Oussama, ce héros ou du théâtre pour penser

Photo © Geoffroy Bourdais

Photo © Geoffroy Bourdais

Du 9 au 12 juin, les deuxième années de l’École Arts en scène vous invite à réfléchir à l’Espace 44 (Lyon 1er) autour de la pièce de Dennis Kelly, bien nommée Oussama, ce héro. Un titre provoc’ pour une pièce politique, engagée, qui nous dépeint les travers d’une société contemporaine, anglaise d’abord, universelle enfin.

L’Espace 44 ouvre ses portes tous les ans aux élèves de l’école et leur permet de monter des projets sur des pièces de leur choix afin de promouvoir l’écriture contemporaine.

C’est ainsi que Dennis Kelly fut choisi par les deux metteurs en scène : Sébastien Weber et Laurène Mazaudier. Un auteur anglais contemporain qui écrit avant tout sur ce qu’il voit et perçoit de la société dans laquelle il vit ; la mienne ; la vôtre. Du racisme ordinaire à la monstruosité humaine, l’auteur explore des thématiques profondes et poignantes, reflet d’un mal-être globalisé, banalisé dans nos sociétés occidentales.

Du « théâtre coup-de-poing »

Né au Royaume-Uni dans les années 1990, le théâtre « In-Yer-Face » trouve ses héritiers dans le théâtre d’aujourd’hui et notamment dans l’œuvre de Dennis Kelly.

« In-Year-Face », mouvement qui se veut « rentre-dedans » dont l’objectif est de choquer le public à travers une expression verbale et scénique violente, vulgaire, brute. Oussama, ce héros, jouée pour la première fois dans son intégralité à Londres en 2005, s’inscrit donc dans ce mouvement théâtrale qui a pour volonté de créer le malaise chez le spectateur, un théâtre intense et cru qui vous prend aux tripes et vous pousse à gamberger.

L’actuel au cœur de l’écriture

Oussama, ce héros regorge de thématiques actuelles qui résonnent dans nos oreilles d’enfants du siècle. C’est à travers elles que Dennis Kelly nous ouvre les portes de la réflexion, nous incite à nuancer les notions de bien et de mal, à prendre du recul et à méditer sur notre condition d’homme, et surtout d’homme politique.

Des sujets contemporains qui font écho à notre actualité : la peur, l’information médiatisée, l’insécurité, le terrorisme, le fanatisme, sont autant de concepts et de notions que l’on retrouve à travers les cinq personnages de la pièce.

Des monstres ordinaires

Dennis Kelly

Dennis Kelly

Résidents d’une banlieue anglaise glauque où les garages et les poubelles sont brûlés, les protagonistes deviennent le reflet de la complexité du comportement humain. Si au début de la pièce il est aisé de catégoriser les « gentils » et les « méchants », un événement perturbateur viendra déconstruire cette vision manichéenne que l’on adopte instinctivement.

À travers les personnages de Louise (Claire Brodiez), jeune fille paranoïaque cloîtrée dans son angoisse pathologique, son frère Francis (Maxime Grimardias) qui traque le pervers du quartier dans une quête quasi-psychotique, le couple Mark 50 ans (Florent Lanquentin) et Mandy 16 ans (Camille Denau) participants d’une « télé-réalité » et Gary (Léo Bianchi), jeune garçon de 15 ans déphasé et sans repères, l’auteur tente de nous révéler la monstruosité humaine, une monstruosité ordinaire et cachée qui se révèle dans des situations extrêmes.

On assiste ainsi à une réelle évolution des personnages. En situation de crise, l’homme dévoile ses personnalités refoulées, alors il n’y a plus de « gentils, il n’y a plus de « méchants », il y a « l’humain. ».

À la recherche de repères

Le personnage de Gary, représente le mal-être d’une jeunesse en « déficit de croyance ». Il est un gosse perdu, marginal, sans guides ni repères, à la recherche d’une chose en laquelle croire, dans une société qui ne le comprend pas, mais qu’il tente à tout prix de comprendre.

Alors qu’on lui demande de faire un exposé sur un héros contemporain, sa recherche le mène à un résultat pour le moins inattendu qui soulève une vraie question : qu’est ce qu’un héros ?

« Trouver un héros, un vrai héros vivant, faire un exposé sur un héros contemporain, mais il faut que ce soit quelqu’un de réellement héroïque, un héros qui soit une source d’inspiration pour des millions de gens. Un individu déterminé qui sacrifierait richesse, vie et bonheur pour ce en quoi il croit et alors je fouille autour de moi, oui, j’essaye, j’essaye vraiment très fort, je ne vois personne, rien, des célébrités, des hommes politiques, des sportifs, oui, mais pour être honnête, il n’y a rien, rien, rien et, soudain, j’en trouve un ; BINGO ! Ça coule de source l’inspiration, j’ai eu l’éclair de génie et alors je suis là devant toute la classe je lis à voix haute le titre de mon exposé : « Oussama, ce héros ». »

Interview de Léo Bianchi, comédien, interprète de Gary

Gary semble être un personnage très complexe, comment définirais-tu son état d’esprit ?

Léo : Gary c’est un personnage curieux, même hyper curieux. Il n’a reçu que très peu d’éducation de la part de ses parents, il est donc sans cesse à la recherche d’informations pour comprendre le monde qui l’entoure, pour cela il regarde énormément la télé. Il analyse tout ce qu’il voit et entend, il passe vraiment pour un garçon étrange auprès de ses camarades, qui le rejettent complètement. Loin d’être fou, loin d’être con, il est avant tout un gamin de 15 ans incompris.

Et ce gamin de 15 ans, il évolue au fil de la pièce ?

Gary est un gamin qui n’a pas d’attaches, pas de parents, pas d’amis. Son évolution elle se fait dans sa recherche de quelque chose en lequel croire et il finira par trouver la personne d’Oussama Ben Laden. Il représente bien les jeunes d’aujourd’hui qui ne savent plus en quoi croire et qui ne se voient pas d’avenir dans cette société. La question qu’il finit par se poser c’est : est-ce que là-bas, en Afghanistan, je serai accepté à ma juste valeur ? Il s’interroge vraiment à partir, à fuir. Finalement, c’est dans l’extrême qu’il pense trouver un sens à son existence.

Outre le message provoquant, pourquoi peut-on considérer cette pièce comme du « théâtre coup-de-poing ?

C’est une pièce qui met mal à l’aise le lecteur/ spectateur. On y trouve des situations très glauques et des personnages malsains qui se retrouvent dans des scènes de violence très brutes. L’écriture de Dennis Kelly est très crue, comme si elle n’avaient pas de limites. L’écriture elle-même est violente finalement, je pense notamment à une scène de torture où l’on peut lire une description très détaillée. C’est une pièce dérangeante.

Qu’est ce qui est dérangeant ?

Ce qui est dérangeant c’est que les personnages tous très humains. Dans les films d’horreur par exemple, les « méchants » sont vraiment méchants. Là on a des personnages nuancés dont on peut se rapprocher, en faite ça pourrait être toi. Somme toute, la pièce n’est pas plus violente que certains films mais elle paraît beaucoup plus réaliste, il n’y a pas de surplus, pas d’effets spéciaux et c’est en cela qu’elle gêne.

En une phrase, pourquoi on doit venir voir cette pièce ?

On pense que le théâtre ne doit pas juste être un divertissement mais qu’il est bien d’aller au théâtre pour réfléchir. On a entre 19 et 29 ans et avec cette pièce on espère toucher des gens de notre âge sur des points d’actualités, des jeunes qui n’ont pas l’habitude d’aller au théâtre. On espère faire découvrir aux gens un théâtre alternatif aux pièces traditionnelles et classiques. On souhaite aussi montrer d’autres aspects artistiques que le théâtre : il y aura du graff en live et des instruments pour l’ambiance sonore !

La classe a également un deuxième projet : la pièce Blessures au visage de Howard Barker sera jouée par l’autre partie de la promo du 14 au 17 juin à l’Espace 44 également.

http://www.espace44.com/

https://www.artsenscene.com/

Juliette Descubes

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Le slam résonne à Lyon !

affiche de l'événement par l'artiste Zit ZitoonVoilà maintenant cinq mois que la première édition du championnat Rhône-Alpes de slam a pris place dans les bars lyonnais de L’Antre Autre, La Faute aux Ours et Le 6ème Continent.

Un événement « Ligue Slam de France » où l’on retrouve les « meilleurs slameurs de la région » pour une compétition alliant show et poésie. Tout ce qu’on aime au Litterarium !

Déjà cinq soirées que les slameurs, au nombre de 14, s’affrontent devant un public bouillant, néophytes comme amateurs de cet art qui mêle prose, lyrisme, oralité et rythmes.

Le particularisme mis à l’honneur

Sur scène on retrouve : Cocteau Mot Lotov, Barbie Tue Rick, Istock, Gabie Gaby, Zit Zitoon, Alidea, Zeno, Grisppal, Bastien Jules, Phosphore, Mehdi Krüger, Kevin, Kopodmo, et Lucarne.

Cocteau Mot Lotov à Antre Autre

Cocteau Mot Lotov à Antre Autre

Autant de poètes qui se distinguent par leur timbre, leur style, leur flow et leur plume, créant ainsi un melting-pot de voix qui vous transportent dans un monde et une atmosphère différents entre chaque slameur. Autant de particularismes, de personnages avec une identité propre, que ces challengers viennent défendre sur la scène avec pour seules armes leurs cordes vocales et leur présence. Mais attention, on est bien loin du simple égo-trip et des rap contenders ! Si l’objectif est le podium et la victoire qui mèneront aux tournois nationaux, l’ambiance reste à la tolérance et à la convivialité.

Ce pluralisme de personnalités donne ses raisons au succès du championnat : chaque soirée est un pur régal auditif, et un fabuleux voyage entre les différents univers poétiques des participants.

« La poésie c’est avant tout une voix, qu’il est dommage de garder pour soi »

La communauté slam l’a bien compris : c’est dans le partage des écritures et l’écoute de celles-ci que l’on s’enrichit. Et quel meilleur moyen qu’une scène et un public ?

Kopodmo au 6ème Continent

Kopodmo au 6ème Continent

Que ce soit dans l’intimisme des scènes de La Faute aux Ours et de L’Antre Autre où l’on déclame a capella, ou derrière le mic du 6ème Continent, quand les voix des slameurs s’élèvent, la poésie prend vie. Pas d’instru, pas de superflu, l’éloquence prime et c’est probablement à travers elle que l’on touche l’essence du texte. Le passage de l’état brut du travail d’écriture à l’oralisation apparaît à la fois comme un processus évident de transmission, d’appropriation, d’affirmation et d’expression.

C’est dans cette même dynamique que la scène ouverte proposée à la fin de chaque soirée prend son sens : un pur moment d’expression libre qui mélange une fois de plus les genres et offre à qui le souhaite une multitude d’oreilles des plus attentives pour exposer sa plume au monde. Une fantastique occasion pour les étrangers des scènes : faire le premier pas devant un public slam c’est d’abord être reconnu pour avoir fait ce premier pas !

La grande finale du 14 avril

Une soirée qui promet une explosion de saveurs poétiques, la finale de la compétition se déroulera à L’Antre Autre le 14 avril, suivie de la remise des prix le 15 avril à la Faute aux Ours ! Une dernière chance pour les curieux retardataires de faire l’expérience du Championnat slam Rhône-Alpes !

Plus d’informations sur la page Facebook du championnat

Retour de Céleste Chevrier sur la première soirée du championnat

Juliette Descubes

Gaston Miron, le poète rapaillé

Gaston Miron… Miron… Ça vous dit quelque chose ?

11035167_10206622483989116_1943351733_oSi vous suivez de près ou de loin notre actualité, c’est un nom que vous avez pu croiser plusieurs fois. Souvenez-vous. Le 21 janvier, au théâtre de la Renaissance, le Cercle des poètes apparus levait le rideau et rendait hommage à ce grand monsieur aux travers de délicieuses « Mironnades picorées ». Extraits de L’homme rapaillé, les membres du Cercle avait présenté au public leurs version des poèmes Monologues de l’aliénation délirante, Avec toi, Ma désolée sereine, La route que nous suivons, Self-défense et Petite suite en lest. Si le choix des textes s’était effectué selon les goûts de chacun, la sélection fut assez représentative de l’œuvre de Miron : du poème amoureux au poète révolté, du français à l’anglais, de l’absurde à la réalité symbolique.

Le coup de cœur du Cercle

La contrainte du temps avait forcé des lectures de textes relativement courts alors qu’un poème avait particulièrement attiré notre attention : Aliénation délirante recours didactique ou un poème multilingue, mêlant français, anglais et expressions québécoise, ponctuation quasi-absente pour des propos engagés sur un rythme effréné.

À défaut de n’avoir pu vous le lire, en voici de courts extraits :

« Y est-y flush lui… c’est un blood man… watch out à mon seat cover… c’est un testament de bon deal…

voici me voici l’unilingue sous-bilingue voilà comment tout commence à se mêler à s’embrouiller c’est l’écheveau inextricable

Je m’en vas à la grocerie… pitche-moi la balle… toé scram d’icitte… y t’en runne un coup…

voici me voici l’homme du langage pavlovien les réflexes conditionnés bien huilés et voici les affiches qui me bombardent voici les phrases mixtes qui me sillonnent le cerveau verdoyant voici le garage les banques l’impôt le restaurant les employeurs avec leurs hordes et leurs pullulements de nécessités bilingues qui s’incrustent dans la moelle épinière de l’espace mental du langage et te voici dans l’engrenage et tu attrapes l’aliénation et tu n’en sortiras qu’à coup de torture des méninges voilà comment on se réveille un bon jour vers sa vingtième année infesté cancéreux qui s’ignore et ça continue

[…]

ainsi le temps s’abolit ainsi l’éternité fait irruption dans l’instant ainsi je ne vis pas une histoire je ne suis pour ceux qui font l’histoire à l’étage supérieur qu’une maladie du soubassement dont ils souffrent depuis un certain temps deux siècles environ je crois une maladie naguère bénigne sais pas j’essaie de voir quelque chose de temps en temps comme une démangeaison mais aujourd’hui qui se manifeste et culmine en abcès de fixation de sorte qu’il est temps estiment-ils d’en faire l’ablation ou quelque chose d’équivalent ce quelque chose qui peut-être surprendra la maladie elle-même ainsi la maladie se résorbera dans la déglutition des grands ensembles »

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Batèches

« Onze percussionnistes en action, une symphonie de sens et de sons sur des poèmes tirés de l’homme rapaillé de Gaston Miron. Un spectacle franco-canadien. »

Si le Cercle vous avait servi la mise en bouche, le théâtre de la Renaissance vous propose le plat et le dessert du 18 au 20 mars avec Batèches, du théâtre musical sur des textes de Miron, une composition originale de Patrick Burgan. Spectacle où se mêlera projection de poèmes du poète québécois, sons à la fois puissants et subtils d’un chœur de percussions. Quand la musicalité des langues rencontrent les sonorités orchestrales, c’est une véritable fusion des sens qui vous attend.

Pour plus d’informations :

http://www.theatrelarenaissance.com/spectacle/bateches

Juliette Descubes

99 Francs : le prix de la servitude

Éteignez vos télés. Éteignez vos radios. Fermez vos magazines.

99-francs-3614.jpgSortez de votre caverne d’ombres imagées de femmes et d’hommes parfaitement dessinés, de voitures bien lustrées, de familles sans problèmes et de crèmes anti-rides révolutionnaires. Ces produits en tout genre dont vous n’aviez pas besoin avant qu’on vous les présentent avec une punch-line bien rodée.

Ouvrez vos vieux bouquins qui prennent la poussière dans vos armoires. Ouvrez, par hasard, un livre que vous aviez acheté, comme ça, un jour, par curiosité. Ouvrez 99 Francs de Frédéric Beigbeder. Et prenez-vous en pleine face une réalité morbide et inavouée : « Tout s’achète : l’amour, l’art, la planète Terre, vous, moi. »

Tout s’achète, tout se vend

Le livre commence par cet état des lieux. Sous la plume d’Octave, Frédéric Beigbeder nous dépeint l’univers de la pub, qui se révèle être le Big Brother de nos sociétés occidentales modernes. Octave est publicitaire, « le type qui vous vend de la merde. Qui vous fait rêver de ces choses que vous n’aurez jamais. Ciel toujours bleu, nanas jamais moches, un bonheur parfait, retouché sur Photoshop. Images léchées, musique dans le vent. » Trentenaire railleur de coke, anti-héros cynique, désabusé par son métier, détestable au possible mais dont la quête est noble : détruire le système avant qu’il ne nous détruise. Son arme dans cette guerre contre le monde de la communication : un livre. Un livre qu’il écrit pour nous faire ouvrir les yeux, pour réveiller les consciences sur notre condition de marchandise. Octave et Beigbeder ont alors le même objectif : dénoncer les excès d’une machine qui nous transcende. Une machine si bien huilée qu’elle fonctionne presque toute seule, sans que personne ne puisse rien n’y faire.

Les gens heureux ne consomment pas

Outre la critique de la démesure, du pouvoir de l’argent, et de la suprématie des enjeux économique, Beigbeder tente une approche de réflexion sur le bonheur : « Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas. »

Le bonheur, vous le croisez tous les jours, sur vos écrans ou sur les murs, la publicité c’est l’apologie du bonheur. On nous vend un bonheur sous vide, complètement vide de sens. Aujourd’hui pour être heureux il faut consommer, la devise du siècle a été gravée dans nos cerveaux : « Je consomme donc je suis. » La décadence d’Octave, sa chute progressive dans la folie l’amène à une sombre conclusion : « Le monde est irréel, sauf quand il est chiant. » Les images défilent, nous harcèlent, nous submergent, définissent notre comportement et il n’est pas chose facile que de se détacher d’un monde qui ira toujours trop vite. Finalement, « la mort est le seul rendez-vous qui ne soit pas noté dans votre organizer ».

L’amour de la servitude

Vous avez dit "servitude" ?

Vous avez dit « servitude » ?

« Un État totalitaire vraiment « efficient » serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d’esclaves qu’ils seraient inutiles de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. » Aldous Huxley, Nouvelle préface au Meilleur des mondes, 1946.

Utilisée par Beigbeder comme préface à son tour, l’écho paraît évident : « Pour réduire l’humanité en esclavage, la publicité a choisi le profil bas, la souplesse, la persuasion. » 99 Francs s’inscrirait alors dans cette lignée des romans alarmistes, presque prophétiques, sur nos sociétés modernes et sur nous-mêmes, hommes toujours plus aliénés, toujours plus conditionnés. Mais voilà quinze ans que le bouquin a été publié, et s’il connut un franc succès, les choses vous semblent-elles différentes ? Bien sûr que non. Nous baignons plus que jamais dans l’image : « L’homme était entré dans la caverne de Platon. Le philosophe grec avait imaginé les hommes enchaînés dans une caverne, contemplant les ombres de la réalité sur les murs de leur cachot. La caverne de Platon existait désormais : simplement elle se nommait télévision. Sur notre écran cathodique, nous pouvions contempler une réalité « Canada Dry » : ça ressemblait à la réalité, ça avait la couleur de la réalité, mais ce n’était pas la réalité. On avait remplacé le Logos par des logos projetés sur les parois humides de notre grotte. Il avait fallu deux mille ans pour en arriver là. »

Lire 99 Francs fait du bien. Laissez-vous déranger, même si c’est désagréable, parce que l’on parle de nos vies. On ne changera pas le monde, mais on peut encore armer nos esprits. Éteignez vos télés.

Juliette Descubes

De la poétique du rap français

l'Animalerie

L’Animalerie

On aurait tort de croire que la scène du rap français ne se compose que de gros bourrins vulgaires aux voix grasses et énervées, vantant les « vertus » de la drogue, de la violence et déversant des flopées d’insultes sur ta maman… « Rap », « français », deux mots paradoxalement ridicules dans les esprits des non-initiés. Pourtant, si l’on s’amuse à creuser un peu le répertoire, on se surprend à apprécier des textes qui se détachent de toutes ces idées reçues. Des perles de style, de la poétique en flow, du lyrisme au mic, de la jouissance auditive pour les névrosés de la langue.

Le rap, expression poétique du XXIème siècle ?

« Poésie : Genre littéraire associé à la versification et soumis à des règles prosodiques particulières, variables selon les cultures et les époques, mais tendant toujours à mettre en valeur le rythme, l’harmonie et les images. »

Si la poésie se veut variable selon les époques, peut-on inclure le rap dans le genre poétique du XXIème siècle ? On entend déjà les réac’ beugler leur indignation. Pourtant, le rythme, l’harmonie et les images sont autant de caractéristiques que l’on peut retrouver dans le rap. En rimes ou en prose, l’objectif est le même : faire sonner le mot juste.  Le rappeur comme le poète est avant tout auteur, un aventurier de la langue dont il exploite toutes les ressources, la poussant parfois dans ses derniers retranchements. On retrouve notamment chez beaucoup d’artistes des textes qui regorgent de codes poétiques : néologismes, allitérations, assonances, métaphores… les figures de style fusent ! La densité des mots et la création verbale occupent donc une place centrale dans l’écriture. Finalement, de la strophe au couplet, la frontière est mince si l’on se détache de la poésie dans sa forme la plus classique.

La relève des poètes de « l’avant-garde » ?

Kacem Wapalek

Kacem Wapalek

La liberté de la forme que l’on trouve dans les textes de rap français pourrait découler des travaux des poètes avant-gardistes du XXème siècle. Ces artistes polémiques et provocateurs, prônant la déconstruction poétique de la modernité, ont permis une évolution du genre qui pourrait trouver sa suite et un sens particulier dans le rap : la volonté d’une rupture entre livre et poésie, le goût de la performance, et surtout la recherche d’une approche sonore et phonétique. L’émergence du vers libre et de cette poésie contestataire pose les fondements d’un mode d’expression qui ignore voire rejette certains codes de la poésie traditionnelle. On peut ainsi voir le rap comme une poésie débridée et  affranchie, inscrite dans un siècle où la licence poétique permet l’effervescence du genre et son perpétuel renouveau.

Du rap intelligent face à un « rap de gare »

« Dans l’rap aujourd’hui, on est trop peu en amont et beaucoup en aval » – Kacem Wapalek, Freestyle Les Inrocks

Si on peut déplorer un manque de style et de lyrisme chez certains rappeurs actuels, d’autres en font leur créneau. Les lyonnais du crew de l’Animalerie, Lucio Bukowski et Kacem Wapalek prennent position et se détachent de ce « rap de gare » qui accaparent les ondes et les écrans. Alors que le genre a tendance à devenir « un lieu commun comme un acteur de cul imberbe » (Lucio Bukowski), ces génies de la plume nous prouvent à coup de rimes raisonnantes et habiles qu’il existe un rap intelligent et saisissant.

Lucio Bukowski

Lucio Bukowski

« T’as pas d’impact comme une baston de hippies ardéchois » – Lucio Bukowski, Feu Grégeois

Voilà des punchlines qui claquent face à une vulgarité gratuite qui devient malheureusement ordinaire. Ces deux artistes se montrent de talentueux épéistes dans le culte du clash et de la joute verbale. Mêlant injures foisonnantes à l’affront humoristique, on apprécie l’aphorisme percutant qui montre définitivement une maîtrise de la langue. Souvent contrastées par des propos sérieux, voire engagés, ces formules sentencieuses marquent les esprits et permettent la diffusion de messages prégnants, représentations d’un réel poignant. Dans Culture Palace, Kacem Wapalek se définit lui-même comme « un mec qui peut résumer paris zone et poésie » : une prose moderne percutante qui aborde avec une conviction détonante des thèmes qui résonnent comme les problématiques de notre siècle.

À l’heure où la diffusion de la poésie se fait de plus en plus restreinte, le rap apparaît comme l’expression alternative du genre. De la plume au micro, c’est cette éternelle quête de musicalité qui atteint son paroxysme : la poésie c’est avant tout une voix, et le rap le lui rend bien.

Juliette Descubes

De la poésie, du jazz et des cookies

33_Juliette_affiche veilleeLe Cercle des Poètes Apparus ?! Apparus, vous êtes sûrs ?

Rassurez-vous, très chers lecteurs, il n’y a pas d’erreur ! Loin d’être disparus, le Cercle des Poètes Apparus organise, mardi 18 mars, sa troisième veillée poétique sur le campus des quais de l’Université Lyon 2. Fondé au sein de l’association Le Littérarium, le cercle d’étudiants, derrière un nom quelque peu sectaire (n’en soyez pas effrayés !), s’est fixé comme objectif de promouvoir, de diffuser et de dynamiser la poésie amateur.

Y-a-t-il encore un intérêt pour la poésie ?

Surpris, ils l’ont été ! En effet, si la première veillée organisée au mois de décembre avait rassemblée une vingtaine de personnes, une quarantaine était présente lors de la veillée de janvier ! Une augmentation qu’ils espèrent exponentielle, toujours dans le but d’offrir aux poètes sélectionnés un public de plus en plus conséquent.

Mais qui sont ces poètes ?

Alors qu’ils pensaient avant tout accueillir des étudiants, poètes en herbe, les membres du cercle ont pu recevoir dès la première veillée des poètes déjà confirmés. Ils ont donc décidé de s’ouvrir à tous types d’auteurs, allant de l’étudiant qui compose pendant ses cours magistraux sur la croissance du nombre de méduses hermaphrodites et cannibales en Ouzbékistan, aux poètes déjà publiés, que le public aura le plaisir d’entendre lors de la troisième veillée.

Du classique à l’expérimental

Sonnets, alexandrins, strophes et rimes croisées, oui !, la poésie classique est dans la place ! Mais certains poètes n’ont pas hésité à proposer des créations alternatives et expérimentales, qui ont su toucher et capter l’attention de leur auditoire. C’est ainsi que les spectateurs – fanatiques névrosés du vers ou curieux venus avant tout pour déguster le buffet de cookies – ont pu découvrir des artistes d’horizons différents, portants comme seuls bagages leur unicité et leur talent, mais se retrouvant finalement tous dans la même corbeille, celle des disciples passionnés servant notre grande Mère à tous : la Poésie.

En bref,

Le Cercle des Poètes Apparus n’attend que vous ! Venez lire vos poèmes, ou simplement écouter ceux de vos pairs, mardi 18 mars à l’Université Lyon 2, autour d’un fabuleux buffet de cookies, dans une ambiance jazzy et conviviale.

Envoyez vos créations à l’adresse repoesie@outlook.fr !

Juliette Descubes