Orange : peut-on effacer nos erreurs ?

orange-1-akataDepuis que nous sommes nés, des erreurs nous en avons commis. Celle-ci est humaine comme on dit. Mais qui n’a jamais désiré revenir dans le passé pour corriger certaines actions ? Parfois, on se demande si c’est la bonne décision que l’on prend et l’on aimerait recevoir un signe pour nous indiquer la voie à suivre. L’auteur Ichigo Takano, elle, a décidé de faire de notre souhait un manga. Orange, sorti en 2012 au Japon, compte désormais cinq tomes et vient – malheureusement – de se terminer. Ce manga a eu un grand succès grâce à son histoire originale et aux dessins finement réalisés. Il a été l’objet d’une adaptation en film en 2015 et une série animé devrait sortir en juillet 2016.

Tout commence avec le personnage de Naho, jeune fille étudiante plutôt timide et ayant peu confiance en elle. Un beau jour elle reçoit une lettre qui serait envoyée… par elle mais dans le futur, plus exactement dix ans plus tard. Celle-ci lui indique les erreurs qu’elle pourrait commettre et lui permet ainsi de corriger ses actions. Tout cela semble assez irréel et puis Naho a trop peu d’assurance pour accepter de faire ce qu’on lui dit. Le même jour sa classe accueil un nouvel élève : Kakeru. C’est bien ce que la lettre avait prédit. Il ne l’a laisse pas indifférente et on découvrira au fur et à mesure de l’histoire qu’il est la cause de l’écriture des lettres. En effet, dans le futur Kakeru n’existe plus et le but de Naho est de le sauver de son funeste destin. Mais elle n’est pas la seule à recevoir des lettres, ses amis Azusa, Takano, Saku et Suwa en ont eux aussi : leur mission est de modifier le futur. Toute l’histoire est entrecoupée par des interventions de l’époque dont provient les lettres. On découvre ainsi le futur alternatif des doubles des personnages. L’histoire est très intéressante et malgré le fait que l’un des personnage pourrait mourir certains passages sont assez humoristiques.

Mais ce manga est « deux en un » : en plus de l’histoire originale on suit, à la fin de chaque tome, l’histoire amoureuse de deux sœurs jumelles Mami et Chiki. Ce deuxième manga se nomme Un printemps dans les étoiles. Le scénario et le graphisme se rapprochent plus du shojo alors qu’avec Orange on est dans le domaine du seinen. L’auteur justifie son choix par l’envie de « dessiner à la perfection de jolies filles et de beaux garçons ». Cette seconde histoire est une agréable surprise.

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Le graphisme stupéfiant accompagne très bien le scénario original. Ils ne sont pas très complexes mais nous transmettent l’atmosphère qui convient à ce genre d’histoire. On est loin du dessin brouillon de L’Attaque des titans. L’auteur nous montre tout son savoir-faire : par exemple, le dessin de la couverture du tome quatre où l’on voit le château Matsumoto, est tout simplement splendide.

Pour conclure, Orange est un manga qui renferme bien des surprises. Il s’adresse à toute personne comme un message d’espoir et ne cesse de nous émouvoir. On reste dans un univers réel avec une pointe de science-fiction. Mais qui sait ? Peut-être recevrez-vous un message de votre moi du futur.

Mégane Richard

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Concilier journalisme et littérature ? L’exemple de Tokyo Vice

couvtokyoviceokAu XIXème siècle, il n’était pas rare que les écrivains publient leurs textes en premier lieu dans des gazettes. Parmi tant d’autres, Honoré de Balzac publia dès 1830 des articles, des contes, ou même des extraits de ses livres, dans la presse parisienne. Mais Balzac était romancier avant d’être journaliste. Au début du XXème siècle, un nouveau genre de journalisme mêle enquête et style littéraire, avec Jack London, Joseph Kessel ou encore Albert Londres. En France, les enquêtes au long cours sont rarement éditées en livre. Bien qu’on trouve quelques exceptions, comme l’ouvrage d’Annick Cojean sur le harem de Mouammar Khadafi (Les Proies, Grasset, 2012) ou celui de Florence Aubenas sur les femmes de ménages intérimaires (Quai de Ouistreham, Éditions de l’olivier, 2010), les enquêtes long format trouvent surtout leur places dans les revues comme XXI ou sur des sites Internet comme Ijsberg et Le Quatre heures. Une jeune maison d’édition a permis ce mois-ci la publication et la traduction de Tokyo Vice, une enquête de plus de 400 pages sur le fonctionnement de la mafia japonaise. Alors, journalisme ou littérature ?

« Basés sur des faits réels »

Dans Tokyo Vice, la première personne utilisée est celle du narrateur et de l’auteur, Jake Adelstein, qui raconte son parcours en tant que journaliste étranger intégré dans le plus grand quotidien nippon, le Yomiuri Shinbun, qui tire à plus de dix millions d’exemplaires quotidien. À la fois roman et enquête, immersion dans la vie d’un homme et plongée dans un univers méconnu, Tokyo Vice n’est pas une autobiographie, mais ce n’est pas non plus une simple enquête journalistique. On y découvre des morceaux de vie, des regrets, des moments honteux comme d’autres plus glorieux. En filigrane, entre deux enquêtes au goût âpre du crime, Jake Adelstein livre les concessions qu’il a dû faire pour mener à bien ses enquêtes dans les bas-fonds tokyoïtes. Des trafics d’êtres humains, avec des étrangères contraintes à la prostitution, aux crimes entre gangs, Jake aura été témoin du pire. Ici, la première personne nuance l’objectivité de l’article journalistique. À la fin du livre, un article publié dans le Washington Post en 2008 résume les enquêtes et le combat pour la vérité de Jake Adelstein. Mais dans son livre, l’auteur-héros livre les détails, ainsi que son parcours de journaliste. C’est un peu les coulisses et les ficelles du métier qu’il décrit, dans un style enlevé et travaillé.

Manuel de journalisme et parcours initiatique

Jake Adelstein

Jake Adelstein

Au-delà du style, parfois très familier, les anecdotes choisies sont prenantes. Le lecteur, qui passe du choc à l’émotion, ne ressort pas indemne d’une telle lecture. L’auteur questionne également son métier et les limites qu’il a franchies pour obtenir ce qu’il recherchait, se décrivant d’ailleurs comme une véritable « pute de l’info ». Les conseils, prodigués par ses amis flics ou par ses pairs, sont d’une grande clairvoyance. La plupart de ces bons mots sont certainement vrais pour n’importe quel journaliste, d’autres sont propres au Japon. « Tu dois te montrer amical envers les gens que tu n’apprécies ni politiquement, ni socialement, ni moralement. Tu dois respecter les journalistes qui sont tes aînés. Tu ne dois pas juger les gens mais apprendre à juger la qualités des informations qu’ils te donnent », lui lance un de ses collègues, alors que Jake fait ses premiers pas au Yomiuri, à 24 ans. Tout en découvrant le métier, Jake apprend aussi à se prémunir de l’émotion, à devenir aussi solide qu’un roc. « J’étais devenu très cynique. J’étais devenu un peu froid. Et dès qu’un journaliste commence à se refroidir, il est très difficile de le ranimer. Nous nous entourons tous d’une carapace psychologique pour pouvoir affronter nos émotions, garder le contrôle de nous-mêmes et répondre aux multiples deadlines ». Au plus fort de sa carrière, il voit à peine grandir ses deux enfants et passe rarement une journée entière en famille. Tout ces sacrifices pour un seul but, une seule obsession : la quête de vérité. Et si son obstination paye, elle lui vaut aussi des menaces de mort, prises au sérieux par le FBI qui le protège ainsi que sa famille, de retour aux États-Unis. Après avoir quitté le journal, il ne restera pas bien longtemps loin de ses enquêtes, malgré tout. L’appel de l’information est plus fort que celle de la sécurité. Il s’implique de plus en plus dans ses recherches, au point d’aider les victimes du trafic d’êtres humains à s’en sortir, en leur payant des billets d’avion, en les aidants à avorter. Et surtout, en se battant pour que justice soit rendue. S’il évoque ses réussites, il n’omet pas de décrire ses erreurs et de parler de ses faiblesses.

Ce livre au genre hybride semble bien difficile à classer. En tenant pour acquis que la sacro-sainte objectivité journalistique est un leurre, on pourrait dire que Tokyo Vice est à la fois « une enquête engagée » et un « roman non-fictionnel », des associations antithétiques au premier abord. Jake Adelstein dévoile l’envers du Japon, les arcanes de la police, les dessous de la corruption. Tout cela sans détour, mais avec une flopée de détails, si bien que le lecteur est parfois déboussolé. Et un livre qui vous déboussole, qu’il soit fictionnel ou non, c’est déjà la marque d’un bon écrivain.

Adèle Binaisse

Ainsi meurent les bombes et tombent les lucioles

02 Deuxième ImageLa vie d’Akiyuki Nosaka en elle-même ressemble à un roman. Et pour cause, La tombe des lucioles est quasiment l’autobiographie d’une partie de son enfance. Orphelin de mère peu après sa naissance, il est confié à une famille d’adoption, ce qu’il découvre après la mort de celle-ci lors du bombardement de Kobe. Il survit alors de vagabondage et de vols avec sa petite sœur, dans un Japon en ruine soumis à la pénurie et au marché noir.

Envoyé en maison de correction, un stupéfiant « deus ex machina » fait effet avec la subite réapparition de son père biologique qui se trouve être le vice gouverneur de province ! Celui-ci l’envoie alors suivre des cours de littérature française à Tokyo, retrouvant ainsi une vie décente. Cependant, Nosaka abandonne rapidement ses études. Il vit alors de petits travaux, tiraillé par ses souvenirs. Il devient écrivain en 1954, et son premier roman, Le Pornographe, paraît en 1964. Ce dernier fait un scandale et le rend célèbre. Mishima l’applaudira en le qualifiant même de « roman scélérat, enjoué comme un ciel de midi au-dessus d’un dépotoir ». Nosaka est un provocateur. Il écrit une suite à son premier ouvrage en 1967 : La tombe des lucioles, qui recevra le prix Naoki l’année suivante.

Nosaka nous fait revivre l’enfer des bombardements de Kobe, qu’il a lui même vécu étant enfant. L’histoire se déroule en 1945, narrée du point de vue de deux enfants : Seita, un garçon de quatorze ans, et sa jeune sœur Setsuko, alors âgée de quatre ans. Le récit s’ouvre par la fin : la mort tragique de Seita dans la gare de Sannomiya, au milieu d’autres sans-abris. Considéré comme un moins que rien, un déchet répandu sur le sol, son corps est retiré pour être brûlé. Une fin anonyme pour une vie qui la fut tout autant, comme aurait pu l’être celle de son auteur en d’autres circonstances. Âmes sensibles s’abstenir.

Le narrateur revient alors sur le triste destin de ce frère et de cette sœur. Fuyant l’incendie de Kobe qui se déclenche suite aux bombardements de napalms, ceux-ci ont perdu leur mère dans la confusion générale. Voulant protéger sa jeune sœur, Seita lui cache sa disparition. Trouvant refuge chez une de leurs cousines, celle-ci les escroquent et les maltraitent avant qu’ils ne décident de fuir. Seita et Setsuko vont alors se réfugier dans une caverne non-loin. Sorte d’abri de fortune les éloignant de l’horreur de la guerre. Dès lors, ce lieu deviendra un refuge aux affres des bombes, un espace d’évasion et d’imaginaire peuplé de lucioles.

03 Trosième ImageCette courte nouvelle d’une quarantaine de pages est très dure et très crue. Avec une poésie toute marquée, mais cependant moins que son équivalent filmique, ce récit se fonde sur la confrontation de deux univers. Une dualité thématique qui lui donne à la fois sa cruauté et sa force : celui de la folie et de la brutalité du monde des adultes ; face à celui de la naïveté et de l’innocence des enfants. Dans un contexte de guerre, de mort et de souffrance, où le désespoir règne (qui a dit que l’amour ne pouvait apparaître sur un champ de bataille ?) le contraste est profondément saisissant. Vivre dans ce genre de monde n’est pas fait pour les enfants ; ceux-ci ont besoin de s’évader, de jouer, de rêver, et c’est ce que tentera de faire Seita : faire vivre à sa sœur la vie qui aurait dû être la sienne, celle d’une simple petite fille.

Une des plus grande originalité, pour ne pas dire singularité, de ce récit tient sans doute du langage. Le style de Nosaka est assez surprenant : il allie la langue du peuple, un argot japonais transfigurant le texte, avec une plume qui pourrait nous évoquer les longues et riches phrases de Proust, mais qui peut en rebuter plus d’un ! Ce mélange rend le récit d’autant plus poignant et insoutenable, que ses personnages parlent et s’expriment comme des individus que l’on pourrait rencontrer chaque jour dans la rue. On plonge ainsi dans le rythme de la vie des personnes soumises au rationnement avec des images parfois triviales, parfois d’une infinie tristesse, d’une profonde tendresse entre ces enfants qui errent dans le ravage des bombardement, tenaillés par cette faim qui lentement tue.

Une adaptation en film d’animation a par ailleurs été réalisée en 1988 par Isao Takahata, travaillant pour l’occasion avec le Studio Ghibli. Que dire sinon que le film est incroyablement beau et émouvant, plus poétique même que peut l’être la nouvelle originale de Nosaka. Lorsqu’il sorti en France en 1996, les spectateurs commençaient à peine à découvrir les productions d’animations japonaises, injustement méprisées et souvent assimilées aux productions répondants aux impératifs commerciaux pauvres tant statistiquement qu’esthétiquement. Le tombeau des lucioles – car tel est le titre du film en France – a causé un véritable tremblement de terre dans le champ de l’animation français de l’époque par ses scènes inoubliables empruntes d’une beauté poignante.

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Akiyuki Nosaka

Tous les films de Takahata sont adaptés d’œuvres littéraires et Le Tombeau des lucioles ne fait pas exception. Là où Miyazaki préfère explorer des mondes imaginaires et merveilleux, Takahata préfère explorer la réalité du quotidien, même si cela doit conduire le spectateur à assister aux horreurs de la guerre. Ce naturalisme et cet enracinement dans la réalité sont en quelques sorte la marque de fabrique de sa filmographie. Ce film a d’ailleurs été récompensé de nombreuses fois, notamment par le prix UNICEF pour son message de paix et au festival du film de Moscou.

« Que Le Tombeau des lucioles soit un film d’animation ne signifie pas qu’il doive épargner le spectateur. La guerre est une chose monstrueuse, horrible. Des enfants meurent. Pour ce film, j’ai recherché une manière simple mais directe de montrer les choses, la mort. »

Une nouvelle raison de s’intéresser au cinéma d’animation et aux mangas, afin d’apprécier un genre s’affinant avec le temps, mais de plus en plus boudé par le cinéma traditionnel.

Clément MORAND

Love & Pop : une tendresse toute cruelle

Ne vous laissez pas tromper par le titre kawaï et la couverture sucrée de ce petit roman, le sujet en est grave : la prostitution. Sans concession, Ryû Murakami nous livre le portrait cynique d’une société japonaise où la jeunesse se fane avant d’avoir vécu. Il nous donne en pâture un monde désabusé, où règnent la solitude et la consommation, avec le regard froid et cinglant des reportages télévisés.

Quand lire et faire curée ne sont plus qu’un seul acte

loveandpopNon il ne s’agit pas du très fameux Haruki Murakami, mais de Ryû Murakami. Et loin du réalisme magique de son contemporain, l’auteur de Bleu presque transparent fait preuve d’un hyperréalisme déroutant. Des pages entières dédiées aux commandes d’un café, cinquante-cinq marques de parfums énumérées d’affilée, etc. autant d’éléments qui rendent la lecture parfois trouble, ou même pénible, mais qui rappellent aussi l’univers de surconsommation dans lequel est noyée Hiromi, la jeune lycéenne que nous accompagnons tout au long du roman.

Nous la suivons toute une journée, tantôt aveuglés par le monde qui l’entoure, tantôt dans les sombres recoins de son intimité. Murakami, qui est aussi scénariste, confère ainsi à son lecteur un regard avide, parfois presque pervers, comme peut l’être l’objectif d’une caméra. L’œil voyeur et mécanique, sans limites ni scrupules, d’une émission de télé-réalité.

Cette dernière image n’est pas gratuite puisque ce livre se présente comme un reportage. La postface du roman nous rappelle que la fiction que met en scène l’auteur est construite à partir de témoignages de jeunes filles qu’il a lui-même recueillis : « J’ai écrit ce roman en me tenant à vos côtés. » écrit-il à la fin, et c’est à leurs côtés que nous sommes amenés à le lire.

De la consommation de biens à la consommation du corps

loveandpop3Du simple « rendez-vous » au don de leur corps, il n’y a qu’un pas que de jeunes lycéennes mineures franchisse en devenant elles-mêmes des marchandises. Hiromi veut une bague, et pour cette bague, elle est prête à vendre son temps lors d’un rendez-vous arrangé, et même davantage s’il le faut. Horrible ? Stupide ? Dégouttant ? Comment juger ces jeunes cœurs que rien ni personne ne protège ? Les gens savent, ils voient. Hiromi est épiée tout au long du roman tandis qu’elle franchie les limites de la morale. Mais doit-on parler de jugement ? Ou serait-ce de l’envie ? L’envie de voir l’autre faire ce que l’on n’ose pas faire… Pour Murakami, « la littérature n’a que faire des questions de moralité ». Mais que penser alors du regard du lecteur ?

Reste qu’Hiromi n’est pas dénuée de conscience. Mais lorsqu’elle se demande s’il y a quelque chose de mal à « la perspective de baiser avec un inconnu », lorsqu’elle cherche s’il y a « quelque chose de supérieur qu’elle pourrait désirer et qui la dispenserait d’accepter un rendez-vous pour s’offrir cette bague », elle ne trouve rien :

« Elle chercha parmi les choses que lui auraient dites ses parents ou ses professeurs quand elle était petite, parmi les choses qu’elle aurait lu dans un livre, un journal ou un magazine, qu’elle aurait entendues à la radio, les paroles d’une chanson, un truc qu’elle aurait vu à la télévision, dans un film ou en vidéo. Elle ne trouva rien. »

L’existentialisme par Murakami

Passées sa superficialité et sa naïveté, le personnage d’Hiromi est très vite attachant. Sa loyauté, sa générosité et sa patience ne sont pas sans rappeler l’acharnement inhumain des héroïnes de shôjo (mangas destinés aux jeunes filles qui mettent en scène une romance). Les personnalités dépeintes dans ce roman sont terriblement humaines, jusqu’aux hommes rencontrés par la jeune fille au cours de ses différents rendez-vous. La solitude, la maladie, la sensualité… autant de phénomènes qui ne permettent pas de faire des psychotiques et des maniaques qu’elle rencontre de véritables monstres. Et la violence qu’ils déploient à son égard est aussi le lieu d’une leçon douloureuse : celle de la vie. Bien qu’elle en soit victime, Hiromi ne parvient pas à haïr totalement ses agresseurs. Ce regard pessimiste et désabusé est la mélodie qui sous-tend l’écriture de Murakami. Une écriture qui refuse de juger.

Ryu Murakami

Ryu Murakami

Chacun cherche à rencontrer l’autre dans cette œuvre, comme pour mieux éprouver qu’il existe. Car finalement, c’est le vide en chaque être qui motive l’action, et parfois la violence. Il leur faut désirer pour se sentir vivant. De sorte que la plus grande angoisse éprouvée par Hiromi c’est l’oubli. « « Un jour, quelque chose d’étrange se produisait », puis elle s’était rendu compte qu’en elle-même, « quelque chose passait et s’éteignait » ». C’est pourquoi il lui faut posséder cette bague le jour-même. Ce que redoute Hiromi, c’est d’oublier qu’elle veut ; c’est-à-dire oublier qu’elle vit.

« Lorsqu’on a envie d’une chose, il faut tout faire pour l’obtenir sans tarder car les choses changent de nature après une ou deux nuits et redeviennent ordinaires. Elles le savaient très bien comme elles savaient qu’il n’existait pas une seule lycéenne capable de travailler six mois dans un McDonald’s pour se payer un sac Prada. »

L’urgence qui presse ces jeunes filles, c’est celle de l’existence. Love & Pop c’est Éros, tel une musique entêtante et répétitive, celle de la consommation, qui vient recouvrir le silence du néant d’un vernis bon marché.

Love & Pop se donne comme une chanson douce-amère, à la fois violente, pétillante et cruelle, mais non pas sans espoir. Le lecteur qui ira jusqu’au bout du roman saura apprécier l’ouverture, petite bouffée de lumière que laisse Murakami à sa protagoniste. En effet, le malaise dépeint dans le songe d’Hiromi au début du roman laisse place à la fin à un rêve… peut-être heureux ?

David Rioton