Les Boutardises : le soupçon de misogynie

12071593_1635182596755637_424704004_nLes revues de littérature underground semblent s’être éteintes ; du moins, et c’est peut-être parce que je ne prête pas beaucoup d’attention aux mouvements qui s’embrassent à mes alentours, je n’en connais aucune précisément (est-ce bon de faire cet aveu dans une gazette qui se veut, pour sa production principale, journalistique ?). Écrire, le sens est noble ; les réunions liminaires du Gazettarium m’ont appris néanmoins qu’il n’y avait pas à suivre une idéation imprécise de l’acte de journalisme littéraire mais qu’il fallait produire à partir d’un matériau qui nous parle. Il m’a semblé, tout spontanément, que rien ne supplanterait davantage mes sens que de faire des chroniques fictionnelles, mettant en scène de brèves résurgences de pensées littéraires. Voici donc la naissance de ma propre revue ! Je déclare ouvertes LES BOUTARDISES ! En vérité je vous le dis, au diable le journalisme ! Je ne m’en sens pas digne. Faisons ici acte de littérature, et créons une atmosphère de teintes amusantes.

J’ai, sur les caisses brûlantes d’une grande surface, alimenté mon été à différentes lumières de la littérature étatsunienne du siècle passé ; entre, pour ceux qui nous intéressent aujourd’hui – il me fallait un auteur qui m’était inconnu –, Fante et les ouvrages qu’il me restait à lire de Bukowski. Première source de surprise : « les femmes ont une représentation bien traditionnelle ! » ; il ne doit pas exister de lignes misogynes aussi modernes qu’en ces ouvrages ; une question jaillissait : « mais pourquoi jubilai-je !? » Eh bien, parce que les aspérités sont colossales entre la femme fictive d’alors et la femme fictive d’aujourd’hui, qui se démène pour qu’on calcule avec elle véritablement. Elles sont, toutes, entre Arturo Bandini et Henry Chinaski, des déclencheurs néfastes et des sources de terreur : des putains usées aux ménagères soumises en passant par tous les archétypes prototypiques du déterminisme social, elles ne sont que des monstres d’irrationalisme difformes et ultra-sensibles. Aucune n’est flouée par les biais postmodernes de la « littérature underground » contemporaine (portée notamment par les différents blogs, articles, Tumblr, etc.). Ma question était légitime : « les femmes peuvent-elles vraiment, depuis qu’elles ont accès à la même éducation que nous, être devenues nos égales ? » ; direction Internet pour trouver une réponse (<3) !

Entendons-nous, ce que j’appellerai ici « littérature underground » est le corpus non-censuré de textes qui retracent ou une expérience sociale ou un propos s’éloignant du style neutre des articles proprement journalistiques, on y regroupera les recueils de memes et les textes idéologues ; de tout texte d’illustres noyés-dans-la-masse qui traite du sujet féminin ; la littérature féminisée/féminisante et pro-féminine foisonnent.

12116461_1635182876755609_125081511_oJ’ai partagé mes lectures entre madmoizelle.com, des Tumblr divers, des forums d’échange qui parlent notamment de la culture du viol ou de la place des femmes dans la société occidentalisée et d’ailleurs, et quelques autres sources émanant des profondeurs du web dont les intérêts principaux étaient la mise en exergue des voix plus virulentes, plus extrêmisées d’un parti comme de l’autre. L’image des femmes, sous les plumes masculines comme sous les plumes féminines (sic), y est duelle ; il y a d’un côté la littérature intellectuelle qui combat le patriarcat, tant dans ses codes sociaux que linguistiques, éclate les topoï surannés de la femme soumise qui subit le quotidien comme une pauvre bête de champs, qui questionne ses interactions sociales et la façon dont son habitus la mène à être dominée ; d’un autre côté la dénonciation didactique de sa vulnérabilité, en outre, son énervement profond face aux différentes pratiques masculines de rue (ou d’ailleurs), comme le harcèlement (ou le cyber-harcèlement), en allant jusqu’à remettre en question les infrastructures citadines, générées selon les activités sociales masculines spécifiquement– entendre ici « qui favorisent l’inertie des hommes et contraignent au mouvement permanent les femmes » –, qui empêchent leur sécurité. En réalité, il n’existe dans sa grande majorité que la seconde partie des thèses proposées ; le discours dominant tend vers une volonté de conscientiser générale : les femmes ne sont pas des bouts de viande et peuvent même sortir traumatisées de certaines interactions. Je me suis attardé sur « le projet crocodiles », dont le parti pris du dessinateur/scénariste (masculin) est de transformer les hommes (sans distinction, pour des soucis de cohérence) en crocodiles et de les confronter à différents schémas de rencontre avec des femmes auxquelles, sans le réaliser, ils feront du tort ; qu’ils choqueront, humilieront, brutaliseront, où ils généreront angoisses, peurs, malaises (la main vient d’ailleurs de passer, une femme s’en occupe désormais). Entre Bandini et Chinaski qui traitent les femmes en salopes sans les respecter et ce nouvel artiste, les enjeux ont changé ; bien que le procédé ne soit pas nouveau, on explicite les différents faits des femmes et on en fait des actrices prosaïques des scènes sociales littérarisées. Il n’est dès lors question que de les introniser et de briser les nombreuses entraves sous lesquelles elles pourrissent.

Pour le cas de la littérature – dans son acception plus commune –, il devient difficile d’identifier le sexe des plumes – on peut essayer d’en préjuger selon certains mécanismes d’écriture éducationnels inconscients du narrant mais l’estimation reste imprécise – et le courant général semble se féminiser – à s’efféminer, plus précisément. On est dans une époque où Judith Butler est passée, où les enjeux sociaux prédéterminés par le genre sexué se délient, où l’on essaie de faire la différence entre genre et sexe. Entre la pré-mouvance de la beat generation avec Fante, son heure décadente de gloire sous Bukowski (qui réfute catégoriquement cette affiliation d’ailleurs) et l’ère moderne, des changements monumentaux ont été conduits concernant la représentation collective des femmes ; identités collective et individuelle fragilisées, postmodernisme, tant de coups de hanche (sic) dans le massif littéraire !

Et pourtant, si dans nos esprits virils elles restent des salopes ignares avec lesquelles il est inconcevable d’avoir la moindre discussion intellectuelle, si elles restent des êtres dont la seule langue est celle des sentiments et des paroles ésotériques, notre rapport social à elles est de plus en plus contraint. Où se sont donc enfuies ces heures superbes où le fait des hommes étaient l’autorité et la domination sexuelle ? Ah !… Pas encore si loin, ne nous tracassons point trop. Il doit bien, à l’instar de la pornographie de Chinaski, nous rester quelques femmes à connaître et quelques autres à faire rosir.

Afin de conclure sur une note plaisante, puisque la lecture de ces différentes sources d’esprit m’ont épuisé, je voudrais citer Oscar Wilde : « Les femmes forment un sexe purement décoratif, elles n’ont jamais rien à dire mais elles le disent d’une façon charmante » ; enfin, si j’en rigole bêtement, n’était-ce pas que je suis de l’autre côté ? (<3)

Alexandre Boutard

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Villa + Discurso et El año en que naci : Un Chili, une dictature, une multitude de voix !

2_Jeremy_el ano en qque naci 2Ces trois pièces montées respectivement par Guillermo Calderon et Lola Arias, ont mis à l’honneur le théâtre chilien toute cette semaine au festival Sens Interdits. Villa + Discurso étaient présentées au TNP tandis que El año en que naci était jouée au théâtre Radiant-Bellevue.

Une dictature qui appelle un devoir de mémoire

Discurso est un peu à part car, bien qu’associée à Villa, elle ne traite pas de la dictature de Pinochet de 1973 à 1990 mais du discours d’adieu de la présidente Michelle Bachelet (2006-2010). Ce discours imaginé est un devoir de mémoire à trois voix, la présidente fait un bilan de son mandat assez critique et ces trois voix nous donnent à voir la complexité d’un femme d’État à trois facettes. Ce devoir de mémoire et d’inventaire sur ce qu’elle a réalisé durant son mandat est très intéressant si on considère que cette pièce jouée en 2011 pour la première fois, un an après la fin de son mandat, est encore jouée aujourd’hui un an avant la prochaine élection, à laquelle elle compte se présenter.

Ce devoir de mémoire est le même dans les deux autres pièces qui traitent plus particulièrement de la période de gouvernance de Pinochet. Dans Villa, il s’agit de réfléchir sur le devenir de l’emblème du pouvoir autoritaire du Général, la Villa Grimaldi où étaient envoyés les opposants trop hostiles à son régime.

Dans El año en que naci, le devoir de mémoire se fait de manière plus ludique et sur un ton plus léger puisque ce sont onze adultes d’aujourd’hui, enfants sous la dictature, qui racontent un événement marquant lié à leur année de naissance de 1971 à 1989 avant de nous faire partager l’histoire de leurs parents et leur rôle pendant cette période.

Des mises en scène qui mettent en avant la sincérité des émotions des personnages

2_Jeremy_VILLA-+-DISCURSO06En termes d’émotions, la pièce Villa est bluffante ! On ne s’attend pas à une telle claque. Si Maudit soit le traître à sa patrie avait interpellé, ici on est touché. Souvent, les spectacles du théâtre chilien s’inspirent de la vie des comédiens comme c’est le cas pour El año en que naci, et comme ce ne semble pas être le cas pour Villa, et pourtant, à la fin de la pièce, on ne peut que rester admiratif devant l’émotion que dégage ces trois actrices : Francisca Lewin, Macarena Zamudio et Carla Romero. Pendant longtemps, on doute. Elles paraissent si sincères et vivent si intensément ce qu’elles racontent qu’elles brouillent les frontières entre fiction théâtrale et réalité.

Au départ, ces trois femmes, toutes nommées Alejandra, votent à bulletin secret sur le devenir de la Villa Grimaldi : en faire un musée ou tout reconstruire à l’identique. Il y a un vote pour l’option A, un vote pour l’option B et un vote pour le Marichewu. Ce vote blanc est l’élément déclencheur de la pièce puisque c’est lui qui obligera les trois femmes à débattre entre elles et à s’ouvrir petit à petit. Elles sont la plupart du temps assises autour d’une maquette de la Villa et quand elles se lèvent c’est qu’elles s’emportent. Leurs déplacements reflètent exactement leurs sentiments, elles occupent l’espace scénique avec tant de prestance que nous avons l’impression de prendre part à ces délibérations et de vivre avec elle cet événement, et non pas de simplement les regarder vivre. Si ces délibérations s’annoncent difficiles, chacune se méfiant de l’autre, elles finissent par tomber d’accord après de nombreuses argumentations notamment parce qu’elles ont un point commun : elles sont toutes trois unies à la Villa par le même lien. Ces comédiennes jouent si bien et semblent tellement sincères qu’on jurerait qu’elles racontent leurs propres histoires.

À l’inverse, les onze personnages de El año en que naci, qui ne sont pas tous des acteurs professionnels, racontent tous leur histoire ou plutôt l’histoire de leurs parents (pour être plus précis encore : l’histoire que leurs parents ont bien voulu leur raconter). N’étant pas des acteurs professionnels leur jeu ne renvoie pas autant au pathos que dans Villa mais leurs récits le font pour eux. Leurs histoires, si atypiques et personnelles, racontées avec une telle retenue, nous font ressentir tout le poids de ce douloureux passé qui pèse sur eux. Bien que certains aient des parents qui ont été tué, qui les ont abandonnés, ou qui ont été exilé, ils réussissent à trouver le moyen de se lâcher sur scène et de s’amuser lors de mini-manifestations, ou de petit-déjeuner. Malgré ces moments de joie qui entrecoupent la narration, chaque récit est traité sérieusement, photos à l’appui même si elles subissent souvent des dommages (des moustaches et des cheveux rajoutées ici et là, des illustrations fort adaptées aux propos). Tout est réuni pour créer une interactivité avec le public. D’ailleurs, même s’ils s’écoutent les uns les autres, ils ne se racontent pas leurs histoires, c’est toujours au public qu’ils s’adressent. Nous devenons témoins de leur histoire. Ces histoires assez tristes et douloureuses alternent avec des scénettes assez drôles qui permettent de dédramatiser le spectateur avant de le replonger dans le sérieux de la pièce.

Ce qui est original dans l’œuvre de Lola Arias, c’est sa capacité à réunir tant de personnalités différentes et de les faire disparaître. Aussi étrange que cela puisse paraître ce n’est pas dans le récit de l’histoire de leurs parents qu’on semble les découvrir, mais bien dans les scénettes qu’ils jouent tant leur jeu est pur et expressif. Finalement, ils ne parlent presque jamais d’eux-mêmes, comme ils le disent dans la pièce : « nous avons beaucoup parlé du passé, un peu du présent mais pas de l’avenir ». En effet, le présent est seulement abordé, non pas pour parler de leur vie mais pour parler de leurs relations avec leurs parents aujourd’hui, nous laissant découvrir le traumatisme que cette période a laissé chez ces gens. Quant au futur, il le joue à pile ou face et finalement il se retrouve enseveli sous un « terremoto » (tremblement de terre).

2_Jeremy_el ano en que naci 1Ces pièces montrent à quel point l’héritage des années Pinochet est encore présent, dans les mémoires d’une part, et dans les liens familiaux d’autre part. Viviana, une actrice de El año en que naci, nous apprend que depuis qu’elle joue dans cette pièce, sa mère ne lui adresse plus la parole, preuve du traumatisme subi et du droit de réserve que les « anciens » opposent au droit de « mémoire » des plus jeunes. Fracture entre ceux qui veulent se souvenir pour avancer et ceux qui veulent oublier pour passer à autre chose…

Rémy Glérenje