Rimbaud le fils de Pierre Michon : l’atelier pictural de la poésie

1991 fût l’année du centenaire de la mort d’Arthur Rimbaud. Elle fût l’année de parution de Rimbaud le fils. Les années qui séparent le vivant du mort ne se comptent plus par ce livre et l’épigraphe de Mallarmé (« Il y a toute une époque entre nous et, aujourd’hui, un pays entier de neige. ») fait resurgir, par l’image poétique, le désir d’une distance abolie à mesure que se forme devant nous le gouffre calme et silencieux qui s’accomplit entre nous et lui. Lui, ce disparu que l’on cherche à retrouver, sa vie que l’on cherche à ranimer, son mythe enfin que l’on essouffle, par-delà les mots dans un geste poétique plutôt que critique, fictionnel plutôt qu’existentiel.

Encore la poésie ?

Pierre MichonLa vie de Rimbaud s’écrit contre le mythe du génial poète, contre la poésie même. Le récit ne raconte jamais l’histoire, elle l’imagine autrement, possible. Pierre Bourdieu écrit dans L’Illusion romanesque en 1969 : « Il est significatif que l’abandon de la structure du roman comme récit linéaire ait coïncidé avec la mise en question de la vision de la vie comme existence dotée de sens, au double sens de signification et de direction. » La linéarité des événements de la vie ne coïncident pas avec la fiction qui, bien au contraire, éparpille avec stratégie les faits, les dires des témoins, pour accuser la nécessité d’un réalisme forcé, d’une vraisemblance incontournable. Le style assume et recouvre l’âpreté d’une histoire familiale marquée par l’indigence. L’infâme s’intensifie par le luxe et la présence d’une « belle » écriture. Cette écriture cherche à éblouir pour obscurcir le mythe, pour le tordre encore et encore. Le mythe n’apparaît plus, il n’est plus qu’Écriture seulement. La Vulgate ne sera pas réécrite, une Évangile peut-être.

Le Rouge et le Noir. Sur ses « mains rougies de blanchisseuses » ou sur ses « doigts noirs » s’attarde le regard qui n’entrevoit qu’une silhouette floue et colorée. L’enfant d’abord fait irruption entre la mère – sorcière et le mort, fantôme discret. Inconsolé toujours, l’amour qu’il n’a pas reçu devient définitivement sa pulsion de vie, ce qui l’anime et le force au plus profond de lui-même. Le gamin déjà incommode ne peut rien attendre de la vie ni même de la poésie. Pourtant, il veut tout d’elle et la désire. La poésie est pour lui un jeu, la vie n’est plus une erreur, ou peut être que si finalement, elle est l’erreur même. La poésie est le premier édifice de l’histoire familiale : « ce fils était Arthur Rimbaud, dont les actes notables n’étaient que de beaux vers ; et c’est avec les doigts noirs que j’ai dits mais cette fois, trafiquant dans le fils, aux fils accrochés, dans le fils cadenassés, que les plus beaux vers furent filés, deux à deux tenus : oui, on peut penser que l’alexandrin séculaire fut prodigieusement exalté puis détruit sans retour vers 872 par une femme triste qui grattait, cognait et délirait dans un enfant. »

La peinture aussi

Arthur RimbaudL’œuvre est une galerie de portraits peints. Pas seulement des visages et des silhouettes, des corps mais surtout des détails insignifiants et minimes captent allègrement le regard qui s’attarde tour à tour sur un regard boudeur, des doigts maigres. Parfois, la galerie de portraits imaginaires devient un couloir empilant des noms à la suite des autres, un panthéon de noms célèbres et fameux, au-dessus des noms trônent les bustes durs et froids de marbre glacé, figures solides et éternelles, représentants de la bonne poésie, la poésie républicaine, les vies illustres.

Contre la légende obscure, le mythe lisse que l’on répète, la peinture permet à nouveau de recadrer la vie de Rimbaud différemment, en lui offrant une autre scène que celle déjà connue. Telle une scène de genre, le détail minuscule fait désormais œuvre. L’imbrication de ces détails fourmillants n’apporte aucun savoir. Peut-on apprendre quelque chose alors ? Le savoir importe peu face au plaisir et au désir de raconter la vie mais ce n’est pas sa durée qui est ainsi décrite, ce n’est pas l’événement qui fait sens et qui structure le roman. Au contraire, seul le cadre subsiste et seul le choix d’un détail particulier que l’on encadre focalise toute attention. Cette suspension effective du Temps détruit donc tous les « on dit », toutes les images vraies ou fausses dans une technique de superposition picturale. L’œuvre de Michon est peinture toute entière puisqu’elle accumule des moments et morceaux d’une vie avant de les superposer. La scène picturale inaugure l’existence rageuse et rêvée d’un homme sans identité presque, soumis à la précarité, à l’approximation et à l’intensité d’une vie irréelle.

« Tout le monde connaît cet instant précis d’octobre. C’est la vérité peut-être, dans une âme et dans un corps. On ne voit que le corps. Tout le monde connaît le cheveux mal en ordre, l’œil peut être bleu blanc qui ne nous regarde pas, clair comme le jour, et porté par-dessus notre épaule gauche, où Rimbaud voit une plante en pot qui monte vers octobre et brûle du carbone, mais pour notre porté, ce regard vers la vigueur future, la démission future, la Passion future, la Saison et Harar, la scie sur la jambe à Marseille ; et pour lui sans doute comme pour nous porté aussi sur la poésie, ce spectre conforme qui conformément se vérifie dans le cheveu mal en ordre, l’ovale angélique, le nimbe de bouderie, mais qui hors toute conformité est aussi là-bas derrière l’épaule gauche, et quand on se retourne elle est partie. On ne voit que le corps. Et dans les vers, est ce qu’on voit l’âme ? Le vent passe dans toute cette lumière. »

La picturalité de l’écriture gracieuse déteint l’image photographique et maintient vivace l’homme de chair et de sang au lieu de creuser son tombeau en restaurant le froid et magnifique mythe.

Anh-Minh Le Moigne

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