Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?

pierre bayardUn titre paradoxal s’il en est, et pourtant si révélateur. Enfin quelqu’un qui ose mettre des mots sur un phénomène mondain pour le moins ridicule ! Qui ne s’est jamais retrouvé dans cette situation inconfortable de devoir parler d’un livre qu’il ne connaît pas, parfois seulement de nom ? Ne serait-ce qu’en cours, tous et toutes avons déjà été soumis au regard inquisiteur d’un professeur de lettres cherchant vicieusement à savoir ce que nous avons pensé de « La Recherche », comme ils disent. Pierre Bayard, avoue que l’inverse est aussi vrai :

« Enseignant la littérature à l’université, je ne peux en effet échapper à cette obligation de commenter des livres que, pour la plupart du temps, je n’ai pas ouverts. Il est vrai que c’est aussi le cas de la majorité des étudiants qui m’écoutent, mais il suffit qu’un seul ait eu l’occasion de lire le texte dont je parle pour que mon cours en soit affecté et que je risque à tout moment de me trouver dans l’embarras. »

Comment parler des livres que l’on n’a pas lu ? De Pierre Bayard est donc un livre qui remonte certainement le moral en cette fin de vacance. Tout n’est pas perdu pour nous !

Obligation et hypocrisie sociale

Il est rare en effet de voir des textes qui vantent la non-lecture. Selon Pierre Bayard, cette pratique se heurte à plusieurs contraintes intériorisées qui nous interdisent de parler des œuvres que l’on a pas lues. Ces contraintes sont au nombre de trois. Tout d’abord, il y a cette « obligation de lire ». Dans notre société, la lecture fait l’objet d’une forme de sacralisation qui porte sur un certain nombre de textes canoniques dont la liste varie selon les milieux, et gare à ceux qui ne se plient pas à cette règle. Cette contrainte recoupe l’ « obligation de tout lire ». Il nous est alors formellement interdit d’avouer que l’on a seulement parcouru le dit livre. Ainsi, même dans le milieu universitaire, il paraît impensable pour Pierre Bayard qu’un professeur reconnaisse qu’il n’a fait que feuilleter l’œuvre impressionnante de Proust (encore et toujours). S’ériger en tant qu’autorité d’un savoir littéraire est un travail (mensonge ?) constant. Enfin le dernier poncif exige que nous ayons lu un livre de bout en bout pour être autorisé à en parler, et avec précision si possible.

Une fois de plus Pierre Bayard nous déculpabilise en soulignant que d’après son expérience, rien n’est forcé et obligatoire, et qu’il est même parfois souhaitable, pour bien parler d’un livre, de ne pas l’avoir lu en entier et de fixer son attention sur quelques passages clés et emblématiques.

« Ce système contraignant d’obligations et d’interdits a pour conséquence de générer une hypocrisie générale sur les livres effectivement lus. Je connais peu de domaines de la vie privée, à l’exception de ceux de l’argent et de la sexualité, pour lesquels il est aussi difficile d’obtenir les informations sûres que pour celui des livres. »

Ce mensonges est en premier lieu un mensonge envers soi. Un sentiment de honte s’empare de nous et nous faisons retour avec malaise sur nos pratiques de lectures, sur les œuvres canoniques que nous devrions avoir lues. Mais d’où vient cette angoisse ? Il n’est pas question dans le livre de trouver une réponse aussi personnelle et l’auteur préfère donner des clés de compréhension quant au processus de lecture. Cette démarche franche et naturelle nous est à la fois agréable et si elle nous rassure, elle contribue même à nous redonner espoir, motivation pour enfin lire les œuvres reniées.

Des différentes manières de lire

etudiant-terroristeMais de quoi est-il question lorsque l’on prétend ne pas avoir lu un livre ? Comment définir la non-lecture ? L’auteur fait la tentative de montrer les relations qui sous-tendent les deux pratiques de lecture et de non-lecture. On peut feuilleter, survoler, lire vautré sur son lit en écoutant de la musique ou bien assis à un bureau dans le silence. De plus, entre lire un livre avec attention et parler d’un livre qu’on n’a jamais eu entre les mains, il existe une infinité de modes de lecture. N’est-il pas vrai que certains livres que nous n’avons jamais lus exercent des effets sensibles sur nous, ne serait-ce que par les échos qui nous en parviennent ?

Pierre Bayard pose une réflexion sur les différents modes de fréquentation des livres. Il commence par détailler les grands types de non-lecture qui ne se réduisent pas « au simple fait de garder un livre fermé ». D’autres questions sont alors soulevées : que faire des livres dont on nous a parlé, des livres qu’on a oubliés ? Toutes ces « non-lectures » sont à prendre en compte et il s’en porte le garant lorsqu’il analyse des situations concrètes dans lesquelles nous pouvons être amenés à parler de ces ouvrages quasi-inconnus. Enfin, dans un troisième moment, qu’il considère comme le plus important puisqu’il a motivé cet essai, Pierre Bayard nous livre une série de conseils simples pour aider les non-lecteurs à faire face à des situations jugées embarrassantes.

« Montrer [aux étudiants] qu’un livre se réinvente à chaque lecture, c’est leur donner les moyens de se sortir sans dommages, et même avec profit, d’une multitude de situation difficiles. Car savoir parler avec finesse de ce que l’on ne connaît pas vaut bien au-delà de l’univers des livres. L’ensemble de la culture s’ouvre à ceux qui témoignent de leur capacité, illustrée par de nombreux écrivains, à couper les liens entre le discours et son objet, et à parler de soi. […] Tout enseignement devrait tendre à aider ceux qui le reçoivent à acquérir suffisamment de liberté par rapport aux œuvres pour devenir eux-mêmes des écrivains ou des artistes. »

Un seul mot d’ordre : débarrassons-nous donc de toute ces interdits qui nous oppressent et nous éloignent toujours plus de l’œuvre même. Que chacun cultive sa propre relation personnelle au livre. En effet, le texte littéraire est un objet mobile, qui se lit dans la discontinuité, qui s’échange et se débat autour de conversations. L’auteur interroge la subjectivité des lecteurs pour qu’ils puissent finalement parler de ces livres parcourus et qu’ils puissent ainsi révéler certains aspects du texte. Il est évident que si certaines lectures ne révolutionne pas la compréhension de l’ouvrage, ils ont le mérite de soulever des aspects du texte moins évidents a priori. Ce que l’on peut retenir de l’ouvrage ce sont sans cesse les encouragements de l’auteur qui pousse le lecteur à devenir co-créateur du texte qu’il lit. Celui-ci doit juste prendre garde à ne pas s’enfermer dans un rôle de lecteur passif d’une œuvre que l’opinion aurait sacralisée et dont il faudrait boire l’encre sans jamais se poser plus de questions.

Margot Delarue

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Lionel-Edouard Martin : « La poésie doit transformer la chose vue en musique »

« Il n’est d’écriture que dans un ressenti particulier de l’univers, où les mots appellent, au-delà des êtres et des choses, un monde épuré de substance, où les corps sont de gloire et tiède la pierre – abolies frondes et catapultes. »
Lionel-Édouard Martin, Brueghel en mes domaines

20130827_5498Vous êtes l’auteur d’une vingtaine de livres et malgré une reconnaissance critique indéniable vous demeurez quasiment inconnu du grand public. Comment expliquez-vous cela ?

Je crois qu’il y a plusieurs raisons à cela. La première serait de dire que je n’écris pas pour le grand public. L’autre raison est que je publie dans des maisons d’éditions qui, sans être confidentielles, sont moins distribuées que certaines autres maisons de plus grande importance. Sur la vingtaine de livres que j’ai écrits il doit y avoir pour moitié des romans, qui sont ce qu’ils sont. L’autre moitié on peut les appeler des poèmes s’il l’on veut. Moi j’appelle ça des proses poétiques courtes. La poésie actuelle en France est peu lue, méconnue, les maisons d’édition peinent à faire connaître les auteurs. Évidemment, on peut citer quelques poètes contemporains qui ont une petite notoriété auprès du grand public. À côté de ce qu’on peut appeler « les grands ancêtres », comme Yves Bonnefoy, les gens de ma génération sont un peu méconnus.

Cela est-il dû à la rigueur et la richesse, peu communes, de votre prose ?

C’est toujours difficile pour un auteur de se prononcer par rapport à cela. J’aurais tendance à dire que je ne sais pas écrire autre chose que ce que j’écris. Je n’ai pas envie d’écrire autre chose que ce que j’écris. Cela ne pose pas, a priori, d’état d’âme. Cela en pose, en revanche, pour mes éditeurs quant aux retours sur investissements [rires]. Pour un auteur c’est tout de même un souci que certaines maisons d’édition acceptent de prendre le risque de publier ce qu’il écrit. Toute la question est là. J’ignore si c’est à cause de la difficulté de mon écriture qui tranche un peu par rapport à d’autres écritures contemporaines sans doute plus simples ou plus faciles à lire. Aujourd’hui on aime une écriture plus compacte. Mais ce n’est pas pour autant que tous les auteurs se conforment à cette espèce de moule que l’on veut imposer, c’est-à-dire sujet/verbe/complément et c’est tout. Il semblerait que cela soit plus facile à lire, qu’un certain vocabulaire pauvre doive s’imposer s’il l’on souhaite toucher un public plus large. Moi je ne sais pas faire cela. J’ai besoin d’avoir un vocabulaire précis. Le français est une langue riche autant faire avec. Certes, en employant une métaphore musicale on pourrait me demander : pourquoi ne pas jouer de plusieurs instruments ? Le flûtiste que je suis répondrait : il faut quasiment toute une vie pour maîtriser toutes les possibilités d’un instrument. Par exemple, si l’on veut passer au jazz il y a des sonorités improbables que l’on découvre par soi-même. Pour la langue française c’est la même chose. On peut s’en servir de façon simple mais on a un instrument d’une telle richesse qu’on pourrait l’exploiter et le découvrir de toutes autres façons. Je ne vois pas pourquoi un joueur de jazz devrait jouer des mélodies simples.

1ere-de-couv_Nativite-Est-ce également dû au fait que vous ne souhaitez pas vous mêler au spectacle médiatique littéraire ?

Oui et il y a plusieurs raisons à cela. Je vis en Martinique la plupart du temps car j’y travaille. D’autre part, je ne vois pas trop la nécessité de me montrer en public. Quel sens cela peut-il avoir ? On fait parfois de merveilleuses rencontres dans certaines librairies (je pense notamment à la librairie Coquillettes à Lyon, où c’était un plaisir et un bonheur de rencontrer les propriétaires de l’époque) car on a un auditoire choisi. Mais je ne suis pas élitiste quand je dis ça : ce sont des gens qui s’intéressent à une certaine forme de littérature, qui sont conviés, qui viennent et cela donne une soirée de qualité sans être collet monté, ni guindé, mais simple et drôle. Ce sont donc des choses que je fais volontiers mais je le fais rarement. J’aime autant qu’on lise mes textes, ça me semble plus intéressant que de m’exposer en public.

Vous êtes un infatigable voyageur, vous parlez plusieurs langues, les lieux que vous parcourez inspirent et imprègnent votre poésie. Mais le plus récurrent et le plus doux des voyages est celui que vous faites en vous-même, vers l’enfance.

En effet, cela correspond à deux facettes de mon œuvrette (pour éviter d’employer le terme « œuvre »). Sur l’écriture courte je fais très souvent référence aux choses vues, aux paysages. On voit quelque chose, on ne sait pas comment ça marche, mais on transforme en mots, presque de façon immédiate, la chose vue. À un moment il y a un déclic qui se fait, une association entre ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire. Pour le roman c’est différent, on est dans une écriture plus longue qui ne peut pas être dans l’instantané de la chose vue. Le monde contemporain n’est pas vraiment une de mes récurrences. Ce n’est pas que je le fuie mais je ne sais pas ce que je pourrais en dire. En revanche, je ne sais pas si c’est une chance, mais j’ai vécu une enfance et une adolescence heureuses, celles des années 1960, dont je m’inspire très volontiers. Je dis toujours que je n’ai pas d’imagination car les souvenirs ne sont pas imaginaires. C’est assez drôle car mes parents lisent mes ouvrages et de temps en temps s’exclament : « Mais, où est-il allé prendre ça ? Tu te trompes complètement, ce n’était pas du tout là, ce n’était pas à cette époque ! Etc. » Il y a donc une déformation des souvenirs par une sorte d’imaginaire, ce que j’appellerais une invention involontaire.

20130827_5320Loin d’être cérébrale, votre poésie est sensible. La ripaille bienheureuse que vous chantez ouvre l’appétit. Une réminiscence de la cuisine de votre enfance ?

Oui et non. J’ai toujours eu une grand-mère qui cuisinait. Vingt ans après la fin de la seconde guerre mondiale on était dans une relation à la nourriture qui était marquée par le besoin de manger. Dans les campagnes, là d’où je viens, il y avait un rapport à la nourriture un peu oublié aujourd’hui. Ce fonds de souvenir est très présent. D’un autre côté, et j’espère que cela ne se voit pas physiquement, je suis quelqu’un qui aime la nourriture, la bonne chère. J’aime cuisiner parce que c’est matériel : choisir le produit sur le marché, acheter la matière brute (la viande, les légumes…) et à partir de cette matière on fait quelque chose. C’est ce qui est fantastique dans la préparation de la nourriture : prendre des ingrédients épars, les réunir et en faire un plat (si possible bon).

Finalement, la littérature c’est un peu de la cuisine. On va chercher ce qui nous semble bon : on fait un choix de mots, de rythmes, d’images, etc. et on réunit tout ça pour faire des phrases. Mais je ne suis pas un gros mangeur, c’est-à-dire un gros lecteur. Je ne lis pas quinze livres par semaine. Je fais une sélection de ce que je peux lire, de ce que je sais pouvoir lire et je déguste. Il doit y avoir un plaisir lent à la lecture. Il y a une dégustation à certains styles : Julien Gracq, Jean Giono, Henri Bosco. Il y a un plaisir articulatoire à la lecture de leurs œuvres. C’est comme une mastication.

Pour Nietzsche la rumination est un modèle de lecture philosophique, la faculté permettant d’élever la lecture à la hauteur d’un art.

Je suis arrivé à un âge (57 ans) où on arrête de se gaver. On ne peut plus se permettre les excès que l’on a pu faire quand on avait vingt ans. Je suis arrivé à l’âge de la relecture. J’aime bien découvrir de nouveaux auteurs (même si parmi les contemporains il y en a peu qui me semblent intéressants) mais je suis surtout un relecteur. J’ai passé l’été dernier à relire certains ouvrages de Giono et de Bosco que je n’avais pas relus depuis plus de trente ans. On se dit que c’est de la littérature pour jeunes alors que c’est faux. Il y a toute une partie de la littérature de Bosco, incroyable de force, qui s’adresse à un public adulte. Malicroix (1948), par exemple, est impressionnant par sa beauté stylistique, par sa trace très sonore, par les thèmes de la nature, de l’île, de la terre, de la culture, du corps humain… C’est un texte magnifique.

On ne lit pas de la même manière qu’il y a trente ans. C’est cela qui est fantastique dans les livres qu’on peut relire. Il y a des livres qu’on ne peut pas relire, dont on ne tirera rien à la relecture. Mais il y en a, des textes que l’on croit très bien connaître, qu’on redécouvre à tous les âges. Par exemple, je suis un proustien convaincu depuis la fin de mon adolescence (je suis tombé dans Proust quand j’avais 17 ans) et Proust est un auteur sur lequel je reviens sans cesse. On prend un des volumes d’À la recherche du temps perdu et on tape dedans, n’importe où, et on s’émerveille de redécouvrir certaines choses. C’est la métaphore du petit pan de mur jaune que Bergotte découvre au seuil de la mort sur une peinture murale.

Petit pan de mur jauneOù se situe votre œuvre dans le temps ? Nous sommes au XXIe siècle mais vous semblez nostalgique du XIXe et du début du Xxe siècle.

Je vais vous étonner, et cela peut sembler paradoxal, mais je me crois foncièrement moderne. D’une modernité certes différente que celle d’auteurs plus jeunes que moi. Mais, je trouve mon écriture plus moderne qu’on ne le croit généralement. Pourquoi ? Parce que, tout en étant relativement classique de forme, il y a toujours quelque chose qui cloche, qui boîte un peu, qui est là pour apporter une petite discordance. Par ailleurs, je suis un tenant des écrits de rythme. J’ignore si cela est bien perceptible dans ce que j’écris mais, par exemple, la question de la ponctuation intervient constamment. Sans être amateur des musiques contemporaines, je me rapproche plus de certains compositeurs actuels qui travaillent sur les questions de rythme, de leitmotiv, etc.

Il faut aussi tenir compte de la façon dont je compose mes livres. La plupart d’entre eux ne sont pas linéaires. Il y a beaucoup de non-dits dans la structure. Je ne suis pas amateur des romans qui guident, qui disent tout, ça me laisse un peu pantois. Je tends plutôt à aller vers une écriture riche et économique. Économique car on n’a pas à dire l’entièreté du monde quand on écrit un roman. Ce qui m’intéresse c’est d’avoir une écriture pensée comme économie de narration, même si elle peut parfois heurter parce qu’il y a des choses qui manquent. Il m’arrive, bien entendu, de faire des apartés, des digressions, etc. mais tout cela est pensé par rapport à ce que je veux. Ce n’est pas pris au hasard. Ainsi, si l’on y prête attention, la modernité de mon écriture peut ressortir.

Ce serait cela la musicalité de votre style : le mélange entre classicisme et une certaine modernité ?

Dans un prochain roman qui paraîtra en 2014 aux Éditions du Sonneur je fais justement référence à l’improvisation en jazz, une musique que j’aime particulièrement. La question de la musicalité, de l’accord des accords, travaille mon écriture. C’est une question que je me pose constamment. Je ne sais pas faire autrement. Par exemple, j’ai une obsession qui peut sembler bête : le hiatus. C’est quelque chose que je ne supporte pas, même s’il y en a sans doute dans mes textes.

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Sylvain Métafiot

Nous aboierons tous au clair de Lune

36_public 2Le premier prix Nobel remit à une femme fut attribué en 1909, à une suédoise, Selma Lagerlöf, à qui l’on doit plusieurs chefs-d’œuvre comme Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson, ou le recueil de nouvelles L’Anneau du pêcheur. C’est dans ce dernier ouvrage que l’on trouve la citation suivante : « La nuit, toute chose prend sa forme et son vrai aspect. De même qu’on ne distingue que la nuit les étoiles du ciel, on aperçoit alors sur la terre bien des choses qu’on ne voit pas le jour. » C’est peut-être grâce à ce mystérieux pouvoir nocturne que le poète étudiant Camille Fremeau a écrit son poème « Chien de nuit », qu’il a lu à la dernière Veillée Poétique organisée par Le Cercle des Poètes Apparus. Son sens de la musicalité et sa brièveté ont marqué l’auditoire ainsi que les membres du Cercles, qui ont décidé de sélectionner ses vers pour apparaître ici. Sans plus tarder, place au poète :

Chien de nuit
~
J’étais l’autre soir à la fenêtre perché
Alors qu’enceinte musique m’accompagnait
Ronde était la lune, mais point de ventre ici
Juste un enfant de plume, par l’instant grossie
~
S’il m’était arrivé de me prendre à l’ennui
Il bruissait ce soir-là quelque chose à minuit
Et le vent, mélodie, accueillait sympathie
Dedans l’expression finie de celle d’ici
~
Moi, tandis que l’air est noir, la fumée solide
D’un bâton dans ma bouche de berger intrépide
Huais ceux qui dirent ce qui doit en sortir
~
C’est alors, tout parfait dans son cruel message
Qu’un chien pleura sa détresse en un cri sans âge
Lui qui enviait la nuit qui n’avait rien à dire
~

Nous avons demandé à Camille Fremeau de nous dire ce qui l’avait inspiré pour écrire ce poème : « C’était un moment comme tant d’autres, j’étais chez mon père, dans la campagne profonde et légèrement montagneuse du Jura, et dans ma chambre plus précisément. J’étais assis à ma fenêtre, le vent était puissant, j’écoutais de la musique avec des enceintes posées juste à côté de moi, et je fumais. Tout à coup, le chien du voisin se met à pleurer. C’est un voisin de la vieille école, tracteur, foin, moutons et tout le reste, il n’est pas tendre du tout avec ses deux chiens, qui passent la plupart du temps enfermés dans leur enclos grillagé.
» C’est cet instant précis où le chien s’est mis à pleurer qui m’a poussé, je crois, à écrire ce poème.
36-public 1» C’est ma démarche la plus habituelle lorsque j’écris, certains moments m’inspirent, dans l’harmonie qui les habitent ou par la saillance d’une émotion forte. Et c’est pour ça, je pense, que de nombreux thèmes qui me sont chers apparaissent presque naturellement pour moi dans mon écriture : ici c’est la nuit, la détresse, mais aussi l’harmonie entre le vent et la musique, la fécondité que j’associe à la lune et à l’écriture, et la question même de l’expression et de tout ce qui peut l’entraver.
» Au niveau de la forme, j’ai eu envie de m’essayer au sonnet. Le principal pour moi était de joindre l’alexandrin à la rime, je n’avais jamais fait ça avant et je voulais tenter l’expérience de la contrainte formelle pour voir ce qu’il en sortirait, et je dois dire que j’ai pris beaucoup de plaisir dans cet exercice.
» J’affectionne particulièrement les formes courtes, j’essaye toujours d’écrire quelque chose de saisissant en peu de lignes, et c’est sûrement pour cela que le sonnet m’a paru tout de suite le choix le plus judicieux pour exprimer à la fois toute la fulgurance et la brièveté de ce moment qui m’avait marqué. »

Retrouvez tout de suite la captation de cette lecture, et des couronnants applaudissements qui la conclurent, ci-dessous :

[captation vidéo]

Poétiquement vôtre,

Le Cercle des Poètes Apparus

De la poésie, du jazz et des cookies

33_Juliette_affiche veilleeLe Cercle des Poètes Apparus ?! Apparus, vous êtes sûrs ?

Rassurez-vous, très chers lecteurs, il n’y a pas d’erreur ! Loin d’être disparus, le Cercle des Poètes Apparus organise, mardi 18 mars, sa troisième veillée poétique sur le campus des quais de l’Université Lyon 2. Fondé au sein de l’association Le Littérarium, le cercle d’étudiants, derrière un nom quelque peu sectaire (n’en soyez pas effrayés !), s’est fixé comme objectif de promouvoir, de diffuser et de dynamiser la poésie amateur.

Y-a-t-il encore un intérêt pour la poésie ?

Surpris, ils l’ont été ! En effet, si la première veillée organisée au mois de décembre avait rassemblée une vingtaine de personnes, une quarantaine était présente lors de la veillée de janvier ! Une augmentation qu’ils espèrent exponentielle, toujours dans le but d’offrir aux poètes sélectionnés un public de plus en plus conséquent.

Mais qui sont ces poètes ?

Alors qu’ils pensaient avant tout accueillir des étudiants, poètes en herbe, les membres du cercle ont pu recevoir dès la première veillée des poètes déjà confirmés. Ils ont donc décidé de s’ouvrir à tous types d’auteurs, allant de l’étudiant qui compose pendant ses cours magistraux sur la croissance du nombre de méduses hermaphrodites et cannibales en Ouzbékistan, aux poètes déjà publiés, que le public aura le plaisir d’entendre lors de la troisième veillée.

Du classique à l’expérimental

Sonnets, alexandrins, strophes et rimes croisées, oui !, la poésie classique est dans la place ! Mais certains poètes n’ont pas hésité à proposer des créations alternatives et expérimentales, qui ont su toucher et capter l’attention de leur auditoire. C’est ainsi que les spectateurs – fanatiques névrosés du vers ou curieux venus avant tout pour déguster le buffet de cookies – ont pu découvrir des artistes d’horizons différents, portants comme seuls bagages leur unicité et leur talent, mais se retrouvant finalement tous dans la même corbeille, celle des disciples passionnés servant notre grande Mère à tous : la Poésie.

En bref,

Le Cercle des Poètes Apparus n’attend que vous ! Venez lire vos poèmes, ou simplement écouter ceux de vos pairs, mardi 18 mars à l’Université Lyon 2, autour d’un fabuleux buffet de cookies, dans une ambiance jazzy et conviviale.

Envoyez vos créations à l’adresse repoesie@outlook.fr !

Juliette Descubes

La Bibliothèque se perpétuera

bibliotheque-infiniQuelques mois avant l’absence du « bogue de l’an 2000 », des appareils étranges apparaissent. Le prix en est élevé, le catalogue ridicule de brièveté. Près d’un kilo pour même pas l’intégrale d’Hugo, ça paraît un peu fumeux. Il faut attendre janvier 2001 pour que la technologie fleurisse et se développe en Europe. Trente-deux méga-octets de sychronous dynamic random access memory. Pour parler plus humainement et plus intelligiblement : quinze-mille pages de texte, soit trente livres de cinq-cents pages, ou cinquante livres de trois-cents pages, comme vous préférez.

Mais les ventes ne décollent pas assez et la clé USB passe sous la porte. Après de multiples tentatives pour lancer un e-book (à l’époque on entendait : « lancer un hibou », normal que ça ne marche pas), c’est en avril 2004 que Sony parvient enfin à percer avec sa « liseuse ». Trois-cents grammes, écran 6 pouces à résolution 800×600 pixels, mémoire de dix méga-octets extensible, port USB pour télécharger… C’est la classe. Et commence alors le véritable marché des « livres numériques » : Sony Reader en 2006, Kindle par Amazon en 2007, tous les smartphones en 2008 et alea jacta est.

Aujourd’hui, le livre électronique se passe de guillemets, il est entré dans toutes les poches, avec les fonctions les plus à la pointe de la technologie littéraire. Écrans rétroéclairés, mémoires extensibles, poids allégés, prix cassés, possibilité d’agrandir le texte pour les myopes, de le rétrécir pour les hypermétropes. Le livre électronique a survécu à ses détracteurs qui ont décrété la fin de la littérature, la mort du livre, la fin des temps et autres décembres 2012.

Grâce aux cartes mémoires et à la multiplication des éditeurs numériques, les liseuses peuvent aujourd’hui contenir trois bibliothèques. Karl Lagerfeld aurait chez lui trois-cents mille livres. Aujourd’hui, Madame Franprix en a autant dans son livre numérique. D’ailleurs, elle aussi a un catogan, mais personne n’en parle.

Qu’en sera-t-il demain ?

Une récente expérience italo-suisse a permis à un amputé de ressentir à nouveau. Des scientifiques japonais ont réussi, grâce à des petites lamelles métalliques et certaines impulsions électriques, à faire sentir le goût de la fraise ou du bœuf bourguignon à leurs cobayes. Une fois que cette science sera captée par les grandes entreprises, elle s’appliquera logiquement aux livres numériques. Alors, on aura vraiment l’impression de caresser du papier, on sentira le livre ancien et l’encre antique, à moins que l’on ne préfère le parfum du flambant neuf tout juste sorti de l’imprimerie.

3043610005_1_7_aOCIka0XDésormais, lorsque vous lirez un poème sur la confiture de fraise, vous aurez l’impression d’en manger. Gare aux lectures de Rabelais, vous pourriez en faire une indigestion ! Quant au Parfum, le début dans les immondices de Paris vous donneront, à coup sûr, la nausée. Ceux qui ont le mal de mer ne pourront pas lire le Bateau Ivre, mais s’enivrer de la Rivière Cassis en revenant du Cabaret Vert. Si vous n’aimez pas Rimbaud, peut-être préférerez-vous un merveilleux festin à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar.

Des étudiants du MIT ont un projet en cours, nommé Sensory Fiction. L’idée est toute bête : maintenant que l’on peut s’immerger dans un film par la 3D et l’IMAX, pourquoi ne pourrait-on, demain, s’immerger dans un livre ? Les étudiants veulent concevoir un harnais capable d’accélérer le rythme cardiaque pour entretenir l’angoisse. Mais imaginons plus loin : le must serait de pouvoir se brancher à la liseuse, la relier à nos nerfs, pour stimuler et tromper le cerveau.

On relit la chute de Pompéi : les impulsions électriques nous donnent l’impression d’une grande chaleur, et des tremblements. Si vous préférez les Royaumes du Nord, alors vous serez glacés. On s’enverra tous en l’air à coup de Cinquante Nuances de Gray, ou en lisant Jack et le Haricot magique

La lecture sera plus que jamais interactive. Des petits malins s’amuseront à lire ce que Baudelaire dit de l’opium, ou préféreront Le Voyage d’hiver d’Amélie Nothomb où les hallucinations ont une belle place. On pleurera devant la vie de Causette et l’on rira avec Jacques le fataliste : les écrivains devront inclure dans leur textes des mentions très spéciales : « rire », « pleurs », « chaleur », car il faudra aussi écrire un scénario d’émotions. Les plus provocateurs feront rire sur un génocide et clameront la liberté de l’artiste.

Babel, Babel outragée ! Babel brisée ! Babel martyrisée ! mais Babel libérée !

Comme beaucoup d’auteurs aujourd’hui sortent leur livre simultanément en version papier et en version numérique, sans parler de ceux qui se font éditer uniquement sur Internet pour éviter d’être refusés par un comité de lecture, demain l’édition papier n’existera plus. On enverra directement son texte dans des Centrales, qui auront pour tâche de les répartir dans les bonnes catégories : roman / poésie / théâtre, puis polar / romance / imaginaire, et ensuite polar réaliste / polar imaginaire / polar thriller, et enfin thriller noir / thriller comique / thriller Vu À La Télé. Il y aura des sous-sous-sous-sous-sous catégories à n’en plus finir, mais enfin tous les livres seront acceptés au nom de la liberté individuelle.

liseusenumeriqueComment faire le tri ? Eh bien, vous connaissez sans doute Dorian Gray, devenu amoureux d’un livre que Wilde, habilement, ne nomme jamais. « Il avait fait venir de Paris neuf exemplaires à grande marge de la première édition, et les avait fait relier de différentes couleurs, en sorte qu’ils pussent concorder avec ses humeurs variées et les fantaisies changeantes de son caractère, sur lequel, il semblait, par moments, avoir perdu tout contrôle. » Désormais, le livre électronique choisira pour nous. Il mesurera notre pouls, la dilatation de nos pupilles, et choisira quel livre convient mieux à notre humeur. En colère ? Le petit traité zen Comment j’ai tué mon boss fera l’affaire. Une déception amoureuse ? L’Arlequin Un de perdu, dix de trouvés vous fera du bien. Las ? La savoureuse Comédie du Génocide sera la solution.

Il y aura un texte pour chaque situation, disponible dans toutes les langues, car les traducteurs seront bien plus perfectionnés. Plus personne ne se plaindra du recul de la lecture. Au contraire, on protestera : les gens s’enferment dans les livres, ne vivent plus. Mais à quoi bon vivre, lorsqu’on le peut par procuration ? Dès que nous aurons fini notre boulot, nous prendrons le métro, dans lequel nous lirons la vie d’un roi racontée à la première personne. On lira un fabuleux festin pour dissimuler la quotidienne soupe de choux aux choux. On vivra le sommeil d’un prince pour oublier la rugosité de l’asphalte.

Et notre espace deviendra celui de la Bibliothèque de Babel qu’écrivit Borges en 1941 : « La certitude que tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes… Je connais des districts où les jeunes gens se prosternent devant les livres et posent sur leurs pages de barbares baisers, sans être capables d’en déchiffrer une seule lettre. Les épidémies, les discordes hérétiques, les pèlerinages qui dégénèrent inévitablement en brigandage, ont décimé la population. Je crois avoir mentionné les suicides, chaque année plus fréquents. Peut-être suis-je égaré par la vieillesse et la crainte, mais je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit – est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète.

Je viens d’écrire infinie. Je n’ai pas intercalé cet adjectif par entraînement rhétorique ; je dis qu’il n’est pas illogique de penser que le monde est infini. Le juger limité, c’est postuler qu’en quelque endroit reculé les couloirs, les escaliers, les hexagones peuvent disparaître – ce qui est inconcevable, absurde. L’imaginer sans limite, c’est oublier que n’est point sans limite le nombre de livres possibles. Antique problème où j’insinue cette solution : la Bibliothèque est illimitée et périodique. S’il y avait un voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque, les siècles finiraient par lui apprendre que les mêmes volumes se répètent toujours dans le même désordre – qui, répété, deviendrait un ordre : l’Ordre. Ma solitude se console à cet élégant espoir. »

Willem Hardouin