La vanité des lettres : L’Écrivain raté de Roberto Arlt

Couverture l'écrivain ratéIl est des livres que l’on ne conseillerait pas à des amis écrivains ou aspirants à l’être, sous peine de risquer à les paralyser dans leur travail. L’Écrivain raté de Roberto Arlt est de ceux-là. Non pas qu’il puisse bloquer toute volonté d’écrire à la manière des chefs-d’œuvre de la littérature : devant des pages superbes on réévalue douloureusement son « talent » à la baisse. Le poids des génies du passé est ici évoqué (« Il te semble logique de penser que nous, êtres minuscules, pourrons surpasser ce qu’eux ont si parfaitement achevé ? ») mais l’écrivain argentin fait surtout preuve d’un féroce humour noir pour montrer la futilité d’écrire, l’absurdité d’y consacrer sa vie, le dégoût du milieu littéraire. Désespérant ? Oui mais infiniment drôle quant à la description de ce parcours en nullité exaltée.

L’art de la chute

Pourtant, le jeune auteur qui nous raconte ses malheurs a débuté par un coup de génie, une œuvre époustouflante, applaudie par la critique, adoubée par ses pairs et réclamée par le public : « Des trompettes d’argent exaltaient ma gloire dans les murs de la ville grossièrement badigeonnée et les nuits, dans mes yeux, se paraient d’un prodige antique, connu de personne. » C’est après que les choses se gâtent : plus d’inspiration ! Les idées, envolées. La motivation, désertée. Le talent évaporé. Pourquoi, comment, par quelle malédiction le feu s’est-il transformé en glace ? Nul ne le sait, lui encore moins. La gloire était advenue trop vite, les éloges furent trop flatteurs. La chute du petit paradis mondain n’en fut que plus douloureuse : « Comprenez-vous l’horreur d’une telle situation ? Deux ans, sans rien écrire. Se proclamer auteur, avoir promis monts et merveilles à ceux qui prenaient la peine de nous écouter et se trouver si vite, à brûle-pourpoint, avec la conscience d’être incapable de rédiger une ligne originale, d’accomplir quelque chose qui justifie le prestige résiduel. Comprenez-vous bien combien s’avère blessante cette infâme question de prétendus amis qui, s’approchant de nous, disent sur un ton naïf où transparaît indéniablement une malignité satisfaite : – Pourquoi ne travailles-tu pas ? ou bien : Quand est-ce que tu publies quelques chose ? »

© Winshluss

© Winshluss

Par dépit envers sa propre impuissance et par rancœur envers le talent de ses compagnons, il décide de se lancer, par cynisme exacerbé, dans la réalisation d’une grande œuvre négative, un « Décalogue de la non-action ». Un sursaut mensonger auquel il ne réussit pas à croire lui-même et qui mue en un club des non-écrivains sous le prétexte d’une nouvelle exigence divine. Il y a trop de textes, déclare-t-il ! Stop aux cadences infernales des grattes-papiers professionnels qui encombrent les librairies et les étagères particulières de leur insipide prose ! Sous le noble but de sauver l’art, la Loge des Exigeants rallie à sa cause de jeunes arrogants qui sèment la terreur chez les besogneux : « La thèse prospéra, devint un précepte. Beaucoup de crétins se mirent à respecter ma position spirituelle. […] Vous penserez que je mens, mais plusieurs individus qui préparaient des chefs-d’œuvre, interrompirent leur dur labeur aux cris de : – À bas les pondeuses de la littérature ! »

L’exigence bien comprise commençant par soi-même le narrateur, dans une incessante introspection psychologique, ressasse sa gloire passée comme justification de son inactivité : « Je détestais le bonheur des simples et des ingénus, et simultanément je cherchais leur compagnie, comme si eux, et eux seulement, pouvaient penser l’ulcère de mon mépris, déversant toujours son pus d’égotisme, une pourriture de venin dynamite. Avec cette croissance de la vanité, mon orgueil aussi redoubla, et je me jugeai intouchable, statue de marbre blanc sur laquelle c’était pécher que de projeter une ombre. Je tournai les yeux vers mon Œuvre réalisée il y avait bien longtemps et je la proclamai parfaite, impeccable. À qui voulait l’entendre, j’expliquais que seul le respect de ma création antérieure m’empêchait de produire quelque chose de nouveau qui ne soit pas plusieurs fois supérieur à elle. Et la surpasser… il était si difficile de la surpasser… »

L’inertie inactive de sa petite secte de récalcitrants finit néanmoins par le lasser. Les coups de poing dans le vide devinrent puériles : « L’homme finit par se fatiguer de tout, même de cracher à la figure de son prochain. Il faut convenir ici que nos insultes procédaient d’une bonne intention, mais il n’est pas possible d’être généreux éternellement, et nous nous dispersâmes. » N’ayant rien produit durant cette entreprise de bastonnade littéraire, sa tristesse s’accroît, son orgueil enfle. S’ils savaient, tous ces parasites, le génie qui m’habite, la puissance du verbe qui demeure tapie au fond de moi ! Ma voix est la seule qui mérite d’être entendue, la plus limpide, la plus parfaite. Quel dommage que mon talent ne refasse pas surface : « Je ne suis pas un type psychologique fait pour vivre dans une silencieuse médiocrité. Le génie, la beauté, l’art, constituent pour moi un déguisement, destiné à dissimuler les dimensions réduites de mon intelligence, qui à son tour repose sur la structure d’une vanité incommensurable. »

Logique de l’incohérence

Exaspéré par l’échec, son désespoir se transforme en haine pour ses contemporains. Il s’improvise logiquement critique littéraire afin de démolir le travail d’autrui (tous les journalistes littéraires ne sont-ils pas des écrivains ratés?) : « Rien ne parvenait à me plaire. Comme une vitre sale, j’appauvrissais la clarté la plus radieuse. […] Je découvrir en moi l’âme de l’inquisiteur. » Prenant un malin plaisir à jouir des livres qu’il détruit dans ses articles son but est d’attirer l’attention du landerneau des lettres. Mais le jeu ne prend pas. Aucune lettre d’insultes n’arrive sur son bureau, aucun duel n’est jamais provoqué. L’intérêt qu’il suscite confine au néant. Sa rage redouble : « Il y eut des moments où je rêvais que tous les écrivains aient une seule tête. Quelle joie alors de détruire cette tête unique à coups de marteau, ouvrir une fosse, ouvrir une fosse dans n’importe quel désert, enterrer bien profondément cette masse humaine et s’exclamer à gorge déployée : – La littérature n’existe plus. Je l’ai tuée pour toujours ! »

Suivant le sens du vent, il se prend pour un révolutionnaire, daignant prendre parti, du haut de sa grandeur incomprise, pour la cause du peuple : « Comme certains de mes compagnons, je voulus me rapprocher de la classe laborieuse. Je ne nierai pas avoir cru qu’en assumant une telle attitude je faisais une extraordinaire faveur au prolétariat. » Mais de la même façon qu’il fut excommunié par l’archevêque, les ouvriers refusèrent de lui servir de caution vertueuse, dévoilant l’artifice de sa posture, lui qui regardait les petites gens d’un œil hautain perché sur des cimes invisibles : « Je déclare fièrement que j’ai toujours méprisé le public ; mais, comme il faut civiliser le petit peuple et que nous, les dieux, ne pouvions rester continuellement dans les hauteurs sous peine de nous dégonfler, nous condescendîmes à nous intéresser aux masses et à leur donner des nouvelles de nos découvertes dans le monde de la beauté. Cependant, le public (l’éternelle brute) persista à ne pas nous lire, à ignorer notre existence. »

Changeant une nouvelle fois d’attitude, il se met en tête de ne plus s’informer du tout, teintant son échec d’une imperturbable indifférence aux affaires du monde. Puis, son indifférence tourne à l’acclamation forcenée de tout et de rien et donc à un mépris indifférencié et plat de tout ce qui est. Là encore, le désir d’attirer l’attention tourne court. Personne ne prête le moindre regard à son agitation effrénée. Et devant la déficience totale de son œuvre, l’évidence lui saute au visage : « Je suis un bourgeois égoïste. Je le reconnais. De là vient que rien n’arrive à m’indigner sérieusement. Ni le bon ni le mauvais. Je n’ai pas non plus la soif d’éblouir mon prochain. Si j’ai dit quelque part que je souffrais quand je ne pouvais pas écrire, c’était un mensonge. Je me suis écarté de la vérité pour orner ma personnalité d’un attribut qui puisse la rendre intéressante. »

La haine de soi comme remède à l’amour-propre

Roberto Arlt

Roberto Arlt

À ce portrait acide dénudant ses propres névroses, Roberto Arlt aurait pu écrire une suite visant l’envers de l’écrivain, son double intime : le lecteur. Il aurait pu s’appeler Le Lecteur apathique (ou boulimique), et nombre de bibliophages s’y seraient reconnus avec crainte et délectation. Giovanni Papini avait déjà esquissé pareil portrait dans Gog où il interpellait cruellement le lecteur, c’est-à-dire à lui-même : « Ne te paraît-elle pas misérable, cette vie, et ne paraît-il pas petit, ce monde ? Voilà ce que je voudrais te demander, ô très vil lecteur, nabot aveuli qui reste là à lire des pages, à écouter des battements de vie d’autrui, parce que tu ne sais pas accomplit d’actes, parce que tu ne sais pas vivre pour ton propre compte. Cela ne te paraît pas vil, lâche, très lâche ? Un siège t’accueille, devant toi il y a des feuilles cousues, sur ses feuilles il y a des signes noir, et tu parcours ses signes des yeux et ta petite âme sourit ou pleurniche, voit ou entrevoit, selon que les signes finissent par éveiller tes images somnolentes. Et tu crois vivre, je crois, en lisant des livres. En sortant tu regarderas avec un mépris infini le bas peuple qui n’est pas intellectuel, qui ne fait pas de psychologie et ne se nourrit pas de littérature. »

Écrivain ou lecteur, le triste constat est aujourd’hui le même : l’accumulation exponentielle de la médiocrité graphique oblige à une drastique sélection. Environ 600 livres sont publiés chaque année lors de la « traditionnelle » rentrée littéraire de septembre. Combien de ratés dans le lot ? Combien de péroreurs médiatiques s’évertuent à vendre leur œuvre dans une tornade de fatuité ? Combien de scandales ridicules sur les plateaux télés ? Combien de compromissions dégradantes ? Combien oseraient avouer dans un éclair de lucidité, à l’instar de l’écrivain de Roberto Arlt : « Je n’avais rien à dire. Le monde de mes émotions était petit. Là était la vérité. Mon esprit n’était pas en contact avec les intérêts et les problèmes de l’humanité ni avec la vie des hommes qui m’entouraient, mais avec des ambitions personnelles dénuées de valeur. »
Débordant d’amour pour leur propre plume certains d’entre eux mériteraient une bonne cure d’humilité afin de les désintoxiquer de leur dépendance égotique. Et ce ne serait pas la moindre des qualités de ce livre que de freiner cette épidémie.

Sylvain Métafiot

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Le tracé expressif de l’écriture

« La peinture est une poésie qui se voit au lieu de se sentir et la poésie est une peinture qui se sent au lieu de se voir. » Léonard DE VINCI (Traité de  peinture)

Le pouvoir de la peinture, sa beauté, son émotion nous touchent directement telle  « une fête » pour nos yeux.  Elle déroule devant nous un espace magique,  crée ce moment de contemplation où « l’œil écoute », attentif au moindre mouvement, au moindre signe de vie, caressant un ciel toujours changeant, fuyant un regard insistant, embrassant l’inconnu… Qu’en est-il de la poésie ?

Quand l’écriture se fait peinture vivante, peinture magique peinture parlée…

« Laissez-vous donc surprendre par ceci qui n’est pas un livre, mais un dit, un appel, une évocation, un spectacle. Et vous conviendrez bientôt que voir, comme il en est question ici, c’est participer au geste dessinant du Peintre ; c’est se mouvoir dans l’espace dépeint ; c’est assumer chacun des actes peints. »

La poésie peut-elle rivaliser avec la peinture ? Le poète et archéologue brestois Segalen, dans son recueil Peintures (1916), souhaite peindre la vie et signifier par l’écriture un monde de perfection esthétique et de rêves, qui capture notre regard comme une peinture, qui séduit et illusionne l’esprit.

« Je vous convie donc à voir seulement. Je vous prie de tout oublier à l’entour ; de ne rien espérer d’autre ; de ne regretter rien de plus. »

Segalen nous invite dans ce recueil à une véritable aventure, où la contemplation poétique ne peut pas être seulement un doux moment de rêverie, reposant pour l’esprit qui paresse enlacé par une douce torpeur proche de la béatitude. Ouvrez grand vos yeux et vos oreilles… Soyez prêts, vifs, alertes ! On nous demande, l’auteur nous réclame de participer à cette transmutation, cette métamorphose de l’écriture en peinture, peinture parlée, peinture littéraire. Le spectacle peut commencer.

peinture imaginaire, peinture littéraire

5_Anh-Minh_Image couvertureUn voyage dans le temps et l’histoire s’impose. Rien de moins que quatre mille années « bien comptées » de Chroniques chinoises ! Rien de plus qu’un voyage à travers l’espace poétique, au cœur même du poème, donc de la peinture. L’action est omniprésente à chacun de nos pas. L’émotion, la beauté, à chaque détour. Soyez-prêts à être jeté sur scène. 

D’emblée, nous voilà parez à chevaucher des oies célestes à travers une peinture Magique et regarder de là-haut l’éclat de la vie, tremblotante et fragile. Les « Peintures Magiques » figurant dans la première partie du recueil sont les plus mystérieuses et les plus révélatrices. Le poète souhaite marquer l’influence de la religion taoïste sur l’art pictural chinois, qui la modèle par son mouvement, sa fluidité (« Cinq Génies aveugles », « Flamme amante ») ; ou au contraire par sa fixité froide (« Peintes sur porcelaine »). Tout devient spectacle impalpable, tout devient tableau.

Cette vie humaine est peinture de l’Esprit, « tout s’exprime donc par l’Esprit ». Le génie humain vibre sous le pinceau du peintre. « Néoménies des saisons » tranchent avec les peintures précédentes qui n’étaient que surface imaginaire, produit du travail humain. Ici, c’est le ciel, le réel lui-même qui se confond avec cette surface imaginaire et mouvante. Segalen nous montre que le monde tout entier peut être le support à l’Imaginaire.

Chaque mot, comme une touche de peinture, joue de ses potentialités signifiantes et symboliques afin de capter notre regard, de l’absorber. La poésie exige de nous que nous peignons la scène sur le vif, sans en faire une simple représentation par l’esprit. Car rien ne peut être omis. La poésie exige que nous surmontions notre aveuglement, ce moment où épuisé, notre regard se trouble, devient vide ; où nos yeux deviennent lourds et secs, incapables de voir une peinture littéraire qui n’est pas figurative, ni même descriptive. Sur le modèle esthétique de la peinture chinoise, l’écriture poétique de Segalen ne repose aucunement sur la représentation exacte et mimétique de la réalité. L’écriture naît de cette transfiguration du monde, qui ne peut être expliquée, rendue visible seulement si elle parvient à capter la vie, l’essence même des choses. L’image des choses, leur forme, leur matérialité, leur réalisme importent moins que l’émotion vive, la sensation fugace. 

« … Vous n’êtes pas déçus ? Réellement, vous n’attendiez pas une représentation d’objets ? Derrière les mots que je vais dire, il y eut parfois des objets ; parfois des symboles ; souvent des fantômes historiques… N’est-ce pas assez pour vous plaire ? Et si même on ne découvrait point d’images vraiment peintes là-dessous… tant mieux, les mots feraient image, plus librement ! »

A chaque poème, le peintre, l’écrivain nous invective à participer à la création. Elle ne peut se faire sans nous. Nous devons agir, composer, esquisser une silhouette à l’aide d’un éventail (Éventail Volant), ou alors nous pouvons la faire disparaître, d’un claquement de doigts. Allumer la vie, l’éteindre, par la volonté d’un geste, par le détournement d’un regard.

Mais parfois, on ne peut agir, on ne peut que regarder impuissant la flamme de la vie se tordre de douleur jusqu’à s’anéantir. Le poème « Peinture vivante » dramatise parfaitement le tragique de la vie, sa fatalité. Notre regard est envoûté, ensorcelé par la beauté d’un vêtement de soie miroitante, un vêtement chatoyant de vie qui semble ne vivre qu’en se nourrissant de la force vitale de la Princesse Impériale qui le porte. Contrainte, dans ses gestes, dans ses mouvements, c’est-à-dire dans la vie même, « elle veut vivre et elle ne peut pas… ». Cette tension intérieure par laquelle la vie palpite est détruite par la cruauté du geste pictural qui la conduit à son destin funeste ; geste implacable qui la fixe, l’isole, l’exile dans sa soif d’échapper à cette prison soyeuse. La peinture est sans fin et ne peut connaître de dénouement que celui d’agoniser sans fin. Et au peintre de s’écrier, épouvanté « Oh ! tuez-la plutôt ! Tuez cette image agonisant depuis si longtemps. — Mais tuez-la donc ! Elle souffre sans espoir d’autre secours humain que le feu… Jetez-la au feu… ». Le poème est pétri par des effets rythmiques et oratoires, traversé par le caractère fulgurant et éclatant de la vie, cherchant à esquisser l’itinéraire, le tracé d’un pèlerinage pour une âme en quête de joie.

Les « Peintures magiques » sont l’inspiration qui commande tout le recueil. La « substitution » de la peinture en poésie est terminée. S’offre encore à celui qui sait voir et écouter, une véritable épopée poétique, une fresque saisissante et éloquente où la poésie de Segalen se déroule dans une gestuelle expressive, une dynamique fougueuse, parfois furieuse qui absorbe l’être tout entier.

Anh-Minh Le Moigne