Le roman gothique : l’effroi surnaturel

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L’étudiante en master Recherche que je suis ne pouvait s’empêcher de parler du sujet qui hante ses journées et rythme son année ! En tant que rédactrice d’un mémoire à plein temps, il m’est devenu difficile d’éviter d’aborder ce pan de la littérature… Alors tentons le tout pour le tout : vous faire (re)découvrir un genre qui paraît désuet, mais qui a inspiré nombre de styles littéraires au cours des deux siècles qui ont suivi son apparition : le roman gothique !

Non, ne fuyez pas, ne criez pas à l’hérésie ou au genre mort ! Le gothique, c’est de la fiction comme on n’en fait plus, un savant mélange entre le réel et l’irréel et, même s’il naît au XVIIIe siècle, le gothique se lit très bien ! Parce que le XVIIIe siècle, beaucoup l’oublient, n’est pas uniquement le siècle des Lumières, des philosophes, de l’Encyclopédie et des grandes découvertes, mais aussi celui d’un grand doute en fin de siècle, des peurs sociales et le sentiment de la fin d’une ère idéale. L’arrivée du nouveau siècle se fait sur une révolution, la fin du précédent se définit par le drame et la guerre. Quoi de mieux, alors, que la littérature pour essayer d’y voir un peu plus clair, de mettre de l’ordre dans des idées qui fusent et s’emmêlent ?

300px-StrawberryhillLa littérature gothique – principalement celle venant d’Angleterre, qui a le plus produit d’œuvres, et parmi les meilleures – se forme autour des années 1760, et correspond à un renouveau, en parallèle de la littérature, du style architectural gothique. Une mode architecturale qui trouve d’ailleurs sa place dans les lieux du récit : château sombres et imposants et autres monastères en ruine. Horace Walpole, dont le roman Le Château d’Otrante est largement considéré comme le premier véritable roman gothique, agit comme l’instigateur de cet essor, notamment en se faisant construire une bâtisse au style gothique près de Twickenham – Strawberry Hill House. Le court roman de Walpole fait le récit d’une descendance usurpée et d’un père despotique, dont les ancêtres cherchent à faire rétablir la vérité sur les héritiers. Le portrait du grand-père se manifeste notamment à ses petits-enfants en quittant son cadre !

Comment qualifier et expliquer la fiction gothique ?

Pour le dire de façon simple, la littérature gothique est une littérature qui met en scène des éléments du surnaturel dans un contexte réel. Si la plupart des romans de ce genre ne se passent pas au moment où ils sont écrits – beaucoup se déroulent au XVIIe siècle ou au début du XVIIIe siècle – ils ont néanmoins cette volonté d’ancrer leurs récits dans un contexte historique réel, qu’il soit contemporain ou non. Et c’est l’apparition d’une situation, d’un personnage ou d’un objet irréel, fantastique, qui trouble le récit, met les personnages en péril et provoque la peur du lecteur. Parce qu’il ne faut pas se leurrer, le roman gothique a bel et bien comme volonté de faire peur. La peur se dégrade cependant selon les romans, allant du sentiment de frayeur à celui d’horreur. Dans son évolution, le roman gothique a d’ailleurs vu émerger le genre du roman d’horreur. Ames sensibles s’abstenir !

L’écriture féminine à l’honneur

Par ailleurs, le gothique a cette particularité d’être une littérature mixte ; entendez par là que les auteurs féminins sont nombreux, et ne sont pas en reste de la production masculine. Bien au contraire, elles font partie des écrivains majeurs du genre. Leur écriture est inventive et adroite, et elles n’ont rien à envier des puissances imaginatives et fantastiques de leurs confrères.

Ann_RadcliffeAnn Radcliffe constitue ainsi un des fers de lance de la littérature gothique et ses romans ont inspiré un grand nombre de ses contemporains. Son style est dense, sûr et habile. Elle a cette particularité d’établir à la fin de ses romans une explication des phénomènes irrationnels de son récit, laissant ainsi une part de raison dans ses œuvres. Avec elle, le gothique ne peut pas être un roman purement imaginatif, la réalité doit retrouver pied dans la résolution de l’intrigue. Mais attention, tout n’est pas rationalisé ! Radcliffe sait aussi garder une part du mystérieux qui habite ses romans. Certaines incertitudes restent inexpliquées. De ce grand maître de la littérature gothique, vous pouvez vous délectez de son style, à la limite avec les débuts du Romantisme du XIXe siècle ; vous y rencontrerez des moines fous, des parents décédés ou disparus, des héros crédules et des héroïnes capturées. Sans oublier des cachots, des fantômes et des murmures au détour d’un bâtiment en ruine ! (Lisez Les Mystères d’Udolphe, L’Italien, Les Mystères de la Forêt…)

Autres femmes auteurs : n’oublions pas Mary Shelley, à l’origine du spectaculaire Frankenstein ou le Prométhée moderne, ou encore Charlotte Smith et Clara Reeve !

Le gothique infernal

artaud le moine lewisSi vous préférez des romans dans une veine plus provocatrice – sans pour autant atteindre les sommets de provocation et d’hérésie du sulfureux Sade – je ne peux que vous conseiller de lire Le Moine de Matthew Lewis, un roman mêlant des intrigues familiales et amoureuses, une femme diabolique qui se fait passer pour un novice dans le but de se rapprocher du moine dont elle est amoureuse et adepte de magie noire, un couvent de religieuses avides, une Nonne sanglante, et bien entendu un moine dépravé, corrompu et pervers. Le roman de Lewis est, lui aussi, un pilier de la production de cette fin de XVIIIe siècle, parce qu’il ose ce que d’autres romanciers effleurent seulement. Ses personnages sont à l’opposé les uns des autres : tendres ou vils, bons ou corrompus, sacrifiés ou bourreaux. Lewis met en scène Satan, par l’intermédiaire d’un de ses sbires, il expose la véritable horreur : la cupidité, le viol, le crime. À noter qu’Antonin Artaud en a fait une traduction !

Mais loin de ses extrêmes, il ne faut pas oublier que le roman gothique est à l’origine d’une nouvelle veine littéraire qui fleurit au XIXe siècle, en parallèle du Romantisme : le Fantastique. De nombreux auteurs comme Poe, Maupassant ou Hugo s’inspirent d’éléments du gothique dans leurs œuvres. Si on y réfléchit, le Horla de Maupassant, ce personnage invisible, anonyme, n’est ni plus ni moins que le nouveau fantôme hérité du gothique : un fantôme terrifiant, cette fois perçu par l’intermédiaire de la psychologie qui émerge alors. Et les nouvelles de Poe puisent abondamment dans l’imaginaire du gothique, avec ses sombres rues, ses créatures incertaines, ses fantômes et ses énigmes obscures. Dans la même veine d’idée, le gothique a également inspiré la science-fiction, allant ainsi de pair avec les anti-utopies du XXe siècle.

Et la littérature gothique continue d’inspirer les auteurs contemporains ! On ne compte plus les références gothiques dans des romans fantastiques, comme la saga Harry Potter. C’est dans cette littérature que J. K. Rowling trouve ses miroirs magiques, tableaux vivants et autres fantômes parlants !

Bref, saisissez un roman gothique, et savourer les mots des rebelles du siècle des Lumières !

Mathilde Voïta

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Hideout ou l’antre de la mort

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On a tous déjà vu, dans un film d’horreur, un des personnages ouvrir une porte où l’on devine que son pire cauchemar se trouve derrière. Devant cette folie on ressent alors cette frustration, cette envie de lui crier : « Non, n’y va pas ! ». Et bien dans Hideout on a ce même sentiment d’impuissance mais l’on sait que c’est le danger pris par les personnages qui donne son sel à l’histoire. Ce manga sorti en 2010 au Japon (2011 en France) est écrit par le mangaka Masasumi Kakizaki, déjà connu pour Green Blood et Rainbow. Ici on n’aura pas le problème d’attaquer une série comportant déjà de nombreux tomes, puisque Hideout est un one-shot et ne compte donc qu’un seul et unique volume. Hideout est un seinen, un genre plutôt réservé à un public adulte avec des intrigues et des personnages plus complexe, en somme un shonen (manga pour adolescent) plus approfondi. Mais âmes sensibles s’abstenir : les thèmes principaux sont l’épouvante et l’horreur. À ne pas lire le soir sauf si l’on aime avoir peur.

hRésumer l’histoire sans vous dévoiler la fin est plutôt délicat, mais l’on peut toujours parler des lignes directrices. Une forêt dans la nuit par un temps pluvieux, une silhouette, celle de Seiichi, qui poursuit sa femme, Miki, qu’il veut assassiner. Un an plus tôt la vie lui souriait : auteur à succès, père d’un petit garçon, bref une vie comblée. Mais le bonheur n’est pas éternel et lorsqu’il perd son travail ainsi que son fils c’est la descente en enfer. Le seul moyen pour recommencer du début, c’est d’éliminer la femme qui lui rappel à quel point il a tout perdu. Mais l’assassinat ne va pas se passer comme prévu car Miki va s’enfuir et se réfugier dans une grotte, c’est alors que l’illusion et la réalité vont se mêler. On va voir apparaître des êtres surnaturels qui vont nous donner la chaire de poule. L’histoire est entrecoupé de dialogue externe, c’est la pensée de Seiichi qu’il écrit dans un livre, peut-être bien son dernier.

Si un jour vous avez l’occasion de croiser ce livre dans les rayons d’un magasin ou d’une bibliothèque, vous pourrez déjà avoir un aperçu de l’histoire en voyant la couverture : une main déchirant le papier, des gros yeux nous fixant, c’est comme si nos peurs voulaient prendre vie dans la réalité. L’impact de cette image est immédiate sur notre esprit, et cela procure un petit côté accrocheur, on veut en savoir plus. La vision de cet être surnaturel, nous fait penser que tout ne sera que fantaisie alors que la réalité y occupe une grande part.

Ce qui est le plus extraordinaire dans ce manga c’est sûrement le graphisme. Il y a une telle complexité dans les dessins qu’on peut y voir le moindre détail. Tout est fait pour plonger le lecteur dans un univers angoissant, une ambiance étouffante. Les expressions des personnages sont très bien réalisées et on a une description de la nature tout à fait fantastique, comme la pluie représenté par de fines traînées blanches qui ne hachent pas l’image mais nous transmet cette ambiance de ténèbres, comme si elle nous abattait. Chaque détail est tiré de la réalité, comme un instantané de la vie quotidienne. Par cela on est directement transporté dans l’univers propre à l’auteur. Pour la description de certaines scènes il n’hésite pas à recourir aux gros plans. On est ainsi immergé dans un monde qui fait froid dans le dos, comme si on vivait la scène, sans savoir différencier les deux mondes. Et pour marquer encore plus le lecteur, l’auteur a décidé de faire les trois premières pages en couleurs, accentuant l’horreur de l’histoire. Sans même connaître l’aventure de Seiichi on sait qu’il se passera des choses malsaines. Les monstres qui peuplent l’histoire sont vraiment terrifiants, on pourrait même dire « crade » tant ce n’est pas le genre de monstre que l’on aimerait trouver dans son placard. Confondant les deux mondes l’on se croirait dans le territoire des morts.

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Les personnages ont chacun leur caractère : le « héros » a un fort problème psychologique, on le voit évoluer entouré de l’enfer de son esprit, il ne cessera de nous surprendre tout au long de l’histoire. Quant à sa femme, ses dépenses ont causés des dettes à Seiichi, on peut ainsi comprendre la fureur qu’il a pour elle. Dans cette histoire aucun des personnages ne peut être considéré comme un « héros », leur psychologie dépasse les frontières de l’humanité. Les monstres peuvent avoir un esprit d’enfant ou un esprit démoniaque, leur apparence reprend les formes d’un corps humain en décomposition, ils prononcent peu de mots mais leur caractéristique physique transmet leur psychologie, on peut se fier à l’apparence des choses.

Pour conclure, Hideout est un récit plein de promesse que l’on pourra aussi bien aimer que détester. C’est un peu comme un livre de Stephen King en manga : on mêle deux mondes qui ne sont pas toujours fait pour se rencontrer. À la fin une question nous vient en tête : qui est le véritable monstre de cette histoire ? « Hideout » signifie « cachette » en anglais : on a intérêt de trouver une bonne planque si l’on ne veut pas finir entre les mains de notre pire cauchemar.

Mégane Richard

Orwell : le frivole et l’éternel

« Ce qui me pousse au travail, c’est le sentiment d’une injustice et l’idée qu’il faut prendre parti, car même si nous ne pouvons rien empêcher, il faut tenter quelque chose pour s’y opposer. »

george-orwell1Le plus grand écrivain politique du XXe siècle détestait la politique. L’homme aux mots simples et au regard innocent n’était pas avare en paradoxes, lui qui se définissait par provocation comme anarchiste conservateur tout en précisant que « la vraie distinction n’est pas entre conservateurs et révolutionnaires mais entre les partisans de l’autorité et les partisans de la liberté. » (Lettre à Malcom Muggeridge, 1948). Partisan de la liberté, il l’était assurément, ne cessant de mettre en garde contre la politique qui, « par sa nature même, implique violence et mensonge. » Mais sa méfiance se portait contre tous ceux persuadés de détenir la vérité et forçant les autres à s’y soumettre.

Il semble impossible, au regard de sa biographie et des évolutions historiques de son époque, de dissocier sa production littéraire du parcours de sa vie et de l’évolution de sa prise de conscience politique. Inventeur du roman-sans-fiction, il recrée la vérité par son talent d’ « imagination sociologique » comme le note pertinemment Simon Leys : « Ce que l’art invisible et si efficace d’Orwell illustre, c’est que la “vérité des faits“ ne saurait exister à l’état pur. Les faits par eux-mêmes ne forment jamais qu’un chaos dénué de sens : seule la création artistique peut les investir de signification, en leur conférant forme et rythme. L’imagination n’a pas seulement une fonction esthétique, mais aussi éthique. Littéralement, il faut inventer la vérité. »

Chacune de ses œuvres a pour origine son propre vécu (Dans la dèche à Paris et à Londres raconte son expérience de clochard à la fin des années 1920, Une histoire birmane s’inspire de son expérience d’ancien fonctionnaire britannique en Birmanie, Hommage à la Catalogne narre son engagement à la guerre d’Espagne, etc.). Au fur et à mesure de ses expériences, Orwell devient un écrivain de plus en plus engagé. Si les premières publications relèvent principalement de l’autobiographie et de la confidence personnelle, il opte, dès la publication du Quai de Wigan en 1936, pour une écriture plus politique et abordant des sujets plus généraux. Il affirme ainsi en 1946, dans Pourquoi j’écris : « Tout ce que j’ai écrit d’important depuis 1936, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement contre le totalitarisme et pour le socialisme tel que je le conçois. » Le socialisme dont il parle est un socialisme démocratique et antistalinien. Un engagement irréductible né dans le nord industriel et pauvre de l’Angleterre, doublé d’un dégoût de la politique durant le tournant de la guerre d’Espagne (1936-1937).

animal-farm-cover-2Cette guerre va le marquer durablement dans sa chair, comme une brûlure indélébile : « La guerre est le plus puissant de tous les facteurs de transformation. Elle accélère tous les processus, elle efface les différences secondaires, elle est révélatrice de la réalité. Et en premier lieu, elle amène les individus à prendre conscience qu’ils ne sont pas entièrement des individus. » C’est lors de son engagement en Espagne dans la milice du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste), alors qu’il lutte contre la dictature de Franco, qu’il fait l’amère expérience de la trahison des soviétiques qui, loin de soutenir la révolution espagnole contre Franco, ne servent que leurs intérêts propres. En mai 1937, à Barcelone, les communistes montent un coup de force contre les anarchistes et les trotskistes qui conduit, quelques semaines plus tard, à l’interdiction et la liquidation du POUM, ainsi qu’à l’emprisonnement à la torture et à l’exécution de nombre de ses militants. Dès lors, Orwell prend en haine la politique de Staline et ne cesse de dénoncer les trahisons du socialisme soviétique, symbole du totalitarisme, tout en militant pour un socialisme véritablement démocratique : « À mon avis, rien n’a plus contribué à corrompre l’idéal originel du socialisme que cette croyance que la Russie serait un pays socialiste et que chaque initiative de ses dirigeants devrait être excusée, sinon imitée. Je suis convaincu que la destruction du mythe soviétique est essentielle si nous voulons relancer le mouvement socialiste. » Blessé par les fascistes, trahis par les communistes, dégouté par l’idéologie et rejeté par la gauche bien-pensante de l’époque, il assène : « Ce que j’ai vu en Espagne, et ce que j’ai découvert depuis, concernant les opérations internes des partis politiques de gauche, m’ont donné l’horreur de la politique. »

Orwell critiquait durement son propre camp, attaquant à coup de sabre les progressistes imbéciles et les pacifistes irresponsables : « On a quelque fois l’impression que les seuls mots de “socialisme“ et de “communisme“ attirent à eux avec la force d’un aimant tous les buveurs-de-jus-de-fruits, les nudistes, les mystiques en sandales, les pervers sexuels, les Quakers, les charlatans homéopathes, les pacifistes et les féministes d’Angleterre ». Il ne bascula pourtant jamais à droite, restant fidèle à ses convictions socialistes toute sa vie, n’en déplaise à ses récupérateurs néoconservateurs. Car, la simplicité de ces mots n’avait d’égal que son franc-parler : la vérité avant tout, quitte à choquer ! Nul doute que de tristes plumitifs actuels le traiterait de populiste. Et pourtant, « l’argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités, car cela “ferait le jeu de“ telle ou telle force sinistre est malhonnête, en ce sens que les gens n’y ont recours que lorsque cela leur convient personnellement […]. Sous-jacent à cet argument, se trouve habituellement le désir de faire de la propagande pour quelque intérêt partisan, et de museler les critiques en les accusant d’être “objectivement“ réactionnaire. C’est une manœuvre tentante, et je l’ai moi-même utilisé plus d’une fois, mais c’est malhonnête. Je crois qu’on serait moins tenté d’y avoir recours si on se rappelait que les avantages d’un mensonge sont toujours éphémères. Supprimer ou colorer la vérité semble si souvent un devoir positif ! Et cependant tout progrès authentique ne peut survenir que grâce à un accroissement de l’information, ce qui requiert une constante destruction des mythes. »

Il veut restituer aux mots toute leur force et toute leur vérité, à une époque où le langage est devenu un outil à la solde des dictateurs, où il est perverti au service de la trahison : « Les relations qu’il y a entre les habitudes de pensée totalitaires et la corruption du langage constituent une question importante qui n’a pas été suffisamment étudiée ». Alors que les intellectuels sont de plus en plus passifs, voire complices de ce qui se passe à Moscou, Orwell a voulu dénoncer avec La ferme des animaux, « la facilité [avec laquelle] la propagande totalitaire pouvait contrôler l’opinion d’individus éclairés dans les pays démocratiques » (mars 1947), dans un style et une écriture abordable par tout un chacun. Pour être efficace la littérature doit toucher le plus grand lectorat possible et ne pas être le pré-carré des intellectuels et des gens de lettres. Ces derniers étant le plus enclin au totalitarisme.

Animal_Farm_George_OrwellSi Orwell ne cesse de dénoncer la langue de bois des marxistes et les crimes du stalinisme, il combat plus généralement toute forme d’idéologie qui asservit l’individu tout en se présentant comme un modèle absolu d’humanité. Son combat permanant contre la misère en témoigne : « Le premier effet de la pauvreté est de tuer la pensée […]. On n’échappe pas à l’argent du simple fait qu’on est sans argent. »

Ainsi, il fustige les théories qui présentent le capitalisme et la loi du marché comme les rouages d’une société idéale. Il considère qu’une société régie par la seule logique économique ne garantit pas des conditions de vie décentes aux individus qui la composent. Faisant la recension de l’ouvrage de Friedrich Hayek, La route de la servitude, le 9 avril 1944 pour The Observer, Orwell affirme que le capitalisme libéral mène à des tyrannies privées par la constitution de monopoles. Il déplore qu’Hayek, qui prône un retour au capitalisme du « laisser faire, laisser aller », ne voit pas qu’ « un retour à la “libre“ concurrence signifie pour la plus grande masse des gens une tyrannie sans doute pire encore – parce que plus irresponsable – que celle de l’État. L’ennui avec la concurrence, c’est qu’il y a toujours un gagnant. Le professeur Hayek nie que le capitalisme libéral mène nécessairement au monopole, mais dans la pratique c’est bien là que ce système a mené ». Il ajoute, en 1946, dans le Manchester Evening News, toujours en réponse aux attaques d’Hayek contre l’État-providence et le socialisme, que « La défense compétence du capitalisme par Hayek est un travail inutile puisque rares sont les gens qui voudraient retourner au capitalisme d’autrefois. Confrontés à un choix entre le servage et l’insécurité économique, les masses, dans tous les pays, choisiraient sans doute carrément le servage, en tout cas si on lui attribuait un autre nom ».

Sa haine bouillonnante envers les totalitarismes est corrélée à son attachement à une inflexible honnêteté intellectuelle. Malgré son attachement aux valeurs éthiques de la religion, cet athée tranquille et catégorique ne pardonne pas facilement aux zélateurs de la domination : « Rappelez-vous que la malhonnêteté et la lâcheté doivent toujours se payer. Ne vous imaginez pas que vous pouvez vous faire pendant des années le propagandiste lèche-bottes du régime soviétique ou de n’importe quel autre régime, et puis tout à coup retrouver un état de décence mental. Putain un jour, putain toujours. »

Comme le synthétise son biographe Bernard Crick : « Si Orwell plaidait pour qu’on accorde la priorité au politique, c’était seulement afin de mieux protéger les valeurs non politiques. » Cet enseignement demeure aussi vivace qu’immédiat. Tenant droit face au vent mauvais des calomnies, des simplifications et des récupérations en tout genre. Et si l’on cherche une philosophie pratique à l’issue de ses œuvres, elle pourrait se résumer à une vie simple et intègre : se tenir à bonne distance du tumulte des villes, de la bêtise des intellectuels et du bruit de la politique pour se consacrer, entouré de ses proches, à l’écriture et au jardinage.

Sylvain Métafiot

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