Le roman gothique : l’effroi surnaturel

Van_Helsing_001

L’étudiante en master Recherche que je suis ne pouvait s’empêcher de parler du sujet qui hante ses journées et rythme son année ! En tant que rédactrice d’un mémoire à plein temps, il m’est devenu difficile d’éviter d’aborder ce pan de la littérature… Alors tentons le tout pour le tout : vous faire (re)découvrir un genre qui paraît désuet, mais qui a inspiré nombre de styles littéraires au cours des deux siècles qui ont suivi son apparition : le roman gothique !

Non, ne fuyez pas, ne criez pas à l’hérésie ou au genre mort ! Le gothique, c’est de la fiction comme on n’en fait plus, un savant mélange entre le réel et l’irréel et, même s’il naît au XVIIIe siècle, le gothique se lit très bien ! Parce que le XVIIIe siècle, beaucoup l’oublient, n’est pas uniquement le siècle des Lumières, des philosophes, de l’Encyclopédie et des grandes découvertes, mais aussi celui d’un grand doute en fin de siècle, des peurs sociales et le sentiment de la fin d’une ère idéale. L’arrivée du nouveau siècle se fait sur une révolution, la fin du précédent se définit par le drame et la guerre. Quoi de mieux, alors, que la littérature pour essayer d’y voir un peu plus clair, de mettre de l’ordre dans des idées qui fusent et s’emmêlent ?

300px-StrawberryhillLa littérature gothique – principalement celle venant d’Angleterre, qui a le plus produit d’œuvres, et parmi les meilleures – se forme autour des années 1760, et correspond à un renouveau, en parallèle de la littérature, du style architectural gothique. Une mode architecturale qui trouve d’ailleurs sa place dans les lieux du récit : château sombres et imposants et autres monastères en ruine. Horace Walpole, dont le roman Le Château d’Otrante est largement considéré comme le premier véritable roman gothique, agit comme l’instigateur de cet essor, notamment en se faisant construire une bâtisse au style gothique près de Twickenham – Strawberry Hill House. Le court roman de Walpole fait le récit d’une descendance usurpée et d’un père despotique, dont les ancêtres cherchent à faire rétablir la vérité sur les héritiers. Le portrait du grand-père se manifeste notamment à ses petits-enfants en quittant son cadre !

Comment qualifier et expliquer la fiction gothique ?

Pour le dire de façon simple, la littérature gothique est une littérature qui met en scène des éléments du surnaturel dans un contexte réel. Si la plupart des romans de ce genre ne se passent pas au moment où ils sont écrits – beaucoup se déroulent au XVIIe siècle ou au début du XVIIIe siècle – ils ont néanmoins cette volonté d’ancrer leurs récits dans un contexte historique réel, qu’il soit contemporain ou non. Et c’est l’apparition d’une situation, d’un personnage ou d’un objet irréel, fantastique, qui trouble le récit, met les personnages en péril et provoque la peur du lecteur. Parce qu’il ne faut pas se leurrer, le roman gothique a bel et bien comme volonté de faire peur. La peur se dégrade cependant selon les romans, allant du sentiment de frayeur à celui d’horreur. Dans son évolution, le roman gothique a d’ailleurs vu émerger le genre du roman d’horreur. Ames sensibles s’abstenir !

L’écriture féminine à l’honneur

Par ailleurs, le gothique a cette particularité d’être une littérature mixte ; entendez par là que les auteurs féminins sont nombreux, et ne sont pas en reste de la production masculine. Bien au contraire, elles font partie des écrivains majeurs du genre. Leur écriture est inventive et adroite, et elles n’ont rien à envier des puissances imaginatives et fantastiques de leurs confrères.

Ann_RadcliffeAnn Radcliffe constitue ainsi un des fers de lance de la littérature gothique et ses romans ont inspiré un grand nombre de ses contemporains. Son style est dense, sûr et habile. Elle a cette particularité d’établir à la fin de ses romans une explication des phénomènes irrationnels de son récit, laissant ainsi une part de raison dans ses œuvres. Avec elle, le gothique ne peut pas être un roman purement imaginatif, la réalité doit retrouver pied dans la résolution de l’intrigue. Mais attention, tout n’est pas rationalisé ! Radcliffe sait aussi garder une part du mystérieux qui habite ses romans. Certaines incertitudes restent inexpliquées. De ce grand maître de la littérature gothique, vous pouvez vous délectez de son style, à la limite avec les débuts du Romantisme du XIXe siècle ; vous y rencontrerez des moines fous, des parents décédés ou disparus, des héros crédules et des héroïnes capturées. Sans oublier des cachots, des fantômes et des murmures au détour d’un bâtiment en ruine ! (Lisez Les Mystères d’Udolphe, L’Italien, Les Mystères de la Forêt…)

Autres femmes auteurs : n’oublions pas Mary Shelley, à l’origine du spectaculaire Frankenstein ou le Prométhée moderne, ou encore Charlotte Smith et Clara Reeve !

Le gothique infernal

artaud le moine lewisSi vous préférez des romans dans une veine plus provocatrice – sans pour autant atteindre les sommets de provocation et d’hérésie du sulfureux Sade – je ne peux que vous conseiller de lire Le Moine de Matthew Lewis, un roman mêlant des intrigues familiales et amoureuses, une femme diabolique qui se fait passer pour un novice dans le but de se rapprocher du moine dont elle est amoureuse et adepte de magie noire, un couvent de religieuses avides, une Nonne sanglante, et bien entendu un moine dépravé, corrompu et pervers. Le roman de Lewis est, lui aussi, un pilier de la production de cette fin de XVIIIe siècle, parce qu’il ose ce que d’autres romanciers effleurent seulement. Ses personnages sont à l’opposé les uns des autres : tendres ou vils, bons ou corrompus, sacrifiés ou bourreaux. Lewis met en scène Satan, par l’intermédiaire d’un de ses sbires, il expose la véritable horreur : la cupidité, le viol, le crime. À noter qu’Antonin Artaud en a fait une traduction !

Mais loin de ses extrêmes, il ne faut pas oublier que le roman gothique est à l’origine d’une nouvelle veine littéraire qui fleurit au XIXe siècle, en parallèle du Romantisme : le Fantastique. De nombreux auteurs comme Poe, Maupassant ou Hugo s’inspirent d’éléments du gothique dans leurs œuvres. Si on y réfléchit, le Horla de Maupassant, ce personnage invisible, anonyme, n’est ni plus ni moins que le nouveau fantôme hérité du gothique : un fantôme terrifiant, cette fois perçu par l’intermédiaire de la psychologie qui émerge alors. Et les nouvelles de Poe puisent abondamment dans l’imaginaire du gothique, avec ses sombres rues, ses créatures incertaines, ses fantômes et ses énigmes obscures. Dans la même veine d’idée, le gothique a également inspiré la science-fiction, allant ainsi de pair avec les anti-utopies du XXe siècle.

Et la littérature gothique continue d’inspirer les auteurs contemporains ! On ne compte plus les références gothiques dans des romans fantastiques, comme la saga Harry Potter. C’est dans cette littérature que J. K. Rowling trouve ses miroirs magiques, tableaux vivants et autres fantômes parlants !

Bref, saisissez un roman gothique, et savourer les mots des rebelles du siècle des Lumières !

Mathilde Voïta

Publicités

Who’s afraid of Virginia Woolf ?

Virgina WolfLes fantômes intriguent notre imaginaire. Nous fantasmons leur présence furtive, anticipant d’avance le sentiment de peur délicieusement angoissant, que l’on souhaite ressentir et que l’on appréhende tout à la fois. Dans cette nouvelle de Virginia Woolf, A Haunted House, nous nous voyons comme dans un rêve éveillé revêtir le costume du hardi visiteur s’aventurant dans une sombre bâtisse délabrée par le temps. Les nerfs à vifs, le cœur tout tremblant d’excitation nous tâtonnons jusqu’au moment où, enfin, ils apparaissent au détour d’un couloir, figures floues et pâles, disparaissant aussitôt pour se replonger dans la recherche frénétique d’un trésor dont nous ignorons tout.

Whatever hour you woke there was a door shutting. From room to room they went, hand in hand, lifting here, opening there, making sure–a ghostly couple.”

Le décor traditionnellement fantastique est posé. Attendez une minute, il ne s’agit pas d’un couple de fantômes, mais plutôt, si l’on souhaite traduire, d’un couple fantôme. Morts ou vivants que sont-ils donc ? Des spectres du passé revenus effrayer les vivants ? Pourquoi reviennent-ils ? Pour soigner d’anciennes blessures ? Virginia Woolf pose, par touches subtiles, les questions que nous lecteurs nous nous posons, sur le temps, la vie et la mort. Il ne s’agit plus d’une simple histoire de fantômes.

L’exploration du temps travaille l’œuvre de Virginia Woolf, et tout comme ses romans (The Lighthouse, The Waves…) cette nouvelle esquisse l’émotion douce amère qui nous étreint lorsque l’on se remémore le passé. Pour elle, le passé, marqué par la folie et la mort, est aussi puissant que l’océan. Le temps passe, dure, se soulève et s’affaisse, comme le roulement infini des vagues. Il s’agit donc de rompre la frontière entre le passé et le présent, la vie et la mort. De suggérer ce flux continu, par l’effacement des lois naturelles et temporelles. Paradoxalement, cette continuité s’exprime dans le jeu de l’écriture à travers une narration éclatée. À travers la succession de points de vue qui s’imbriquent et s’organisent autour d’un besoin précis. Le besoin d’exorciser la mort. Le besoin de raviver les cendres du passé, et le faire ressurgir, petit à petit, des limbes de l’oubli. De faire de la matière morte une matière vivante.

22-premier

La nouvelle surprend, car malgré sa concision elle forme un tout très dense et compact. Réside la difficulté à trouver une chute, un point d’accroche qui pourrait orienter le lecteur dans les méandres du sens et du temps. Il est happé tout entier par ce kaléidoscope poétique qui projette la vie dans des éclats de lumières et d’émotions. Là réside son plaisir.

« Here we slept, » she says. And he adds, « Kisses without number. » « Waking in the morning– » « Silver between the trees– » « Upstairs– » ‘In the garden– » « When summer came– » ‘In winter snowtime– » « The doors go shutting far in the distance, gently knocking like the pulse of a heart.

De l’oubli, les vagues de souvenirs refont surface. Ces souvenirs aussi doux que l’éclat argenté des rayons de lune sont autant d’images éparses, de sensations fugaces qui viennent réchauffer le cœur, comblant le vide causé par l’oubli. « Oh, is this your buried treasure? The light in the heart. » Peut-être est-ce cela, ce trésor tant recherché. Simple pourtant. La joie d’avoir vécu.

Anh-Minh Le Moigne