Gharraa Mehanna : « La révolution égyptienne a été annoncée par les écrivains »

inattendu_programme-4Ancienne étudiante de Lyon 2, Gharraa Mehanna est professeur émérite à l’université du Caire au département de français de la faculté des lettres, spécialiste de littérature maghrébine d’expression française et de jeunesse. Elle est actuellement conseillère du ministre pour l’UFE (Université française d’Égypte). À côté de son travail académique, elle écrit des contes pour enfants. Elle a notamment publié cinq recueils en arabe classique et plus d’une soixantaine d’articles ayant trait à la littérature arabe en Thaïlande, aux États-Unis, en Belgique, en France, au Maroc, en Égypte et au Liban.

Entretien sur le témoignage romanesque de la révolution égyptienne.

Êtes-vous une témoin directe de la révolution égyptienne ?
Bien sûr. J’ai présenté, il y a deux ans à Rouen, dans le cadre des travaux de l’ACLJE (Association des Chercheurs de la Littérature de Jeunesse) dont je suis vice-présidente pour le monde arabe, un atelier sur la révolution, avec une classe préparatoire dans un lycée, dont le titre était « Place Tahrir, lieu imaginaire ou réel ? ». J’ai divisé les élèves en deux groupes : ceux qui ont vus les événements de la place Tahrir et ceux qui ont vu cela à travers les médias. J’ai ainsi essayé d’analyser leurs dessins, leurs écritures et j’ai remarqué que ceux qui n’avaient pas vus de leurs propres yeux la place Tahrir écrivaient tout ce que les médias avaient dit, ce qui était très différent de la réalité.

Cette révolution est sans pareil. Du jamais vu. Pour plusieurs raisons. C’est une révolution spontanée, improvisée. C’est un soulèvement qui, par pur hasard, se transforma en révolution. C’est une révolution faite par les étudiants et les éternels chômeurs. Facebook et Twitter ont joué un rôle important dans le cours des événements. C’est une révolution faite en famille, des grands-parents aux petits enfants. C’est une révolution de toutes les langues : les pancartes, les affiches, les slogans étaient de toutes les langues (français, arabe, anglais). C’est une révolution de toutes les couleurs : il y avait des danses, des chants, des pièces de théâtre, même des mariages en pleine place Tahrir. C’était une révolution dans l’humour. Les déclarations des dirigeants ont été détournés en anecdotes drôles : par exemples, le « Je vous comprends » de Ben Ali, le « Je vous ai écouté » de Moubarak, le « Je vous aime tous » de Morsi. Lorsqu’on a demandé à Moubarak de faire son discours d’adieu au peuple égyptien il a répondu : « Pourquoi ? Le peuple va-t-il partir ? ». C’est une révolution dans l’humour malgré le drame, le sang… Je crois que l’atmosphère a changé par la suite. Désormais, les gens ont un humour noir.

Mohamed Salmawy

Mohamed Salmawy

Dans quelle mesure cette révolution était-elle prévisible ? Ou imprévisible ?
Je pense que cette révolution a été annoncée dans les écritures des écrivains maghrébins en général et égyptiens en particulier. Par exemple, Les Ailes du Papillon de Mohamed Salmawy, qui date de 2011, annonçait cette révolution du peuple et le soutien de l’armée qui refuse de combattre les citoyens révoltés. Il y a aussi La Porte de sortie d’Ezzedine Choukri Fishere, écrit en 2012, qui raconte tout ce qui c’est passé, ce qui se passe et se passera en Égypte jusqu’à 2020. on voit ainsi une identité totale entre la fiction et la réalité. Il a, par exemple, parlé de la fin du pouvoir des Frères musulmans avec des détails étonnants. Quand il a été interviewé dans une émission télévisé il a répondu qu’il avait observé, analysé, compris et put, en quelque sorte, prédire les événements à venir.
On est en plein dans la prophétie et la voyance de l’écrivain visionnaire. Il y a aussi le livre d’Amal Ali Hassan, La Chute du silence, qui prédit la fin du pouvoir des Frères musulmans. Sur la 4e de couverture on peut lire : « Ceci n’est pas un roman sur la révolution mais c’est une révolution sous la forme d’un roman. » Toutes les œuvres qui ont été écrites sous la révolution sont des œuvres de témoignage permettant d’expliquer et d’interpréter les événements. Même quand l’on trouve le titre « Roman » sur la couverture ! Par exemple, la vie d’une égyptienne et de sa famille dans leur vie quotidienne jusqu’au renoncement de Moubarak au pouvoir. Le livre de Radwa Achour, Plus lourde que Radwa [Radwa désigne le nom de l’auteur et une montagne en Arabie Saoudite], est à la fois un journal et une autobiographie. Elle raconte sa maladie et les manifestations dans les rues du Caire. Elle raconte la révolution et des aspects de sa vie privée. Il y avait, pour certains, un besoin thérapeutique de témoigner, pour ne pas sombrer dans la folie.

Radwa Achour

Radwa Achour

La plupart des romans de la révolution mentionnent le poème du tunisien Abou el Kacem Chebbi. Il a été traduit et répété de mille façons différentes. On le trouve quasiment dans toutes les œuvres sur la révolution. Il fait partie de l’hymne national tunisien mais les manifestants égyptiens chantaient aussi ses vers dans les rues du Caire. El-Ghazi, un poète égyptien a pris quelques vers du poème de Chebbi comme refrain qui scande les rythmes de son poème Le Retour de l’âme. Il y a une sorte de continuité dans les romans qui ont annoncé la révolution, qui ont dénoncé la torture.
Mais il y a une rupture dans le fait que la langue a changé. La langue est celle de l’époque de Facebook, de Twitter. Par exemple, le poème d’un jeune poète égyptien qui se nomme Revolution spacy. Quand il dit « nous les jeunes six », le mot « six » désigne l’appellation donnée ces jeunes égyptiens qui manquent de sérieux et de responsabilité. En un sens, ce sont ces jeunes « six » qui ont fait la révolution. Parfois, dans les poèmes, le vulgaire gagne son élégance, on évoque les proverbes, les dictions, etc. C’est une langue de l’époque compréhensible à tous.

Abou el Kacem Chebbi

Abou el Kacem Chebbi

Les romanciers et les intellectuels ont-ils pris part concrètement, d’une façon ou d’une autre, à la révolution égyptienne, outre le fait d’avoir rédigé des romans et essais « prophétiques » ?
Ils étaient place Tahrir et ont participé à tous les événements. Mais après le départ de Morsi, je ne sais pas où ils sont allés. Ils ne sont pas présents comme avant. Leur présence n’est pas vraiment remarquable. Il y a beaucoup de points d’interrogations, une absence de vérité.

Quel est, à vos yeux, l’essai ou le roman qui parle le mieux de la révolution égyptienne ?
Il y a toute une liste de romans, de témoignages et de journaux qui rendent compte de la révolution. Par exemple, Le Journal de la révolution ou L’Agenda de la révolution. Ce sont des jeunes qui ont ressentis le besoin de rédiger, la plupart du temps de façon collective, tout ce qui se rapportait à la révolution. L’ouvrage Yeux qui ont vus la révolution regroupe 44 écrivains, journalistes, hommes d’affaires, politiciens, etc. qui racontent la révolution de leur point de vue.

Cela dit, je crois que le roman à la hauteur de cette révolution n’a pas encore été écrit.

Sylvain Métafiot

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Orwell : le frivole et l’éternel

« Ce qui me pousse au travail, c’est le sentiment d’une injustice et l’idée qu’il faut prendre parti, car même si nous ne pouvons rien empêcher, il faut tenter quelque chose pour s’y opposer. »

george-orwell1Le plus grand écrivain politique du XXe siècle détestait la politique. L’homme aux mots simples et au regard innocent n’était pas avare en paradoxes, lui qui se définissait par provocation comme anarchiste conservateur tout en précisant que « la vraie distinction n’est pas entre conservateurs et révolutionnaires mais entre les partisans de l’autorité et les partisans de la liberté. » (Lettre à Malcom Muggeridge, 1948). Partisan de la liberté, il l’était assurément, ne cessant de mettre en garde contre la politique qui, « par sa nature même, implique violence et mensonge. » Mais sa méfiance se portait contre tous ceux persuadés de détenir la vérité et forçant les autres à s’y soumettre.

Il semble impossible, au regard de sa biographie et des évolutions historiques de son époque, de dissocier sa production littéraire du parcours de sa vie et de l’évolution de sa prise de conscience politique. Inventeur du roman-sans-fiction, il recrée la vérité par son talent d’ « imagination sociologique » comme le note pertinemment Simon Leys : « Ce que l’art invisible et si efficace d’Orwell illustre, c’est que la “vérité des faits“ ne saurait exister à l’état pur. Les faits par eux-mêmes ne forment jamais qu’un chaos dénué de sens : seule la création artistique peut les investir de signification, en leur conférant forme et rythme. L’imagination n’a pas seulement une fonction esthétique, mais aussi éthique. Littéralement, il faut inventer la vérité. »

Chacune de ses œuvres a pour origine son propre vécu (Dans la dèche à Paris et à Londres raconte son expérience de clochard à la fin des années 1920, Une histoire birmane s’inspire de son expérience d’ancien fonctionnaire britannique en Birmanie, Hommage à la Catalogne narre son engagement à la guerre d’Espagne, etc.). Au fur et à mesure de ses expériences, Orwell devient un écrivain de plus en plus engagé. Si les premières publications relèvent principalement de l’autobiographie et de la confidence personnelle, il opte, dès la publication du Quai de Wigan en 1936, pour une écriture plus politique et abordant des sujets plus généraux. Il affirme ainsi en 1946, dans Pourquoi j’écris : « Tout ce que j’ai écrit d’important depuis 1936, chaque mot, chaque ligne, a été écrit, directement ou indirectement contre le totalitarisme et pour le socialisme tel que je le conçois. » Le socialisme dont il parle est un socialisme démocratique et antistalinien. Un engagement irréductible né dans le nord industriel et pauvre de l’Angleterre, doublé d’un dégoût de la politique durant le tournant de la guerre d’Espagne (1936-1937).

animal-farm-cover-2Cette guerre va le marquer durablement dans sa chair, comme une brûlure indélébile : « La guerre est le plus puissant de tous les facteurs de transformation. Elle accélère tous les processus, elle efface les différences secondaires, elle est révélatrice de la réalité. Et en premier lieu, elle amène les individus à prendre conscience qu’ils ne sont pas entièrement des individus. » C’est lors de son engagement en Espagne dans la milice du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste), alors qu’il lutte contre la dictature de Franco, qu’il fait l’amère expérience de la trahison des soviétiques qui, loin de soutenir la révolution espagnole contre Franco, ne servent que leurs intérêts propres. En mai 1937, à Barcelone, les communistes montent un coup de force contre les anarchistes et les trotskistes qui conduit, quelques semaines plus tard, à l’interdiction et la liquidation du POUM, ainsi qu’à l’emprisonnement à la torture et à l’exécution de nombre de ses militants. Dès lors, Orwell prend en haine la politique de Staline et ne cesse de dénoncer les trahisons du socialisme soviétique, symbole du totalitarisme, tout en militant pour un socialisme véritablement démocratique : « À mon avis, rien n’a plus contribué à corrompre l’idéal originel du socialisme que cette croyance que la Russie serait un pays socialiste et que chaque initiative de ses dirigeants devrait être excusée, sinon imitée. Je suis convaincu que la destruction du mythe soviétique est essentielle si nous voulons relancer le mouvement socialiste. » Blessé par les fascistes, trahis par les communistes, dégouté par l’idéologie et rejeté par la gauche bien-pensante de l’époque, il assène : « Ce que j’ai vu en Espagne, et ce que j’ai découvert depuis, concernant les opérations internes des partis politiques de gauche, m’ont donné l’horreur de la politique. »

Orwell critiquait durement son propre camp, attaquant à coup de sabre les progressistes imbéciles et les pacifistes irresponsables : « On a quelque fois l’impression que les seuls mots de “socialisme“ et de “communisme“ attirent à eux avec la force d’un aimant tous les buveurs-de-jus-de-fruits, les nudistes, les mystiques en sandales, les pervers sexuels, les Quakers, les charlatans homéopathes, les pacifistes et les féministes d’Angleterre ». Il ne bascula pourtant jamais à droite, restant fidèle à ses convictions socialistes toute sa vie, n’en déplaise à ses récupérateurs néoconservateurs. Car, la simplicité de ces mots n’avait d’égal que son franc-parler : la vérité avant tout, quitte à choquer ! Nul doute que de tristes plumitifs actuels le traiterait de populiste. Et pourtant, « l’argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités, car cela “ferait le jeu de“ telle ou telle force sinistre est malhonnête, en ce sens que les gens n’y ont recours que lorsque cela leur convient personnellement […]. Sous-jacent à cet argument, se trouve habituellement le désir de faire de la propagande pour quelque intérêt partisan, et de museler les critiques en les accusant d’être “objectivement“ réactionnaire. C’est une manœuvre tentante, et je l’ai moi-même utilisé plus d’une fois, mais c’est malhonnête. Je crois qu’on serait moins tenté d’y avoir recours si on se rappelait que les avantages d’un mensonge sont toujours éphémères. Supprimer ou colorer la vérité semble si souvent un devoir positif ! Et cependant tout progrès authentique ne peut survenir que grâce à un accroissement de l’information, ce qui requiert une constante destruction des mythes. »

Il veut restituer aux mots toute leur force et toute leur vérité, à une époque où le langage est devenu un outil à la solde des dictateurs, où il est perverti au service de la trahison : « Les relations qu’il y a entre les habitudes de pensée totalitaires et la corruption du langage constituent une question importante qui n’a pas été suffisamment étudiée ». Alors que les intellectuels sont de plus en plus passifs, voire complices de ce qui se passe à Moscou, Orwell a voulu dénoncer avec La ferme des animaux, « la facilité [avec laquelle] la propagande totalitaire pouvait contrôler l’opinion d’individus éclairés dans les pays démocratiques » (mars 1947), dans un style et une écriture abordable par tout un chacun. Pour être efficace la littérature doit toucher le plus grand lectorat possible et ne pas être le pré-carré des intellectuels et des gens de lettres. Ces derniers étant le plus enclin au totalitarisme.

Animal_Farm_George_OrwellSi Orwell ne cesse de dénoncer la langue de bois des marxistes et les crimes du stalinisme, il combat plus généralement toute forme d’idéologie qui asservit l’individu tout en se présentant comme un modèle absolu d’humanité. Son combat permanant contre la misère en témoigne : « Le premier effet de la pauvreté est de tuer la pensée […]. On n’échappe pas à l’argent du simple fait qu’on est sans argent. »

Ainsi, il fustige les théories qui présentent le capitalisme et la loi du marché comme les rouages d’une société idéale. Il considère qu’une société régie par la seule logique économique ne garantit pas des conditions de vie décentes aux individus qui la composent. Faisant la recension de l’ouvrage de Friedrich Hayek, La route de la servitude, le 9 avril 1944 pour The Observer, Orwell affirme que le capitalisme libéral mène à des tyrannies privées par la constitution de monopoles. Il déplore qu’Hayek, qui prône un retour au capitalisme du « laisser faire, laisser aller », ne voit pas qu’ « un retour à la “libre“ concurrence signifie pour la plus grande masse des gens une tyrannie sans doute pire encore – parce que plus irresponsable – que celle de l’État. L’ennui avec la concurrence, c’est qu’il y a toujours un gagnant. Le professeur Hayek nie que le capitalisme libéral mène nécessairement au monopole, mais dans la pratique c’est bien là que ce système a mené ». Il ajoute, en 1946, dans le Manchester Evening News, toujours en réponse aux attaques d’Hayek contre l’État-providence et le socialisme, que « La défense compétence du capitalisme par Hayek est un travail inutile puisque rares sont les gens qui voudraient retourner au capitalisme d’autrefois. Confrontés à un choix entre le servage et l’insécurité économique, les masses, dans tous les pays, choisiraient sans doute carrément le servage, en tout cas si on lui attribuait un autre nom ».

Sa haine bouillonnante envers les totalitarismes est corrélée à son attachement à une inflexible honnêteté intellectuelle. Malgré son attachement aux valeurs éthiques de la religion, cet athée tranquille et catégorique ne pardonne pas facilement aux zélateurs de la domination : « Rappelez-vous que la malhonnêteté et la lâcheté doivent toujours se payer. Ne vous imaginez pas que vous pouvez vous faire pendant des années le propagandiste lèche-bottes du régime soviétique ou de n’importe quel autre régime, et puis tout à coup retrouver un état de décence mental. Putain un jour, putain toujours. »

Comme le synthétise son biographe Bernard Crick : « Si Orwell plaidait pour qu’on accorde la priorité au politique, c’était seulement afin de mieux protéger les valeurs non politiques. » Cet enseignement demeure aussi vivace qu’immédiat. Tenant droit face au vent mauvais des calomnies, des simplifications et des récupérations en tout genre. Et si l’on cherche une philosophie pratique à l’issue de ses œuvres, elle pourrait se résumer à une vie simple et intègre : se tenir à bonne distance du tumulte des villes, de la bêtise des intellectuels et du bruit de la politique pour se consacrer, entouré de ses proches, à l’écriture et au jardinage.

Sylvain Métafiot

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Les manteaux d’Hermione

Cléone, Hermione et Oreste

Cléone, Hermione et Oreste

Face à la vérité ressentie comme telle, on ne peut que se taire. Mais à ne rien dire, cet article serait trop court, et se révèlerait assez inutile. Il faut donc parler, en essayant de donner à ce qui fait l’éclat autant de brillance qu’il s’en est produit à la lecture.

Il doit exister des centaines de lectures de Racine, le triple concernant Andromaque, et l’on ne saurait déloger Barthes de l’autel où il se tient. En ce cas, pourquoi ajouter à ce qu’il fut dit d’autres paroles ?

L’on pourrait reprendre Ibn Khaldûn traduit par Abdesselam Cheddadi, quant à la Bibliothèque d’Alexandrie :

« Sa’d Ibn Abî Waqqâs écrivit à ‘Umar Ibn al-Khattâb pour lui demander des ordres au sujet de ces ouvrages et de leur transfert aux musulmans. ‘Umar lui répondit : ‘‘Jette-les à l’eau. Si leur contenu indique la bonne voie, Dieu nous a donné une direction meilleure. S’il indique la voie de l’égarement, Dieu nous en a préservés.’’ »

Mais ce serait sans compter qu’en littérature, il n’y a pas de bonne voie, et que la bonne parole peut attendre avant de luire. Il serait insane de prétendre qu’Hermione, d’Emmanuelle Rousset, résume tout Racine ou tout Andromaque. Mais elle en tient l’essentiel et le dépasse.

Sur Hermione

Hermione, Emmanuelle RoussetAutant se débarrasser tout de suite d’une idée rebutante : si Hermione est bien un essai sur l’acte IV, scène 5 de l’Andromaque racinienne, vous n’avez pas besoin de travailler sur Racine, ni sur le théâtre, ni sur la littérature pour le lire.

Dans cet essai point le point miraculeux de l’écriture, de l’hybridation entre philosophie et littérature, de l’accouplement de la pensée avec le verbe, de la fusion entre l’esprit et la lettre. Hermione nous parle et parle de nous. Si, comme l’affirme Gide, les tragédies de Racine sont « profondément humaines », Emmanuelle Rousset descend au labyrinthe avec nous, agrippe l’enjeu vital au cœur des ténèbres, et elle le remonte pour mettre au jour une flamme si noire.

Mise au jour et mise à jour, en même temps que mise au point, Hermione ne se donne pas pour but principal de traquer l’humain en Racine, et c’est peut-être ce qui en fait la force. L’essai se présente comme une réflexion sur la parole, sur le jeu de clarté et d’obscurité, de vérité et de mensonge, la faute et le pardon, les thèmes que convoque Racine dans son théâtre. « Oreste a le cœur vidé que celui d’Hermione soit plein de Pyrrhus, Pyrrhus sait si bien que celui d’Andromaque est le tombeau d’Hector qu’il use pour la forcer de procédés brutaux qui l’éloignent de lui. Ils savent qu’ils meurent de quoi ils vécurent, d’un murmure à soi qui les poussa à tenter ce que la nature ne peut soutenir, d’une misère qui voulut compter pour quelque chose par la seule force d’y prétendre » (p.27).

Si l’on passe rapidement par les topoï (la langue dévoile en voilant et voile en dévoilant), c’est pour plus vite et mieux monter dans des sommets que la langue vulgaire du critique ne peut qu’à peine refléter. Comment dire en peu de mots une réflexion qui s’étend brillamment et sans heurt, quand cette réflexion est elle-même si dense et si épurée ? « Ce que la vie courante obscurcit par perspectives coupées et nombre des relations, le théâtre le simplifie et l’expérimente comme en laboratoire en sélectionnant les variables, en raréfiant les causes et réduisant la nature aux termes de la loi » (p.88). L’on pourrait remplacer « le théâtre » par Hermione. Même Flaubert n’aurait pu réduire ces quatre-vingt-quinze pages dont l’intelligence nous emporte. À livre ouvert, le cœur perdure et toute l’action se déroule dans la pensée.

« L’art de Racine semble immobile. (…) Les palinodies de l’amour ont l’indifférence d’une houle, elles balancent autour d’un point fixe et prédestiné. (…) Au moment que chaque mot touche au ciel un contrechant sans mot, sans élévation, sans regard, lumière aveugle et verbe muet, vérité abolie de l’abolition de la vérité, le ravale sur la terre d’où il vient, disant sans dire qu’il ne parlerait pas si ce n’en était fait, que son commandement n’est plus qu’une demande que de la commander force à ne pas l’obtenir » (p.55)

Les personnages parlent mais ne communiquent pas, ils parlent à la surdité. L’homme pêche en se voulant par lui-même, l’homme faute en tuant Dieu, l’homme se perd en voulant faire de son désir la loi de l’univers. La muflerie de Pyrrhus n’a d’égale que son arrogance.

Le personnage principal de l’essai est Hermione, amante trahie et blessée, sublime de justesse ou de force, seul personnage lucide d’Andromaque. Pyrrhus, le lâche, le fourbe, le démesuré Pyrrhus, veut contredire le temps et l’espace, veut dédire l’amour et la fidélité. C’est un homme moderne par son manque de constance, c’est un homme de tout temps par son outrage, c’est un homme par sa bassesse.

« Explication de texte »

Pyrrhus, Andromaque et Astyanax

Pyrrhus, Andromaque et Astyanax

Lire autant de lumière peut faire un peu mal aux yeux. Les phrases sont denses, et Hermione fait partie de ces livres qui donnent l’impression, à la première lecture, que l’on passe à côté du quelque chose qui fait tout. Autrement dit, Hermione fait partie de ces livres dont on sait, à la première lecture, qu’on va les relire, parce qu’ils disent plus que ce qu’ils disent, parce qu’ils trouvent une résonnance en nous, parce que leur vibration se répercute en écho dans notre cœur et qu’on est sur la même longueur d’onde.

Lecture consciente des autres lectures, Hermione les englobe et les dépasse, prend au corps à corps un langage qui fut dit artificiel, sachant que l’artifice est aussi révélateur que le mensonge, montrant que le mensonge révèle le songe et soulignant que le songe est le lieu de la libido. Il faut remonter le cours tumultueux des passions pour comprendre l’humain qui explose en s’exposant. Si le théâtre racinien est obscur comme Dol-Guldûr, Emmanuelle Rousset est Mithrandir qui en révèle les sortilèges et le contenu de l’ombre.

La langue d’Emmanuelle Rousset est dite poétique. Il est vrai que l’on peut voir maintes accointances avec la philosophie poétique ou la poésie philosophique telle qu’elle existe de Lucrèce à Nietzsche. Mais sa poésie réside peut-être dans sa capacité à être sensuelle. À parler au corps, à ne pas s’épuiser. C’est un langage qui ressemble à un kaléidoscope. Chaque mot en nécessite un autre, tout semble magiquement aléatoire, mais l’on devine et comprend un sens profond.

Comme les alexandrins raciniens, Hermione déploie une langue où les sons et les sens se répondent en une harmonie charmante. Le lecteur se délecte d’un français ciselé, précis comme un scalpel, fin comme une feuille d’or, et à la fois compréhensible comme le vent et subtil comme le champagne.

« Les mots ne sont pas si puissants qu’ils pourraient rendre la vérité fausse. » (p. 75) C’est la velléité de Pyrrhus : travestir la vérité, mais il ne se doute pas que le travestissement se dit comme tel, et que tout maquillage se dénonce comme maquillage. Pour maquiller un crime il faudrait maquiller le maquillage, et maquiller le maquillage du maquillage et ainsi de suite jusqu’à se perdre dans une mise en abyme qui tourne en rond. L’effet Vache-qui-rit de Pyrrhus est raté, parce que sa mauvaise foi est connue de tous, la vérité est de notoriété publique. Vérité se dit en grec Aletheïa, soit « levée du voile », et Pyrrhus peut mettre autant de manteaux qu’il souhaite, la vérité finit toujours par éclater nue et une, comme la langue de Racine. Le dédoublement est celui des cœurs, pas de la vérité. La vérité est simple.

Les mots sont si puissants qu’ils rendent la fausseté vraie, de la même façon que Pyrrhus rend la vie et Andromaque un dernier soupir. Personne n’est sauvé mais une seule a le courage de la vérité, Hermione, qui « chante la vie qu’on lui ôte et qui ne fut pas sienne, le ciel des profondeurs où se refait l’enfance des destinées, l’avenir qui était sa vie antérieure, le paradis qu’elle perd deux fois de le perdre et de ne pas le connaître. Son enfance était fausse et ses souvenirs ne se sont pas passés. » (p. 86)

La vérité. La vérité est indicible. La vérité est indicible et pourtant, à chaque fois que l’on parle elle se dit. Elle est dans nos mots et, rassurant pour le critique, elle se voit en dépit des malheurs de la phrase. Rassurant pour le critique de savoir que malgré sa prose malhabile à expliquer l’orgasme de sa lecture, celui-ci va se dire parce qu’il est vrai, et qu’en dépit de sa faiblesse la force du livre parle par-delà ses mots. Ouf.

Willem Hardouin