Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?

pierre bayardUn titre paradoxal s’il en est, et pourtant si révélateur. Enfin quelqu’un qui ose mettre des mots sur un phénomène mondain pour le moins ridicule ! Qui ne s’est jamais retrouvé dans cette situation inconfortable de devoir parler d’un livre qu’il ne connaît pas, parfois seulement de nom ? Ne serait-ce qu’en cours, tous et toutes avons déjà été soumis au regard inquisiteur d’un professeur de lettres cherchant vicieusement à savoir ce que nous avons pensé de « La Recherche », comme ils disent. Pierre Bayard, avoue que l’inverse est aussi vrai :

« Enseignant la littérature à l’université, je ne peux en effet échapper à cette obligation de commenter des livres que, pour la plupart du temps, je n’ai pas ouverts. Il est vrai que c’est aussi le cas de la majorité des étudiants qui m’écoutent, mais il suffit qu’un seul ait eu l’occasion de lire le texte dont je parle pour que mon cours en soit affecté et que je risque à tout moment de me trouver dans l’embarras. »

Comment parler des livres que l’on n’a pas lu ? De Pierre Bayard est donc un livre qui remonte certainement le moral en cette fin de vacance. Tout n’est pas perdu pour nous !

Obligation et hypocrisie sociale

Il est rare en effet de voir des textes qui vantent la non-lecture. Selon Pierre Bayard, cette pratique se heurte à plusieurs contraintes intériorisées qui nous interdisent de parler des œuvres que l’on a pas lues. Ces contraintes sont au nombre de trois. Tout d’abord, il y a cette « obligation de lire ». Dans notre société, la lecture fait l’objet d’une forme de sacralisation qui porte sur un certain nombre de textes canoniques dont la liste varie selon les milieux, et gare à ceux qui ne se plient pas à cette règle. Cette contrainte recoupe l’ « obligation de tout lire ». Il nous est alors formellement interdit d’avouer que l’on a seulement parcouru le dit livre. Ainsi, même dans le milieu universitaire, il paraît impensable pour Pierre Bayard qu’un professeur reconnaisse qu’il n’a fait que feuilleter l’œuvre impressionnante de Proust (encore et toujours). S’ériger en tant qu’autorité d’un savoir littéraire est un travail (mensonge ?) constant. Enfin le dernier poncif exige que nous ayons lu un livre de bout en bout pour être autorisé à en parler, et avec précision si possible.

Une fois de plus Pierre Bayard nous déculpabilise en soulignant que d’après son expérience, rien n’est forcé et obligatoire, et qu’il est même parfois souhaitable, pour bien parler d’un livre, de ne pas l’avoir lu en entier et de fixer son attention sur quelques passages clés et emblématiques.

« Ce système contraignant d’obligations et d’interdits a pour conséquence de générer une hypocrisie générale sur les livres effectivement lus. Je connais peu de domaines de la vie privée, à l’exception de ceux de l’argent et de la sexualité, pour lesquels il est aussi difficile d’obtenir les informations sûres que pour celui des livres. »

Ce mensonges est en premier lieu un mensonge envers soi. Un sentiment de honte s’empare de nous et nous faisons retour avec malaise sur nos pratiques de lectures, sur les œuvres canoniques que nous devrions avoir lues. Mais d’où vient cette angoisse ? Il n’est pas question dans le livre de trouver une réponse aussi personnelle et l’auteur préfère donner des clés de compréhension quant au processus de lecture. Cette démarche franche et naturelle nous est à la fois agréable et si elle nous rassure, elle contribue même à nous redonner espoir, motivation pour enfin lire les œuvres reniées.

Des différentes manières de lire

etudiant-terroristeMais de quoi est-il question lorsque l’on prétend ne pas avoir lu un livre ? Comment définir la non-lecture ? L’auteur fait la tentative de montrer les relations qui sous-tendent les deux pratiques de lecture et de non-lecture. On peut feuilleter, survoler, lire vautré sur son lit en écoutant de la musique ou bien assis à un bureau dans le silence. De plus, entre lire un livre avec attention et parler d’un livre qu’on n’a jamais eu entre les mains, il existe une infinité de modes de lecture. N’est-il pas vrai que certains livres que nous n’avons jamais lus exercent des effets sensibles sur nous, ne serait-ce que par les échos qui nous en parviennent ?

Pierre Bayard pose une réflexion sur les différents modes de fréquentation des livres. Il commence par détailler les grands types de non-lecture qui ne se réduisent pas « au simple fait de garder un livre fermé ». D’autres questions sont alors soulevées : que faire des livres dont on nous a parlé, des livres qu’on a oubliés ? Toutes ces « non-lectures » sont à prendre en compte et il s’en porte le garant lorsqu’il analyse des situations concrètes dans lesquelles nous pouvons être amenés à parler de ces ouvrages quasi-inconnus. Enfin, dans un troisième moment, qu’il considère comme le plus important puisqu’il a motivé cet essai, Pierre Bayard nous livre une série de conseils simples pour aider les non-lecteurs à faire face à des situations jugées embarrassantes.

« Montrer [aux étudiants] qu’un livre se réinvente à chaque lecture, c’est leur donner les moyens de se sortir sans dommages, et même avec profit, d’une multitude de situation difficiles. Car savoir parler avec finesse de ce que l’on ne connaît pas vaut bien au-delà de l’univers des livres. L’ensemble de la culture s’ouvre à ceux qui témoignent de leur capacité, illustrée par de nombreux écrivains, à couper les liens entre le discours et son objet, et à parler de soi. […] Tout enseignement devrait tendre à aider ceux qui le reçoivent à acquérir suffisamment de liberté par rapport aux œuvres pour devenir eux-mêmes des écrivains ou des artistes. »

Un seul mot d’ordre : débarrassons-nous donc de toute ces interdits qui nous oppressent et nous éloignent toujours plus de l’œuvre même. Que chacun cultive sa propre relation personnelle au livre. En effet, le texte littéraire est un objet mobile, qui se lit dans la discontinuité, qui s’échange et se débat autour de conversations. L’auteur interroge la subjectivité des lecteurs pour qu’ils puissent finalement parler de ces livres parcourus et qu’ils puissent ainsi révéler certains aspects du texte. Il est évident que si certaines lectures ne révolutionne pas la compréhension de l’ouvrage, ils ont le mérite de soulever des aspects du texte moins évidents a priori. Ce que l’on peut retenir de l’ouvrage ce sont sans cesse les encouragements de l’auteur qui pousse le lecteur à devenir co-créateur du texte qu’il lit. Celui-ci doit juste prendre garde à ne pas s’enfermer dans un rôle de lecteur passif d’une œuvre que l’opinion aurait sacralisée et dont il faudrait boire l’encre sans jamais se poser plus de questions.

Margot Delarue

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Jean Cocteau, le rêveur à la discipline de fer

Cocteau2Les Secrets de Beauté de Jean Cocteau. Une œuvre étrange, presque accidentelle au dire de l’écrivain lui-même qui rédige des « notes prises pendant une panne d’automobile sur la route d’Orléans ». Poète du hasard mais poète acharné puisque l’homme retrouve dans cet « inconfort merveilleux » d’un « wagon de troisième qui [le] secoue, […] ce cher travail sur des gardes de livres, sur des dos d’enveloppes, sur des nappes. »

Il faut voir dans ce recueil la réunion de réflexions – entre aphorismes, courts essais et poèmes en prose –  sur la vie et le travail du poète, sur la poésie et les mystères de sa création. Le poète nous livre même ses secrets, et les sentences lancées d’un air péremptoire ne sont en réalité, que des problèmes que l’on pose, sur lesquels on discute et l’on débat. Des problèmes qu’il appartient au lecteur de comprendre ou non. Ainsi, sous l’apparence de la polémique, voire du mépris, il s’agit pour Cocteau de trouver une réponse à une quête existentielle : qu’est-ce que la vie d’un poète ? Pour trouver une réponse, il tâtonne, ajoute, précise sa pensée, l’abandonne pour la reprendre plus tard et mieux l’affirmer. Il écrit à demi-mots, comme s’il avait peur de la faiblesse d’une expression, refusant ainsi l’immédiateté première dévolue au sens des mots. Cette immédiateté qui quelque part, empêche la réflexion, le cheminement, et refuse au lecteur la possibilité de s’attarder sur eux. Et s’il fallait prendre le temps ? Le lecteur est prévenu. Il faut qu’il s’arme d’une pieuse patience pour lire ce recueil, sans quoi il ne pourrait en saisir toutes les subtilités.

L’idéal du poète ascète

Cocteau nous livre ses secrets brutalement, et disons le franchement, de manière peu engageante. Comment ne pas lire de mépris lorsqu’il écrit que « La masse ne peut aimer un poète que par malentendu » ? Adresse-t-il sa poésie à une élite ? Pour lui, le poète est un homme solitaire, une créature « qui boite », à cheval entre la vie et la mort, vivant dans le rêve. Le poète ne peut être de son temps. Il est déjà loin devant. De fait, est-il toujours dans la position de l’incompris ? Que dire si ce n’est que « Le propre du poète est de concevoir, pour y vivre, un univers où le temps, l’espace, les volumes ne s’organisent pas comme dans l’univers humain. Il en résulte une forme d’invisibilité »

Cocteau1Le poète, paradoxalement, vit donc ailleurs, dans un monde qu’il décrit comme différent même s’il continue de vivre parmi ses semblables. Cette position inconfortable et constante l’accompagne sans cesse et se ressent fortement dans le poème. « Un poème est une suite d’accidents propres à démoraliser le confort ». Or, ce malaise semble cependant nécessaire à la création. Il prend la forme d’une « hygiène du poète » fondée sur la fuite de toute mode, de toute tendance. La fuite de la facilité permettrait ainsi de faire ressurgir la pureté de la poésie. Une poésie qui se doit d’être un « événement », un « scandale ». Cocteau cherche ainsi une forme de force révolutionnaire dans le poème et pour se faire, refuse les conventions. Il lui faut alors, aller au-delà des images « vulgaires », des images « faciles ». En effet, jamais le poète ne crée dans le but d’être apprécié ou reconnu et pour Cocteau, il n’y a de poète reconnu que « Posthume ». Ces images faciles sont comme les Anges. « Les Anges, nous en abusâmes. […] Aujourd’hui, sur les affiches, les titres des pièces et de films sont tous aux Anges. Il nous faut donc leur dire adieu. » Il faut les débusquer. « Après Orphée tout le monde me félicitait d’une image que j’avais eu la faiblesse de laisser là. » Il faut refuser la gloire et les sirènes de la notoriété. « Le soleil de la gloire écrase les reliefs. Les œuvres s’y aplatissent »

Cocteau se montre impitoyable envers le poète qui doit sans cesse vivre en décalage avec le monde. Le poète doit toujours se situer au-delà et avoir une longueur d’avance. Le malaise vient subtilement s’immiscer. La violence des mots retranscrit le processus où on la reconduit vers soi-même. Cette violence est source de souffrance perpétuelle pour le poète qui ne peut s’en défaire, où qu’il aille. « Un poète se déteste, il ne respecte en lui que le véhicule » L’exil marque la quasi-obligation pour le poète d’être privé de tout afin de créer des poèmes de qualité. « C’est une chance si on le chasse de sa maison ». Une chance. Comme si le dénuement, la solitude et la souffrance pouvaient devenir le seul terreau favorable à la création. Le concept « d’outre-noir » qu’utilise le peintre Soulage est analogique à l’expérience poétique. Ainsi, la manière dont il applique la couleur sur la toile permet de se jouer de la lumière. La couleur noire, ayant la faculté de la capter et de la renvoyer, suffit à être matière de l’œuvre. Elle est la création même, à l’image du poème qui capte et renvoie la souffrance du poète. Le poème se sert de la souffrance du poète comme matériau. Elle est la matière même.

Le Poète inspiré ou l’homme laborieux

Pour Cocteau, « c’est un privilège de naître poète ». N’est pas poète qui veut ! Aussi mystérieux que la Pythie de Delphes, Cocteau utilise l’aphorisme, s’exprime à demi-mot. Il parle de « voix », de « chance ». Il semblerait même que la pratique de l’écriture poétique soit une expérience mystique et le poète est cet être « inspiré ». Celui qui, grâce à une démarche et une méthode qui lui est propre, parvient à recréer le monde, sans toutefois perdre de vue que le travail poétique doit s’effacer derrière l’idéal d’un retour à l’essence de la poésie : celle qui parle à l’âme et qui révèle le génie.

Il rejoint les Hugo et les Baudelaire, ceux pour qui le poète est comme le réceptacle d’un message « supérieur », un être rare et privilégié choisi parmi les hommes parce qu’eux seuls sont capables d’entendre « les voix ». Cocteau compare à plusieurs reprises la figure du poète avec Jeanne d’Arc démontrant que l’incertitude est essentielle dans sa conception poétique. Sur elle, se fonde l’esthétique du poème. Seule la beauté compte. Mais quelle est-elle ? Peut être cette « autre chose [qui] importe et ne s’analyse pas ». Cette beauté est toujours ambivalente car elle tend à restreindre la poésie, voire la disqualifier. « Ce n’est pas parce qu’elle parle de choses saintes que la poésie est sainte. Ce n’est pas parce qu’elle parle de choses belles que la poésie est belle et si on nous interroge sur le pourquoi elle est belle et sainte, il faut répondre comme Jeanne d’Arc lorsqu’on l’interroge trop avant : « Passez outre » »

cocteau_brekerDe même, Pierre Caizergues, dans la préface aux Secret de beauté (édition Gallimard, 2013) analyse la conception ambivalente de la beauté de Cocteau selon ces termes : « On se souvient de ces lignes dans le livre sur Jean Marais, présent aussi dans ses Secrets de beauté : « La beauté déteste les idées. Elle se suffit à elle-même. Une œuvre est belle comme quelqu’un est beau. Cette beauté dont je parle provoque une érection de l’âme. Une érection ne se discute pas. » Inutile donc de chercher à percer les « Secrets de beauté » de Jean Cocteau ? On les rapprochera simplement de cette réponse du Dalaï Lama, cité plusieurs fois par lui : « Le secret du Tibet, c’est qu’il n’y en a pas. Mais c’est celui qu’il faut défendre avec le plus de soin. » Ce qui explique sans doute que Cocteau porte, d’un bout à l’autre de sa carrière, une attention constante à la mise en mot de ses secrets. Des secrets qui n’en seraient pas si le poète les gardait pour lui. Il confie également dans Le Rappel à l’ordre que « Le secret a toujours la forme d’une oreille. » »

Un poète ne peut être qu’inspiré. Malgré tout, Cocteau nous livre dans ce recueil des « conseils techniques ». Si naître poète pour Cocteau est un « privilège », il faut savoir s’en rendre digne en menant une vie ascétique comme celle du « Saint » qui se doit d’être « Bon » selon les principes d’une éthique inflexible. Il se doit également d’être actif face « aux voix » ou « à la chance » et se préparer à leur arrivée comme les fidèles se préparent au retour du Christ. La poésie devient religion. « Paresse du poète : attendre les voix. Attitude dangereuse. C’est qu’il ne fait pas ce qu’il faut pour que les voix lui parlent./Découvrir une hygiène physique et morale. Être toujours en état de grâce. Exercice religieux du poète./Dormir c’est rentrer à l’étable. Ne pas trop dormir. »

La poésie est sacrée. Elle se prépare selon des « secrets » de fabrication où nous apprenons que le poète doit « fuir les adjectifs comme la peste » ou encore essayer d’écrire à l’envers ou en reliant les lettres entre elles. A la manière d’ « Apollinaire [qui] chantait ses poèmes en les écrivant et ils nous enchantent. Ses secrets de bonnes femme valent mieux qu’Aristote ».

Le chantre de la jeunesse et de la liberté

 Si le pessimisme est présent dans ses poèmes, nous n’en sommes pas attristés. Après tout, Cocteau ne fait qu’émettre des hypothèses et ce faisant, il nous entraîne avec lui dans sa réflexion. D’ailleurs, il reste un écrivain de la jeunesse, de la révolution, de la modernité. « La jeunesse ne s’y trompe pas. Elle nous aime pour ce par quoi nous échappons au Prince. Elle fraternise avec la jeunesse attachée aux œuvres qui ne sont pas uniquement de nous. » Cocteau est le poète dans son époque, dans son siècle. Homme survivant de la première et de la seconde guerre mondiale, pacifiste, pour lui la guerre se fait d’abord par les mots dans la poésie. « L’honneur de la France, sera peut-être, un jour, d’avoir refusé de se battre » (Journal) Il reste toutefois une figure ambivalence.

Accusé d’avoir collaboré, d’avoir accueilli et protégé des artistes nazis comme Arno Breker, sculpteur officiel du troisième Reich, en 1942 et Leni Riefenstahl, on pourrait dire, pour sa défense, qu’il est artiste avant tout. L’Art ne serait-il pas le plus important ? Et puis, n’a-t-il pas travaillé avec les plus grands de son temps, les Satie, Picasso, Proust, Gide, Barrès, Coco Chanel, Truffaut, Jean Marais, Matisse ou Chaplin..? Fervent défenseur de l’art et de sa beauté, il puise en lui, la force de dépasser et de faire fi des opinions politiques et/ou nationales de ses frères poètes. Poète engagé donc, comme le démontrent ces vers : « La révolution a toujours un air de poésie parce que la poésie est révolution. » ; « Un poète est toujours occupé par l’ennemi et résiste. Cette résistance clandestine est la base de son travail. La résistance de 44 n’a été qu’une image visible de cette perpétuelle entreprise. » Puis encore, « Par qui s’est exprimée la Résistance de 1944 ? Par les poètes. » ; « Avant d’être fusillé, B… écrivit des poèmes. Un homme qui veut se survivre ne pense  qu’à écrire des poèmes. » La poésie permet de vivre, de résister à ce qui menace la vie même.

Margot Delarue

Betty nous a trahi

indridason-300x460L’ouvrage de l’Islandais Arnaldur Indridason, Betty, doit être lu d’une traite et sans faiblir. Il faut accepter le déroulement de son intrigue. Accepter le jeu des personnages que l’on devine presque à l’avance, comme dans un téléfilm du dimanche que l’on regarde en sachant comment tout cela va finir car c’est rassurant. Il y a une chose, une seule, que l’on ne voit pas venir. Un détail qu’on ne nous révèle pas tout de suite. Ce petit détail est si insignifiant que personne n’y pense. On croit le narrateur alors qu’il ne nous dit rien, qu’il ne nous fait aucune promesse. Aucune, si ce n’est celle de lire un polar banal. Mais même cette promesse n’est pas tenue et Betty est un roman noir extrêmement original.

« Dans ma cellule je pense à elle, Betty, si belle, si libre, qui s’avançait vers moi à ce colloque pour me dire son admiration pour ma conférence. Qui aurait pu lui résister ? Ensuite, que s’est-il passé ? Je n’avais pas envie de ce travail, de cette relation. J’aurais dû voir les signaux de danger. J’aurais dû comprendre bien plus tôt ce qui se passait. J’aurais dû… J’aurais dû… J’aurais dû…

Maintenant son mari a été assassiné et c’est moi qu’on accuse. La police ne cherche pas d’autre coupable. Je me remémore toute notre histoire depuis le premier regard et lentement je découvre comment ma culpabilité est indiscutable, mais je sais que je ne suis pas coupable. »

Une banalité formelle apparente ?

 Ce roman contient tous les éléments d’un polar prometteur : un accusé innocent, une femme fatale, un meurtre passionnel, du suspense et des rebondissements. Cependant, les premières pages sont aussi l’expérience d’une déception. Le style est peu raffiné, avec de nombreuses répétitions et les dialogues sont difficiles à suivre à cause de la syntaxe parfois incorrecte. Cela est-il dû à la traduction française ou bien le style du narrateur est-il aussi brouillon en version original ? Certes, le texte a pour vocation de restituer l’oralité d’une confession, mais malgré la gêne qu’elle procure, on peut y voir de l’intérêt en tant qu’œuvre de « jeunesse » écrite avant la série policière qui a rendu Indridason célèbre narrant les aventures du commissaire Erlendur Sveinsson. Ici, c’est l’histoire qui prime au détriment du style. L’auteur tâtonne, cherche comment rendre l’état psychologique hautement perturbé du narrateur. On s’accommode de cette volonté de réalisme pour se concentrer sur l’histoire. Mais là encore l’intrigue déçoit par son apparente banalité.

Bad Betty

Dita-Von-Teese-Une-sublime-femme-fatale-pour-la-marque-de-lunettes-DITA-Eyewear-!_portrait_w674Les familiers des romans policiers savent qu’il n’y a pas de bonnes histoires sans une bonne psychologie des personnages. Les faits, seuls, ne sont rien si le doute ne nous saisit pas. Qui est l’assassin ? Pourquoi ? Pourtant, là encore les faits sont prévisibles. De plus, les personnages sont plutôt stéréotypés et l’intrigue reste plutôt classique : le narrateur tombe éperdument amoureux de la femme de son patron, une femme magnifique mais manipulatrice, qui aime l’argent au point d’être prête à tuer son mari. Pour parfaire le tout, ce dernier n’est qu’un macho misogyne et alcoolique qui la bat. Le crime passionnel qui s’annonce est, somme toute, banal.

« J’essayais de la comprendre. De comprendre pourquoi une femme comme elle restait avec cet homme. […]

– Ne t’inquiète pas, dit-elle. Il m’aime. Je le sais. Et il ne me ferait jamais rien. Ne crois pas ça ! J’assure.

– Comment tu sais ça ?

– Que j’assure ?

– Non : qu’il t’aime.

Elle remplit à nouveau les coupes de champagne.

– Tu sais comment il est, dit-elle. Il ne pense à rien d’autre qu’à gagner de l’argent. C’est sa seule vraie passion. Amasser de l’argent. Je sais qu’il m’aime parce qu’une grande partie de ses milliards (je sais qu’il en a plus de trois) me reviendra s’il meurt avant moi. Il a assuré mon avenir et ça, chez un homme comme Tozzi, ça ne veut dire qu’une seule chose : qu’il m’aime, et je le sais. »

Betty, cette femme vénale à la recherche de tous les plaisirs, n’a qu’un seul but, devenir riche, et profiter de cette richesse avec l’unique amour de sa vie. Peu importe les moyens pour y parvenir. En apparence le roman ne mériterait pas plus d’attention que cela. Oui, elle a tué son mari, mais…

La page 133, ou le salut du roman

femme 1Si seulement il ne s’agissait que de ça ! Tout l’intérêt du roman se joue sur un coup de théâtre, si violent qu’il en deviendrait presque physique. Nous avions faux. Depuis le début nous nous trompions, et le roman nous rappelle impérieusement à la première page qu’il faut relire pour comprendre à quel point nous étions aveugles à la véritable histoire qui se déroulait sous nos yeux séants. L’intrigue est plus profonde que ce que l’on imagine, terriblement bien menée par Arnaldur Indridason qui fait ici œuvre de maître en écrivant l’histoire de ces hommes et de ces femmes perdus. Ne dévoilons rien, parce que tout le plaisir de la lecture réside dans cet élément précis. Cet élément caché qui surgit soudainement comme la partie sombre de l’iceberg crevant d’un coup la coque du Titanic… Cet élément qui transforme l’histoire du tout au tout.

 L’auteur nous manipule, et nous ne pouvons pas lui en vouloir car nulle part il ne nous dit ce que nous voulons entendre, ce que nous croyons. À la lecture, nous nous surprenons dans notre bêtise, dans notre étroitesse d’esprit. Car là est toute la question. Ce qui importe n’est pas tant de savoir à quel point nous faisons confiance à l’auteur, ni ce que nous croyons lire entre les lignes. Ce serait davantage la façon dont le roman questionne les conventions qui nous accompagnent dans notre quotidien, celles dont nous sommes prisonniers.

 Il paraît clair que Betty est un thriller réussi où la manipulation est fine et inattendue. Mais bénit celui qui ne lit pas cet article et qui se plonge avec plaisir dans la lecture de son petit polar du mois comme on commence une série pour se détendre entre deux examens. Car lui ne sait pas. Il est comme le narrateur, lancé dans une histoire qui le dépasse, trahit dès les premières lignes, dès la première phrase.

Margot Delarue