Les haïkus de Kerouac : de simples riens dont l’éclat irradie sans trêve

L’éclatante errance : la genèse

 

48_Anh-Minh_Jack-KerouacKerouac n’aura de cesse d’arpenter les États-Unis, à la recherche d’une Amérique mythique. À un rythme frénétique, il expérimente de nouvelles formes d’expression. Nous sommes en 1955, année de la naissance de la Beat generation. Il choisit l’errance pour fuir le malaise social. Par l’écriture, il fuit ce sentiment d’inquiétude intense, ce sentiment qui nous fait croire que le pire est encore à venir.

Son écriture est philosophique. Elle cherche à élucider l’origine de la souffrance, de la mort. Elle vient palper les contours du bien et du mal (Visions de Gerard, Big Sur). Ce mal moral, naturel et inévitable selon lui. Elle cherche à surmonter la souffrance en la solutionnant par la mort (Sur la route), passage mystique qui vient combler le sentiment de perte que ressent l’homme depuis sa chute du jardin d’Eden.

 

Mais c’est par le bouddhisme qu’il trouve un nouveau sens à la souffrance (Clochards célestes, Anges vagabonds, Tristessa). La vie ne serait que souffrance, marquée par le cycle de la vie et de la mort, par l’impermanence. La vie est comme un rêve déjà terminé (« a dream already ended »). Seul le détachement conduit à la libération spirituelle et existentielle. La voie vers la sagesse est longue, difficile. La poésie lui sert de repère, lui ouvre la voie.

 

L’éclat de la spontanéité

 

Le haïku est une forme poétique qui éclot et s’épanouit dans un souffle. Sa beauté réside dans un travail de patience, de précision. Les mots sont pesés, mesurés. Le cisèlement de la langue ne recherche pas la pure perfection stylistique. Il faut parvenir à révéler la spontanéité de la vie. La simplicité n’est qu’une habile construction. Ce souci d’économie, d’épuration doit disparaître pour donner l’illusion de la nature même. Le haïku n’est pas une création, une recréation du monde. Il est une révélation. Il cherche à capter doucement le bruissement de la vie, son silence. Il ne transforme pas pour embellir, il fait sourdre l’invisible. Il intensifie la présence du monde qui nous entoure. Selon Bashô un poème achevé doit lier l’immuable, l’éternité (fueki) à l’éphémère, le fugitif (ryûko).

 

Le haïku est un souffle, une respiration dans l’œuvre poétique de Kerouac, qui imite les grands maîtres japonais. Ses haïkus sont structurés autour de l’une des quatre saisons (kigo) et d’une césure (kiregi). L’observation de la nature est au fondement de la poétique des haïkus, qui est ensuite retravaillée pour tendre vers l’épuration lexicale. On met à nu afin de signifier la beauté et la préciosité de l’instant. Pour lui, cette « phrase courte et douce avec un saut de pensée soudain est une sorte de haiku ; il y a là beaucoup de liberté et d’amusement à s’y laisser surprendre soi-même, à laisser l’esprit sauter de la branche à l’oiseau. »

 

L’éclat du vide et du silence

 

The sound of silence Le son du silence

Is all the instruction est toute l’instruction

You’ll get Que tu recevras

 

noir et blanc

La véritable intelligence ne révèle que le silence. La force de la vie ne réside que dans la méditation et la contemplation. Seul le haïku peut révéler soudainement, sans brusquerie l’intensité du silence et du vide.

 

Cette expérience contemplative est spirituelle. Le silence que l’on fait en soi, cette attention aux bruissements de la nature, cette vie qui scintille discrètement fait que l’être tout entier prend conscience de sa position. Le lien intime tissé entre l’homme et le monde se fait par le silence de la poésie qui suspend l’instant fulgurant le rendant éternel.

 

Aurora Borealis Aurore boréale

Over Hozomeen Sur l’Hozomeen

The void is stiller Le vide est encore plus calme

 

Le silence est l’origine des choses. Le vide est leur essence, mais cette essence, cette matière est subtile. L’aurore boréale contraste par son intangibilité à la montagne, solide roc. Tous deux sont issus du vide, du Néant, et la montagne tend même à devenir de moins en moins perceptible. Enroulée dans le manteau de la nature, elle devient plus impalpable.

 

L’éclat du sacré

Listening to birds using Ecoutant les oiseaux utiliser

Different voices, losing Différentes voix,

My perspective of History Je perds ma perspective de l’histoire

 

48_Anh-Minh_491382__japan-temple-sakura_pL’expérience du vide permet de faire silence en soi. L’homme est alors tout entier pénétré par l’intensité de la nature qui l’entoure. Cette nature est elle même l’origine. L’homme prend conscience de cette intimité : il fait partie intégrante d’elle, du cosmos, de l’univers. Sa perspective de l’histoire, son identité, son statut social, ses repères… Tout disparaît. Il ne reste plus que lui, son être intime qui en s’oubliant lui-même se fond en toute chose, se transforme en chant d’oiseau. Il fait corps avec la nature. Le temps, l’espace, la raison, plus rien n’existe. L’intensité de la perception est tel que l’on s’oublie soi-même, une première fois avant de se retrouver, de ressurgir du vide et du néant.

 

Cette union intime, cette recherche d’une osmose avec la nature révèle une intensité spirituelle où la perception sensorielle est brouillée et illimitée. Sons, images s’entremêlent. L’infiniment petit, l’insecte, la cloche, le monde des hommes…Tout appartient au même monde.

Churchbells ringing in town Les cloches sonnent en ville

The caterpillar – La chenille

In the grass Dans l’herbe

 

L’éclat de la vie : liberté et surprise

 

Kerouac laisse le flot de la vie l’immerger, venir à lui. Il ne résiste pas, se laissant conduire par ses seules perceptions, par son besoin de liberté, par les petites surprises de la vie. Le haïku se joue totalement de la raison discursive qui nous sert de repère.

 

Blackbird Merle,

No, blubird ! Non, oiseau bleu !

Branch still jumping La branche bouge encore

How that butterfly’ll wake up Comme il va se réveiller ce papillon

When someone Quand quelqu’un

Bongs that bell ! Sonnera cette cloche !

 

48_Anh-Minh_54450940La fugacité de l’instant, la brièveté de son intensité est clairement palpable tout comme le processus d’identification de l’homme qui fait corps avec la nature. La vivacité de la vie et son mouvement nous émerveille par tant de simplicité. L’homme devient l’oiseau, puis le papillon. Sommes-nous en train de rêver ? C’est la question que s’est posé Tchouang-tseu. Il s’est rêvé papillon. À son réveil, il se demande : « suis-je un papillon rêvant qu’il est un homme ? ». La raison nous pousse toujours à vouloir séparer le monde en identités distinctes. Et si ce n’était qu’une illusion ?

 

All day long wearing Toute la journée

A hat that wasn’t J’ai porté un chapeau

On my head Qui n’était pas sur ma tête

 

L’éclat de la beauté

Frozen Gelée

In the birdpath Sur le sentier des oiseaux

An Automn leaf Une feuille d’automne

 

Le « sabi » est un concept prôné par Bashô qui définit la beauté comme ce qui est isolé. Beauté et solitude sont indissociables. La beauté n’est pas sans rappeler un sentiment diffus de nostalgie. La solitude et la mélancolie correspond à ce vif sentiment lorsque nous prenons conscience du vaste univers qui nous entoure, lorsque le vide nous étreint, lorsque nous sommes renvoyés à la brièveté de notre existence.

 

L’éclat de l’humilité

 

Grain elevators on Le samedi les silos à grains

Saturday waiting for Attendent que

The farmers to come home Les fermiers retournent chez eux

 

La structure brève, le choix de thèmes simples mettent en valeur le principe taoïste de la modestie. C’est en diminuant que l’on augmente la portée d’une chose. Le banal, le commun, le vulgaire sont la matière du haïku, sa raison d’être la plus profonde.

 

On the sidewalk Sur le trottoir

A dead baby bird Un oisillon mort

For the ants Pour les fourmis

 

La mort est banalisée. Elle est dite simplement. Cette simplicité, éloignée de tout pathos peut surprendre et dérouter. Le poème nous laisse face à l’angoisse, la peur du vide et l’absence. Le bien et le mal n’existent pas. Aucun point de vue n’est défendu, pas d’ironie mordante, de double-sens ingénieux. Tout est dit. Ce regard détaché sur le monde est apaisant de par sa stabilité. Il ne peut en être autrement, il faut accepter le monde tel qu’il est. La légèreté apporte paix de l’esprit. La mort est dédramatisée selon le principe de « kakumi ». Dans le zen, il correspond à « l’expression artistique du non-attachement, le résultat de la calme prise de conscience de vérités profondément ressenties. »

 

L’éclatante errance : la finalité

 

48_Anh-Minh_medium_bcb27271f86b4e1e9af4b97107d8a9e8La pratique poétique de Kerouac correspond à la volonté de se détacher du pouvoir des mots afin de montrer une attitude de détachement et de non agir (wu-wei). Le haïku est une errance, un voyage vers les profondeurs de l’Etre. Il correspond à une marche sacrée et spirituelle.

 

Le haïku surgit du silence et du vide, et se déguste lentement. Ce ravissement soudain et imprévisible nous touche par la tendresse et la bienveillance du regard de l’auteur envers ce monde, qui est aussi le nôtre. Nous pouvons alors réajuster notre regard sur le monde. Désapprendre ce que nous avons appris et nous laisser guider par une poésie de la spontanéité. Laisser derrière nous toutes considérations affectives et intellectuelles afin de contempler l’essence du monde.

 

Why’d I open my eyes ? Pourquoi ai-je ouvert les yeux ?

Because Parce que

I wanted to Je le voulais

 

Anh-Minh Lemoigne

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Love & Pop : une tendresse toute cruelle

Ne vous laissez pas tromper par le titre kawaï et la couverture sucrée de ce petit roman, le sujet en est grave : la prostitution. Sans concession, Ryû Murakami nous livre le portrait cynique d’une société japonaise où la jeunesse se fane avant d’avoir vécu. Il nous donne en pâture un monde désabusé, où règnent la solitude et la consommation, avec le regard froid et cinglant des reportages télévisés.

Quand lire et faire curée ne sont plus qu’un seul acte

loveandpopNon il ne s’agit pas du très fameux Haruki Murakami, mais de Ryû Murakami. Et loin du réalisme magique de son contemporain, l’auteur de Bleu presque transparent fait preuve d’un hyperréalisme déroutant. Des pages entières dédiées aux commandes d’un café, cinquante-cinq marques de parfums énumérées d’affilée, etc. autant d’éléments qui rendent la lecture parfois trouble, ou même pénible, mais qui rappellent aussi l’univers de surconsommation dans lequel est noyée Hiromi, la jeune lycéenne que nous accompagnons tout au long du roman.

Nous la suivons toute une journée, tantôt aveuglés par le monde qui l’entoure, tantôt dans les sombres recoins de son intimité. Murakami, qui est aussi scénariste, confère ainsi à son lecteur un regard avide, parfois presque pervers, comme peut l’être l’objectif d’une caméra. L’œil voyeur et mécanique, sans limites ni scrupules, d’une émission de télé-réalité.

Cette dernière image n’est pas gratuite puisque ce livre se présente comme un reportage. La postface du roman nous rappelle que la fiction que met en scène l’auteur est construite à partir de témoignages de jeunes filles qu’il a lui-même recueillis : « J’ai écrit ce roman en me tenant à vos côtés. » écrit-il à la fin, et c’est à leurs côtés que nous sommes amenés à le lire.

De la consommation de biens à la consommation du corps

loveandpop3Du simple « rendez-vous » au don de leur corps, il n’y a qu’un pas que de jeunes lycéennes mineures franchisse en devenant elles-mêmes des marchandises. Hiromi veut une bague, et pour cette bague, elle est prête à vendre son temps lors d’un rendez-vous arrangé, et même davantage s’il le faut. Horrible ? Stupide ? Dégouttant ? Comment juger ces jeunes cœurs que rien ni personne ne protège ? Les gens savent, ils voient. Hiromi est épiée tout au long du roman tandis qu’elle franchie les limites de la morale. Mais doit-on parler de jugement ? Ou serait-ce de l’envie ? L’envie de voir l’autre faire ce que l’on n’ose pas faire… Pour Murakami, « la littérature n’a que faire des questions de moralité ». Mais que penser alors du regard du lecteur ?

Reste qu’Hiromi n’est pas dénuée de conscience. Mais lorsqu’elle se demande s’il y a quelque chose de mal à « la perspective de baiser avec un inconnu », lorsqu’elle cherche s’il y a « quelque chose de supérieur qu’elle pourrait désirer et qui la dispenserait d’accepter un rendez-vous pour s’offrir cette bague », elle ne trouve rien :

« Elle chercha parmi les choses que lui auraient dites ses parents ou ses professeurs quand elle était petite, parmi les choses qu’elle aurait lu dans un livre, un journal ou un magazine, qu’elle aurait entendues à la radio, les paroles d’une chanson, un truc qu’elle aurait vu à la télévision, dans un film ou en vidéo. Elle ne trouva rien. »

L’existentialisme par Murakami

Passées sa superficialité et sa naïveté, le personnage d’Hiromi est très vite attachant. Sa loyauté, sa générosité et sa patience ne sont pas sans rappeler l’acharnement inhumain des héroïnes de shôjo (mangas destinés aux jeunes filles qui mettent en scène une romance). Les personnalités dépeintes dans ce roman sont terriblement humaines, jusqu’aux hommes rencontrés par la jeune fille au cours de ses différents rendez-vous. La solitude, la maladie, la sensualité… autant de phénomènes qui ne permettent pas de faire des psychotiques et des maniaques qu’elle rencontre de véritables monstres. Et la violence qu’ils déploient à son égard est aussi le lieu d’une leçon douloureuse : celle de la vie. Bien qu’elle en soit victime, Hiromi ne parvient pas à haïr totalement ses agresseurs. Ce regard pessimiste et désabusé est la mélodie qui sous-tend l’écriture de Murakami. Une écriture qui refuse de juger.

Ryu Murakami

Ryu Murakami

Chacun cherche à rencontrer l’autre dans cette œuvre, comme pour mieux éprouver qu’il existe. Car finalement, c’est le vide en chaque être qui motive l’action, et parfois la violence. Il leur faut désirer pour se sentir vivant. De sorte que la plus grande angoisse éprouvée par Hiromi c’est l’oubli. « « Un jour, quelque chose d’étrange se produisait », puis elle s’était rendu compte qu’en elle-même, « quelque chose passait et s’éteignait » ». C’est pourquoi il lui faut posséder cette bague le jour-même. Ce que redoute Hiromi, c’est d’oublier qu’elle veut ; c’est-à-dire oublier qu’elle vit.

« Lorsqu’on a envie d’une chose, il faut tout faire pour l’obtenir sans tarder car les choses changent de nature après une ou deux nuits et redeviennent ordinaires. Elles le savaient très bien comme elles savaient qu’il n’existait pas une seule lycéenne capable de travailler six mois dans un McDonald’s pour se payer un sac Prada. »

L’urgence qui presse ces jeunes filles, c’est celle de l’existence. Love & Pop c’est Éros, tel une musique entêtante et répétitive, celle de la consommation, qui vient recouvrir le silence du néant d’un vernis bon marché.

Love & Pop se donne comme une chanson douce-amère, à la fois violente, pétillante et cruelle, mais non pas sans espoir. Le lecteur qui ira jusqu’au bout du roman saura apprécier l’ouverture, petite bouffée de lumière que laisse Murakami à sa protagoniste. En effet, le malaise dépeint dans le songe d’Hiromi au début du roman laisse place à la fin à un rêve… peut-être heureux ?

David Rioton