Who’s afraid of Virginia Woolf ?

Virgina WolfLes fantômes intriguent notre imaginaire. Nous fantasmons leur présence furtive, anticipant d’avance le sentiment de peur délicieusement angoissant, que l’on souhaite ressentir et que l’on appréhende tout à la fois. Dans cette nouvelle de Virginia Woolf, A Haunted House, nous nous voyons comme dans un rêve éveillé revêtir le costume du hardi visiteur s’aventurant dans une sombre bâtisse délabrée par le temps. Les nerfs à vifs, le cœur tout tremblant d’excitation nous tâtonnons jusqu’au moment où, enfin, ils apparaissent au détour d’un couloir, figures floues et pâles, disparaissant aussitôt pour se replonger dans la recherche frénétique d’un trésor dont nous ignorons tout.

Whatever hour you woke there was a door shutting. From room to room they went, hand in hand, lifting here, opening there, making sure–a ghostly couple.”

Le décor traditionnellement fantastique est posé. Attendez une minute, il ne s’agit pas d’un couple de fantômes, mais plutôt, si l’on souhaite traduire, d’un couple fantôme. Morts ou vivants que sont-ils donc ? Des spectres du passé revenus effrayer les vivants ? Pourquoi reviennent-ils ? Pour soigner d’anciennes blessures ? Virginia Woolf pose, par touches subtiles, les questions que nous lecteurs nous nous posons, sur le temps, la vie et la mort. Il ne s’agit plus d’une simple histoire de fantômes.

L’exploration du temps travaille l’œuvre de Virginia Woolf, et tout comme ses romans (The Lighthouse, The Waves…) cette nouvelle esquisse l’émotion douce amère qui nous étreint lorsque l’on se remémore le passé. Pour elle, le passé, marqué par la folie et la mort, est aussi puissant que l’océan. Le temps passe, dure, se soulève et s’affaisse, comme le roulement infini des vagues. Il s’agit donc de rompre la frontière entre le passé et le présent, la vie et la mort. De suggérer ce flux continu, par l’effacement des lois naturelles et temporelles. Paradoxalement, cette continuité s’exprime dans le jeu de l’écriture à travers une narration éclatée. À travers la succession de points de vue qui s’imbriquent et s’organisent autour d’un besoin précis. Le besoin d’exorciser la mort. Le besoin de raviver les cendres du passé, et le faire ressurgir, petit à petit, des limbes de l’oubli. De faire de la matière morte une matière vivante.

22-premier

La nouvelle surprend, car malgré sa concision elle forme un tout très dense et compact. Réside la difficulté à trouver une chute, un point d’accroche qui pourrait orienter le lecteur dans les méandres du sens et du temps. Il est happé tout entier par ce kaléidoscope poétique qui projette la vie dans des éclats de lumières et d’émotions. Là réside son plaisir.

« Here we slept, » she says. And he adds, « Kisses without number. » « Waking in the morning– » « Silver between the trees– » « Upstairs– » ‘In the garden– » « When summer came– » ‘In winter snowtime– » « The doors go shutting far in the distance, gently knocking like the pulse of a heart.

De l’oubli, les vagues de souvenirs refont surface. Ces souvenirs aussi doux que l’éclat argenté des rayons de lune sont autant d’images éparses, de sensations fugaces qui viennent réchauffer le cœur, comblant le vide causé par l’oubli. « Oh, is this your buried treasure? The light in the heart. » Peut-être est-ce cela, ce trésor tant recherché. Simple pourtant. La joie d’avoir vécu.

Anh-Minh Le Moigne

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Plaidoyer pour l’altruisme, quel intérêt aujourd’hui ?

CouverturePlaidoyer pour l’altruisme est un véritable manifeste sur cette attitude de dévouement et de désintéressement face aux autres, un abandon total de sa propre individualité au profit de son prochain. Se dessine, au fil des pages, un constat d’urgence sur notre société dans bien des domaines comme la psychologie, les sciences, l’économie, l’écologie… Les six chapitres de l’ouvrage se succèdent et s’orchestrent autour de l’altruisme chez les hommes, les enfants, la nature, par déclinaison des origines de la violence, du narcissisme, de l’égoïsme…

Matthieu Ricard, moine bouddhiste depuis plus de quarante ans, nous explique que ses nombreuses rencontres dans des contrées différentes l’ont conduit sur le chemin de la bienveillance. Il nous donne ses clefs pour y puiser cette force et nous retrouver face à nous-mêmes pour méditer sur notre propre existence. Dans cette société où tout va très vite, il préconise de regarder autour de soi et prendre le temps de s’ouvrir à l’autre. Le progrès  gangrené  par l’homme va trop loin et détruit bien des choses.  Il nous force à regarder et analyser ses courants contraires. À première vue, cela relève d’une véritable  utopie, mais en y réfléchissant bien…

Beaucoup de lecteurs, en fermant ce livre, pourront se dire que leur nombril n’est effectivement pas le centre du monde. Cela rassure de savoir qu’une personne a pu revenir à des valeurs simples. 

Néanmoins, il me semble que cette lecture n’est pas à la portée de tous. L’ouvrage regorge de bons sentiments, de leçons d’observations sur son prochain. Il me parait impossible de faire un résumé succinct de cet écrit. Trop de sujets sont abordés. Beaucoup de scientifiques ou chercheurs sont cités ainsi que leurs thèses ou travaux, mais malheureusement très peu d’entre nous connaissent ces références. Nous pourrions citer ces personnalités, mais nous allons suivre les conseils de l’auteur et penser à notre prochain. La lecture de cet essai est difficile pour un public sans grande connaissance sur le sujet, même avec plusieurs dictionnaires. Lorsque nous réfléchissons à ce que nous apporte le contenu de ce livre, nous nous étonnons de ne pas arriver à y voir autre chose que la même parole donnée par un homme politique qui croit en ses convictions. Tout comme un grand chercheur – vivant chichement, contrairement à notre auteur qui lui vit en toute simplicité – qui espère trouver le remède miracle pour guérir le cancer, grâce à la même érudition et la même force de conviction, il souhaite lui aussi améliorer l’humanité.

Matthieu RicardSa réflexion peut être guidée par un besoin de reconnaissance éternelle. Le fait de coucher sur papier son idéologie est déjà en soi une preuve de narcissisme. Pourquoi Matthieu Ricard a-t-il décidé d’écrire puisqu’il participe déjà à de nombreuses conférences et interviews ?

Sûrement parce qu’il est vrai que les écrits restent et les paroles s’envolent…

Son livre fait penser à celui de Paulo Coelho intitulé Manuel du guerrier de la lumière, car le but est identique : donner une ligne de conduite à suivre pour vivre. Mais chaque individu est différent et le pouvoir de vivre ensemble est de cultiver ces différences.

L’altruisme consiste avant tout à une totale abnégation de sa personne pour le bien des autres.  Ainsi l’anonymat resterait la meilleure des récompenses.  

Malgré tout, il est difficile de ne pas trouver cet homme remarquable par son parcours et sa vision du monde. J’espère simplement qu’il est vraiment guidé par ses écrits… Une lueur d’espoir sera toujours la bienvenue dans notre société.

Françoise Engler

Malevil : fin du monde et renaissance

Robert MerleQuand l’auteur français Robert Merle sort Malevil en 1972, il n’en est pas à son premier coup d’éclat. En effet, il avait déjà écrit L’île en 1962, un récit où, là encore, un groupe d’hommes se trouve coupé du monde et essaye de construire une société à leur image. Mais il va beaucoup plus loin avec Malevil : à présent c’est la civilisation humaine toute entière qui doit être reconstruite, c’est ce que l’on nomme en littérature, une robinsonade. À ce genre littéraire, on peut bien évidemment classer le livre dans la catégorie des œuvres post-apocalyptique (comme La Route de Cormac McCarthy), dans la mesure où la société telle qu’on la conçoit s’est éteinte. Ce livre se veut autobiographique, le narrateur, Emmanuel Comte, écrit son propre journal intime, mais la présence d’un deuxième personnage, Thomas, nous permet d’apprendre des choses sur ce que le narrateur omet volontairement, ce qui nous aide à objectiver le personnage.

Un société détruite

Alors que le personnage principal et possesseur du château de Malevil, Emmanuel Comte, discute de questions politiques avec les membres du Cercle – ses amis d’enfance – un cataclysme d’origine inconnue, mais vraisemblablement nucléaire, ravage la planète. Le château les ayant protégé de la mort, ils se retrouvent isolés, la technologie moderne ayant disparue. Alors qu’ils doivent apprendre à survivre dans ce nouveau monde qu’ils ne connaissent pas, de nombreuses interrogations, notamment morales, se révèlent à eux. Comme pour L’Ile, Robert Merle se sert de ce petit groupe de survivants pour se faire s’interroger le lecteur sur le monde qui l’entoure, et les sujets sont aussi nombreux que variés, ils se présentent peu à peu au fil de l’ouvrage. Le premier fait qu’il critique, très habilement, sans l’avouer totalement est bien évidemment la course au nucléaire que se livrent les deux superpuissances que sont les États-Unis et l’URSS dans cette période de Guerre Froide. La menace d’un holocauste nucléaire pèse sur chacun au quotidien. Le concept de « société » est aussi interrogé car, depuis sa disparition, ses avantages et ses défauts se font ressentir. Emmanuel se questionne : sans la société qui nous entoure, omniprésente au quotidien, comment nous comporterions-nous ? Resterons-nous des humains ou deviendrons-nous des bêtes ? Cette société que l’on critique toujours si vivement, n’est-elle pas, en réalité, le seul rempart qui nous différencie de l’animal ? Les réponses à ses questionnements se trouveront dans le livre, de manière concrète, mais tous les personnages ne les interprètent pas de la même façon. On pousse le lecteur à se remettre en cause, et à questionner ses choix. La première partie du livre porte sur l’enfance d’ Emmanuel Comte, à la campagne, quand tout était encore sous contrôle. Cela est nécessaire pour comprendre les différents états d’âmes que ressent le personnage suite à cette nouvelle situation. Il établit un contraste entre le passé doré, le présent sombre et le futur inexistant. Il borne son passé suivant des étapes qu’il juge importantes pour se rappeler de l’ancien monde. C’est là une des plus grandes qualités d’écriture de Robert Merle : il arrive à donner de la profondeur à ses personnages, il fait partager les doutes, les espoirs, les joies et les tristesses d’Emmanuel. L’on rentre d’autant plus dans le récit que ses divers états physiques, ainsi que ceux des autres, sont décrits avec beaucoup de précision, comme pour nous faire partager sa souffrance.

Sur cette planète grise et silencieuse, ils doivent apprendre à se focaliser sur le strict nécessaire, et ce qui paraissait superflu, ou du moins acquis d’avance autrefois, est maintenant une question de vie ou de mort. L’exemple parfait est celui ayant trait aux animaux. Souvent considérés comme inférieurs par l’Homme qui les soumet sans contrepartie affective, ils sont à présent au centre des préoccupations des personnages. Paradoxalement, Emmanuel note que les animaux sont heureux, dans la mesure où ils n’ont pas conscience qu’ils sont les derniers de leur espèce et qu’ils sont condamnés à disparaître. Le fait que l’ensemble de la planète soit mort fait s’interroger Emmanuel sur le but de sa vie, de leur vie. Est-ce utile de vivre pour vivre ? Ses compagnons et lui-même vont, au fil des pages, trouver des raisons qui leurs donnent des raisons de s’accrocher.

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Une renaissance involontaire

La civilisation ayant disparue, les habitants de Malevil prennent le parti, sous la direction du propriétaire du château, de la survie, et c’est là le point central du livre. Ils veulent perpétuer à la fois leur propre vie mais aussi leur propre espèce, et reconstruire une société qui leur semble le plus juste possible. Malheureusement pour eux, si la communauté de Malevil s’organise comme une cellule familiale sous l’orée d’Emmanuel qui fait office de figure paternelle, les hommes peuvent retomber dans les travers caractéristiques de leur espèce d’avant le Jour de l’Événement. Ainsi, sans trop en révéler, à la démocratie de Malevil s’oppose une doctrine beaucoup plus dure, que les membres du château vont devoir affronter. Cette vision manichéenne du Bien et du Mal est le reflet total du monde dans lequel l’auteur écrit son livre, et il nous fait bien comprendre qu’une société est bien plus épanouie quand chacun à le droit à la parole. Ce clivage va plus beaucoup plus loin, car il oppose le capitalisme et le communisme. De fait, c’est cette dernière doctrine qui prend le pas à Malevil, où la propriété exclusive (y compris au niveau des femmes, nous le verrons plus loin) n’existe pas. Cela permet de dédramatiser le communisme pour le lecteur contemporain, et d’aller à l’encontre des visions du monde alors présentées aux citoyens de l’époque. Emmanuel s’acharne à conserver cette unité, car il en a compris la force, et cela se démontre à maintes reprises.

La religion a encore une très grande place dans leur société, notamment parce que l’action se déroule à la campagne, et la question de la place de Dieu est souvent posée dans ce nouveau monde, mais sa réalité n’est pas remise en cause. Dieu est encore une figure d’autorité et c’est d’ailleurs en partie cela qui créé l’action dans la deuxième partie du livre. L’auteur arrive à donner de la consistance à son personnage principal dans la mesure où il s’interroge et remet en question ce qui allait de soi dans l’ancien monde. Ici une pensée sur la lecture quotidienne de la Bible : « J’ouvris la Bible à la première page et je commençai à lire la Genèse. Tandis que je lisais, une émotion mêlée d’ironie m’envahit. C’était là, à n’en pas douter, un magnifique poème. Il chantait la création du monde et moi, je le récitais, dans un monde détruit, à des hommes qui avaient tout perdu. »

Une planète morte mais des hommes vivants

Pour s’adapter à cette nouvelle époque, les survivants sont bien déterminés à lutter pour leur vie, et ils doivent donc s’adapter en conséquence. La question du Bien et du Mal revêt alors un tout autre sens, comme on peut s’en douter. Le personnage principal le dit clairement : son sens moral est mort en même temps que la civilisation même si, dans l’action, il préfère épargner la vie si cela est possible. Emmanuel, estimant que le pragmatisme peut sauver dans ce nouveau monde inconnu, se force à retenir les détails qui lui semblent utiles. C’est l’un des points qui nous font apprécier sa personnalité : nous sommes sans cesse interloqués par son intelligence. Dans ce nouvel état des choses les rapports d’hommes à hommes sont largement marqués par la peur : la peur de l’autre. Et cela s’accroît au fil de l’ouvrage quand les rescapés de Malevil se rendent compte que des humains n’ont pas choisis la voie du Bien. Cette peur engendre de la violence et, finalement, les rapports se révèlent bien souvent à ce principe : tuer ou être tué. Le fait que la mort plane chaque jour au-dessus de leurs têtes rend les survivants bien plus vivants qu’auparavant : ils se surpassent sans cesse, tant physiquement que mentalement.

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Le fait que l’espèce humaine soit anéantie pose la question de la survie de l’espèce, et donc de la reproduction. Les femmes se retrouvent en minorité, tant et si bien que la première femme que les survivants rencontrent est comparée à Ève : elle pourrait être la mère de l’Humanité. De nouvelles questions sont soulevées dans le groupe : que faire de cette femme ? Thomas, dans ses notes, s’interroge sur la question du couple dans cette nouvelle société, et plus largement sur l’amour exclusif entre deux personnes, la « possession » d’un conjoint ne se révèle alors plus possible, ce qui va encore augmenter les dissensions dans le groupe. À Malevil, les décisions se font par vote, une démocratie est installée, un semblant de société, et l’auteur souligne implicitement que cela fonctionne plutôt bien : chacun des protagonistes a le droit à la parole, ce qui donne d’assez bon résultats. Emmanuel a souvent le dernier mot quand il y a dissension, mais il agit toujours pour le bien commun, ce qui devrait être le seul et unique but pour un chef.

Lors d’un moment crucial de leur nouvelle existence, Emmanuel songe : « On s’y habitue, à ce qui vous fait vivre. On finit par croire que ça va de soi. Et ce n’est pas vrai, rien n’est donné pour toujours, tout peut disparaître. Et de le savoir et de revoir l’eau de nouveau me donne l’impression d’être convalescent. »

De l’importance de l’autre

L’auteur profite de son histoire pour exposer sa représentation de la société telle qu’il la conçoit, mais aussi le rapport entre les individus. Du fait que le rythme de vie est devenu plus lent qu’auparavant sur cette nouvelle Terre, les gens sont moins sur la brèche, Emmanuel constate que cela améliore les rapports sociaux. Merle expose ce qui pourrait se cacher en chacun de nous. Ainsi, l’un des événements les plus marquants est la rencontre du groupe avec une bande d’hommes retournés aux origines, c’est-à-dire à l’état bestial : des humains si affamés qu’ils en sont venus à se conduire comme des bêtes. L’idée selon laquelle cela pourrait se produire pour chacun de nous reste une effrayante pensée. Pour l’anecdote, les personnages, après une attaque d’un des sauvages, réagissent de la manière qui leur semble la plus appropriée. L’auteur revient ici sur cette idée de la banalisation du Mal, piste qu’il a déjà explorée dans La mort est mon métier, célèbre biographie du dignitaire nazi Rudolph Höss parut en 1952.

En écho à l’ancien monde, il arrive un moment où une guerre se déclare entre ceux de Malevil et une bande rivale. Emmanuel fait une observation très manichéenne de la situation, et on comprend avec lui que l’enfer ce sont les autres. Alors simple auto-entrepreneur auparavant, il devient maître dans l’art de la guerre. Cette évolution dans le personnage se ressent aussi au niveau de l’écriture : au fur et à mesure de son endurcissement, Emmanuel raconte cette transformation, en phrases courtes, sans superflu, en allant droit au but. Celui-ci est de perpétuer l’espèce humaine, même s’il doute souvent à cause de la nature profonde de l’Homme, ce qui nous pousse nous aussi à rejoindre ses interrogations. La psychologie dont fait preuve Emmanuel nous interpelle souvent tant sa réflexion est poussée : on assiste ainsi à de véritables duels psychologiques, à une volonté de briser le mental de l’autre. Emmanuel manie aisément l’art de la manipulation. C’est un très bon orateur qui sait comment pensent les groupes, ce qui fait qu’il est quasiment considéré comme un Dieu. Le charisme, on le comprend ici une fois de plus, est une très bonne arme. Sans compter le fait qu’il doit parfois faire preuve de machiavélisme, comme le souligne Thomas.

CouvertureMalevil est une œuvre très complète tant sur le fond que sur la forme : à la fois écrit avec justesse et élégance, son histoire de survie dans un monde hostile reste fascinante et tient en haleine le lecteur. À elle seule, la fin représente bien l’ambiguïté du livre, qui alterne souvent entre réussite et échec. Au-delà de cela, Robert Merle aborde des thèmes aussi nombreux que la politique, l’amour, le rapport à l’autre, etc. et nous pousse à nous interroger sur nous-même et sur le monde qui nous entoure. Terminons par une interrogation très pertinente d’Emmanuel Comte : « L’homme, c’est la seule espèce animale qui puisse concevoir l’idée de sa disparition et la seule que cette idée désespère. Quelle race étrange : si acharnée à se détruire et si acharnée à se conserver. »

Malevil a fait l’objet d’une adaptation sur grand écran en 1981 par Christian de Chalonge, avec notamment Jean-Louis Trintignant, Michel Serrault et Jacques Villeret. L’œuvre a aussi fait l’objet d’une adaptation en pièce de théâtre, ainsi que d’un téléfilm diffusé sur France 3 le 13 juillet 2013.

Jérémy Potel

Le tracé expressif de l’écriture

« La peinture est une poésie qui se voit au lieu de se sentir et la poésie est une peinture qui se sent au lieu de se voir. » Léonard DE VINCI (Traité de  peinture)

Le pouvoir de la peinture, sa beauté, son émotion nous touchent directement telle  « une fête » pour nos yeux.  Elle déroule devant nous un espace magique,  crée ce moment de contemplation où « l’œil écoute », attentif au moindre mouvement, au moindre signe de vie, caressant un ciel toujours changeant, fuyant un regard insistant, embrassant l’inconnu… Qu’en est-il de la poésie ?

Quand l’écriture se fait peinture vivante, peinture magique peinture parlée…

« Laissez-vous donc surprendre par ceci qui n’est pas un livre, mais un dit, un appel, une évocation, un spectacle. Et vous conviendrez bientôt que voir, comme il en est question ici, c’est participer au geste dessinant du Peintre ; c’est se mouvoir dans l’espace dépeint ; c’est assumer chacun des actes peints. »

La poésie peut-elle rivaliser avec la peinture ? Le poète et archéologue brestois Segalen, dans son recueil Peintures (1916), souhaite peindre la vie et signifier par l’écriture un monde de perfection esthétique et de rêves, qui capture notre regard comme une peinture, qui séduit et illusionne l’esprit.

« Je vous convie donc à voir seulement. Je vous prie de tout oublier à l’entour ; de ne rien espérer d’autre ; de ne regretter rien de plus. »

Segalen nous invite dans ce recueil à une véritable aventure, où la contemplation poétique ne peut pas être seulement un doux moment de rêverie, reposant pour l’esprit qui paresse enlacé par une douce torpeur proche de la béatitude. Ouvrez grand vos yeux et vos oreilles… Soyez prêts, vifs, alertes ! On nous demande, l’auteur nous réclame de participer à cette transmutation, cette métamorphose de l’écriture en peinture, peinture parlée, peinture littéraire. Le spectacle peut commencer.

peinture imaginaire, peinture littéraire

5_Anh-Minh_Image couvertureUn voyage dans le temps et l’histoire s’impose. Rien de moins que quatre mille années « bien comptées » de Chroniques chinoises ! Rien de plus qu’un voyage à travers l’espace poétique, au cœur même du poème, donc de la peinture. L’action est omniprésente à chacun de nos pas. L’émotion, la beauté, à chaque détour. Soyez-prêts à être jeté sur scène. 

D’emblée, nous voilà parez à chevaucher des oies célestes à travers une peinture Magique et regarder de là-haut l’éclat de la vie, tremblotante et fragile. Les « Peintures Magiques » figurant dans la première partie du recueil sont les plus mystérieuses et les plus révélatrices. Le poète souhaite marquer l’influence de la religion taoïste sur l’art pictural chinois, qui la modèle par son mouvement, sa fluidité (« Cinq Génies aveugles », « Flamme amante ») ; ou au contraire par sa fixité froide (« Peintes sur porcelaine »). Tout devient spectacle impalpable, tout devient tableau.

Cette vie humaine est peinture de l’Esprit, « tout s’exprime donc par l’Esprit ». Le génie humain vibre sous le pinceau du peintre. « Néoménies des saisons » tranchent avec les peintures précédentes qui n’étaient que surface imaginaire, produit du travail humain. Ici, c’est le ciel, le réel lui-même qui se confond avec cette surface imaginaire et mouvante. Segalen nous montre que le monde tout entier peut être le support à l’Imaginaire.

Chaque mot, comme une touche de peinture, joue de ses potentialités signifiantes et symboliques afin de capter notre regard, de l’absorber. La poésie exige de nous que nous peignons la scène sur le vif, sans en faire une simple représentation par l’esprit. Car rien ne peut être omis. La poésie exige que nous surmontions notre aveuglement, ce moment où épuisé, notre regard se trouble, devient vide ; où nos yeux deviennent lourds et secs, incapables de voir une peinture littéraire qui n’est pas figurative, ni même descriptive. Sur le modèle esthétique de la peinture chinoise, l’écriture poétique de Segalen ne repose aucunement sur la représentation exacte et mimétique de la réalité. L’écriture naît de cette transfiguration du monde, qui ne peut être expliquée, rendue visible seulement si elle parvient à capter la vie, l’essence même des choses. L’image des choses, leur forme, leur matérialité, leur réalisme importent moins que l’émotion vive, la sensation fugace. 

« … Vous n’êtes pas déçus ? Réellement, vous n’attendiez pas une représentation d’objets ? Derrière les mots que je vais dire, il y eut parfois des objets ; parfois des symboles ; souvent des fantômes historiques… N’est-ce pas assez pour vous plaire ? Et si même on ne découvrait point d’images vraiment peintes là-dessous… tant mieux, les mots feraient image, plus librement ! »

A chaque poème, le peintre, l’écrivain nous invective à participer à la création. Elle ne peut se faire sans nous. Nous devons agir, composer, esquisser une silhouette à l’aide d’un éventail (Éventail Volant), ou alors nous pouvons la faire disparaître, d’un claquement de doigts. Allumer la vie, l’éteindre, par la volonté d’un geste, par le détournement d’un regard.

Mais parfois, on ne peut agir, on ne peut que regarder impuissant la flamme de la vie se tordre de douleur jusqu’à s’anéantir. Le poème « Peinture vivante » dramatise parfaitement le tragique de la vie, sa fatalité. Notre regard est envoûté, ensorcelé par la beauté d’un vêtement de soie miroitante, un vêtement chatoyant de vie qui semble ne vivre qu’en se nourrissant de la force vitale de la Princesse Impériale qui le porte. Contrainte, dans ses gestes, dans ses mouvements, c’est-à-dire dans la vie même, « elle veut vivre et elle ne peut pas… ». Cette tension intérieure par laquelle la vie palpite est détruite par la cruauté du geste pictural qui la conduit à son destin funeste ; geste implacable qui la fixe, l’isole, l’exile dans sa soif d’échapper à cette prison soyeuse. La peinture est sans fin et ne peut connaître de dénouement que celui d’agoniser sans fin. Et au peintre de s’écrier, épouvanté « Oh ! tuez-la plutôt ! Tuez cette image agonisant depuis si longtemps. — Mais tuez-la donc ! Elle souffre sans espoir d’autre secours humain que le feu… Jetez-la au feu… ». Le poème est pétri par des effets rythmiques et oratoires, traversé par le caractère fulgurant et éclatant de la vie, cherchant à esquisser l’itinéraire, le tracé d’un pèlerinage pour une âme en quête de joie.

Les « Peintures magiques » sont l’inspiration qui commande tout le recueil. La « substitution » de la peinture en poésie est terminée. S’offre encore à celui qui sait voir et écouter, une véritable épopée poétique, une fresque saisissante et éloquente où la poésie de Segalen se déroule dans une gestuelle expressive, une dynamique fougueuse, parfois furieuse qui absorbe l’être tout entier.

Anh-Minh Le Moigne

Tuer pour exister

Il faut qu’on parle de Kevin, même si on préférerait ne pas en parler. Enfant non désiré, non désirable, enfant cruel et démoniaque qui transforme votre vie en véritable enfer. Voilà comment en parlerait sa mère. Eva n’aime pas Kevin. Constat douloureux qu’établit cette mère, constat déroutant pour le lecteur. Peut-on ne pas aimer son propre enfant ?

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Une question déconcertante, presque défendue, que soulève Lionel Shriver dans We need to talk about Kevin, à travers la plume d’Eva Katchadourian et des lettres qu’elle écrit au père de Kevin. Cet accès direct aux pensées, aussi malsaines qu’elles peuvent être parfois, nous permet de comprendre que l’amour maternel n’est pas inné, il peut même être inexistant.

Comment peut-on aimer un enfant alors que l’accouchement même est un supplice ?

Kévin n’a pas été tendre. Comme s’il avait déjà commencé à se venger de cette mère indifférente et froide qu’il continuera de torturer, peut-être la seule chose qui le tiendra en vie.

Kevin n’a pas encore l’âge de marcher. Enfant innocent et délicat ? Non, un redoutable sociopathe. Mais là on doute. Ce n’est pas cohérent, ce n’est pas dans l’ordre des choses, c’est la mère qui débloque. Et on s’en veut. On déteste l’enfant, malheureux enfant peut-être injustement victime de la paranoïa démesurée d’une mère qui boit trop de vin.

4_Juliette_we-need-to-talk-about-kevin-we-need-to-talk-about-kevin-28-09-2011-2-gUn matin, Kevin tue sept personnes dans son lycée. Et si on vous le dit au début du livre, n’en soyez pas déçus. Car cela se révèle bien pire que prévu. Une intrigue moins prévisible qu’on ne pourrait le penser et qui vous tient en haleine jusqu’à la méticuleuse description de ce fameux JEUDI, jour du massacre, digne d’une de ces grandes scènes de cinéma qui marquent vos mémoires et vous plonge au plus profond de l’âme du film. On touche enfin l’âme du livre, le pourquoi, le comment. Mais cette scène ne fait pas exception, le livre est cinéma, il se déroule sous vos yeux ébahis par la beauté des scènes, certaines des plus poignantes : « Il était debout devant l’évier, le dos tourné, ce qui ne m’empêchait cependant pas de voir que son pantalon de rayonne noire habillait en souplesse ses hanches étroites et tombait sur ses chaussures de cuir en cassant légèrement. Cette chemise blanche n’avait pas été achetée par moi ; avec ses manches longues et joliment amples, elle évoquait un peu les tenues de bretteur. J’ai été touchée, vraiment, et j’allais m’exclamer sur la beauté de sa silhouette quand il ne portait pas des vêtements taillés pour un enfant de huit ans, lorsqu’il s’est retourné. Dans ses mains se trouvait la carcasse d’un poulet froid, entier. Ou qui l’était avant qu’il ait arraché les deux blancs et une cuisse, dont il était encore en train de dévorer le pilon. » (p. 420)

L’effroyable profondeur de certains personnages, la caractérisation « type » d’autres. Notamment le parfait père américain, ou la petite sœur-fille modèle que Kevin ne pourra supporter.

Car si Eva et Kevin se haïssent, ce sont pourtant les deux personnages qui se ressemblent le plus : marginaux d’une société dont ils ne comprennent ni les codes ni les rouages, se sentant au-dessus, à côté, ailleurs, loin. Une haine palpable qui vous assaille lors des visites d’Eva au centre de détention de Kevin, entretiens glaciaux presque muets, elle tente de comprendre. Pourquoi son fils ?

Kevin s’inscrit dans une tradition. Une Amérique où le massacre juvénile n’est plus rare, n’a plus de raisons (s’il en a eues un jour). On tue par chagrin d’amour, on tue par excès de colère. On tue pour passer à la télé, pour devenir la vedette des médias, pour devenir un modèle, une légende. On tue pour provoquer. On tue pour exister.

Et on cherche : qui ? Qui sont les responsables ?

4_Juliette_Il faut qu'on parle de kevinLes parents, aveugles, qui n’ont su détecter la souffrance de leur jeune Matt en mal de popularité, l’insurmontable peine de leur si tendre Kirstin raillée par ses camarades ?

Et pourquoi un responsable ?

Eva a peut-être raison, son fils est peut-être né pour tuer, ceux qu’on appelle les fous, psychopathes, déséquilibrés, malades mentaux. Et il est fier.

Ces meurtres seront-ils suffisants pour donner une raison de vivre à Kevin ?

Le personnage de Kevin, interprété par Ezra Miller dans l’adaptation cinématographique de Lynne Ramsay (2011), bouleverse par un comportement que l’on juge si peu commun, une inhumanité inquiétante, qui effraye autant qu’elle fascine. Et c’est peut-être ici que se trouve toute la force du livre : on se surprend à être touché par Kevin, à le comprendre, à l’aimer tout en le maudissant.

Ainsi, le livre soulève beaucoup de questions, mais n’apporte pas pour autant des réponses. Si cela peut frustrer le lecteur, il l’incite cependant à réfléchir sur de nombreux sujets, évoqués par Lionel Shriver avec une honnêteté à la fois troublante et percutante, notamment la complexité des relations mère-enfant, qui se révèlent moins évidentes que ce que l’on nous pousse à croire.

Juliette Descubes

Le ragoût est l’inventeur du cuisinier

THEATRE OUVERT ICALES -Arno Bertina est cet écrivain à l’ongle démesuré qui fait la couverture du Matricule des Anges n° 78. Mais ça, c’était en 2006 pour son livre Anima Motrix, applaudi par la critique. Non content de ce succès, Arno Bertina récidiva en 2012 avec un surprenant morceau : Je suis une aventure (éditions Verticales). Après de courts textes de 2007 à 2009, de nombreuses interventions et autres résidences, un silence s’est fait. Le calme avant la tempête, qui a pris la curieuse forme d’une petite cinq-centaine de pages. Si pour Queneau « la littérature (profane – c’est-à-dire la vraie) commence avec Homère (déjà grand sceptique) et toute grande œuvre est soit une Iliade soit une Odyssée, les odyssées étant beaucoup plus nombreuses que les iliades : le Satyricon, La Divine Comédie, Pantagruel, (…) sont des odyssées, c’est-à-dire des récits de temps pleins », l’on ne peut s’empêcher d’ajouter aux œuvres de Pétrone, Dante et Rabelais celle d’Arno Bertina.

Une aventure

Mais que se passe-t-il dans ce livre ? Eh bien « Je », intermittent du narratif, décide en sa (fausse) qualité de journaliste sportif de se lancer à la poursuite de Rodgeur Fédérère. Vous avez bien lu, il n’y a pas de faute de frappe : c’est Rodgeur Fédérère, comme ça se prononce. Pourquoi chercher à rencontrer ce grand tennisman ? Eh bien parce que Rodgeur commence à perdre ses matches. Oui, lui, la « légende », le « génie », le « demi-dieu », commence à perdre ; et les vautours s’amassent : il a perdu la Grâce, il vieillit, la retraite approche. À peine trente ans et l’on sonne déjà son glas : le plus suisse des amateurs de raquettes est déjà placé parmi le compost. Je, persuadé que quelque chose d’autre se trame, veut interviewer Rodgeur, et se retrouve à voler Madame Tussaud, puis à rencontrer un fanatique de Bamako, à danser avec une prostituée qui se reconvertit en coiffeuse, à discuter avec Thoreau et Pirsig.

Je suis une aventure est une hésitation permanente. Il est possible que Je soit un fou complet dont la vie chaotique est envahie d’hallucinations ; mais il est plus pertinent de voir en Je une représentation de toi. Toi, lecteur, qui est obligé de dire « Je » pour parler de ce livre. La vie n’est pas qu’un vague ensemble de faits reliés par une instance qui dirait arbitrairement « moi ». La vie est sans cesse interrompue par des rêveries, des impressions, des pensées qui jaillissent, pleines de vie, dans la prose bertinéenne.

« Après avoir utilisé la forme informe pour éponger son maillot de bain, qui, bonne pâte, ne moufte pas, Rodgeur enfile son short et monte se changer. Il ne dit pas s’il redescendra dans la foulée. Mais moi je dois continuer alors j’essore la forme informe et l’installe en face de moi. — Il faut aller plus loin, c’est ce que je suis en train de comprendre. Voir le vif, c’est déjà créer en fait, ces deux temps-là ne sont pas vraiment séparables. » (p.283) : passer du trivial au spirituel, du frugal au spiritueux, c’est tout l’art de cette prose qui se propose de suivre la vie. Comme si, fils ou disciple de Scarron, Arno faisait la troisième partie du Roman Comique, en ce style qui réunit le haut et le bas.

On pourrait justement reprendre les paroles de Claudine Nédelec dans son Introduction au livre de Scarron dans la collection Classiques Garnier Poche, en disant qu’Arno « feint ici et là de mener sa narration comme un cheval qu’on laisse aller la bride sur le col (…) En réalité, il semble bien que cette négligence et ce « laisser-aller » (…) ne sont qu’une attitude galante, servant à masquer à demi, à la fois une excellente connaissance des formes possibles du roman (des possibles narratifs), et une structure narrative concertée, mais restée « ouverte » par son inachèvement, ce qui n’a pu que renforcer l’embarras critique, mais aussi séduire ceux que passionne l’interrogation sur les voix – et les voies – de la fiction. » (p.17).

Je suis

Dans Je suis une aventure, Arno reprend l’enquête lancée avec son précédent pavé (Anima motrix) : un rapport mobile à sa propre identité. Mais cette fois-ci, plus d’ancien ministre macédonien, plus de jeune adolescent pakistanais, plus de Béninois caché dans le train d’atterrissage d’un avion. Ici, il s’agit de secourir Rodgeur, prisonnier d’une salle pleine de trophées, prisonnier de l’image qu’on lui impose, prisonnier de ces noms qu’on utilise imprudemment : « légende », « génie », « demi-dieu ». Comment, lorsque l’on nous impose un rôle, continuer à vivre ?

1_Willem_Entrevoir du possibleArno Bertina a la décence de ne pas livrer de « manuel d’évasion ». Ici, des pistes sont explorées, et le lecteur est invité à réfléchir de lui-même. Être hors des cases, c’est un problème personnel, et y répondre par un livre serait encore s’enfermer. Vivre, c’est trahir. « Ne pas être fidèle aussi. Penser contre soi, et contre sa famille d’écriture. Être où l’on ne s’attendrait pas – comme le chat qui veut attraper sa propre queue, tenter de se déborder. Ne pas répondre à la demande » (p.78, La Déconfite Gigantale du Sérieux, Pietro di Vaglio, traduction et notes d’Arno Bertina, éditions Léo Scheer).

Se dépasser, en somme, outrepasser les (ses) contradictions, ne plus entendre le fantôme de Thoreau l’acariâtre, lui répliquer que « la vie aime la vie », et que « cette forme que je donne à la vie ce n’est pas une boîte où l’enfermer, c’est quelque chose de moins géométrique, de plus lâche, de plus mobile », pour découvrir que « rien ne va plus vite que la vie » (p.284). Je suis une aventure cherche à déboutonner nos vies policées. Il ne s’agit pas de mener une révolution mais de cesser d’aspirer à la mort ou tout ce qui se rapproche de ce froid, de cet immobilisme, de ce conservatisme. Tout ce qui s’arrête meurt.

D’où une nouvelle idée de la grâce, loin de celle qu’invoquent des médias trop pressés. Au fur et à mesure de ces pages, l’on ne voit plus une moto cassée comme un objet inutile mais comme un fabuleux potentiel de réparation et de création. Le lecteur va suivre Je et découvrir qu’« il existe un chemin, facile, révélant qu’une certaine grâce est sans rapport avec celle des Vierges montant au ciel, dont parlait Rodgeur, et sans rapport non plus avec ces tableaux pompiers du dix-neuvième (une aurore aux doigts de rose, immatérielle et virginale), mais une façon d’être présent à l’énergie (…). La grâce c’est le présent – mais j’écris ça et immédiatement les seins de cette fille s’envolent » (oui parce que Je suis une aventure laisse une grande place à la sensualité, au corps, gare aux prudes !) « Toute la lourdeur fixée par ce verbe être… « La grâce = le présent » – mais le rapport n’est pas d’égalité, non il ne s’agit pas de ça… « La grâce : le présent » ou, mieux, « la grâce/le présent », ou mieux encore, parce que l’une n’est pas le revers de l’autre, « la grâce le présent », ou mieux, parce que ces deux-là font corps (la grâce engrosse le présent) : « le grâsent » ? Mais le mot n’est pas gracieux… Il grésille un peu trop, sent le graillon… Qu’est-ce que j’ai fait des plumes, de ce duvet ? Il me faut un mot qui ait les seins de cette fille, et leur insouciance. » (p.299-300).

*

Définitivement, la relève des dieux est faite par les pitres. Je suis une aventure n’est pas compliqué. Si l’agencement des différentes unités textuelles est subtil, la prose est légère, il en émerge une brillance incroyable. Quant à la philosophie, elle ne se construit pas en réaction (Voltaire contre Rousseau contre Hobbes contre Locke contre Platon), c’est une façon de penser le monde, de penser la grâce, de penser la vie. L’on voyage dans le monde (Londres, Suisse, Bamako, mais aussi le désert, la route, le ciel), et l’on rencontre des paysages inouïs. Une sorte d’abandon. « Et parce que personne n’a jamais vu l’océan depuis cette falaise-ci, j’en serais le découvreur, l’inventeur ? C’est grotesque ! Quand je vois le bien que ça procure, je me dis qu’on pourrait décrire ce bienfait en affirmant que le ragoût est l’inventeur du cuisinier » (p.464). D’où Je suis une aventure est l’inventeur de ma vie.

Willem Hardouin