce que l’objet veut dire : telle fille est rentrée chez elle, a allumé son ordinateur, a regardé une photo de ceci ou une vidéo de cela, voilà ce qui sert de matériau à la construction de mon roman. C’est une histoire qui est basée sur l’observation de l’inconsistance. Cela me fait d’ailleurs plaisir d’en parler très librement parce qu’une des raisons pour lesquelles ce livre s’est vendu est que les gens ont cru que c’était un roman branché, notamment à cause de certains mots-clés associés : génération Y, réseau social, etc. Ces deux mots-clés ont fait en sorte qu’une certaine partie de la population s’est totalement détournée de ce livre, croyant que je faisais l’apologie de cette génération branchée.

Votre roman fut mal compris avant même d’être lu ?

EXTENSION-DU-DOMAINE-DE-LA-LUTTE-1024x674Oui, mais j’ai beaucoup joué sur l’argumentaire de promotion. Je me souviens d’un reportage sur France 3 sur la génération Y où le présentateur n’avait, bien évidemment, pas lu l’ouvrage, ce qui explique la méprise médiatique suscitée à sa sortie. À la limite on s’en fout… Non seulement les journalistes télé ne lisent pas les livres, mais ils ne lisent même pas les résumés que les éditeurs leur envoient. Ils s’en foutent royalement.

On songe à Olivier Pourriol, ex-chroniqueur littéraire du Grand Journal de Canal+, à qui l’on conseillait de lire la première, la 100e et la dernière page d’un livre pour en parler et qui avait l’interdiction de citer des auteurs morts.

Autant avant je me méfiais des gens qui ne lisaient que des auteurs morts, autant aujourd’hui je lis très peu de littérature contemporaine. Les auteurs actuels ne me semblent pas vivants. Ce qui m’inspire c’est le réel. Et mes références sont Gustave Flaubert et Georges Perec. Les deux premiers livres de Perec surtout, l’Oulipo beaucoup moins, ce jeu sur la langue m’emmerde. Très peu d’écrivains contemporains comptent pour moi parce qu’il y en a trop. J’attends qu’ils meurent pour les lire.

Lesquels voudriez-vous voir mourir pour pouvoir enfin les lire ?

Comme je vous l’ai dit, je lis des auteurs morts, et pour certains autres de ma connaissance j’adorerais qu’ils soient morts et ne les avoir jamais lus. À part peut-être Michel Houellebecq, mais c’est une découverte assez récente. En réalité je n’aime pas les vivants.

Un des personnages de votre roman, Anne-Laure, affirme d’ailleurs qu’« être mort [est] un gage de qualité. »

Oui, elle ressemble à ce que j’étais quand j’avais vingt ans, en forçant certains traits. Elle est un peu paumée et caricaturale. Je voulais raconter le vide mais j’ai de la tendresse pour certains de mes personnages. Ce qui n’est pas le cas de mon prochain roman…

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Sylvain Métafiot