Le Jour des Triffides de John Wyndham

Bien que datant de 1951, l’ouvrage écrit par John Wyndam n’a rien à envier aux films de science-fiction ou d’horreur d’aujourd’hui. Dans la lignée de La guerre des Mondes de Wells, et plus largement des autres grandes œuvres parues pendant ce que l’on considère comme l’âge d’or de la science-fiction, dans les années 20, Le jour des Triffides connaît un important succès lors de sa sortie, et sert dès lors de base à d’autres œuvres qui se revendiquent du genre post-apocalyptique. L’ouvrage suit la trame type de l’auteur, qui se déroule comme suit  :  catastrophe – éparpillement de la communauté – organisation d’un noyau de résistance – tentative de reconstruction. Chaque étape répond à de nouvelles expériences que les personnages vont devoir affronter.

Le début de la fin…

24_JeremyP_100102084525334275168231Au début du roman, le personnage principal se réveille seul dans un hôpital, et ne perçoit alors aucun signe de vie du monde extérieur. Un clin d’œil à cette scène est faite dans le film 28 jours plus tard de Danny Boyle, ou encore dans le comics The Walking Dead de Robert Kirkman, tous deux prenant places, comme l’ouvrage, dans une société post-apocalyptique. Nous sommes en présence d’un roman écrit à la première personne : le héros, Bill Mansen, nous raconte son histoire. Il se réveille aveugle pendant quelques temps à la suite d’une opération et n’a pas pu voir le phénomène qui s’est produit la veille du début de l’histoire  : la Terre a traversé les débris d’une comète et le ciel s’est illuminé de vert pendant plusieurs heures, ce qui a émerveillé la population mondiale. Cependant, cela a rendu aveugle tous ceux qui l’ont regardé. Ce phénomène est largement comparé au Déluge biblique. Malgré sa cécité, le personnage sent que le monde ne tourne plus rond, sans comprendre pourquoi, ce qui l’effraie. L’atmosphère oppressante de la situation s’impose au lecteur, et est présente tout le long du livre, car on sait que tout peut basculer d’un instant à l’autre. La lumière dans le ciel a rendu l’humanité aveugle, du moins, tous ceux qui l’ont regardé, et le héros est terrifié par les mutilés qu’il croise dans l’hôpital. Après sa sortie de l’hôpital, il revient un temps sur sa vie, et nous explique sa relation avec ces mystérieuses plantes que sont les Triffides, en revenant sur leur histoire et leur origine telle qu’il la conçoit. Il est intéressant de noter que la tension omniprésente du livre est atténuée par quelques pauses, notamment sur les scènes de groupe ou pour des regards vers le passé, l’auteur prenant un malin plaisir à jouer aux montagnes russes avec nos nerfs.

Les Triffides s’avèrent être des plantes pouvant marcher, carnivores et surtout disposant d’une tige qu’elles usent comme d’un fouet pour injecter un poison mortel à leur cible. Les triffides sont en liberté et plus dangereux que jamais. Le titre de l’œuvre, dont la traduction a connu mille revers en l’espace de quelques décennies, fait directement référence à leur avènement. Ces plantes peuvent potentiellement prendre le contrôle du monde car un élément, que le lecteur découvrira, a changé. Les personnages assistent, impuissants, à la chute de la civilisation et tentent de survivre.

La survie implique de laisser sa morale de côté. Une nécessité qui va s’imposer aux protagonistes au fil de leur aventure, même si cela n’est pas aussi dur que dans d’autres œuvres du même genre  : les critères moraux étant quelques peu différents durant les années 50 que de nos jours. Le choc principal pour les voyants est la facilité avec laquelle le monde est tombé. La force de l’espèce humaine n’est pas vraiment son intelligence mais sa capacité à interagir avec ce qu’il voit. L’auteur avance l’hypothèse que notre civilisation ne tient debout que par notre capacité à voir, si on en est privé, tout s’écroule. Ainsi, les survivants doivent agir pour empêcher une fin totale et s’atteler à la construction d’un monde nouveau. Ils doivent réadaptés leurs besoins à leurs nouveaux buts. Le fait de repartir pratiquement à zero les obligent à effectuer un retour dans les savoirs-faire du passé, le seul moyen, selon Bill, de pouvoir remonter jusqu’au niveau technologique que le monde a connu avant la catastrophe. L’éloge de la connaissance, du savoir, est exprimé tout au long du livre, tant elle apparaît comme un raccourci vers cette époque disparue.

Bien évidemment, la vue devient primordiale, les voyants ne peuvent alors que prolonger vainement la vue des aveugles. Bill se demande si ce n’est pas une forme de cruauté. Pour lui, avoir recourt à l’intelligence est primordiale, dans ce nouveau monde plus qu’avant. C’est le moyen par excellence pour survivre  : «  L’esprit humain est incapable de demeurer trop longtemps dans une humeur tragique – tel un phénix, il renaît de ses cendres. Cela peut s’avérer utile ou nuisible – c’est juste une manifestation de notre volonté de vivre – et dans notre situation, cela rendait possible le fait de supporter cette succession de traumatismes  ». Contrairement à ce que peut laisser indiquer le titre, les Triffides ne sont pas au centre de l’action durant une grande partie du livre. Néanmoins, leur présence, en toile de fond, est constamment rappelée, et l’auteur arrive à créer une ambiance angoissante  : la menace pèse constamment sur eux, et l’on se demande jusqu’à la toute fin quand ceux-ci vont frapper.

24_JeremyP_john-wyndhamBien que le roman soit une œuvre post-apocalyptique, John Wyndam ne pose pas le problème des affrontements entre êtres humains pour la survie, contrairement à ce qui se fera largement dans les décennies suivantes. Selon le critique littéraire Lorris Murail, il s’impose comme le maître d’un genre particulier  : le roman cataclysmique britannique. Bill s’attarde souvent à raconter l’histoire des gens qu’il rencontre, leurs méthodes de survie, pour donner des détails sur les aventures des autres survivants. Cela étant, il souffre de la solitude quand celle-ci s’impose à lui, nous rappelant ainsi que les autres ce n’est pas que l’Enfer, que l’homme est un animal social avant tout, et que le groupe est une part de son identité  : «  priver de compagnie une créature grégaire revient à la mutiler, à violer sa nature. Un prisonnier, ou un cénobite, sait que le troupeau existe au-delà de son exil, et qu’il continue d’en faire partie. Mais, lorsque le troupeau disparaît, il n’y a plus, pour l’élément du troupeau, d’identité possible. Il est une partie d’un tout qui n’existe pas, un caprice sans port d’attache. S’il ne peut se rattacher à sa raison, alors il est perdu  ; si complètement, si épouvantablement perdu qu’il n’est guère plus qu’un spasme dans le membre d’un cadavre.  »

L’évocation d’un monde disparu pour mieux le comprendre

Au-delà de l’aspect science-fiction, il est aussi question pour l’auteur de nous délivrer ses propres analyses. Des questions sont soulevées par rapport à notre quotidien. Dans les années 1950, période de l’écriture de l’ouvrage, la société était bien huilée  : chaque poste, chaque parcelle, était occupée par quelqu’un. La plupart des gens n’en comprenaient pas les rouages, et ne s’en souciaient guère, seule l’individualité comptait. Mais quand le monde cesse de fonctionner, il faut alors réapprendre à s’orienter.

Cette problématique se pose de plus dans le contexte de la Guerre Froide : la Russie est alors vue comme responsable des Triffides et les USA sont vus comme superpuissance et potentiels sauveurs. La Seconde Guerre Mondiale, conjugué à la course aux armes atomiques est la marque d’un traumatisme profond  : le souvenir d’Hiroshima est alors vivace dans les esprits.

Le monde a changé, et William comprend bien vite que sa vie n’a plus de but, ou du moins, de but en accord avec l’ancienne société. À présent, il n’est plus la dent d’un engrenage qui lui échappe mais son propre maître. Cette situation lui en apprend beaucoup sur lui-même et sur son rapport aux autres  : doit-il les aider ou non  ?

Un changement de conditions implique un changement de perspective, et l’auteur profite de ce monde qui s’est effondré pour proposer une critique de celui qui l’entoure, quand l’un de ses protagonistes essaye d’en pousser un autre à utiliser sa raison  : «  la plupart des gens ne le font pas, bien qu’ils soient persuadés du contraire. Ils préfèrent qu’on les câline, qu’on les cajole, voire qu’on les guide. Ainsi ils ne commettent jamais d’erreur. Si jamais il y en a une, c’est toujours quelque chose ou quelqu’un d’autre qui est responsable. Cette façon d’aller tête baissé est une image peut-être un peu mécanique. Les gens ne sont pas des machines, ils ont leur propres pensées.  »

Bill Mansen réalise un voyage à travers le pays, il rencontre toutes sortes de personnes ayant des conceptions opposées sur la meilleure manière d’avancer. L’auteur nous dépeint les différentes formes de sociétés telles qu’il les conçoit, et qui bien souvent, s’opposent  : un futur basé sur l’autoritarisme, une conception féodale ou sur le conservatisme.

24_JeremyP_Wyndham 1951 - The Day of the TriffidsLa question de la polygamie est également posée  : certains la décrient et d’autres, plus pragmatiques, la voient comme une nécessité. Dans les groupes que Bill va croiser, l’individu est substitué à la communauté, le bien commun est à chaque fois mis en avant. On retrouve ces interrogations dans Malevil de Robert Merle, se déroulant également dans un monde détruit. Par ailleurs, Wyndham en profite pour se moquer quelque peu de la conception de la sexualité dans cette société britannique d’après-guerre, alors relativement conservatrice, quand il raconte l’histoire de cette jeune écrivain qui s’est vu interdire son livre dans deux bibliothèques de Londres à cause d’un titre évocateur, alors que le contenu s’en révèle anodin.

En somme, John Wyndham nous propose un livre qui possède deux niveaux de lecture  : une histoire que lon prend plaisir  lire de par les frissons quelle nous procure  ; une critique très intéressante de la société contemporaine de l’auteur. Le jour des Triffides a fait lobjet de diverses adaptations depuis sa sortie  : un film est paru en 1962, et la BBC a réalisé une série de deux épisodes portant sur louvrage en 2009. Par ailleurs, les Triffides font partie de la culture populaire et apparaissent régulièrement dans dautres œuvres. Enfin, lauteur signa un autre livre en 1957 qui a marqué son époque, notamment grâce à son portage àl’écran en 1960, puis via son remake par John Carpenter en 1995  : Le Village des damnés.

 

Jeremy Potel

Hakanaï, une leçon de vie au festival Micro Mondes

Hakanai 1Pour sa deuxième édition, le festival Micro Mondes (festival de spectacles et de multimédias, dédié aux arts immersifs) convie le spectateur au cœur d’univers intimistes et sensoriels. À travers cinq lieux, le Centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape, Les Célestins, Les Subsistances, le quartier de la Part-Dieu et le Square Louis Braille de Saint Priest, la future métropole lyonnaise fait la part belle aux arts immersifs notamment avec le Sacre du printemps monté par Roger Bernat ou Hakanaï de la Compagnie Adrien M / Claire B qui mêle le numérique à la danse.

La compagnie Adrien M / Claire B

La compagnie est dirigée par Adrien Mondot, artiste pluridisciplinaire informaticien, jongleur et Claire Bardainne plasticienne, scénographe et designer graphique. Créée en 2004 et lauréate de plusieurs prix, elle compte dix-sept performances et est installée sur la presqu’île lyonnaise où elle occupe un atelier de recherche et de création. En parallèle de leur spectacle, ils présentent jusqu’au 19 janvier, l’exposition XYZT : les paysages abstraits au Planétarium de Vaul-en-Velin. Pour tous ceux qui n’ont pas eu la chance de voir Hakanaï, n’hésitez pas à vous rendre sur place pour découvrir le travail impressionnant de ces artistes.

Pour voir une vidéo de présentation du spectacle, cliquez-ici.

Hakanaï, l’essence des arts numériques en spectacle

En japonais, Hakanaï – en conjuguant deux éléments, celui qui désigne l’homme et celui qui désigne le songe – signifie ce qui est impermanent et ne dure pas. Ce qui est fragile, évanescent, transitoire. Une matière insaisissable. Les spectacles construits autour des arts numériques ont la particularité d’être évanescents, ils se concentrent sur le moment de la représentation et s’évanouissent ensuite. Ils ne sont jamais fixes, soit ce sont les acteurs ou danseurs qui les contrôlent soit ce sont eux qui dirigent le ou les danseurs. Le spectacle est perpétuellement en mouvement, les images projetées sont rarement immobiles et les projections d’arrière plan ne sont presque jamais figées. Les images se mélangent à la musique et interagissent avec les spectateurs et la danseuse.

Des arts numériques aux arts immersifs

Hakanai 2 TissuL’action se déroule à l’intérieur d’un cube de tissu qui permet de refléter les images projetées à l’aide de quatre projecteurs. Grâce à la matière du cube, l’image apparaît non pas comme projetée sur un mur mais comme étant le mur. Les projections et les distorsions des images ne déforment pas le cube mais nous font oublier sa présence matérielle. Le public est installé en carré tout près du cube. Les rangées, faisant pour la plupart la longueur des faces du cube, permettent ainsi la projection des images à travers le tissu et donc sur le public. Cette proximité avec l’espace scénique et la projection des images sur le public favorise une immersion totale du public et probablement une communion avec la danseuse au milieu du cube qui doit vraisemblablement assimiler le public au décor. Les spectateurs ont la possibilité à la fin de la représentation d’entrer dans le cube et pour les premiers à voir la salle de l’intérieur. Il est ainsi possible de ressentir et de voir ce qu’éprouve la danseuse face au public. Le public n’est plus visible, il est perdu dans la masse des images, et emportée par la musique elle évolue dans son monde, un monde auquel appartient le public confondu avec les projections.

Une double performance remarquable

Afin d’appréhender correctement la pièce, il faut savoir que la danseuse s’est blessée deux jours avant la première et que sa remplaçante a appris la chorégraphie en un temps record sans qu’il n’y ait quasiment aucun décalage. Car la difficulté d’une telle pièce est bien la synchronisation.

Apprendre une chorégraphie, un danseur correct peut le faire, danser sur une musique aussi, mais danser sans musique en fonction d’une image, ça c’est une performance ! Ce spectacle est très complet car il regroupe de la danse seulement sur la musique, de la danse sur de la musique et dont les mouvements contrôlent les distorsions de l’image, une danse stimulée et contrôlée par l’image et une danse sans musique, tout cela en l’espace de 45 minutes.

La double performance vient du fait qu’Adrien Mondot, qui est aux sons et lumières, doit lui aussi s’adapter aux mouvements de la danseuse. C’est un travail qui demande une grande complicité et quand on sait qu’ils ont répété seulement deux jours, on peut leur tirer un grand coup de chapeau. Tout comme à Claire Bardainne qui a réussi à adapter son spectacle à sa nouvelle danseuse qui évolue parfois avec grâce et parfois avec violence dans cet univers virtuel.

Au-delà de la performance

Après avoir souligné la performance de Francesca, il faut évoquer l’histoire sans parole qu’elle raconte avec son corps.

Hakanai 3En attendant l’arrivée de la danseuse, des lettres et des chiffres dansent et virevoltent sur les faces du cube. La danseuse entre en scène, contourne le cube avec légèreté, entre dans le cube et le temps d’arriver au centre toutes les lettres tombent. La parole disparaît et la musique reprend ses droits. À la place des lettres, un grillage recouvre le cube donnant l’impression que la danseuse évolue dans une prison. Elle danse sur un tout petit espace d’abord comme emprisonnée puis ses mouvements font se détendre la cage et le grillage devient alors un filet qu’elle étire par ces mouvements avant qu’il ne prenne le dessus et que les mouvements du filet de lumière ne la pousse dans tous les sens. La danse s’effectue au son de la musique et dans le sens de la lumière. Puis elle ôte ensuite peu à peu le grillage pour laisser place à un ciel bleu dont les nuages flottent autour d’elle. Elle semble perdue dans cet univers, sans repère, elle lutte contre une force invisible qui régit la distorsion de son environnement, puis les lumières dessinent comme un ring autour du cube au milieu duquel tantôt elle se bat, tantôt elle joue avec les lignes, le tout sur une musique oppressante. Puis le ring disparaît et la mer apaise tout, elle s’endort au milieu de la scène. Puis se relève à l’apparition des lettres du début qui fusent dans le sens contraire au sien. On sent qu’elle essaie de lutter contre les mots, ces mots qui véhiculent des idées, la danseuse invite-t-elle à aller contre courant ?

Elle semble ensuite évoluer au sein d’une toile de constellations dont elle est maître, la toile réagissant à ses mouvements. S’en suit une danse très gracieuse avant que ne retentisse l’orage et qu’une pluie de lumière ne tombe sur elle. Le réalisme est poussé à l’extrême car les faisceaux de lumière qui tombe en pointillés allongés sur son visage glissent sur elle en épousant les formes de son visage comme de vraies gouttes de pluie. Une grande tristesse se dégage d’elle avant qu’elle ne se livre à une danse brutale, sauvage, sans musique, faisant éclater le cube. Cette destruction semble la fasciner, des débris volent lentement autour d’elle et elle semble voler au milieu des décombres et son ombre se reflète sur le cube comme si elle entrait enfin en osmose avec le monde qu’elle combattait précédemment. Une fois son cube détruit, elle en sort lentement et quitte la scène…

Cette pièce alterne les moments de douceur et les moments de combats, comme si le cube qui symbolise son monde ne lui convenait que partiellement. Nous sentons une complaisance dans sa façon d’interagir avec lui à partir du moment où c’est elle qui le domine mais dès qu’on lui impose un chemin, ou un environnement, elle lutte contre. Cette pièce, au-delà de la prouesse technique et chorégraphique, nous invite à réfléchir à ce qui compose notre monde et à comment s’affranchir de ses barrières pour enfin goûter à une liberté qui n’est qu’éphémère puisqu’à chaque moment d’apaisement suit une tempête qui sera elle aussi suivie d’un moment d’apaisement. Finalement, la liberté n’est-elle pas de lutter contre ce qui nous dérange pour ensuite évoluer dans l’environnement qui nous convient ? Sachant que tout est éphémère, les bons comme les mauvais moments, le but de la vie ne serait-il pas justement de s’en accommoder et de réussir à les surmonter et à les apprécier ?

Rémy Glérenje

Malevil : fin du monde et renaissance

Robert MerleQuand l’auteur français Robert Merle sort Malevil en 1972, il n’en est pas à son premier coup d’éclat. En effet, il avait déjà écrit L’île en 1962, un récit où, là encore, un groupe d’hommes se trouve coupé du monde et essaye de construire une société à leur image. Mais il va beaucoup plus loin avec Malevil : à présent c’est la civilisation humaine toute entière qui doit être reconstruite, c’est ce que l’on nomme en littérature, une robinsonade. À ce genre littéraire, on peut bien évidemment classer le livre dans la catégorie des œuvres post-apocalyptique (comme La Route de Cormac McCarthy), dans la mesure où la société telle qu’on la conçoit s’est éteinte. Ce livre se veut autobiographique, le narrateur, Emmanuel Comte, écrit son propre journal intime, mais la présence d’un deuxième personnage, Thomas, nous permet d’apprendre des choses sur ce que le narrateur omet volontairement, ce qui nous aide à objectiver le personnage.

Un société détruite

Alors que le personnage principal et possesseur du château de Malevil, Emmanuel Comte, discute de questions politiques avec les membres du Cercle – ses amis d’enfance – un cataclysme d’origine inconnue, mais vraisemblablement nucléaire, ravage la planète. Le château les ayant protégé de la mort, ils se retrouvent isolés, la technologie moderne ayant disparue. Alors qu’ils doivent apprendre à survivre dans ce nouveau monde qu’ils ne connaissent pas, de nombreuses interrogations, notamment morales, se révèlent à eux. Comme pour L’Ile, Robert Merle se sert de ce petit groupe de survivants pour se faire s’interroger le lecteur sur le monde qui l’entoure, et les sujets sont aussi nombreux que variés, ils se présentent peu à peu au fil de l’ouvrage. Le premier fait qu’il critique, très habilement, sans l’avouer totalement est bien évidemment la course au nucléaire que se livrent les deux superpuissances que sont les États-Unis et l’URSS dans cette période de Guerre Froide. La menace d’un holocauste nucléaire pèse sur chacun au quotidien. Le concept de « société » est aussi interrogé car, depuis sa disparition, ses avantages et ses défauts se font ressentir. Emmanuel se questionne : sans la société qui nous entoure, omniprésente au quotidien, comment nous comporterions-nous ? Resterons-nous des humains ou deviendrons-nous des bêtes ? Cette société que l’on critique toujours si vivement, n’est-elle pas, en réalité, le seul rempart qui nous différencie de l’animal ? Les réponses à ses questionnements se trouveront dans le livre, de manière concrète, mais tous les personnages ne les interprètent pas de la même façon. On pousse le lecteur à se remettre en cause, et à questionner ses choix. La première partie du livre porte sur l’enfance d’ Emmanuel Comte, à la campagne, quand tout était encore sous contrôle. Cela est nécessaire pour comprendre les différents états d’âmes que ressent le personnage suite à cette nouvelle situation. Il établit un contraste entre le passé doré, le présent sombre et le futur inexistant. Il borne son passé suivant des étapes qu’il juge importantes pour se rappeler de l’ancien monde. C’est là une des plus grandes qualités d’écriture de Robert Merle : il arrive à donner de la profondeur à ses personnages, il fait partager les doutes, les espoirs, les joies et les tristesses d’Emmanuel. L’on rentre d’autant plus dans le récit que ses divers états physiques, ainsi que ceux des autres, sont décrits avec beaucoup de précision, comme pour nous faire partager sa souffrance.

Sur cette planète grise et silencieuse, ils doivent apprendre à se focaliser sur le strict nécessaire, et ce qui paraissait superflu, ou du moins acquis d’avance autrefois, est maintenant une question de vie ou de mort. L’exemple parfait est celui ayant trait aux animaux. Souvent considérés comme inférieurs par l’Homme qui les soumet sans contrepartie affective, ils sont à présent au centre des préoccupations des personnages. Paradoxalement, Emmanuel note que les animaux sont heureux, dans la mesure où ils n’ont pas conscience qu’ils sont les derniers de leur espèce et qu’ils sont condamnés à disparaître. Le fait que l’ensemble de la planète soit mort fait s’interroger Emmanuel sur le but de sa vie, de leur vie. Est-ce utile de vivre pour vivre ? Ses compagnons et lui-même vont, au fil des pages, trouver des raisons qui leurs donnent des raisons de s’accrocher.

 Malevil 1

Une renaissance involontaire

La civilisation ayant disparue, les habitants de Malevil prennent le parti, sous la direction du propriétaire du château, de la survie, et c’est là le point central du livre. Ils veulent perpétuer à la fois leur propre vie mais aussi leur propre espèce, et reconstruire une société qui leur semble le plus juste possible. Malheureusement pour eux, si la communauté de Malevil s’organise comme une cellule familiale sous l’orée d’Emmanuel qui fait office de figure paternelle, les hommes peuvent retomber dans les travers caractéristiques de leur espèce d’avant le Jour de l’Événement. Ainsi, sans trop en révéler, à la démocratie de Malevil s’oppose une doctrine beaucoup plus dure, que les membres du château vont devoir affronter. Cette vision manichéenne du Bien et du Mal est le reflet total du monde dans lequel l’auteur écrit son livre, et il nous fait bien comprendre qu’une société est bien plus épanouie quand chacun à le droit à la parole. Ce clivage va plus beaucoup plus loin, car il oppose le capitalisme et le communisme. De fait, c’est cette dernière doctrine qui prend le pas à Malevil, où la propriété exclusive (y compris au niveau des femmes, nous le verrons plus loin) n’existe pas. Cela permet de dédramatiser le communisme pour le lecteur contemporain, et d’aller à l’encontre des visions du monde alors présentées aux citoyens de l’époque. Emmanuel s’acharne à conserver cette unité, car il en a compris la force, et cela se démontre à maintes reprises.

La religion a encore une très grande place dans leur société, notamment parce que l’action se déroule à la campagne, et la question de la place de Dieu est souvent posée dans ce nouveau monde, mais sa réalité n’est pas remise en cause. Dieu est encore une figure d’autorité et c’est d’ailleurs en partie cela qui créé l’action dans la deuxième partie du livre. L’auteur arrive à donner de la consistance à son personnage principal dans la mesure où il s’interroge et remet en question ce qui allait de soi dans l’ancien monde. Ici une pensée sur la lecture quotidienne de la Bible : « J’ouvris la Bible à la première page et je commençai à lire la Genèse. Tandis que je lisais, une émotion mêlée d’ironie m’envahit. C’était là, à n’en pas douter, un magnifique poème. Il chantait la création du monde et moi, je le récitais, dans un monde détruit, à des hommes qui avaient tout perdu. »

Une planète morte mais des hommes vivants

Pour s’adapter à cette nouvelle époque, les survivants sont bien déterminés à lutter pour leur vie, et ils doivent donc s’adapter en conséquence. La question du Bien et du Mal revêt alors un tout autre sens, comme on peut s’en douter. Le personnage principal le dit clairement : son sens moral est mort en même temps que la civilisation même si, dans l’action, il préfère épargner la vie si cela est possible. Emmanuel, estimant que le pragmatisme peut sauver dans ce nouveau monde inconnu, se force à retenir les détails qui lui semblent utiles. C’est l’un des points qui nous font apprécier sa personnalité : nous sommes sans cesse interloqués par son intelligence. Dans ce nouvel état des choses les rapports d’hommes à hommes sont largement marqués par la peur : la peur de l’autre. Et cela s’accroît au fil de l’ouvrage quand les rescapés de Malevil se rendent compte que des humains n’ont pas choisis la voie du Bien. Cette peur engendre de la violence et, finalement, les rapports se révèlent bien souvent à ce principe : tuer ou être tué. Le fait que la mort plane chaque jour au-dessus de leurs têtes rend les survivants bien plus vivants qu’auparavant : ils se surpassent sans cesse, tant physiquement que mentalement.

Malevil 2

Le fait que l’espèce humaine soit anéantie pose la question de la survie de l’espèce, et donc de la reproduction. Les femmes se retrouvent en minorité, tant et si bien que la première femme que les survivants rencontrent est comparée à Ève : elle pourrait être la mère de l’Humanité. De nouvelles questions sont soulevées dans le groupe : que faire de cette femme ? Thomas, dans ses notes, s’interroge sur la question du couple dans cette nouvelle société, et plus largement sur l’amour exclusif entre deux personnes, la « possession » d’un conjoint ne se révèle alors plus possible, ce qui va encore augmenter les dissensions dans le groupe. À Malevil, les décisions se font par vote, une démocratie est installée, un semblant de société, et l’auteur souligne implicitement que cela fonctionne plutôt bien : chacun des protagonistes a le droit à la parole, ce qui donne d’assez bon résultats. Emmanuel a souvent le dernier mot quand il y a dissension, mais il agit toujours pour le bien commun, ce qui devrait être le seul et unique but pour un chef.

Lors d’un moment crucial de leur nouvelle existence, Emmanuel songe : « On s’y habitue, à ce qui vous fait vivre. On finit par croire que ça va de soi. Et ce n’est pas vrai, rien n’est donné pour toujours, tout peut disparaître. Et de le savoir et de revoir l’eau de nouveau me donne l’impression d’être convalescent. »

De l’importance de l’autre

L’auteur profite de son histoire pour exposer sa représentation de la société telle qu’il la conçoit, mais aussi le rapport entre les individus. Du fait que le rythme de vie est devenu plus lent qu’auparavant sur cette nouvelle Terre, les gens sont moins sur la brèche, Emmanuel constate que cela améliore les rapports sociaux. Merle expose ce qui pourrait se cacher en chacun de nous. Ainsi, l’un des événements les plus marquants est la rencontre du groupe avec une bande d’hommes retournés aux origines, c’est-à-dire à l’état bestial : des humains si affamés qu’ils en sont venus à se conduire comme des bêtes. L’idée selon laquelle cela pourrait se produire pour chacun de nous reste une effrayante pensée. Pour l’anecdote, les personnages, après une attaque d’un des sauvages, réagissent de la manière qui leur semble la plus appropriée. L’auteur revient ici sur cette idée de la banalisation du Mal, piste qu’il a déjà explorée dans La mort est mon métier, célèbre biographie du dignitaire nazi Rudolph Höss parut en 1952.

En écho à l’ancien monde, il arrive un moment où une guerre se déclare entre ceux de Malevil et une bande rivale. Emmanuel fait une observation très manichéenne de la situation, et on comprend avec lui que l’enfer ce sont les autres. Alors simple auto-entrepreneur auparavant, il devient maître dans l’art de la guerre. Cette évolution dans le personnage se ressent aussi au niveau de l’écriture : au fur et à mesure de son endurcissement, Emmanuel raconte cette transformation, en phrases courtes, sans superflu, en allant droit au but. Celui-ci est de perpétuer l’espèce humaine, même s’il doute souvent à cause de la nature profonde de l’Homme, ce qui nous pousse nous aussi à rejoindre ses interrogations. La psychologie dont fait preuve Emmanuel nous interpelle souvent tant sa réflexion est poussée : on assiste ainsi à de véritables duels psychologiques, à une volonté de briser le mental de l’autre. Emmanuel manie aisément l’art de la manipulation. C’est un très bon orateur qui sait comment pensent les groupes, ce qui fait qu’il est quasiment considéré comme un Dieu. Le charisme, on le comprend ici une fois de plus, est une très bonne arme. Sans compter le fait qu’il doit parfois faire preuve de machiavélisme, comme le souligne Thomas.

CouvertureMalevil est une œuvre très complète tant sur le fond que sur la forme : à la fois écrit avec justesse et élégance, son histoire de survie dans un monde hostile reste fascinante et tient en haleine le lecteur. À elle seule, la fin représente bien l’ambiguïté du livre, qui alterne souvent entre réussite et échec. Au-delà de cela, Robert Merle aborde des thèmes aussi nombreux que la politique, l’amour, le rapport à l’autre, etc. et nous pousse à nous interroger sur nous-même et sur le monde qui nous entoure. Terminons par une interrogation très pertinente d’Emmanuel Comte : « L’homme, c’est la seule espèce animale qui puisse concevoir l’idée de sa disparition et la seule que cette idée désespère. Quelle race étrange : si acharnée à se détruire et si acharnée à se conserver. »

Malevil a fait l’objet d’une adaptation sur grand écran en 1981 par Christian de Chalonge, avec notamment Jean-Louis Trintignant, Michel Serrault et Jacques Villeret. L’œuvre a aussi fait l’objet d’une adaptation en pièce de théâtre, ainsi que d’un téléfilm diffusé sur France 3 le 13 juillet 2013.

Jérémy Potel