Tchekhov, l’homme à l’étui

À l’instar de nombreuses littératures étrangères, la littérature russe a été marquée par des écrivains-médecins comme Veressaiev, Aksionov, Boulgakov et dont Anton Tchekhov fait également partie. À l’époque où, en France, les romans retracent les ascensions sociales et les écrivains russes donnent les leçons de bonnes mœurs (la fameuse Anna Karenine de Tolstoï et les Crimes et Châtiments de Dostoïevski), Tchekhov, grâce à son métier, observe de près le peuple. Par la simplicité de son écriture à travers six cent nouvelles et quinze pièces de théâtre il dépeint les verrues de sa société.

Mauvais médecin ou écrivain médiocre ?

TchekovDe son vivant Tchekhov n’avait pas beaucoup confiance en soi. Issu d’un milieu pauvre, même quelques fois battu par son père, il devient chef de famille à seize ans puisque ses deux frères aînés, pour lesquels il avait beaucoup d’admiration, devinrent alcooliques et n’arrivaient plus à gérer la maison. Tchekhov enchaîne les petits boulots jusqu’au moment où il débute des études de médecine et commence à écrire pour gagner de l’argent. Comme il est payé à la ligne, on lui demande de faire court. Il se crée quatorze pseudonymes pour pouvoir publier environ un récit tous les trois jours (il n’a le droit de publier qu’un par semaine). La médecine devient sa profession de jour et celle d’écrivain la nuit. Il ne remarque chez soi aucun talent particulier jusqu’au jour où il va à Saint-Pétersbourg et découvre qu’il est beaucoup apprécié. Par la suite, il arrive à publier chez un éditeur connu à l’époque, Souvorine. Il pense également de ne pas être un très bon médecin puisqu’un jour il rate une intervention chirurgicale, obligé d’appeler un confrère à la rescousse. Il ne diagnostique pas chez lui la tuberculose – non par manque de discernement mais par peur de regarder la vérité en face – bien que c’est de cette maladie qu’il mourra : « Je vais à Sakhaline pour régler ma dette envers la médecine » dit-il. Sakhaline est une île, un bagne de l’empire russe, ancêtre du goulag. C’est un voyage de 10 000 km, qu’il réalise en charrette, en train et en bateau, un voyage de 81 jours. L’idée est bien sur de dénoncer la souffrance et les conditions abominables des forçats. Mais à part ces forçats, il y a bien une vie des soldats qui jouent aux cartes, qui vont dans des bordels, et qui punissent en toute insensibilité et indifférence. L’auteur dénonce cet enfermement en soi, cet aveuglement, le manque d’empathie et de responsabilité qu’on retrouve dans d’autres œuvres marquées par ce voyage comme La salle n°6. Peut-être croit-il avoir été un mauvais médecin ou un écrivain médiocre mais lorsqu’il avait un peu d’argent il subventionnait une école et envoyait des livres dans sa campagne natale. Anton Tchekhov se distinguait en sa qualité d’homme par sa conscience, son objectivité et sa charité.

« Ce que les écrivains nobles prenaient gratuitement à la nature, les écrivains roturiers l’achètent au prix de leur jeunesse. Écrivez donc un récit, où un jeune homme, fils de serf, ancien commis épicier, choriste à l’église, lycéen puis étudiant, entraîné à respecter les grades, à embrasser les mains des popes, à vénérer les pensées d’autrui, reconnaissant pour chaque bouchée de pain, maintes fois fouetté, qui a été donner des leçons sans caoutchoucs aux pieds, qui s’est battu, qui a tourmenté des animaux, qui aimait déjeuner chez des parents riches, qui fait l’hypocrite avec dieu et les gens sans aucune nécessité, par simple conscience de son néant, montrez comment ce jeune homme extrait de lui goutte à goutte l’esclave, comment un beau matin, en se réveillant, il sent que dans ses veines coule non plus du sang d’esclave, mais un vrai sang d’homme »

Un regard dépassionné

12968797_1177826858935507_655021286_nOn peut aimer… Non ! On aime Tchekhov pour son regard dépassionné ! Il a prit l’habitude de faire court mais sans oublier de décrire d’une manière simple et marquante, externe mais humaine, le cadre et les personnages. La salle N°6 illustre bien ce propos. Dans l’incipit le narrateur s’adresse au lecteur puis se confondent dans un « nous ». « Si vous ne craignez pas de vous piquer aux orties, prenez le petit sentier qui conduit à l’annexe et nous jetterons un coup d’œil à l’intérieur. » Ainsi on découvre d’abord l’hôpital quasi abandonné et la fameuse salle N°6 dédié aux malades psychiatriques. Cinq personnes y vivent. Elles sont toutes décrites mais une fixe particulièrement notre attention : Ivan Dmytritch, dont le narrateur expose la vie qui avait précédé. C’est un homme atteint de crises paranoïaques mais qu’on a cloîtré sans chercher les causes de sa maladie ni en soigner les effets. Le lecteur se demande ce qui justifie tant d’injustice et surtout pourquoi l’hôpital est dans un état si délabré. Les patients ne sont ni soignés, ni visités par le médecin, mal nourris et même battus par le vigile qui tente de rétablir le calme. Par ce glissement progressif on fait la connaissance du médecin, Andrei Efymitch. La ville ne donne aucune subvention à cet hôpital, le docteur est fatigué de voir toujours les mêmes malades sans pouvoir les aider. Il refuse de travailler, préférant lire des livres en buvant de la vodka et mener des discussions profondes avec son ami. Pourquoi soigner quand cela ne fait que retarder la mort, qui arrivera tôt ou tard ? Tout change le jour où Andrei Efymitch et Ivan Dmytritch commencent à se parler. Leur discussion est existentielle : la vie, la mort, l’existence d’au-delà : « L’ordre moral et la logique n’ont ici rien à voir ; tout dépend des circonstances. Ceux qu’on a envoyés ici y demeurent, et ceux qu’on n’y a pas envoyés se promènent ; voilà tout. Je suis docteur et vous êtes un malade de l’esprit ; il n’y a là-dedans ni moralité, ni logique, mais une simple contingence. » Or, l’entourage du docteur découvre qu’il parle chaque jour avec un aliéné on le prend lui-même pour un fou et on décide de le soigner. Andrei Efymitch n’en peut plus de ces gens qui ne voient rien et qui ne veulent rien comprendre. Il explose. Enfermé le regret de son indifférence l’atteint dans cet isolement la nuit de la Salle N°6. Grâce à son talent d’écrivain et sa fonction de médecin, Tchekhov nous fait réfléchir sur notre propre folie à travers le regard des autres. Pourquoi les gens sont insensibles ? À quoi mène le rejet de sa propre responsabilité ?

« J’aime la vie ; je l’aime passionnément ! La monomanie de la persécution me torture d’une peur continuelle, soit ! Mais il est des minutes où il me prend une telle soif de vivre que j’ai vraiment peur de perdre la tête. Je désire furieusement vivre ; furieusement ! »

La Mouette ou Andromaque à la campagne russe

12968701_1177823768935816_615129252_nLa Mouette est une des plus célèbres pièces de Tchekhov parmi La Cerisaie, Oncle Vania, Les Trois Sœurs. Les personnages sont reliés par un amour non réciproque : Medviedenko aime Macha, qui aime Konstantin, qui aime Nina, qui aime Trigorine, lui-même aimé par Arkadina, elle-même adulée par Dorn, lui-même aimé par Paulina qui se détache de Chamraïev. Les deux personnages principaux sont Konstantin, fils d’Arkadina, une actrice célèbre qui essaie d’écrire une pièce de théâtre pour faire jouer sa bien-aimée Nina. Cette dernière doit s’enfuir de ses parents pour voir Konstantin et rêve de quitter la province pour devenir une grande actrice. En parallèle, la haute société est dépeinte par le couple de la célèbre actrice Arkadiena et Trigorin, un écrivain à succès. Puis on a une troisième échelle de personnages, la plus basse : Macha, une malheureuse qui boit à cause de la non réciprocité de Konstantin qui ne la voit même pas et est aimée par Medviedenko qui n’est qu’un maître d’école. Tout se gâte quand l’instinct de partir chez Nina devient trop fort, elle tombe amoureuse de Trigorin qui brûle également pour elle. Trois ans après on découvre qu’il l’a délaisse, leur enfant est mort, elle n’a aucun succès au théâtre. Trigorin se remet avec Arkadina. Macha se marie avec Medvedenko tout en continuant d’aimer Konstantin. Quant à Konstantin depuis toujours éclipsé par la réputation solaire de sa mère, il devient peu à peu connu, il côtoie sa mère et son amant, il n’arrive pas à arrêter de penser à Nina. Cette dernière lui avoue son amour et lui dit qu’elle aime toujours Trigorine.

On retrouve la figure de Tchekhov dans l’écrivain Konstantin et dans le médecin Dorn. Surtout lorsque celui-ci comprend que Konstantin s’est suicidé. Comme si c’était son double. La figure de la Mouette, elle, est attribué à Nina. Trigorine a tué une mouette qu’on empaille or trois ans plus tard, Trigorine ne s’en souvient même pas. Cet effacement de la mémoire semble la vraie tragédie de La Mouette. Elle a vécu heureusement auprès d’un lac et meurt intérieurement dans une grande ville. La mise en abîme du théâtre et du métier d’écrivain rend encore plus intéressante cette pièce, riche par l’histoire qu’elle met en scène et les passions qui s’allument comme des étincelles pour se transformer en grand feu.

« Je suis en deuil de ma vie. » – Macha dans La Mouette

Tchekhov part en Allemagne pour se faire soigner mais c’est son cadavre qui rentre en Russie dans un wagon remplis d’huîtres. Une centaine de personnes seulement sont présentes lors de son enterrement et Gorki s’exclame « Et dire qu’il s’est sacrifié pour cette bande de salauds ! ». Tchekhov admirait Maupassant, c’était également un liseur du siècle des Lumières, qui admira et jugea en même temps Zola pour son engagement dans l’affaire Dreyfus. Il fut également ami avec Tolstoï avec lequel il entretenait une correspondance. Cela n’influait pas pour autant son discernement sur l’auteur de Guerre et Paix. Tchekhov a su marquer les esprits de son temps sans le savoir et pensait qu’on le lirait encore sept ans après sa mort. Force est de constater qu’il sous-estimait sa postérité.

Maria Chernenko

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Le jugement du début de la fin : Une tragi-comédie historique !

Maison d'elliot

Les 22 et 23 novembre à Couzon au Mont-d’or et le 30 novembre aux Asphodèles de Lyon, la Maison d’Elliot présentait sa dernière création, Le jugement du début de la fin. Première pièce écrite par Clémentin Dubrenyi (pseudonyme unique pour deux co-auteurs) et première mise en scène pour Clément Szebenyi. Ce spectacle renoue avec la tradition de la Maison d’Elliot qui était de créer des comédies décalées. Après Le Frère aîné de Vampilov et Les ombres de Peter Pan d’après J.M. Barrie, la Maison d’Elliot nous présente une création drôle et pleine de folie.

« Au départ, l’idée était de faire une pièce drôle avec un sujet sérieux et on s’est dit : « Tiens pourquoi pas la mort ? Ah ouais ! Ouais la mort c’est marrant ! » » Clémentin Dubrenyi

Le procès de l’humanité

SocrateLa pièce organise le jugement de l’être humain et de ses pêchés. Un homme, Stanley Lambda, meurt et se retrouve malgré lui le représentant de la race humaine. Comme son nom de famille l’indique, Stan est un personnage banal qui n’a rien fait de particulier, il n’a fait que vivre sa vie, il est comme tout un chacun.

Pourtant, il a été choisi pour nous représenter, il est mort pour se faire juger. Mais où et par qui ? La Mort, après un long monologue sur le cycle de la vie toujours identique, vient chercher un Stan qui ne comprend pas qu’il est mort et encore moins ce qui lui arrive. Nous non plus, nous ne le savons pas, nous le comprenons lorsqu’il est sur la barque de Charon et que la Mort se prend pour un pirate. Elle ne lui parle pas et le laisse sur le rivage. C’est ici qu’il rencontre quatre habitants qui vont lui apprendre qu’il sera jugé pour tous les pêchés des hommes, ce qui révolte Stanley qui ne se sent pas représentatif de la race humaine. Se pose alors une question : un seul homme peut-il représenter toute l’humanité ?

Des personnages hauts en couleurs

« On s’est bien marré, on s’est même parfois auto-censuré, en se disant : « Oula ! Non, là on va trop loin, on va les perdre« .

On avait commencé à répéter cet été, beaucoup de personnes ont eu un déclic très tard dans l’année et là c’était du pain béni. On s’est vraiment beaucoup amusé. » Clémentin Dubrenyi

CesarLa réponse à cette question sera la base de la prise de conscience de Stanley qui sera aidé dans cette tâche par Socrate, présenté comme un alcoolique, aimant la bonne chère et dont le passe-temps favori est de nourrir les pigeons. Clémentin Dubrenyi nous ont confié qu’au moment de l’écriture, ils voulaient donner une dimension philosophique à la pièce et que le personnage de Socrate leur a semblé évident. Comme la philosophie aide à mieux comprendre le sens de la vie, le philosophe aide l’homme perdu à mieux comprendre ce qui lui arrive. Ce Socrate est d’ailleurs construit comme un hommage à leur professeur de philosophie, dont ils se sont inspirés pour façonner ce personnage qui guide les âmes perdues vers la connaissance.

Les juges du malheureux Stan sont un Jules César bling-bling, un Louis XVI pompeux, parlant haut et avec un égo surdimensionné, un Jésus-Christ misanthrope et une Jeanne d’Arc complètement obnubilée et pénétrée par Dieu.

Tous ces personnages sont hilarants : Jules César cherchant à s’affirmer devant l’oubli dont il est victime, Louis XVI essayant de tout contrôler en bon monarque absolu et en perpétuelle opposition avec son homologue romain. Jeanne D’arc paraît comme une adolescente un peu trop pieuse qui parle avec Dieu par télépathie, et on sent que si pour certains les voix de Dieu sont impénétrables, Jeanne d’Arc y pénètre… Jésus-Christ, à l’inverse, fait une espèce de crise d’adolescence : il se rebelle contre le statut de messie que lui a imposé son père et passe son temps à remettre en question ses propres miracles et sa propre pensée, qu’il aurait prononcée pour rigoler et surtout en étant bourré… Les co-auteurs ont voulu inscrire les personnages dans notre époque. Bien que morts, les personnages ont continué à vivre dans cet autre monde et ont donc évolué, comme Jésus-Christ qui est le contraire de ce qu’il était ou Louis XVI qui a une minerve et César qui porte des Ray Ban.

Le procureur de ce procès, en la personne de Margaret Thatcher, affiche sa détermination et sa rigueur à condamner l’accusé qui est défendu par un Martin Luther King chantant du gospel et ayant fait un rêve…

Tous ces personnages sont caricaturés et burlesques, mais le plus incroyable reste Sigmund Freud, joué magistralement par Aymeric Raffin qui fait du père de la psychanalyse un vieux pervers drogué, complètement fou, bon pour l’asile. Les co-auteurs nous ont confié qu’à l’écriture, ils n’avaient mis aucune didascalie pour laisser une grande liberté de jeu et d’interprétation aux comédiens et que, lorsqu’ils ont pensé à utiliser le personnage de Freud, ils l’ont écrit en pensant à ce comédien car ils savaient qu’il saurait transcendé le personnage, ce qu’il fait avec brio. C’est justement Freud, qui fait le portrait psychologique d’un Stanley Lamba subissant totalement ce qui lui arrive et qui se retrouve affublé d’un complexe œdipien.

Alors que tous les personnages sont porteurs de comique, Stan prenant tout au sérieux est lui, à l’inverse, complètement tragique.

Une écriture subtile

Jugement« Tout ce rapport avec la dialectique, c’est un moment qu’on aime beaucoup et qui nous rappelle les moments qu’on a eu avec notre Socrate à nous qui était notre professeur de philosophie au lycée. On voulait partager cela aussi, tout en faisant rire, ça permettait de transmettre des idées et de donner un avis sur quelque chose. » Clémentin Dubrenyi

Le jeu d’acteurs, très exubérant, est hilarant et le contraste entre les personnages historiques morts caricaturés et un Stanley portant un énorme fardeau favorise le tragi-comique incarné par le personnage de la Mort. Cette « dame en noir » semble très stricte et sérieuse, puisqu’elle est la reine des lieux, organisatrice du procès. Et pourtant, de temps en temps, une certaine folie s’empare d’elle, la rendant attendrissante et drôle.

L’écriture alterne toujours le comique et le tragique : malgré l’ambiance pesante du procès, le comique n’est jamais totalement absent. On n’en oublierait presque que le procès des pêchés de l’humanité est une question sérieuse.

Les co-auteurs ont réussi leur pari en trouvant un équilibre entre les deux. De plus, le texte est parsemé de références aux écrits des personnages. Malgré le ton léger, on découvre la doctrine philosophique de Socrate et la psychanalyse est vulgarisée par Freud lui-même. La religion est gentiment dévalorisée par son plus grand représentant, Jésus, et par l’hystérie et le fanatisme de Jeanne d’Arc. La caricature, bien qu’assumée et totalement perceptible, reste très subtile. Clémentin Dubrenyi a réussi la prouesse d’écrire une pièce sérieuse, comique et caricaturale, tout en équilibre. On jongle toujours entre les trois et c’est cet équilibre qui participe au dynamisme de cette pièce portée par des acteurs phénoménaux.

Rémy Glérenje

Pour plus d’infos : http://www.lamaisondelliot.fr

Facebook : La maison d’Elliot