Poème gagnant de la 3e Veillée poétique (février 2016)

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La troisième Veillée poétique du Litterarium nous a offert de nombreuses surprises. Déjà, grâce à un public toujours plus nombreux et multiculturel, mais également avec des prestations et des poèmes tous plus intéressants et joviaux les uns que les autres, et qui parfois nous ont amené à réfléchir sur nous-même, sur notre société… Quel plaisir ça a été pour l’équipe des Veillées ! La sélection du meilleur poème n’a pas été tâche facile car vous vous êtes surpassés, vous nous avez épatés. Il a tout de même fallut remplir notre rôle, c’est pour ça qu’on nous paye ! (Ah non, ce n’est que par passion que nous faisons cela, à la bonne heure !) Donc, ce 18 février 2016, notre choix s’est tournée vers Jérémie Monribot avec son dialogue sorti tout droit de notre potager : Prendre racine.

À la lecture de ce poème, une multitude de pensées nous est venues. Il faut dire qu’il est haut en couleur ce dialogue. D’abord de nombreux personnages, puis, lorsque nous nous familiarisons avec ce texte, plus que deux personnages. Deux amis, deux amies, deux amours ? Jérémie nous offre un nouveau monde, une sorte de parodie de notre jeunesse. Deux jeunes à l’arrêt de bus (« à l’arrêt d’buis ») qui se rejoignent pour aller à une soirée. Bien que les phrases peuvent être difficiles à comprendre avec tout ce lexique se rapportant aux fruits, aux légumes, à la nature, il y a de biens habiles jeux de mots qui, lorsqu’on les lit à voix haute, nous font fourcher (« J’ai grave la datte pas toi ? »). Avec l’équipe nous nous sommes imaginés dans une sorte de potager à taille humaine avec des personnages à la Guiseppe Arcimboldo ; mais oui, vous savez ! Ce fameux artiste que l’on a pastiché enfant, avec ses portraits à tête de légumes ! Voilà, c’est le monde dans lequel Jérémie nous a envoyé.

Giuseppe_Arcimboldo_-_Rudolf_II_of_Habsburg_as_VertumnusAu delà de la sphère comique, nous y avons vu des sujets plus sérieux. Le plus flagrant était le rapport à la flore, comme une ode à la nature. Ce poème nous projette dans une atmosphère végétale, c’est certain, mais nous offre également une bouffée d’oxygène qu’on a tendance à oublier, à ne pas saisir quand on en a l’occasion. Tout cela avec une légèreté qui nous porte mais ne nous dépayse pas pour autant car nous gardons nos djeuns (c’est vrai qu’il n’y a pas plus vieux que de dire ce mot), nos soirées organisées, nos querelles contre celui ou celle qui est toujours en retard dans le groupe… Un monde finalement, identique au notre.

Le titre est la partie la plus énigmatique de ce poème. « Prendre racine », est-ce qu’il est question ici des racines en tant que rapport à l’identité nationale ? Depuis des décennies déjà ce thème est en vogue, bizarrement c’est ce qui reste à l’honneur, alors que les vêtements et les smartphones ne cessent de muter. Ou est-ce plutôt cette jeune génération qui a l’impression de prendre racine, de ne pas pouvoir dépasser ce nouveau plafond de verre – plus rapporté aux femmes – mais à des personnes à qui l’on demande toujours plus : l’expérience, les diplômes, la sympathie, si possible sans besoin de congé maternité/paternité, et ne réclamant qu’un salaire pauvre. Une génération bloquée donc, qui ne peut plus évoluer, qui ne fait que régresser. Et pourtant. Toute la douceur de ce poème montre qu’à l’heure où l’avenir ferme ses portes, nous ne nous rabaissons pas, nous continuons à vivre et à apprécier ce que la nature nous apporte. Un grand merci à Jérémie Monribot pour cet instant, pour cette ode à la nature, pour cette ode à l’espoir d’une jeunesse loin d’être perdue.

N’oublions pas la charmante Léa Berry pour avoir accompagné notre poète lors de ce dialogue et ainsi nous a offert une prestation complète : attendrissante, comique, touchante, et pleine de saveur.

Bisous à tous, mes « p’tits phalloïdes ».

Perrine Blasselle

Prendre racine de Jérémie Monribot

« Soleil ! Comment ça pousse ?

— Bien biné. Et toi ?

— Moi ortie. Tu verveines toujours ce soir ?

— Oui, j’te rempote à l’arrêt d’buis.

— J’lierre que t’es en chemin ?

— Non j’arroserai un peu en radis.

— Bon mais ‘pêche-toi, c’est pas cyprès ! »

Un peu plus tilleul :

« Bon qu’est-ce que tu feuilles ? Y a 15 minutes que j’t’acacia.

— Je sève, sauge en route !

— Et tu hêtres où exactement ?

— Pot loin, mais j’me dé-chêne !

— Y en navet sérieux, t’es bocage à l’orée !

— Pomme, liège, cèpe ! c’est la dernière figue que je t’if le coup.

— Des mottes mon gars, c’est des mottes en l’air encore.

— Allée if moi conifère un peu !

— J’violette bien maïs toujours panais avec toi.

— Arbre ! J’te vigne, à toute !

— Haie, j’t’ai vigne aussi. »

Un instant plus tilleul à l’arrêt de buis :

« Soleil ! Allée, ça vase, if pas cette laitue. Tu vas pas bouturer pour si peu ?

— Pff, ça vase, ça vase, c’est toi qui le dahlia. Si j’avais pas canifé ton nom sur mon écorce je sèverai pas ici à prendre racine. En plus y cassis à goutter.

— T’orage pas, j’ai pensée au saule, verveine dessous.

— Mouais, mélisse. J’ai grave la datte pas toi ?

— Si j’ai la datte, on y goji ? »

Ils alizées ensuite à la rose trémière :

« Bon sorgho, magnolia et mélèze, une serre pour deux ?

— Oui, si fougère.

— Par citron je vous prie. Je vous lys vous planter. Voilà la planche.

— Mélisse beaucoup !

— Je vous amarante quelque chose à pistil ? Raisin, houblon, coco ?

— Non, juste un arrosoir si fougère.

— Woaw ! Le menu à 15 chloro m’file l’eau à la souche ! Y a une salade de fumier chaud, et des boules de gui au froment. Et toi t’as moisi quelque roche ?

— Moi j’escargote encore sur le désert. Entre la mousse au chanvre et le sorbier glacé.

— Panais pour moi.

— On n’aura qu’à potager.

— Oui belle pensée ! Tu sèves que j’t’amanite ma panthère.

— J’t’amanite ortie mon césar.

— J’t’amanite plus que tout ma grisette.

— J’t’amanite à la mort mon p’tit phalloïde. »

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Les Boutardises : poème gagnant de la Veillée Poétique du 22 octobre 2015

Oiseaux

Arrivé — enfin ! ne me direz-vous sûrement pas — et sans retard, l’article du poème gagnant de la première veillée poétique de la saison 2015-2016 : Où allons-nous où, de Yve Bressande ! Il a dû, de mémoire, faire l’unanimité auprès de la commission ; il a dû nous percer la gueule au recours du coup d’épiphore qui titre le poème et conclut chaque strophe (sic). Je pensais faire une analyse plus littéraire du texte mais j’ai trop graille de cette chose-là et il me fallait un autre prisme — et je n’en ai pas trouvé. Lors de la veillée, il a commencé par nous dire de ne pas suivre scolairement sur nos reprographies, que la version qu’on avait du poème était déjà tombée et que celle qu’il tenait ne le tarderait sans doute pas. Ça me rappelle des histoires de vitalité du texte littéraire, qu’on pense à tort figé mais qu’on désosse progressivement des marques obscurcies du temps, des censeurs, des manies auctoriales selon les éditions et les époques. Et c’est peut-être la vitalité des sujets du texte qui est à retenir, qui bougent sans crever, jusqu’aux frontières où l’indigence ne s’émeut plus aux coudes de la mort mais de l’espoir, des mêmes milliards de pas collectifs. J’ai finalement le goût de l’analogie forcée : « Quel est le peuple préféré de Wotan bien qu’il soit cruel envers lui ? » Demande le voyageur borgne Wotan en réponse à l’interrogatoire-décompte que lui impose Mime, le nain de la forêt, la sorte de rempart, après qu’il a obtenu le refuge qu’il réclame. La beauté opératique du premier acte de Siegfried — qui écrase sans succès la violence de la rencontre avec l’altérité — racle le poème ; le destin des déracinés, condamnés aux « palabres et marchandages sans fin » pour prouver, encore, que leur statut de déshérités du monde ne menace pas l’ordre agréable du citoyen d’Europe… Enfin. On s’est dit, autour de la table de réunion, qu’il s’agissait d’un bon poème, que le souffle prenait, qu’il réglait le dilemme, qu’on avait notre mule. Et il a pris d’autres atours dans la bouche du poète, c’était peut-être plus beau que sur le papier. La voix, avec le texte, a ce pouvoir. Non ?
En désespoir de prose, voici la version qui déjà, auprès de son auteur, doit être un souvenir d’enfance, à laquelle je fais précéder mes hommages et le respect de la commission des veillées, et qui mérite son bien ouej m’sieur Bressande ! Avec ça…

Alexandre Boutard

Où allons-nous d’Yve Bressande

YvePourquoi ces ruines de toutes parts
Ces rafales qui décapitent
Ces terribles bourdons qui crachent mort et destruction /
Pourquoi ces cris et ces pleurs
Ces paroles définitives
Ce mot – départ – répété jusqu’à bouche sèche /
Pourquoi ce maigre sac posé là
Où allons-nous où
Chemins au milieu des oliviers
Ruelles de notre quartier de notre village
Rues populeuses du souk
Soirées d’été à taper dans ce ballon pelé
Fêtes où nous aimions danser /
Aujourd’hui nous piétinons
Tous se sont réunis
Interminables embrassades
Des gouttes nombreuses nous arrosent
Pourtant le ciel est bleu et sec
Quelle est cette pluie sans nom /
Ce matin ou ce soir nous partirons
Où allons-nous où
Nous suivons et nous sommes suivies
Un pas après l’autre
Vers quel horizon quels nouveaux pays sages (?)
Cent pas mille pas
Plaines montagnes se succèdent
Cailloux sable goudron
Nous blessent nous brûlent
Nous usent trop vite /
À peine parfois une pause
Nous nous détendons quelques minutes
L’eau du ruisseau rougit autour de ses pieds /
C’est reparti
Dix mille pas cent mille pas /
Nous sommes solides et dures à l’épreuve
Un bon artisan nous a fabriqué
Toutes de cuir épais et résistant /
Où allons-nous où
Des mots s’échappent des bouches
Rebondissent et nous rendent plus légères
Europe Liberté Paix Travail
Un autre tombe comme une lourde grille
Frontière
Il nous oblige à des jours de surplace
À des palabres et marchandages sans fin /
Nous en avons déjà traversé plusieurs /
Nous repartons à l’aube naissante
Au creux d’une nuit protectrice
Et toujours la même terre le même soleil
Où allons-nous où
Parfois de nouveau les cris
La peur la panique
Nous courons le plus vite possible
Sans jamais revenir sur nos pas
Avancer coûte que coûte /
Se heurter à de nouveaux mots
Migrants ils disent
Retour ils disent
Papiers ils disent
Bienvenue ils disent
Monnaie ils disent
Monnaie nous savons ce mot universel
Il est vert et précieux
Bien plus utile que le passeport
C’est nous qui le cachons
Petits paquets biens serrés
Enveloppés de soie
Un à gauche un à droite
Où allons-nous où
Berlin Stockholm Calais Londres
Des rêves des histoires
Le soir autour d’un feu de bois
Dans un conteneur surchauffé
Sur ce radeau ballotté par des vagues assassines /
Les mots sont l’essence du voyage
Les grains d’un chapelet d’à venir /
Nous au ras du sol
Nous comptons les pas
Un million de pas dix millions de pas
Où allons-nous où
Nos lacets ont craqué plus d’une fois
Bouts de ficelle ruban adhésif
Nous sommes au bout du rouleau
Rafistolées jusqu’à la corde /
Nous tiendrons
Nous tiendrons cent millions de pas
Mille milliards de pas s’il le faut
Où allons-nous où
Où se termine le voyage
Nous avons vu jeter de la terre sur certaines d’entre nous
Nous en avons vu séparées abandonnées
Mais nous nous tiendrons
Nous irons jusqu’au bout /
Camions bateaux trains taxis autobus
Des mots des mots
Des mots qui nous font avancer
Des mots que nous ne comprenons plus /
Où allons-nous où
Ici l’air est humide et salé
Où sommes-nous où
Ces fils barbelés
Ces uniformes qui nous entourent
Toute cette boue
Est-ce ici la fin du voyage
Était-ce pour cela ces innombrables pas
Était-ce pour cela que /
Nous avons parcouru ces milliers de kilomètres
Nous avons compté cent mille milliards d’étoiles
Nous avons tout donné tout /
Nous arrivons à destination
Il y a destin et nation dans ce mot
Il y a nouvelle vie
Il y a nouveau départ
Il y aura nouvelle langue
Il y aura peut-être un peu encore de la joie /
Nous y sommes où
Toujours inséparables
Nous avons fait la paire /
« Mission accomplie » /
La terre est ronde
Un jour peut-être nous reviendrons
Semelles devants
… semelles de vent…

Gharraa Mehanna : « La révolution égyptienne a été annoncée par les écrivains »

inattendu_programme-4Ancienne étudiante de Lyon 2, Gharraa Mehanna est professeur émérite à l’université du Caire au département de français de la faculté des lettres, spécialiste de littérature maghrébine d’expression française et de jeunesse. Elle est actuellement conseillère du ministre pour l’UFE (Université française d’Égypte). À côté de son travail académique, elle écrit des contes pour enfants. Elle a notamment publié cinq recueils en arabe classique et plus d’une soixantaine d’articles ayant trait à la littérature arabe en Thaïlande, aux États-Unis, en Belgique, en France, au Maroc, en Égypte et au Liban.

Entretien sur le témoignage romanesque de la révolution égyptienne.

Êtes-vous une témoin directe de la révolution égyptienne ?
Bien sûr. J’ai présenté, il y a deux ans à Rouen, dans le cadre des travaux de l’ACLJE (Association des Chercheurs de la Littérature de Jeunesse) dont je suis vice-présidente pour le monde arabe, un atelier sur la révolution, avec une classe préparatoire dans un lycée, dont le titre était « Place Tahrir, lieu imaginaire ou réel ? ». J’ai divisé les élèves en deux groupes : ceux qui ont vus les événements de la place Tahrir et ceux qui ont vu cela à travers les médias. J’ai ainsi essayé d’analyser leurs dessins, leurs écritures et j’ai remarqué que ceux qui n’avaient pas vus de leurs propres yeux la place Tahrir écrivaient tout ce que les médias avaient dit, ce qui était très différent de la réalité.

Cette révolution est sans pareil. Du jamais vu. Pour plusieurs raisons. C’est une révolution spontanée, improvisée. C’est un soulèvement qui, par pur hasard, se transforma en révolution. C’est une révolution faite par les étudiants et les éternels chômeurs. Facebook et Twitter ont joué un rôle important dans le cours des événements. C’est une révolution faite en famille, des grands-parents aux petits enfants. C’est une révolution de toutes les langues : les pancartes, les affiches, les slogans étaient de toutes les langues (français, arabe, anglais). C’est une révolution de toutes les couleurs : il y avait des danses, des chants, des pièces de théâtre, même des mariages en pleine place Tahrir. C’était une révolution dans l’humour. Les déclarations des dirigeants ont été détournés en anecdotes drôles : par exemples, le « Je vous comprends » de Ben Ali, le « Je vous ai écouté » de Moubarak, le « Je vous aime tous » de Morsi. Lorsqu’on a demandé à Moubarak de faire son discours d’adieu au peuple égyptien il a répondu : « Pourquoi ? Le peuple va-t-il partir ? ». C’est une révolution dans l’humour malgré le drame, le sang… Je crois que l’atmosphère a changé par la suite. Désormais, les gens ont un humour noir.

Mohamed Salmawy

Mohamed Salmawy

Dans quelle mesure cette révolution était-elle prévisible ? Ou imprévisible ?
Je pense que cette révolution a été annoncée dans les écritures des écrivains maghrébins en général et égyptiens en particulier. Par exemple, Les Ailes du Papillon de Mohamed Salmawy, qui date de 2011, annonçait cette révolution du peuple et le soutien de l’armée qui refuse de combattre les citoyens révoltés. Il y a aussi La Porte de sortie d’Ezzedine Choukri Fishere, écrit en 2012, qui raconte tout ce qui c’est passé, ce qui se passe et se passera en Égypte jusqu’à 2020. on voit ainsi une identité totale entre la fiction et la réalité. Il a, par exemple, parlé de la fin du pouvoir des Frères musulmans avec des détails étonnants. Quand il a été interviewé dans une émission télévisé il a répondu qu’il avait observé, analysé, compris et put, en quelque sorte, prédire les événements à venir.
On est en plein dans la prophétie et la voyance de l’écrivain visionnaire. Il y a aussi le livre d’Amal Ali Hassan, La Chute du silence, qui prédit la fin du pouvoir des Frères musulmans. Sur la 4e de couverture on peut lire : « Ceci n’est pas un roman sur la révolution mais c’est une révolution sous la forme d’un roman. » Toutes les œuvres qui ont été écrites sous la révolution sont des œuvres de témoignage permettant d’expliquer et d’interpréter les événements. Même quand l’on trouve le titre « Roman » sur la couverture ! Par exemple, la vie d’une égyptienne et de sa famille dans leur vie quotidienne jusqu’au renoncement de Moubarak au pouvoir. Le livre de Radwa Achour, Plus lourde que Radwa [Radwa désigne le nom de l’auteur et une montagne en Arabie Saoudite], est à la fois un journal et une autobiographie. Elle raconte sa maladie et les manifestations dans les rues du Caire. Elle raconte la révolution et des aspects de sa vie privée. Il y avait, pour certains, un besoin thérapeutique de témoigner, pour ne pas sombrer dans la folie.

Radwa Achour

Radwa Achour

La plupart des romans de la révolution mentionnent le poème du tunisien Abou el Kacem Chebbi. Il a été traduit et répété de mille façons différentes. On le trouve quasiment dans toutes les œuvres sur la révolution. Il fait partie de l’hymne national tunisien mais les manifestants égyptiens chantaient aussi ses vers dans les rues du Caire. El-Ghazi, un poète égyptien a pris quelques vers du poème de Chebbi comme refrain qui scande les rythmes de son poème Le Retour de l’âme. Il y a une sorte de continuité dans les romans qui ont annoncé la révolution, qui ont dénoncé la torture.
Mais il y a une rupture dans le fait que la langue a changé. La langue est celle de l’époque de Facebook, de Twitter. Par exemple, le poème d’un jeune poète égyptien qui se nomme Revolution spacy. Quand il dit « nous les jeunes six », le mot « six » désigne l’appellation donnée ces jeunes égyptiens qui manquent de sérieux et de responsabilité. En un sens, ce sont ces jeunes « six » qui ont fait la révolution. Parfois, dans les poèmes, le vulgaire gagne son élégance, on évoque les proverbes, les dictions, etc. C’est une langue de l’époque compréhensible à tous.

Abou el Kacem Chebbi

Abou el Kacem Chebbi

Les romanciers et les intellectuels ont-ils pris part concrètement, d’une façon ou d’une autre, à la révolution égyptienne, outre le fait d’avoir rédigé des romans et essais « prophétiques » ?
Ils étaient place Tahrir et ont participé à tous les événements. Mais après le départ de Morsi, je ne sais pas où ils sont allés. Ils ne sont pas présents comme avant. Leur présence n’est pas vraiment remarquable. Il y a beaucoup de points d’interrogations, une absence de vérité.

Quel est, à vos yeux, l’essai ou le roman qui parle le mieux de la révolution égyptienne ?
Il y a toute une liste de romans, de témoignages et de journaux qui rendent compte de la révolution. Par exemple, Le Journal de la révolution ou L’Agenda de la révolution. Ce sont des jeunes qui ont ressentis le besoin de rédiger, la plupart du temps de façon collective, tout ce qui se rapportait à la révolution. L’ouvrage Yeux qui ont vus la révolution regroupe 44 écrivains, journalistes, hommes d’affaires, politiciens, etc. qui racontent la révolution de leur point de vue.

Cela dit, je crois que le roman à la hauteur de cette révolution n’a pas encore été écrit.

Sylvain Métafiot

Article également disponible sur Ma Pause Café

Nous aboierons tous au clair de Lune

36_public 2Le premier prix Nobel remit à une femme fut attribué en 1909, à une suédoise, Selma Lagerlöf, à qui l’on doit plusieurs chefs-d’œuvre comme Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson, ou le recueil de nouvelles L’Anneau du pêcheur. C’est dans ce dernier ouvrage que l’on trouve la citation suivante : « La nuit, toute chose prend sa forme et son vrai aspect. De même qu’on ne distingue que la nuit les étoiles du ciel, on aperçoit alors sur la terre bien des choses qu’on ne voit pas le jour. » C’est peut-être grâce à ce mystérieux pouvoir nocturne que le poète étudiant Camille Fremeau a écrit son poème « Chien de nuit », qu’il a lu à la dernière Veillée Poétique organisée par Le Cercle des Poètes Apparus. Son sens de la musicalité et sa brièveté ont marqué l’auditoire ainsi que les membres du Cercles, qui ont décidé de sélectionner ses vers pour apparaître ici. Sans plus tarder, place au poète :

Chien de nuit
~
J’étais l’autre soir à la fenêtre perché
Alors qu’enceinte musique m’accompagnait
Ronde était la lune, mais point de ventre ici
Juste un enfant de plume, par l’instant grossie
~
S’il m’était arrivé de me prendre à l’ennui
Il bruissait ce soir-là quelque chose à minuit
Et le vent, mélodie, accueillait sympathie
Dedans l’expression finie de celle d’ici
~
Moi, tandis que l’air est noir, la fumée solide
D’un bâton dans ma bouche de berger intrépide
Huais ceux qui dirent ce qui doit en sortir
~
C’est alors, tout parfait dans son cruel message
Qu’un chien pleura sa détresse en un cri sans âge
Lui qui enviait la nuit qui n’avait rien à dire
~

Nous avons demandé à Camille Fremeau de nous dire ce qui l’avait inspiré pour écrire ce poème : « C’était un moment comme tant d’autres, j’étais chez mon père, dans la campagne profonde et légèrement montagneuse du Jura, et dans ma chambre plus précisément. J’étais assis à ma fenêtre, le vent était puissant, j’écoutais de la musique avec des enceintes posées juste à côté de moi, et je fumais. Tout à coup, le chien du voisin se met à pleurer. C’est un voisin de la vieille école, tracteur, foin, moutons et tout le reste, il n’est pas tendre du tout avec ses deux chiens, qui passent la plupart du temps enfermés dans leur enclos grillagé.
» C’est cet instant précis où le chien s’est mis à pleurer qui m’a poussé, je crois, à écrire ce poème.
36-public 1» C’est ma démarche la plus habituelle lorsque j’écris, certains moments m’inspirent, dans l’harmonie qui les habitent ou par la saillance d’une émotion forte. Et c’est pour ça, je pense, que de nombreux thèmes qui me sont chers apparaissent presque naturellement pour moi dans mon écriture : ici c’est la nuit, la détresse, mais aussi l’harmonie entre le vent et la musique, la fécondité que j’associe à la lune et à l’écriture, et la question même de l’expression et de tout ce qui peut l’entraver.
» Au niveau de la forme, j’ai eu envie de m’essayer au sonnet. Le principal pour moi était de joindre l’alexandrin à la rime, je n’avais jamais fait ça avant et je voulais tenter l’expérience de la contrainte formelle pour voir ce qu’il en sortirait, et je dois dire que j’ai pris beaucoup de plaisir dans cet exercice.
» J’affectionne particulièrement les formes courtes, j’essaye toujours d’écrire quelque chose de saisissant en peu de lignes, et c’est sûrement pour cela que le sonnet m’a paru tout de suite le choix le plus judicieux pour exprimer à la fois toute la fulgurance et la brièveté de ce moment qui m’avait marqué. »

Retrouvez tout de suite la captation de cette lecture, et des couronnants applaudissements qui la conclurent, ci-dessous :

[captation vidéo]

Poétiquement vôtre,

Le Cercle des Poètes Apparus

De la poésie, du jazz et des cookies

33_Juliette_affiche veilleeLe Cercle des Poètes Apparus ?! Apparus, vous êtes sûrs ?

Rassurez-vous, très chers lecteurs, il n’y a pas d’erreur ! Loin d’être disparus, le Cercle des Poètes Apparus organise, mardi 18 mars, sa troisième veillée poétique sur le campus des quais de l’Université Lyon 2. Fondé au sein de l’association Le Littérarium, le cercle d’étudiants, derrière un nom quelque peu sectaire (n’en soyez pas effrayés !), s’est fixé comme objectif de promouvoir, de diffuser et de dynamiser la poésie amateur.

Y-a-t-il encore un intérêt pour la poésie ?

Surpris, ils l’ont été ! En effet, si la première veillée organisée au mois de décembre avait rassemblée une vingtaine de personnes, une quarantaine était présente lors de la veillée de janvier ! Une augmentation qu’ils espèrent exponentielle, toujours dans le but d’offrir aux poètes sélectionnés un public de plus en plus conséquent.

Mais qui sont ces poètes ?

Alors qu’ils pensaient avant tout accueillir des étudiants, poètes en herbe, les membres du cercle ont pu recevoir dès la première veillée des poètes déjà confirmés. Ils ont donc décidé de s’ouvrir à tous types d’auteurs, allant de l’étudiant qui compose pendant ses cours magistraux sur la croissance du nombre de méduses hermaphrodites et cannibales en Ouzbékistan, aux poètes déjà publiés, que le public aura le plaisir d’entendre lors de la troisième veillée.

Du classique à l’expérimental

Sonnets, alexandrins, strophes et rimes croisées, oui !, la poésie classique est dans la place ! Mais certains poètes n’ont pas hésité à proposer des créations alternatives et expérimentales, qui ont su toucher et capter l’attention de leur auditoire. C’est ainsi que les spectateurs – fanatiques névrosés du vers ou curieux venus avant tout pour déguster le buffet de cookies – ont pu découvrir des artistes d’horizons différents, portants comme seuls bagages leur unicité et leur talent, mais se retrouvant finalement tous dans la même corbeille, celle des disciples passionnés servant notre grande Mère à tous : la Poésie.

En bref,

Le Cercle des Poètes Apparus n’attend que vous ! Venez lire vos poèmes, ou simplement écouter ceux de vos pairs, mardi 18 mars à l’Université Lyon 2, autour d’un fabuleux buffet de cookies, dans une ambiance jazzy et conviviale.

Envoyez vos créations à l’adresse repoesie@outlook.fr !

Juliette Descubes

Nous finirons tous en confiture

Strawberry
Doug Larson est principalement connu pour ses saillies intrigantes qui colonisent le Net à grand coups de twittage intensif.  Parmi ses phrases au caractère douteux, il en est une qui dit : « La véritable discipline, c’est de ramasser des fraises sans en manger une seule ».

Laissons à BHL le soin de palabrer sur la sagesse de cette phrase : des fraises nous attendent, délicieusement mises en bouche par Jérémy Engler, l’un des poètes participant à la Veillée poétique qui a pris place mardi 28 janvier, organisée par le Cercles des Poètes Apparus.

Si son poème a été mis en avant, c’est autant pour son caractère atypique que pour sa brièveté évocatoire. Goûtez par vous-même :

Confiture de fraise

Une fraise cueillie sur un arbre,

Une fraise dégustée par une chimère,

Une fraise disparue, sans mère

Une fraise tombée d’un arbre.

~

Elle s’écrase, elle s’étale, elle se mange.

Par qui ? Par quoi ? Un ange…

Qui l’emmène loin de nous…

Le palais du goût.

~

Cette fraise flotte et pousse en l’air

Ne vit, ne boit, ne se nourrit que sur terre

Évolue et n’est plus…

Son essence en jus.

~

Ce jus, cette gelée, à l’aise

Par son goût subtil et fascinant,

Cette gourmandise de tout temps :

La confiture de fraise !

Cercle des Poetes ApparusCe poème est né lors d’une conférence passionnante sur la poésie de Paul Éluard, par le vers « Une fraise tombée d’un arbre ». Le surréaliste a peut-être inspiré notre poète étudiant, qui sous les airs d’une innocente fraise cherche à montrer les diverses possibilités d’une vie humaine. Dévorée par ses passions, orpheline, défroquée, la vie évolue et n’est plus. Une seule chose est sûre : nous finirons tous en confiture !

Couronné d’applaudissements, Jérémy Engler continuera, la chose est certaine, à poétiser la réalité, mais pas nécessairement sur fond sonore éluardien. En attendant la prochaine Veillée poétique, vous pourrez dès le mercredi 5 février écouter ce poème – lu par son auteur – grâce à l’émission radiophonique de l’ENS de Lyon, Les Yeux Ont des Oreilles, en cliquant sur lien qui suit : http://www.trensistor.fr/2014/02/les-yeux-ont-des-oreilles-n7/.

Poétiquement vôtre,

Le Cercle des Poètes Apparus