Abd Al Malik, les mots qui lient

Rappeur, slameur, écrivain, cinéaste, philosophe, il est difficile de catégoriser l’artiste Abd Al Malik, qui ne se définit ni par un vécu, ni par un style. D’une diction articulée et accrocheuse, le ton humble et lucide, il narre, sur fond musical sobre mais percutant, des petites histoires. Des histoires tragiques, des histoires politiques, des histoires anecdotiques. Mais qui, toujours, nous apprennent des choses et ne laissent pas indifférents.

abd-al-malik-a-fait-ses-premiers-pas-dansLe chanteur n’a pas besoin de charger ses textes de figures de style et de sous-entendus. Les mots sont simples, pragmatiques, légers. Et pourtant d’une telle justesse, qu’ils nous saisissent parfois de plein fouet, nous touchant en plein cœur. Ainsi en est-il lorsqu’on écoute Soldat de Plomb, Ces Gens-là, Il se rêve debout, L’Alchimiste, Saigne…, pour ne citer que quelques unes.

« C’est juste une métaphore qui pourrait être biblique comme le Veau d’or parce que notre époque est d’accord dans le désaccord.

 On est déchiré par l’absence et le vide.

 En prise avec nos paradoxes, le besoin d’amour complique.

 Il s’appelle Roméo, elle s’appelle Juliette. Roméo et Juliette. » 

(Roméo et Juliette, 2008)

Varier les styles

Pour lui, le rap ne devrait pas se cantonner à des codes et au superficiel, comme trop souvent aujourd’hui. Il montre que ce style musical permet, au contraire, une grande diversité.

scarificationsDu jazz à l’orchestre symphonique, il emprunte également au rock et aux sonorités africaines, ou encore à la musique électronique (en particulier dans son dernier album co-réalisé par Laurent Garnier, Scarifications, 2015). Il signe également une collaboration avec Gerard Jouannest, le pianiste de Jacques Brel, dans son album Château Rouge (2012).

On peut tout de même reprocher à certaines chansons d’être un peu plates, d’autres difficiles à apprécier aux premières écoutes. Ceux qui le trouvaient trop « politiquement correct », voire moralisateur dans les albums Gibraltar (2006) ou Dante (2008), trouveront peut-être leur compte dans Scarifications (2015), plus sombre, plus colérique. Mais on y regrettera cependant la légèreté des anciennes chansons, dont manque cruellement cet album : la techno de Garnier rend le texte quasiment inaudible.

Il y en a finalement pour tous les goûts et Abd Al Malik montre ainsi que son talent ne se résume pas à une seule forme d’art.

Faire le lien

Au-delà d’une valeur artistique indéniable, les productions de l’artiste ont également une vocation pédagogique.

Affiche_du_filmDans son livre et son film autobiographiques Qu’Allah bénisse la France, il raconte sa jeunesse passée dans une banlieue strasbourgeoise. Il y a connu la délinquance, et a vu plusieurs de ses proches succomber à la suite d’overdoses. Enfant d’une famille d’immigrés, il a également connu le fait de grandir entre deux cultures, et de se voir parfois stigmatisé. Il aurait pu se cantonner à des stéréotypes et se définir vis-à-vis eux. Mais le rappeur, tout en assumant son  histoire, parvient à transcender sa condition et transmettre des messages à vocation universelle. Il montre que nous vivons tous les mêmes choses : la tristesse, la colère, l’amour, la joie…

Il se fait ainsi le porte-parole de ces jeunes vivant en banlieues dites difficiles – sujet récurrent dans ses chansons (Dynamo, Château rouge…) – à qui il sert d’exemple, et souhaite favoriser le lien entre les milieux sociaux. Intellectuel depuis l’enfance, élève brillant, il se nourrit de philosophie et de littérature, et souhaite décloisonner les styles en s’inspirant de Jacques Brel dont il donne, par ailleurs, sa version de Ces gens-là et du Port d’Amsterdam dans la magnifique chanson Gibraltar, qui symbolise le lien. Il s’inspire également de Juliette Greco et de Claude Nougaro, montrant qu’il n’y a pas de réelles barrières.

« Derrière le statut, le vêtement, la couleur de peau

 N’est-ce pas qu’on est semblables, tous ?

 Les mêmes préoccupations

 Qui suis-je, où vais-je, que n’ai-je, m’aime-t-il, m’aime-t-elle ? »

(saigne, 2006)

Abd Al Malik n’hésite pas non plus à parler de politique ou encore de la religion musulmane (qu’il a préférée au catholicisme qui se pratiquait dans sa famille) et à débattre de la laïcité en France. Il a d’ailleurs fait récemment l’objet d’une polémique à ce sujet. Mais penser que le chanteur puisse troubler l’ordre public, c’est ne pas comprendre son message. Car, s’il fut dans sa jeunesse passé par une phase de radicalisation avant de se convertir au soufisme (branche de l’islam plus axée sur l’aspect spirituel), il affirme, à travers ses textes, que la religion musulmane n’est qu’une parmi d’autres, que le but profond des religions, au-delà du dogme, est de faire ressortir ce qui est universel chez l’être humain.

« Dans un jardin les fleurs sont multiples mais l’eau est unique »

(Ode à l’amour, 2004)

Ainsi dans L’Alchimiste, Ode à l’amour, ou encore 21 septembre 2001, il nous rappelle qu’avant de diviser, la religion peut aussi apporter du lien entre les Hommes.

« J’étais mort et tu m’as ramené à la vie.

 Je disais « j’ai, ou je n’ai pas »; tu m’as appris à dire « je suis ».

 Tu m’as dit: « le noir, l’arabe, le blanc ou le juif sont à l’homme ce que les fleurs sont à l’eau. »

(L’Achimiste, 2006)

À travers ses chansons, son livre et son film, Abd al Malik fait de sa propre histoire un support pour véhiculer des messages à vocation universelle. Quel que soit notre vécu, nos origines ou nos croyances, l’artiste nous rappelle que nous sommes avant tout des Hommes.

Eléonore Di Maria

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Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?

pierre bayardUn titre paradoxal s’il en est, et pourtant si révélateur. Enfin quelqu’un qui ose mettre des mots sur un phénomène mondain pour le moins ridicule ! Qui ne s’est jamais retrouvé dans cette situation inconfortable de devoir parler d’un livre qu’il ne connaît pas, parfois seulement de nom ? Ne serait-ce qu’en cours, tous et toutes avons déjà été soumis au regard inquisiteur d’un professeur de lettres cherchant vicieusement à savoir ce que nous avons pensé de « La Recherche », comme ils disent. Pierre Bayard, avoue que l’inverse est aussi vrai :

« Enseignant la littérature à l’université, je ne peux en effet échapper à cette obligation de commenter des livres que, pour la plupart du temps, je n’ai pas ouverts. Il est vrai que c’est aussi le cas de la majorité des étudiants qui m’écoutent, mais il suffit qu’un seul ait eu l’occasion de lire le texte dont je parle pour que mon cours en soit affecté et que je risque à tout moment de me trouver dans l’embarras. »

Comment parler des livres que l’on n’a pas lu ? De Pierre Bayard est donc un livre qui remonte certainement le moral en cette fin de vacance. Tout n’est pas perdu pour nous !

Obligation et hypocrisie sociale

Il est rare en effet de voir des textes qui vantent la non-lecture. Selon Pierre Bayard, cette pratique se heurte à plusieurs contraintes intériorisées qui nous interdisent de parler des œuvres que l’on a pas lues. Ces contraintes sont au nombre de trois. Tout d’abord, il y a cette « obligation de lire ». Dans notre société, la lecture fait l’objet d’une forme de sacralisation qui porte sur un certain nombre de textes canoniques dont la liste varie selon les milieux, et gare à ceux qui ne se plient pas à cette règle. Cette contrainte recoupe l’ « obligation de tout lire ». Il nous est alors formellement interdit d’avouer que l’on a seulement parcouru le dit livre. Ainsi, même dans le milieu universitaire, il paraît impensable pour Pierre Bayard qu’un professeur reconnaisse qu’il n’a fait que feuilleter l’œuvre impressionnante de Proust (encore et toujours). S’ériger en tant qu’autorité d’un savoir littéraire est un travail (mensonge ?) constant. Enfin le dernier poncif exige que nous ayons lu un livre de bout en bout pour être autorisé à en parler, et avec précision si possible.

Une fois de plus Pierre Bayard nous déculpabilise en soulignant que d’après son expérience, rien n’est forcé et obligatoire, et qu’il est même parfois souhaitable, pour bien parler d’un livre, de ne pas l’avoir lu en entier et de fixer son attention sur quelques passages clés et emblématiques.

« Ce système contraignant d’obligations et d’interdits a pour conséquence de générer une hypocrisie générale sur les livres effectivement lus. Je connais peu de domaines de la vie privée, à l’exception de ceux de l’argent et de la sexualité, pour lesquels il est aussi difficile d’obtenir les informations sûres que pour celui des livres. »

Ce mensonges est en premier lieu un mensonge envers soi. Un sentiment de honte s’empare de nous et nous faisons retour avec malaise sur nos pratiques de lectures, sur les œuvres canoniques que nous devrions avoir lues. Mais d’où vient cette angoisse ? Il n’est pas question dans le livre de trouver une réponse aussi personnelle et l’auteur préfère donner des clés de compréhension quant au processus de lecture. Cette démarche franche et naturelle nous est à la fois agréable et si elle nous rassure, elle contribue même à nous redonner espoir, motivation pour enfin lire les œuvres reniées.

Des différentes manières de lire

etudiant-terroristeMais de quoi est-il question lorsque l’on prétend ne pas avoir lu un livre ? Comment définir la non-lecture ? L’auteur fait la tentative de montrer les relations qui sous-tendent les deux pratiques de lecture et de non-lecture. On peut feuilleter, survoler, lire vautré sur son lit en écoutant de la musique ou bien assis à un bureau dans le silence. De plus, entre lire un livre avec attention et parler d’un livre qu’on n’a jamais eu entre les mains, il existe une infinité de modes de lecture. N’est-il pas vrai que certains livres que nous n’avons jamais lus exercent des effets sensibles sur nous, ne serait-ce que par les échos qui nous en parviennent ?

Pierre Bayard pose une réflexion sur les différents modes de fréquentation des livres. Il commence par détailler les grands types de non-lecture qui ne se réduisent pas « au simple fait de garder un livre fermé ». D’autres questions sont alors soulevées : que faire des livres dont on nous a parlé, des livres qu’on a oubliés ? Toutes ces « non-lectures » sont à prendre en compte et il s’en porte le garant lorsqu’il analyse des situations concrètes dans lesquelles nous pouvons être amenés à parler de ces ouvrages quasi-inconnus. Enfin, dans un troisième moment, qu’il considère comme le plus important puisqu’il a motivé cet essai, Pierre Bayard nous livre une série de conseils simples pour aider les non-lecteurs à faire face à des situations jugées embarrassantes.

« Montrer [aux étudiants] qu’un livre se réinvente à chaque lecture, c’est leur donner les moyens de se sortir sans dommages, et même avec profit, d’une multitude de situation difficiles. Car savoir parler avec finesse de ce que l’on ne connaît pas vaut bien au-delà de l’univers des livres. L’ensemble de la culture s’ouvre à ceux qui témoignent de leur capacité, illustrée par de nombreux écrivains, à couper les liens entre le discours et son objet, et à parler de soi. […] Tout enseignement devrait tendre à aider ceux qui le reçoivent à acquérir suffisamment de liberté par rapport aux œuvres pour devenir eux-mêmes des écrivains ou des artistes. »

Un seul mot d’ordre : débarrassons-nous donc de toute ces interdits qui nous oppressent et nous éloignent toujours plus de l’œuvre même. Que chacun cultive sa propre relation personnelle au livre. En effet, le texte littéraire est un objet mobile, qui se lit dans la discontinuité, qui s’échange et se débat autour de conversations. L’auteur interroge la subjectivité des lecteurs pour qu’ils puissent finalement parler de ces livres parcourus et qu’ils puissent ainsi révéler certains aspects du texte. Il est évident que si certaines lectures ne révolutionne pas la compréhension de l’ouvrage, ils ont le mérite de soulever des aspects du texte moins évidents a priori. Ce que l’on peut retenir de l’ouvrage ce sont sans cesse les encouragements de l’auteur qui pousse le lecteur à devenir co-créateur du texte qu’il lit. Celui-ci doit juste prendre garde à ne pas s’enfermer dans un rôle de lecteur passif d’une œuvre que l’opinion aurait sacralisée et dont il faudrait boire l’encre sans jamais se poser plus de questions.

Margot Delarue

L’ombre du vent et le Cimetière des livres oubliés

« Rien ne marque autant un lecteur que le premier livre qui ouvre vraiment un chemin jusqu’à notre cœur. Ces premières images, l’écho de ces premiers mots que nous croyons avoir laissés derrière nous, nous accompagnent toute notre vie et sculptent dans notre mémoire un palais ou tôt ou tard – et peu importe le nombre de livres que nous lisons, combien d’univers nous découvrons-, nous reviendrons un jour. »

54_Clement_1. Première imagePublié initialement en mai 2001 à Barcelone, L‘ombre du vent a connu lors de sa sortie un succès phénoménal, tant en France que dans le reste du monde. Traduit dans plus de 36 langues, il a été vendu à plus de 12 millions d’exemplaires. Ce quatrième roman de Carlos Ruiz Zafón a aussi été largement acclamé par la critique : il a reçu de nombreux prix, et notamment le prix du meilleur roman étranger, en 2004.

Le livre en lui-même raconte l’histoire du livre, ou plutôt d’un livre : L’ombre du vent d’un certain Julian Carax, mystérieux écrivain disparu lors de la Guerre d’Espagne. Cohabitent alors le livre que nous lisons et le livre à l’origine de la quête du héros. Ce dernier constitue le fil narratif reliant les personnages du roman, qui n’est pas raconté d’une seule voix mais par différentes voix, ce qu’on appelle dans la jargon la polyphonie narrative. Néanmoins les premières pages par lesquelles se dévoile le roman font place à une scène que l’on pourrait, sans se tromper, qualifier d’intimiste : celle d’un jeune garçon et son père marchant ensemble dans les rues de Barcelone.

« – Je veux te montrer quelque chose.
– Maintenant, à cinq heures du matin ?
– Il y a des choses que l’on ne peut voir que dans le noir »

Le pouvoir des livres

Comment caractériser au mieux ce roman, si ce n’est en le qualifiant de véritable labyrinthe ? Car il perd ses lecteurs dès les premières pages, pour son plus grand plaisir. La multiplicité des récits effectués par différents protagonistes, dans des lieux et époques variés, s’enchâssent dans la quête du narrateur principal : Daniel Sempere, qui au début du récit, en 1945, n’est âgé que d’une dizaine d’années. L’élément majeur autour duquel alternent passé et présent est celui de la guerre civile et du franquisme. Un lieu demeure central : Barcelone. Provoquant une certaine gêne chez le lecteur, ces récits que l’on pourrait tout aussi bien qualifier d’annexes, car constituant une rupture dans la chronologique des événements présents, emportent le lecteur passionné dans ce qui fait toute la saveur du roman : son épais manteau de mystères.

Pas d’animaux parlants, ni mages, ni magies : s’il y a des fantômes, c’est qu’ils sont réels. Le fantastique a cela de fabuleux qu’il ne peut surgir que dans un monde réel. Dans un univers réaliste qui ébranle ainsi les sentiments du réel des lecteurs et des personnages, et les saisissent du doute et de l’incompréhension face à des phénomènes qu’ils ne peuvent expliquer. À l’image de Le Horla, qui mêle ombres et vents, lueurs et bruissement.

Orphelin de mère, Daniel Sempere vit avec son père, veuf inconsolable, au-dessus de la librairie familiale. Un soir, son père décide de l’emmener au Cimetière des livres oubliés, lieu magique et labyrinthique qui regorge de livres précieux et poussiéreux ne demandant qu’à sortir de leur oubli. Comme son père avant lui, Daniel doit choisir un de ces livres parmi les milliers et jurer de le garder toute sa vie. Il repart avec L’ombre du vent d’un certain Julian Carax, auteur méconnu décédé plusieurs années auparavant. Ce livre va changer sa vie et le mener à enquêter sur Carax, un écrivain mystérieux qui le fascine, d’autant plus qu’un homme s’acharne à détruire par le feu tous les exemplaires de ses romans. Daniel va alors se passionner pour ce livre et son mystérieux auteur, arpentant Barcelone et suivant ses pas pendant plus de 500 pages, au cœur de cette Espagne franquiste et violente où certaines vérités ne devraient pas être découvertes. Au cours ses recherches il se fera un terrible ennemi : l’inspecteur Fumero, qui sème mort et terreur sur son passage. Mais il pourra aussi compter sur des figures aussi étranges qu’incroyables pour le soutenir.

« L’un des pièges de l’enfance est qu’il n’est pas nécessaire de comprendre quelque chose pour le sentir. Et quand la raison devient capable de saisir ce qui se passe autour d’elle, les blessures du cœur sont déjà trop profondes. »

Labyrinthe et littérature

54_Clement_2. Deuxième imageLe « Cimetière des livres oubliés » est un lieu qui a une résonance tout à fait spéciale et primordiale dans le monde de la littérature. Le livre tient ici une place de l’ordre du sacré. Déjà le terme de cimetière semble inattendu, accolé aux livres alors que justement le livre est un objet sacré, puissant et maléfique. Le livre devient le récit total et totalitaire du monde, et avec lui, le lieu qui contient le monde entier, puisqu’il contient tous les livres. Plus encore que mémoire ou sanctuaire, la bibliothèque est labyrinthe. La demeure du livre est tellement vaste qu’elle ne peut pas laisser l’esprit s’échapper, car elle contient toute les connaissances qu’il soit possible à l’esprit d’appréhender. Dès lors, on ne peut plus sortir du labyrinthe ni de la littérature.

Dans ce roman, le labyrinthe peut être identifié comme le Cimetière des livres oubliés et nous pouvons reconnaître dans ce terme, non seulement l’annonce de l’histoire qui va s’écrire sous les couleurs de la mort – car il s’agit tout de même d’un cimetière, d’un endroit où meurent les livres – mais aussi une théorie qu’un livre oublié, c’est-à-dire non lu, n’a pas d’existence. Seul l’acte de lecture donne vie au livre et lui donne un sens chaque fois qu’un nouveau le lecteur le saisit entre ses mains. On le voit, le véritable héros de L’Ombre du vent n’est autre que le livre. Il suffit de l’ouvrir et ce qu’il dit donne vie, ici, non pas au texte mais à son lecteur, par un procédé d’inversion.

« Chaque livre a une âme. L’âme de celui qui l’a écrit, et l’âme de ceux qui l’ont lu, ont vécu et rêvé avec lui. »

Le jeune Daniel, en lisant L’ombre du vent, lit sa vie et ce qui lui adviendra. Il s’agit sans doute du phénomène constituant l’élément le plus fantastique du livre, mais peut-être aussi le plus romanesque. Daniel revit ce que son double a vécu. Son double, il s’agit de Julien Carax. Mais par là même il est amené à répéter les événements qui ont conduit à la mort de celui-ci, et ce faisant à la sienne dorénavant. Dans la littérature fantastique, le thème du double revient régulièrement. Ici, il se double aussi d’une apparition d’un personnage de fiction : Lain Courbet, le diable qui guette Daniel au coin de la rue, comme celui du Maître et Marguerite de l’écrivain russe Mikhaïl Boulgakov, œuvre dont on peut par ailleurs noter de nombreuses inspirations dans le roman.

« Le destin attend toujours au coin de la rue. Comme un voyou, une pute ou un vendeur de loterie : ses trois incarnations favorites. Mais il ne vient pas vous démarcher à domicile. Il faut aller à sa rencontre. »

L’histoire de fiction devient réelle. C’est ce nœud qui donne le pouvoir magique au roman, entraînant le lecteur dans le labyrinthe des similitudes. Ce faisant, Daniel refait le même itinéraire que faisait Julian Carax pour vivre sa propre histoire d’amour. Indiscutablement, le parallèle s’établit. Le lecteur ne sait plus dès lors s’il lit l’histoire passée de Carax ou celle en train de se faire.

« [Elle] dit que l’art de lire est en train de mourir lentement, que c’est un rituel intime et que le livre est un miroir et que nous pouvons seulement y trouver ce que nous portons déjà en nous, que nous mettons dans la lecture l’esprit et l’âme et que ce sont des choses chaque jour plus rares. »

54_Clement_4. Quatrième image

« Nous nous taisons tous, en essayant de nous convaincre que ce que nous avons vu, ce que nous avons fait, ce que nous avons appris de nous-mêmes et des autres est une illusion, un cauchemar passager. Les guerres sont sans mémoire, et nul n’a le courage de les dénoncer, jusqu’au jour où il ne reste plus de voix pour dire la vérité, jusqu’au moment où l’on s’aperçoit qu’elles sont de retour, avec un autre visage et sous un autre nom, pour dévorer ceux qu’elles avaient laissés derrière elles. »

Clément Morand

Les Mille et une Nuits ou le flamboiement sans fumée

Frontispiece_of_Burton's_Arabian_Nights,_volume_1De son nom original, Alf Lailah Oua Lailah, ce recueil anonyme de contes populaires est ce que l’on nomme, dans la simplicité même, un chef d’œuvre absolu, au même titre que L’Odyssée d’Homère ou le Don Quichotte de Cervantès.

Tous les petits enfants sont très tôt initiés aux contes d’Aladin et la lampe merveilleuse, d’Ali Baba et les quarante voleurs ou de Sindbad le Marin. Ce recueil littéraire porte donc souvent une connotation juvénile. Mais Les Mille et une Nuits sont bien plus que des contes pour enfants : pieuses, tragiques, sensuelles, cruelles et érotiques.

Ce monument de la littérature imaginative arabe a eu pour prototype un recueil persan, le Hazar Afsanah. À ce livre, aujourd’hui perdu, sont empruntés le dispositif des Mille et une Nuits – c’est-à-dire le dispositif de Schahrâzâde – et le sujet d’une partie des histoires. Les conteurs qui s’évertuèrent sur ces thèmes les transformèrent au gré de la religion, des mœurs et de l’esprit arabes, ainsi qu’au gré de leur fantaisie.

D’autres légendes, d’origine nullement persane, d’autres encore, purement arabes, se constituèrent dans le répertoire des conteurs. Le monde musulman sunnite tout entier, de Damas au Caire et de Bagdad au Maroc, se réfléchissait enfin au miroir des Mille et une Nuits.

Ce n’est donc pas une œuvre consciente, une œuvre d’art proprement dite, mais une œuvre dont la formation lente est due à des conjonctures très diverses et qui s’épanouit en plein folklore islamite.
Une œuvre arabe, malgré le point de départ persan, et qui, traduite de l’arabe en persan, turc, hindoustani, se répandit dans tout l’Orient.

Comme une offrande au Dieu de la Joie, voici deux extraits de cette merveille immortelle, dans la traduction de Joseph Charles Mardrus. Laissez les Djinn guider vos pas sur infini velours du ciel étoilé.

Extrait de la 376ème nuit

les-mille-et-une-nuits« On raconte qu’une nuit Haroun Al-Rachid s’étant couché entre deux belles adolescentes qu’il aimait également, dont l’une était de Médine et l’autre de Koufa, ne voulut pas exprimer sa préférence, quand à la terminaison finale, spécialement à l’une au détriment de l’autre. Le prix devait donc revenir à celle qui le méritait le mieux.

Aussi l’esclave de Médine commença par lui prendre les mains et se mit à les caresser gentiment, tandis que celle de Koufa, couchée un peu plus bas, lui massait les pieds et en profitait pour glisser sa main jusqu’à la marchandise du haut et la soupeser de temps en temps.

Sous l’influence de se soupèsement délicat, la marchandise se mit soudain à augmenter de poids considérablement. Alors l’esclave de Koufa se hâta se s’en emparer et de la cacher dans le creux de ses mains ; mais l’esclave de Médine lui dit : « Je vois que tu garde le capital pour toi seule, et tu ne songe même pas à m’abandonner les intérêts ! »

Elle repoussa sa rivale et s’empara du capital à son tour en le serrant soigneusement dans ses deux mains.

Alors l’esclave ainsi frustrée, qui était fort versée dans la connaissance des traditions du Prophète, dit : « C’est moi qui doit avoir droit au capital, en vertu de ces paroles du Prophète : « Celui qui fait revivre une terre morte en devient le seul propriétaire ! » Mais l’esclave de Médine, qui ne lâchait pas la marchandise, n’était pas moins versée dans la Sunna que sa rivale et lui répondit : « Le capital m’appartient en vertu de ces paroles du Prophète : « Le gibier appartient, non point à celui qui le lève, mais à celui qui le prend ! » Lorsque le Khalifat eut entendu ces citations, il les trouva si justes qu’il satisfit également les deux adolescentes cette nuit-là. »

Extrait de la 679ème nuit

sindbad-1« Et d’un mouvement rapide, elle rejeta ses voiles et se dévêtit tout entière pour apparaître dans sa native nudité. Béni soit le ventre qui l’a portée ! C’est alors seulement que Nour put juger la bénédiction qui était descendue sur sa tête !

Et il vit que la princesse était une beauté douce et blanche comme un tissu de lin, et qu’elle répandait de toutes parts la suave odeur de l’ambre, telle la rose qui sécrète elle-même son parfum originel.

Et il la pressa dans ses bras et trouva en elle, l’ayant explorée dans sa profondeur intime, une perle encore intacte. Et il se mit à promener sa main sur ses membres charmants et son cou délicat, et à l’égarer parmi les flots et les boucles de sa chevelure, en faisant claquer les baisers sur ses joues, comme des cailloux sonores dans l’eau ; et il se dulcifiait à ses lèvres, et faisait claquer ses paumes sur la tendreté rebondissante de ses fesses.

Et elle, de son côté, elle ne manqua pas de faire voir une partie considérable des dons qu’elle possédait et des merveilleuses aptitudes qui étaient en elle ; car elle unissait la volupté des Grecques aux amoureuses vertus des Egyptiennes, les mouvements lascifs des filles arabes à la chaleur des Ethiopiennes, la candeur effarouchée des Franques à la science consommée des Indiennes, l’expérience des filles de Circassie aux désirs passionnés des Nubiennes, la coquetterie des femmes du Yamân à la violence musculaire des femmes de la Haute-Egypte, l’exiguïté des organes des Chinoises à l’ardeur des filles du Hedjza, et la vigueur des femmes de l’Irak à la délicatesse des Persanes.

Aussi les enlacements ne cessèrent de succéder aux embrassements, les baisers aux caresses et les copulations aux foutreries, pendant toute la nuit, jusqu’à ce que, un peu fatigués de leurs transports et de leurs multiples ébats, ils se fussent endormis enfin dans les bras l’un de l’autre, ivres de jouissances… »

Sylvain Métafiot

À lire : le billet de Pierre Assouline sur la littérature arabe

La Bibliothèque se perpétuera

bibliotheque-infiniQuelques mois avant l’absence du « bogue de l’an 2000 », des appareils étranges apparaissent. Le prix en est élevé, le catalogue ridicule de brièveté. Près d’un kilo pour même pas l’intégrale d’Hugo, ça paraît un peu fumeux. Il faut attendre janvier 2001 pour que la technologie fleurisse et se développe en Europe. Trente-deux méga-octets de sychronous dynamic random access memory. Pour parler plus humainement et plus intelligiblement : quinze-mille pages de texte, soit trente livres de cinq-cents pages, ou cinquante livres de trois-cents pages, comme vous préférez.

Mais les ventes ne décollent pas assez et la clé USB passe sous la porte. Après de multiples tentatives pour lancer un e-book (à l’époque on entendait : « lancer un hibou », normal que ça ne marche pas), c’est en avril 2004 que Sony parvient enfin à percer avec sa « liseuse ». Trois-cents grammes, écran 6 pouces à résolution 800×600 pixels, mémoire de dix méga-octets extensible, port USB pour télécharger… C’est la classe. Et commence alors le véritable marché des « livres numériques » : Sony Reader en 2006, Kindle par Amazon en 2007, tous les smartphones en 2008 et alea jacta est.

Aujourd’hui, le livre électronique se passe de guillemets, il est entré dans toutes les poches, avec les fonctions les plus à la pointe de la technologie littéraire. Écrans rétroéclairés, mémoires extensibles, poids allégés, prix cassés, possibilité d’agrandir le texte pour les myopes, de le rétrécir pour les hypermétropes. Le livre électronique a survécu à ses détracteurs qui ont décrété la fin de la littérature, la mort du livre, la fin des temps et autres décembres 2012.

Grâce aux cartes mémoires et à la multiplication des éditeurs numériques, les liseuses peuvent aujourd’hui contenir trois bibliothèques. Karl Lagerfeld aurait chez lui trois-cents mille livres. Aujourd’hui, Madame Franprix en a autant dans son livre numérique. D’ailleurs, elle aussi a un catogan, mais personne n’en parle.

Qu’en sera-t-il demain ?

Une récente expérience italo-suisse a permis à un amputé de ressentir à nouveau. Des scientifiques japonais ont réussi, grâce à des petites lamelles métalliques et certaines impulsions électriques, à faire sentir le goût de la fraise ou du bœuf bourguignon à leurs cobayes. Une fois que cette science sera captée par les grandes entreprises, elle s’appliquera logiquement aux livres numériques. Alors, on aura vraiment l’impression de caresser du papier, on sentira le livre ancien et l’encre antique, à moins que l’on ne préfère le parfum du flambant neuf tout juste sorti de l’imprimerie.

3043610005_1_7_aOCIka0XDésormais, lorsque vous lirez un poème sur la confiture de fraise, vous aurez l’impression d’en manger. Gare aux lectures de Rabelais, vous pourriez en faire une indigestion ! Quant au Parfum, le début dans les immondices de Paris vous donneront, à coup sûr, la nausée. Ceux qui ont le mal de mer ne pourront pas lire le Bateau Ivre, mais s’enivrer de la Rivière Cassis en revenant du Cabaret Vert. Si vous n’aimez pas Rimbaud, peut-être préférerez-vous un merveilleux festin à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar.

Des étudiants du MIT ont un projet en cours, nommé Sensory Fiction. L’idée est toute bête : maintenant que l’on peut s’immerger dans un film par la 3D et l’IMAX, pourquoi ne pourrait-on, demain, s’immerger dans un livre ? Les étudiants veulent concevoir un harnais capable d’accélérer le rythme cardiaque pour entretenir l’angoisse. Mais imaginons plus loin : le must serait de pouvoir se brancher à la liseuse, la relier à nos nerfs, pour stimuler et tromper le cerveau.

On relit la chute de Pompéi : les impulsions électriques nous donnent l’impression d’une grande chaleur, et des tremblements. Si vous préférez les Royaumes du Nord, alors vous serez glacés. On s’enverra tous en l’air à coup de Cinquante Nuances de Gray, ou en lisant Jack et le Haricot magique

La lecture sera plus que jamais interactive. Des petits malins s’amuseront à lire ce que Baudelaire dit de l’opium, ou préféreront Le Voyage d’hiver d’Amélie Nothomb où les hallucinations ont une belle place. On pleurera devant la vie de Causette et l’on rira avec Jacques le fataliste : les écrivains devront inclure dans leur textes des mentions très spéciales : « rire », « pleurs », « chaleur », car il faudra aussi écrire un scénario d’émotions. Les plus provocateurs feront rire sur un génocide et clameront la liberté de l’artiste.

Babel, Babel outragée ! Babel brisée ! Babel martyrisée ! mais Babel libérée !

Comme beaucoup d’auteurs aujourd’hui sortent leur livre simultanément en version papier et en version numérique, sans parler de ceux qui se font éditer uniquement sur Internet pour éviter d’être refusés par un comité de lecture, demain l’édition papier n’existera plus. On enverra directement son texte dans des Centrales, qui auront pour tâche de les répartir dans les bonnes catégories : roman / poésie / théâtre, puis polar / romance / imaginaire, et ensuite polar réaliste / polar imaginaire / polar thriller, et enfin thriller noir / thriller comique / thriller Vu À La Télé. Il y aura des sous-sous-sous-sous-sous catégories à n’en plus finir, mais enfin tous les livres seront acceptés au nom de la liberté individuelle.

liseusenumeriqueComment faire le tri ? Eh bien, vous connaissez sans doute Dorian Gray, devenu amoureux d’un livre que Wilde, habilement, ne nomme jamais. « Il avait fait venir de Paris neuf exemplaires à grande marge de la première édition, et les avait fait relier de différentes couleurs, en sorte qu’ils pussent concorder avec ses humeurs variées et les fantaisies changeantes de son caractère, sur lequel, il semblait, par moments, avoir perdu tout contrôle. » Désormais, le livre électronique choisira pour nous. Il mesurera notre pouls, la dilatation de nos pupilles, et choisira quel livre convient mieux à notre humeur. En colère ? Le petit traité zen Comment j’ai tué mon boss fera l’affaire. Une déception amoureuse ? L’Arlequin Un de perdu, dix de trouvés vous fera du bien. Las ? La savoureuse Comédie du Génocide sera la solution.

Il y aura un texte pour chaque situation, disponible dans toutes les langues, car les traducteurs seront bien plus perfectionnés. Plus personne ne se plaindra du recul de la lecture. Au contraire, on protestera : les gens s’enferment dans les livres, ne vivent plus. Mais à quoi bon vivre, lorsqu’on le peut par procuration ? Dès que nous aurons fini notre boulot, nous prendrons le métro, dans lequel nous lirons la vie d’un roi racontée à la première personne. On lira un fabuleux festin pour dissimuler la quotidienne soupe de choux aux choux. On vivra le sommeil d’un prince pour oublier la rugosité de l’asphalte.

Et notre espace deviendra celui de la Bibliothèque de Babel qu’écrivit Borges en 1941 : « La certitude que tout est écrit nous annule ou fait de nous des fantômes… Je connais des districts où les jeunes gens se prosternent devant les livres et posent sur leurs pages de barbares baisers, sans être capables d’en déchiffrer une seule lettre. Les épidémies, les discordes hérétiques, les pèlerinages qui dégénèrent inévitablement en brigandage, ont décimé la population. Je crois avoir mentionné les suicides, chaque année plus fréquents. Peut-être suis-je égaré par la vieillesse et la crainte, mais je soupçonne que l’espèce humaine – la seule qui soit – est près de s’éteindre, tandis que la Bibliothèque se perpétuera : éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète.

Je viens d’écrire infinie. Je n’ai pas intercalé cet adjectif par entraînement rhétorique ; je dis qu’il n’est pas illogique de penser que le monde est infini. Le juger limité, c’est postuler qu’en quelque endroit reculé les couloirs, les escaliers, les hexagones peuvent disparaître – ce qui est inconcevable, absurde. L’imaginer sans limite, c’est oublier que n’est point sans limite le nombre de livres possibles. Antique problème où j’insinue cette solution : la Bibliothèque est illimitée et périodique. S’il y avait un voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque, les siècles finiraient par lui apprendre que les mêmes volumes se répètent toujours dans le même désordre – qui, répété, deviendrait un ordre : l’Ordre. Ma solitude se console à cet élégant espoir. »

Willem Hardouin

Le Jour des Triffides de John Wyndham

Bien que datant de 1951, l’ouvrage écrit par John Wyndam n’a rien à envier aux films de science-fiction ou d’horreur d’aujourd’hui. Dans la lignée de La guerre des Mondes de Wells, et plus largement des autres grandes œuvres parues pendant ce que l’on considère comme l’âge d’or de la science-fiction, dans les années 20, Le jour des Triffides connaît un important succès lors de sa sortie, et sert dès lors de base à d’autres œuvres qui se revendiquent du genre post-apocalyptique. L’ouvrage suit la trame type de l’auteur, qui se déroule comme suit  :  catastrophe – éparpillement de la communauté – organisation d’un noyau de résistance – tentative de reconstruction. Chaque étape répond à de nouvelles expériences que les personnages vont devoir affronter.

Le début de la fin…

24_JeremyP_100102084525334275168231Au début du roman, le personnage principal se réveille seul dans un hôpital, et ne perçoit alors aucun signe de vie du monde extérieur. Un clin d’œil à cette scène est faite dans le film 28 jours plus tard de Danny Boyle, ou encore dans le comics The Walking Dead de Robert Kirkman, tous deux prenant places, comme l’ouvrage, dans une société post-apocalyptique. Nous sommes en présence d’un roman écrit à la première personne : le héros, Bill Mansen, nous raconte son histoire. Il se réveille aveugle pendant quelques temps à la suite d’une opération et n’a pas pu voir le phénomène qui s’est produit la veille du début de l’histoire  : la Terre a traversé les débris d’une comète et le ciel s’est illuminé de vert pendant plusieurs heures, ce qui a émerveillé la population mondiale. Cependant, cela a rendu aveugle tous ceux qui l’ont regardé. Ce phénomène est largement comparé au Déluge biblique. Malgré sa cécité, le personnage sent que le monde ne tourne plus rond, sans comprendre pourquoi, ce qui l’effraie. L’atmosphère oppressante de la situation s’impose au lecteur, et est présente tout le long du livre, car on sait que tout peut basculer d’un instant à l’autre. La lumière dans le ciel a rendu l’humanité aveugle, du moins, tous ceux qui l’ont regardé, et le héros est terrifié par les mutilés qu’il croise dans l’hôpital. Après sa sortie de l’hôpital, il revient un temps sur sa vie, et nous explique sa relation avec ces mystérieuses plantes que sont les Triffides, en revenant sur leur histoire et leur origine telle qu’il la conçoit. Il est intéressant de noter que la tension omniprésente du livre est atténuée par quelques pauses, notamment sur les scènes de groupe ou pour des regards vers le passé, l’auteur prenant un malin plaisir à jouer aux montagnes russes avec nos nerfs.

Les Triffides s’avèrent être des plantes pouvant marcher, carnivores et surtout disposant d’une tige qu’elles usent comme d’un fouet pour injecter un poison mortel à leur cible. Les triffides sont en liberté et plus dangereux que jamais. Le titre de l’œuvre, dont la traduction a connu mille revers en l’espace de quelques décennies, fait directement référence à leur avènement. Ces plantes peuvent potentiellement prendre le contrôle du monde car un élément, que le lecteur découvrira, a changé. Les personnages assistent, impuissants, à la chute de la civilisation et tentent de survivre.

La survie implique de laisser sa morale de côté. Une nécessité qui va s’imposer aux protagonistes au fil de leur aventure, même si cela n’est pas aussi dur que dans d’autres œuvres du même genre  : les critères moraux étant quelques peu différents durant les années 50 que de nos jours. Le choc principal pour les voyants est la facilité avec laquelle le monde est tombé. La force de l’espèce humaine n’est pas vraiment son intelligence mais sa capacité à interagir avec ce qu’il voit. L’auteur avance l’hypothèse que notre civilisation ne tient debout que par notre capacité à voir, si on en est privé, tout s’écroule. Ainsi, les survivants doivent agir pour empêcher une fin totale et s’atteler à la construction d’un monde nouveau. Ils doivent réadaptés leurs besoins à leurs nouveaux buts. Le fait de repartir pratiquement à zero les obligent à effectuer un retour dans les savoirs-faire du passé, le seul moyen, selon Bill, de pouvoir remonter jusqu’au niveau technologique que le monde a connu avant la catastrophe. L’éloge de la connaissance, du savoir, est exprimé tout au long du livre, tant elle apparaît comme un raccourci vers cette époque disparue.

Bien évidemment, la vue devient primordiale, les voyants ne peuvent alors que prolonger vainement la vue des aveugles. Bill se demande si ce n’est pas une forme de cruauté. Pour lui, avoir recourt à l’intelligence est primordiale, dans ce nouveau monde plus qu’avant. C’est le moyen par excellence pour survivre  : «  L’esprit humain est incapable de demeurer trop longtemps dans une humeur tragique – tel un phénix, il renaît de ses cendres. Cela peut s’avérer utile ou nuisible – c’est juste une manifestation de notre volonté de vivre – et dans notre situation, cela rendait possible le fait de supporter cette succession de traumatismes  ». Contrairement à ce que peut laisser indiquer le titre, les Triffides ne sont pas au centre de l’action durant une grande partie du livre. Néanmoins, leur présence, en toile de fond, est constamment rappelée, et l’auteur arrive à créer une ambiance angoissante  : la menace pèse constamment sur eux, et l’on se demande jusqu’à la toute fin quand ceux-ci vont frapper.

24_JeremyP_john-wyndhamBien que le roman soit une œuvre post-apocalyptique, John Wyndam ne pose pas le problème des affrontements entre êtres humains pour la survie, contrairement à ce qui se fera largement dans les décennies suivantes. Selon le critique littéraire Lorris Murail, il s’impose comme le maître d’un genre particulier  : le roman cataclysmique britannique. Bill s’attarde souvent à raconter l’histoire des gens qu’il rencontre, leurs méthodes de survie, pour donner des détails sur les aventures des autres survivants. Cela étant, il souffre de la solitude quand celle-ci s’impose à lui, nous rappelant ainsi que les autres ce n’est pas que l’Enfer, que l’homme est un animal social avant tout, et que le groupe est une part de son identité  : «  priver de compagnie une créature grégaire revient à la mutiler, à violer sa nature. Un prisonnier, ou un cénobite, sait que le troupeau existe au-delà de son exil, et qu’il continue d’en faire partie. Mais, lorsque le troupeau disparaît, il n’y a plus, pour l’élément du troupeau, d’identité possible. Il est une partie d’un tout qui n’existe pas, un caprice sans port d’attache. S’il ne peut se rattacher à sa raison, alors il est perdu  ; si complètement, si épouvantablement perdu qu’il n’est guère plus qu’un spasme dans le membre d’un cadavre.  »

L’évocation d’un monde disparu pour mieux le comprendre

Au-delà de l’aspect science-fiction, il est aussi question pour l’auteur de nous délivrer ses propres analyses. Des questions sont soulevées par rapport à notre quotidien. Dans les années 1950, période de l’écriture de l’ouvrage, la société était bien huilée  : chaque poste, chaque parcelle, était occupée par quelqu’un. La plupart des gens n’en comprenaient pas les rouages, et ne s’en souciaient guère, seule l’individualité comptait. Mais quand le monde cesse de fonctionner, il faut alors réapprendre à s’orienter.

Cette problématique se pose de plus dans le contexte de la Guerre Froide : la Russie est alors vue comme responsable des Triffides et les USA sont vus comme superpuissance et potentiels sauveurs. La Seconde Guerre Mondiale, conjugué à la course aux armes atomiques est la marque d’un traumatisme profond  : le souvenir d’Hiroshima est alors vivace dans les esprits.

Le monde a changé, et William comprend bien vite que sa vie n’a plus de but, ou du moins, de but en accord avec l’ancienne société. À présent, il n’est plus la dent d’un engrenage qui lui échappe mais son propre maître. Cette situation lui en apprend beaucoup sur lui-même et sur son rapport aux autres  : doit-il les aider ou non  ?

Un changement de conditions implique un changement de perspective, et l’auteur profite de ce monde qui s’est effondré pour proposer une critique de celui qui l’entoure, quand l’un de ses protagonistes essaye d’en pousser un autre à utiliser sa raison  : «  la plupart des gens ne le font pas, bien qu’ils soient persuadés du contraire. Ils préfèrent qu’on les câline, qu’on les cajole, voire qu’on les guide. Ainsi ils ne commettent jamais d’erreur. Si jamais il y en a une, c’est toujours quelque chose ou quelqu’un d’autre qui est responsable. Cette façon d’aller tête baissé est une image peut-être un peu mécanique. Les gens ne sont pas des machines, ils ont leur propres pensées.  »

Bill Mansen réalise un voyage à travers le pays, il rencontre toutes sortes de personnes ayant des conceptions opposées sur la meilleure manière d’avancer. L’auteur nous dépeint les différentes formes de sociétés telles qu’il les conçoit, et qui bien souvent, s’opposent  : un futur basé sur l’autoritarisme, une conception féodale ou sur le conservatisme.

24_JeremyP_Wyndham 1951 - The Day of the TriffidsLa question de la polygamie est également posée  : certains la décrient et d’autres, plus pragmatiques, la voient comme une nécessité. Dans les groupes que Bill va croiser, l’individu est substitué à la communauté, le bien commun est à chaque fois mis en avant. On retrouve ces interrogations dans Malevil de Robert Merle, se déroulant également dans un monde détruit. Par ailleurs, Wyndham en profite pour se moquer quelque peu de la conception de la sexualité dans cette société britannique d’après-guerre, alors relativement conservatrice, quand il raconte l’histoire de cette jeune écrivain qui s’est vu interdire son livre dans deux bibliothèques de Londres à cause d’un titre évocateur, alors que le contenu s’en révèle anodin.

En somme, John Wyndham nous propose un livre qui possède deux niveaux de lecture  : une histoire que lon prend plaisir  lire de par les frissons quelle nous procure  ; une critique très intéressante de la société contemporaine de l’auteur. Le jour des Triffides a fait lobjet de diverses adaptations depuis sa sortie  : un film est paru en 1962, et la BBC a réalisé une série de deux épisodes portant sur louvrage en 2009. Par ailleurs, les Triffides font partie de la culture populaire et apparaissent régulièrement dans dautres œuvres. Enfin, lauteur signa un autre livre en 1957 qui a marqué son époque, notamment grâce à son portage àl’écran en 1960, puis via son remake par John Carpenter en 1995  : Le Village des damnés.

 

Jeremy Potel

Habibi, un conte cruel

Couverture Habibi

Craig Thompson passe systématiquement plusieurs années à préparer chaque nouvel album ; il en résulte des bandes dessinées monumentales, au graphisme poétique et soigné. Habibi, pavé de 672 pages paru en 2011, est le dernier livre de ce dessinateur perfectionniste, originaire du Wisconsin. L’histoire de ce conte aussi onirique que cruel se déroule dans une région arabe fantasmée, et dans une atmosphère orientale proche de celle des Mille et Une Nuits.

Très jeune, Dodola est vendue par ses parents et mariée de force à un scribe, qui lui apprend à lire et à écrire. Enlevée par des voleurs qui assassinent son mari, elle s’échappe du marché aux esclaves et trouve refuge dans un bateau échoué dans le désert. Elle y élève Zam, l’enfant qu’elle a sauvé parmi les esclaves, durant six années. Lorsque la jeune fille est enlevée par les sbires d’un sultan à l’appétit sexuel inassouvissable, Dodola et Zam sont séparés. Dans le palais, prison dorée peuplée de personnages grotesques, Dodola subit les assiduités du sultan et pense à Zam. Le sort s’acharne sur les deux personnages, dont les tribulations sont ponctuées par leurs souvenirs, et par les contes de Dodola qui convoquent les mythologies de l’islam.

D’une grande érudition dans l’usage de la calligraphie arabe et des mythes, Habibi mêle la magie des Mille et Une Nuits à une vision crue d’un monde moderne, gangrené par la pollution et l’exploitation des ressources. La ville engloutie par les déchets où Zam et Dodola finissent par se retrouver offre le tableau d’un monde au bord de l’anéantissement, qui contraste avec l’éden conté par Dodola. L’œuvre peut provoquer un malaise, tant les personnages, auxquels on s’attache vite, sont accablés par le malheur, affectés notamment par la violation et la mutilation des corps, un thème qui parcourt tout le livre. Habibi est d’ailleurs placé, comme l’auteur l’a fait remarquer lui-même, sous le signe de la privation : privation d’eau, de nourriture, d’enfant, et surtout privation sexuelle provoquent toutes les souffrances.

Fruit d’un travail graphique gigantesque, le livre charme par l’entrelacement des décors, entre rêve et réalité, par la douceur des traits des personnages, et par son œcuménisme fascinant de la part d’un auteur élevé dans une famille catholique conservatrice. Les mythes fondamentaux de l’islam y prennent une résonance universelle, et l’érudition de l’ensemble nous éclaire sur des croyances peu connues (la vision de la naissance de Jésus dans le Coran, ou encore Bahuchara Mata, le dieu des eunuques). L’importance symboliques des chiffres et de l’écriture dans l’histoire laisse l’impression mystérieuse d’un monde rempli de signes. Le sujet central d’Habibi est bien la tension entre manifestation divine et abandon des hommes par Dieu, tension qui ne se résorbe que dans l’amour.

Entamé en 2012, le prochain album de Craig Thompson, dont l’action se déroule dans l’espace, s’intitulera Space Dumplins et sera non plus en noir et blanc mais colorisé, grâce à la collaboration de Dave Stewart. « Encore 154 pages pour finir Space dumplins– mon grand objectif pour 2014 », écrit le dessinateur sur son blog. Un passage à la couleur qu’on peut espérer symbolique : les premiers dessins mis en ligne laissent deviner une aussi grande maîtrise, en même temps qu’une histoire plus légère, au lecteur que la noirceur d’Habibi aura laissé songeur.

Johanna Tasset

THOMPSON Craig, Habibi, traduit de l’américain par Laëtitia & Frédéric Vivien, Anne-Julia & Walter Appel, Paul Pichaureau, Éditions Casterman.